Les Ménines d’Ernesto Anaya, mise en scène de Sylvie Mongin-Algan,

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(C) Emile Zeizig

 

Les Ménines/Las Meninas d’Ernesto Anaya, traduction d’Adeline Isabel-Mignot, mise en scène de Sylvie Mongin-Algan, (en français et espagnol sur-titrés)

Peu de tableaux ont été autant commentés, mais aussi recomposés par d’autres artistes, comme en John Singer Sargent  en 1879  ou Pablo Picasso qui dans la seule année 1957, a peint cinquante-huit toiles différentes sur le thème des Ménines.  Une gravure de Richard Hamilton (1973) s’inspire à la fois des toiles de Pablo Picasso et  de Diego Velázquez.

L’auteur mexicain Ernesto Anaya, lui, ne prétend pas analyser à la lumière de l’histoire de l’art ou de l’Espagne la dernière œuvre du peintre réalisée entre 1656 et 1657. Le célèbre tableau s’anime sous sa plume, trempée dans la verve iconoclaste et déjantée propre aux artistes sud-américains. Il nous transporte  non dans l’atelier du peintre mais dans un espace mental où prennent corps  cinq personnages… Un palais hanté par un pouvoir catholique raciste et criminel, où s’ébattent la jeune princesse Marguerite et ses deux  ménines (suivantes), emmenées par une naine, Maribarbola, mi-oracle, mi sorcière.

Diego Velasquez apparaît dans ce gynécée, mais, selon Ernesto Anaya, il a cessé de peindre depuis vingt ans: pour être anobli (son obsession), il doit prouver qu’il ne s’adonne à aucun travail rémunéré en dehors d’aposentador (chambellan) du Palais. Le dramaturge s’amuse à imaginer les circonstances qui l’ont amené à reprendre ses pinceaux : Diego Velasquez aurait cèdé à l’insistante demande de l’Infante,  et il aurait eu, en contrepartie son appui pour obtenir la croix de chevalier de l’ordre de Santiagno…

Sylvie Mongin-Algan traite cette comédie baroque et foisonnante de petites actions, avec une efficace simplicité, et s’appuie sur une iconographie et une palette, empruntées à  Diego Velasquez et projetées sur un cyclorama,  au fond et sur les deux côtés de la scène : images de la famille royale, portraits de courtisans défunts, taches colorées… Cet unique décor laissera entrevoir,  grâce à des effets de lumière, des actions en coulisse. Et, comme dans Les Ménines, il donne accès, en contrechamp, par diverses ouvertures, aux regards des personnages vers le centre ou l’au-delà du plateau.

La metteuse en scène choisit aussi de faire entendre les sonorités des deux langues-relayées par des surtitres-avec des comédiens s’exprimant aussi bien en espagnol qu’en français. Ce jeu de miroir linguistique entre en correspondance avec celui opéré dans la toile. De même, les anachronismes ironiques du dramaturge et les adresses au public de Maribarbola et de Diego Velasquez, incitent les spectateurs à entrer dans le jeu, tout comme le regard du peintre qui se représente lui-même les saisit et les invite à entrer  dans le tableau.  

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(C) Emile Zeizig

 

Vêtues de cerceaux de crinolines dévoilant des dessous sexy, les nobles demoiselles habitent cet espace vide de leur fantasmes juvéniles, alimentés par les cruautés de la cour et le fondamentalisme catholique de l’Espagne. Les jeux des suivantes, leurs petites querelles se pimentent de sexe, derrière l’imposante Vénus à son miroir. Les murs suintent la peur et la mort, les couloirs résonnent de présences fantomatiques.

«  Ici / parmi les émanations qui d’élèvent des pieuses salles de torture,/ parmi les caprices d’un roi 100% pouvoir, 0% volonté,/ parmi les obsessions et les cruautés de la pire inquisition, / ici surgit une image remarquable. Impérissable. Un tableau»,  prédit en préambule la naine Maribarbola ( Ana Benito).  Comme une meneuse de revue, cette créature maligne entraînera la princesse (Alizée Bingöllü) et ses compagnes dans un sabbat infernal emprunté aux sorcières de Macbeth, sous les yeux du grand Christ crucifié du Prado, projeté en multiples exemplaires…

 

 Dans ce contexte, le peintre (Jean-Philippe Salério) finira par exaucer le désir de l’infante. Mais celle-ci découvrira avec horreur l’image de ses parents reflétée dans un miroir au fond du tableau… Il n’est pas si facile de s’évader de cet endroit, d’échapper à l’omnipotence du réel, comme le  dit Ludwig Wittgenstein dans une phrase inscrite en exergue du spectacle: « Die Welt ist alles, was der Fall ist » (Le monde est tout ce qui arrive), tirée du son Tractacus logico-philosophicus.

Au terme de cette comédie grinçante bien menée (parfois un peu trop sage mais c’était la première représentation), dans la belle scénographie de Yoann Tivoli, chacun des personnages aura repris sa place après une heure trente de liberté surveillée. Et on aura partagé avec plaisir les variations fantasmagoriques inspirées à Ernesto Anaya par ce tableau mythique sans en avoir épuisé tous les mystères. « Dans la profondeur qui traverse la toile, qui la creuse fictivement, et la projette en avant d’elle-même, écrit Michel Foucault, il n’est pas possible que le pur bonheur de l’image offre jamais en pleine lumière, le maître qui représente et le souverain qu’on représente.»(Les Mots et le Choses1966)

Mireille Davidovici

Le spectacle a été joué du 25 au 27 mars , au Nouveau Théâtre du VIIIème  27 rue du commandant Pégout,  Lyon (VIIIème). T. : 04 78 78 33 30

 

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