Vêtir ceux qui sont nus de Luigi Pirandello, mise en scène de Marie-José Malis

Vêtir ceux qui sont nus de Luigi Pirandello, mise en scène de Marie-José Malis

photo de répétition. © Willy Vainqueur

photo de répétition. © Willy Vainqueur

Ersilia Drei a tout pour faire une cible parfaite : jeune fille sans famille, chassée de son travail pour n’avoir pas réussi à empêcher la mort accidentelle de la petite fille dont elle s’occupait. Sans argent, donc jouet des hommes qu’elle rencontre jusqu’au dégoût, elle n’aura plus d’autre issue que le suicide, mais on la sauvera.  Du pain béni pour la presse à sensation (« Trahie par son fiancé, une jeune fille se donne la mort!») mais aussi pour le romancier en quête d’un nouveau  thème ou matériau…

Dans Vêtir ceux qui sont nus, le célèbre auteur sicilien travaille à complexifier cette trame pathétique et gratte les couches successives d’information, pour accéder à une couche plus profonde  et y trouver la vérité.  Mais chaque récit, chaque révélation repasse un nouveau coup de peinture sur la vie d’Ersilia: «Je dis des choses vraies». Et tout est vrai mais… à un moment donné. Sa vérité, elle la garde, et son histoire, comme sa personne même, les autres s’en empareront.

Mais sans doute pour avoir été aux portes de la mort-et parce que Sylvia Etcheto porte le rôle-Ersilia reste la plus forte. Elle amènera Nota, un écrivain (Olivier Horeau), à s’interroger sur ce qu’est l’acte d’écrire, et obligera le lieutenant Lespiga et le consul de Smyrne, à ré-envisager toute leur vie, autour de ses manques à elle. On n’ose pas dire «repenser», quand on entend Lespiga répéter : «Je ne pensais pas, je ne pensais pas». A le voir, on s’en doutait- et Julien Geffroy se délecte et nous avec lui-cet officier fait preuve d’une sottise et d’un entêtement incroyables à vouloir réparer l’irréparable. Un journaliste (Pascal Batigne)  représente l’opinion publique, tout comme  madame Onoria, la logeuse publique (Sandrine Rommel) qui exécute avec virtuosité les voltefaces qu’il lui dicte. Mais les acteurs n’en restent pas à des figures : elle, avec une sensualité épanouie, et lui, la tête dans les nuages, apportent la touche de comédie qui rapproche Luigi Pirandello d’Eduardo de Filippo. Jean-Louis Coulloc’h (le consul) fait une entrée tardive, et en apportant un dernier dévoilement, nous fait passer de la brutalité des certitudes bourgeoises et donc du théâtre bourgeois, à un écroulement tragique.

La force d’Ersilia ? Sa quête de dignité : «une petite robe décente» pour mourir, puisque sa vie ne lui appartient pas, ce quelque chose lui donne une existence. Et la force de l’auteur, malgré la vulgarité et l’égoïsme de ses personnages (le mot qu’on entend le plus: moi) est de ne jamais les condamner totalement…
«C’est la vie», la réalité de la vie, plutôt qu’une morne résignation à ce qu’elle a de plus moche. Chacun entre ici, avec le poids des ses fautes que Luigi Pirandello ne minimise pas. Et il les examine presque en scientifique, mais écarte la question de la culpabilité. C’est la vie, il faut le savoir, et y penser.

Une pensée partagée avec le public : récits, constats, questions, réflexions… Ce qui se dit ici, et  ce que disent ses personnages, nous est souvent adressé avec amitié par les comédiens. Et cela n’enlève rien au suspense ; quelle autre fin, pourrait-on donner à la pièce,  poussée à l’extrême de la logique, féministe et humaniste de l’auteur, et quoi qu’on puisse dire de son pessimisme et  de ses positions politiques: en 1924, il adhéra au fascisme mais ne s’engagea jamais activement en politique…

Dans un espace commun, le sol, les portes et installations techniques, tout sert, investi, ouvert en grand jusqu’à la rue, ou replié sur quelques points d’intimité. Le texte pris au mot, vrai, respire largement, et le public aussi, rendu partie prenante du spectacle vivant. Marie-José Malis a tenu à partager les répétitions et représentations avec les jeunes de l’École des actes*, qui  apportent leur connaissance de l’exclusion à cette représentation plus de quatre heures et une liberté d’aller et venir que le  public n’ose s’accorder. Même si les comédiens lui proposent, comme à eux-mêmes, des moments de trêve, d’intensité moindre dans la continuité du spectacle, avant de remonter dans les sommets des émotions. Cela aussi, c’est un geste d’amitié. Une expérience à vivre, donc.

Christine Friedel

Théâtre de la Commune (Seine-Saint-Denis)/Centre Dramatique National d’Aubervilliers. T. : T.01 48 33 16 16, jusqu’au 28 mars.

*L’Ecole des actes, pour tous ceux qui ne sont pas comptés, laissés de côté une école pour tous avec ou sans diplômes, avec ou sans papiers, jeunes ou plus expérimentés. Un programme spécial pour les jeunes du département ayant pour but la recherche d’un stage, d’un emploi, d’un métier, avec activités théâtrales, connaissance de soi et des autres. Ainsi, pendant six semaines, des temps seront exclusivement consacrés aux jeunes, pour les jeunes, et entre jeunes, et d’autres, avec tous les participants de l’école. Gratuit et ouvert à tous de seize à vingt-cinq ans, ce parcours repose sur un principe de partage et d’entraide : ni élève ni professeur, et chacun partage ce qu’il connait pour qu’ensemble, nous connaissions plus! » (Voir Théâtre de la Commune, janvier 2017, à la création de Institution, pièce d’actualité n°8). La patrie d’un peuple libre est ouverte à tous les hommes de la terre. »
« Les institutions ont pour objet de mettre dans le citoyen, et dans les enfants même, une résistance légale et facile à l’injustice. (Saint-Just) »

 

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