Congés payés de Jean-Baptiste Maillet et Romain Bermond

Festival (Des) Illusions 

 Congés payés de Jean-Baptiste Maillet et Romain Bermond

photos: JM Besenval / dessins: STEREOPTIK

photos: JM Besenval / dessins: STEREOPTIK

Comme au temps du cinéma muet, ce spectacle s’accompagne de musique improvisée, et d’images projetées sur écran géant. A partir de films d’amateurs, récoltés auprès d’habitants de la Région-Centre, Jean-Baptiste Maillet et Romain Bermond, dessinateurs, bruiteurs, hommes-orchestre et projectionnistes, fabriquent Congés payés en direct, bricolant dans un ingénieux mini-laboratoire à cour,  ou jouant de leurs instruments, à jardin. 

 Ici, les souvenirs de vacances tournés en super 8, deviennent dessins, les personnages  en noir et blanc se teintent de couleurs et s’animent sous le pinceau rapide des artistes. Les découpes en carton permettent de recadrer les images projetées, comme le pare-brise d’une voiture positionné sur une route où défilent des véhicules d’antan. Sur la mer, s’esquissent, en surimpression, un petit bateau ou un poisson qui saute, pendant qu’une famille s’ébat dans les vagues. Et les tableaux s’enchaînent: on suit parfois quelques personnages, comme ce trio qui s’en va danser, petites marionnettes de papiers prélevées sur une photo de plage, ou ce pauvre gars en panne de mobylette, qui, de temps à autre, revient à l’écran. Sons et images se croisent et se répondent.

Romain Bermond et Jean-Baptiste Maillet, tous deux artistes, et musiciens créent leur compagnie Stéréoptik en 2008,  avec la création d’un spectacle  homonyme, À partir d’une partition écrite et construite à quatre mains, chacune de leurs pièces prend forme sous le regard du public et ils redonnent vie à des scènes d’un autre âge, avec tendresse, et beaucoup d’humour.

Ce spectacle sans parole de trente minutes est un petit bijou où l’on prend plaisir tant à voir le processus technique qui conduit à la naissance des images qu’aux images elles-mêmes. Pour à tout âge, et à vraiment ne pas manquer.

 Mireille Davidovici

Spectacle vu au Théâtre Monfort, 106 rue Brancion, Paris XV ème, et présenté jusqu’au 25 mars. T. : 01 56 08 33 88

 


Archive pour mars, 2018

Mille francs de récompense de Victor Hugo, mise en scène de Kheireddine Lardjam

 

Mille francs de récompense de Victor Hugo, mise en scène de Kheireddine Lardjam

 7AF54ECF-5A34-4021-8176-56CB3C5E1B83Après avoir fondé sa compagnie à Oran, et mis en scène des dramaturges arabes comme Abdelkader Alloula, Naguib Mahfouz, Mahmoud Darwich, Kateb Yacine, et français comme Christophe Martin, Pauline Sales, Fabrice Melquiot… Kheireddine Lardjam participe actuellement au travail de la Comédie de Saint-Étienne.

Victor Hugo écrivit cette comédie pendant son exil à Guernesey, entre 1855 et 1870, quand Napoléon III dirigeait la France et avait le soutien du capitalisme et des capitaines des grandes industries. Un histoire simple au départ et finalement assez compliquée, avec de nombreux rebondissements. Dans un appartement sinistre, un vieil homme ruiné et malade, sa fille Etiennette, et sa petite-fille Cyprienne attendent que les huissiers arrivent pour saisir leurs pauvres meubles. Seule possibilité pour eux d’échapper à cette saisie: que la jeune et jolie Cyprienne accepte d’épouser Rousseline, c’est à dire accepte d’être vendue à ce banquier et hommes d’affaires sans scrupules et cynique qui selon lui, arrangera tout: «L’étrange chose que l’homme, et comme c’est peu connu ! On croit que je suis tout intérêt, je suis tout amour-propre. «J’aime l’argent ? Non, j’aime, moi. Je veux plaire ; je veux plaire aux femmes; de gré ou de force, j’entends plaire; malheur si je ne plais pas! »

Mais Cyprienne refuse le marché: elle  aime un commis de banque qui est trop pauvre pour l’épouser.  Surgit alors Glapieu,  un  repris de justice en cavale qui a bon cœur: «Je suis si essoufflé que je n’ai pas eu le temps de devenir vertueux. Chien de sort.» Traqué par la police, il trouve refuge dans une alcôve pendant la saisie. Il entend alors tout, et décide alors de rétablir la justice. On retrouve dans cette  comédie mineure et rarement jouée, l’écrivain qui veut combattre les graves injustices sociales et le pouvoir exorbitant des banquiers sur le pays, au moment de la Restauration et ensuite sous Napoléon III. La société actuelle a peu à voir avec celle du second Empire mais Kheireddine Lardjam voit dans Mille francs de récompense, la peinture d’une société fondée sur les malversations de la finance… et comparable à  la nôtre. «Théâtre engagé, elle est dit-il, une sorte de manifeste tour à tour drôle et glaçant.(…) «Je souhaite faire résonner son message dans et avec le monde d’aujourd’hui. Victor Hugo décrit une société très proche de celle d’aujourd’hui, à deux vitesses en panne d’ascenseur social.» Il refusa de voir jouer cette pièce de son vivant, « tant que la liberté ne serait pas de retour.

Selon Kheireddine Lardjam, « les scènes se succèdent comme des plans cinématographiques et Mille Francs de récompense s’avère étonnamment contemporain.” Oui, mais bon sur le plateau, et au-delà de ces bonnes intentions, cela donne quoi? Pas grand chose de fameux !  D’abord première erreur: une scénographie vraiment très laide et peu efficace, faite de châssis en tôle plastique ondulée sur roulettes qui serviront aussi d’écran à quelques projections d’oiseaux noirs… Et que les acteurs  manipulent sans arrêt… à vous donner le tournis. On veut bien que le metteur en scène “questionne le sujet de la transparence sur scène à travers une scénographie spécifique (…) le plexiglass qui nous permettra de jouer sur ce qui est vu et ce qui ne l’est pas. (sic!).

Autre erreur: une dramaturgie mal fondée. Pourquoi monter cette pièce aujourd’hui? Là est bien la question et de cette façon? Libre à Kheireddine Lardjam de voir un manifeste anticapitaliste drôle et glaçant dans cette comédie gentillette avec, comme personnages principaux,  Glapieu  et  Rousseline qui tire les ficelles. Mais trop bavarde, elle n’a sans doute pas cette ambition et aurait mérité quelques coups de ciseaux. “Je souhaiterais, dit-il, travailler sur cet humour, tout en mettant en avant la violence exercée par une classe économiquement dominante sur une autre classe ». Rousseline, à la fois  séduisant et assez louche, s’adresse au public mais indirectement, en usant d’un monologue intérieur. Pourquoi pas? Mais ici, l’action fait souvent du surplace, les acteurs semblent parfois perdus sur ce grand plateau, et surtout, il n’y a pas de véritable échange avec le public, même si Glapieu va se balader dans la salle, vieux truc des années cinquante usé jusqu’à la corde! Bref, le temps paraît bien long…

 On se demande vraiment pourquoi Kheireddine Lardjam qui a su choisir ses acteurs-c’est déjà cela-les fait crier sans arrêt, même au micro? Cela dit, et heureusement, tous les acteurs Maxime Atmani, Azeddine Benamara, Romaric Bourgeois, Samuel Churin, Étienne Durot, Cédric Veschambre et surtout Linda Chaïb, drôle et tout à fait remarquable dans le rôle de la mère, en particulier dans les scènes avec sa fille (Aïda Hamri), sont de très bon niveau et méritent mieux que cette mise en scène des plus approximatives et sans beaucoup de rythme. On pense à ce qu’aurait pu faire de cette pièce Jean Bellorini, lui qui avait monté avec intelligence Les Misérables! Mais il n’y a ici pas d’unité de jeu et rien  ne fonctionne vraiment: que ce soit la direction d’acteurs, la scénographie, les éclairages, la musique et les effets sonores … autant en emporte le vent! Et conseil aux enseignants: si vous êtes, malgré tout, tentés d’y aller, évitez d’y emmener vos élèves!

Philippe du Vignal

Théâtre de l’Aquarium, Cartoucherie de Vincennes, jusqu’au 8 avril.
Théâtre Dijon-Bourgogne, du 27 au 29 mai.

 

 

Cubix de Mathieu Enderlin

Cubix de Mathieu Enderlin

Reprise de ce spectacle créé il y a deux ans.  Deux jeunes femmes, Yazuko Mochizuki et Aurélie Dumaret, vident une grande boîte en carton et en sortent de petits cubes avec un discours en japonais qui fait rire les très jeunes enfants. On projette des images sur ces boîtes,  et cela devient un puzzle infini en trois dimensions. Comme des sortes de poèmes visuels et  les marionnettistes font  en sorte que les cubes deviennent personnages.
À la manière des « shiritori » où un joueur doit trouver et dire un autre  mot, avec la dernière syllabe  du mot du joueur qui l’a précédé. Comme en français dans le « marabout de ficelle » comptine et figure de style dite  « dorica castra »  où les couplets s’enchaînent selon une logique de forme textuelle mais non de sens et produisent des phrases absurdes que les enfants apprécient beaucoup.
Ici,  les poèmes visuels et sonores de Cubix jouent avec les pixels comme on joue avec les mots. Un incessant dialogue. Les marionnettistes bouleversent l’ordre des boîtes, et ne cessent de jouer avec les images numériques et les images mentales. Et de ce tissage semble naître un nouvel ordre.

La narration n’est donc pas linéaire, et rappelle les associations qu’on peut faire, en voyant simplement des objets bouger. Les jeunes enfants sont silencieux  et comme les adultes apprécient ce beau «spectacle muet, très simple, très pauvre», comme le définit Mathieu Enderlin, artiste associé au Théâtre aux mains nues de Pierre Blaise.

Edith Rappoport

Théâtre Mouffetard, 73 rue Mouffetard, Paris V ème, jusqu’au  25 mars, T.:  01 84 79 44 44

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Opéra Porno, texte et mise en scène de Pierre Guillois, composition musicale de Nicolas Ducloux

Opéra Porno, texte et mise en scène de Pierre Guillois, composition musicale de Nicolas Ducloux

 

©Fabienne Rappeneau

©Fabienne Rappeneau

Nouvelle création de cet auteur et metteur en scène bien connu… Pierre Guillois, artiste associé au Théâtre du Rond-Point et ancien directeur du Théâtre du Peuple de Bussang qui nous régalés avec des spectacles comme Les Affreuses, Sacrifices, Les Caissières sont moches, Le Gros, la vache et le mainate.  Bigre

Ici, point d’opéra: plutôt une opérette, et pas de porno, sinon dans les mots. Avec quatre comédiens-chanteurs, accompagnés au violoncelle et au piano : une belle qualité musicale et vocale à base de jazz, pop et variété française. Pierre Guillois affiche un humour féroce et un mauvais goût prononcé, et revendique l’emploi d’un langage des plus vulgaires… Adieu tabous, adieu respect des codes bourgeois, et au programme de ces mini-vacances en famille, inceste et sodomie revendiqués. Et il n’hésite pas, au besoin, à  user de mots crus: «On ne fiste pas son fils, son petit-fils/on n’éjacule pas dans grand-mère.» Adieu aussi, bienséance et bonnes manières; ici comme le dit un des personnages, on «raffole du cul»…

Cette comédie, loufoque et déjantée, se passe donc en famille avec Victor la cinquantaine, son fils, sa vieille mère Clotilde,  et… sa nouvelle et  jolie jeune femme blonde sexy. Tous là pour un long week-end. Sur un plateau tournant, une petite maison de campagne entourée de verdure, au bord d’un lac où flotte une barque… Le pianiste et le violoncelliste sonnent l’ouverture et, bien entendu, rien ne va se passer comme prévu!

Le fils de Victor montre ses fesses en enfilant un maillot et aimerait bien que sa jolie belle-mère le fasse passer à la casserole… Le père se coupe le doigt et surveille son fils. La grand-mère, interprétée par l’étonnant Jean-Paul Muel, autrefois comédien du Grand Magic Circus de Jérôme Savary, a été oubliée dans la voiture dont la clef a été jetée à l’eau. Mais elle arrive à s’en échapper, monte sur une barque puis  arrive dans la cuisine où elle va déguster le doigt de Victor… qu’elle a pris pour une saucisse. Le fils attrape un rat  et le mange. Victor passe la tondeuse qui va flamber, rencontre son fils qui bande, et le sodomise. Amputé de sa main droite, le père prend feu et doit plonger dans le lac. Le fils se branle derrière la fenêtre et se fait baiser par sa grand-mère. Aucune de ces joyeusetés ne nous est épargnée… Seule, la belle Clothilde sortira paradoxalement indemne de ces assauts sexuels en rafale.
Le public accueille avec un rire salutaire ce spectacle hors-normes, bien joué donc Jean-Paul Muel mais aussi par Lara Neumann, Flannan Obé et François-Michel Van Der Rest. Par les temps qui courent, rire n’a rien d’un luxe…

Edith Rappoport

Théâtre du Rond-Point, 2 avenue Franklin-Roosevelt, Paris VIII ème, jusqu’au 22 avril. T. : 01 44 95 98 21

Harlem Quartet, d’après Just above my Head de James Baldwin, mise en scène d’Elise Vigier

Harlem Quartet,  d’après Just above my Head de James Baldwin, traduction de Kevin Keiss, adaptation d’Elise Vigier et Kevin Keiss,  mise en scène d’Elise Vigier

 

©Patrick Berge

©Patrick Berge

James Baldwin (1924-1987) fuit les Etats-Unis en 1948, horrifié par le racisme et l‘homophobie. Et il écrira en France l’un de ses derniers romans, Just above my Head (1979), hanté par ses  souvenirs et ses révoltes.
En 1975,  Hall Montana vient d’apprendre la mort par overdose de son frère Arthur, lors d’une tournée de concerts à Londres. Il se souvient alors de sa famille et de ses amis, une communauté noire américaine à Harlem, dans les années cinquante- soixante. Et, pour clamer sa douleur, Hall raconte… Cela se passe entre le présent du récit et une série de flash-back renvoyant à différents épisodes de la vie d’Arthur et de la tribu où  il évolue. Nous allons suivre le fil rouge complexe de la mémoire du narrateur: les histoires croisées douloureuses d’un quatuor de jeunes gens,  Hall et Arthur Montana, Jimmy et Julia Miller. Autour de ce quatuor, s’en organisent d’autres,  comme Les Trompettes de Sion, un groupe de gospels  où  Arthur débute comme chanteur, avant de rencontrer un succès international. L’amour est au rendez vous : entre Arthur et Jimmy, entre Hall et Julia, mais  il y aussi des violences, abus sexuels, haine raciale, et peur des homophobes chez Arthur qui se découvre homosexuel…

 Elise Vigier a choisi un dispositif scénique simple: campé à l’avant-scène, Hall raconte et à mesure qu’il se souvient, le mur fait de châssis coulissants s’ouvre derrière lui, sur des scènes dialoguées : repas familiaux, nuits d’amour, chants choraux, et prêches à l’église. Pour tout décor, des films tournés à Harlem et projetés sur écran. Pendant le récit de Hall, de longs plans-séquence revisitent les lieux du roman : appartements, rues, bars, église, routes… et les manifestations pour les Droits civiques…

 En arrière-plan, la musique joue un rôle principal avec deux  interprètes, et les six acteurs —tous noirs,fait exceptionnel en France— chantent des gospels avec plus ou moins de bonheur! Composée pour l’occasion par Saul Williams, accompagné de Manu Léonard et Marc Sens,  la musique mêle sonorités traditionnelles et contemporaines, et soutient les comédiens qui endossent chacun plusieurs rôles. Ludmilla Dabo interprète Julia, une fillette évangéliste qui prêche dans les églises, puis qui devient une jeune femme émancipée, à la voix chaude aux  tonalités de blues, pour exprimer douleur et colère. « La musique peut devenir une chanson mais commence par un cri,  et le cri est partout », dit Hall. Cri qu’on retrouve dans la partie narrative de la pièce, une  prose écrite dans une langue sensuelle et dense, avec le rythme singulier du jazz qui dit la colère mais aussi l’amour pour son frère. 

Ces deux heures vingt ne vont pas sans quelques longueurs, et les parties chantées ne semblent pas toujours bien assumées, mais le spectacle nous ouvre les pages d’un roman. Il nous plonge dans l’univers des Afro-Américains, à l’orée des luttes pour les droits civiques auxquelles James Baldwin participé  aux  Etats-Unis de 1957 à 1970, avant son retour en France où il est mort. Harlem Quartet nous incite à découvrir ce grand  auteur pour qui «l’œuvre provient de la même profondeur qui voit surgir l’amour, le meurtre et le désastre ».

 Mireille Davidovici

Théâtre des Quartiers d’Ivry-Centre Dramatique National du Val-de-Marne, Manufacture des Œillets, 1 place Pierre Gosnat, Ivry-sur-Seine, jusqu’au 30 mars.  

 

Just above my Head est publié, dans la traduction de Christiane Besse, sous le titre Harlem Quartet, aux éditions Stock.

Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée d’Alfred de Musset, mise en scène de Matthias Fortune Droulers et Anne -Sophie Liban

 

Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée d’Alfred de Musset, mise en scène de Matthias Fortune Droulers  et Anne-Sophie Liban 

 1a635a6a79Cette piécette (1845) de l’auteur romantique est encore très souvent jouée et avec succès. Laurent Delvert l’a montée l’an passé à la Comédie-Française (voir Le Théâtre du Blog). Louis Do de Lenquesaing en avait aussi réalisé une mise en scène dans une petite salle du Théâtre de l’Odéon que Benoît Jacquot en 1993 avait filmée pour la télévision.
Ici, cela se passe non pas dans un hôtel particulier, mais, comme souvent dans les réalisations actuelles, dans un appartement sans style-du genre coloc-avec quelques meubles disparates, une chaîne Hi-Fi,  et une collection de bonnets de laine accrochés chacun à un clou sur un mur d’agglo.

Très vite, on comprend que l’on va assister à une joute amoureuse à la fois des plus virulentes et des plus subtiles. Un Comte fait beaucoup d’efforts pour séduire une Marquise mais sans aucun succès: elle, à la fois coriace, assez caustique mais aussi intéressée malgré elle, résiste et lui fait vite comprendre qu’il n’a rien à gagner ce petit jeu: «Croyez-vous que ce soit bien divertissant de passer sa vie au milieu d’un déluge de fadaises? Lui, visiblement amoureux, commence quand même à être exaspéré, le ton monte, et il fait semblant de vouloir partir mais est aussi tenace qu’elle peut être teigneuse. Et il a la réplique acide: «Il faut apparemment qu’on vous aime en hébreu.»

Pour le moment, un partout, et la balle au centre! On va donc assister pendant une petite heure à des allers et retours de moqueries, humiliations mais aussi flatteries, tendresses et accès de réelle émotion savamment distillées. Et les chances du Comte sont encore bien minces dans cette histoire d’amour… Mais bon, il va bien falloir avancer. « Il faut savoir arrêter une grève dès que satisfaction a été obtenue »comme disait Maurice Thorez en 1936. Et c’est aussi vrai, nous rappelle Alfred de Musset, dans les conflits amoureux… -Ah, mais si vous m’aviez dit cela en arrivant, dit la Marquise, nous ne nous serions pas disputés. Ainsi, vous voulez m’épouser? – Mais certainement, j’en meurs d’envie, réplique le Comte. Je donnerais mon sang pour qu’il me soit permis d’avoir la plus légère espérance.» – (…) Et voici mon second proverbe, c’est qu’il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée. Or, voici trois quart d’heure que celle-ci, grâce à vous, n’est ni l’une, ni l’autre. Et que cette chambre est parfaitement gelée. Par conséquent, vous allez me donner le bras, et nous allons aller dîner chez ma mère.” Quel formidable dialogue, quelle intelligence des rapports amoureux!

 Cette mise en scène créée au festival de Taulignan (Drôme) il y a deux ans, est assez rodée. Anne-Sophie Liban, magnifique marquise contemporaine en minijupe de cuir noir et escarpins orange est impressionnante de vérité: elle a tout pour séduire, et elle sait très bien le faire. Gestuelle impeccable (merci, l’Ecole Jacques Lecoq) et diction tout aussi impeccable. A ses côtés, Matthias Fortune Droulers, (costumé de façon vulgaire, on se demande bien pourquoi) joue le Comte, mais, à quelques degrés en dessous. Pas aussi à l’aise, il semble servir parfois de faire-valoir à Anne-Sophie Liban. Et pourquoi, dans une scène peu crédible, se déshabille-t-il vers la fin?

Bref, malgré de très bonnes scènes, avec une musique contemporaine, il y a, après les premières scènes comme du mou dans ce travail qui manque un peu de rythme, et on sent par moments que personne n’a dirigé les acteurs, sauf eux-mêmes, ce qui n’est jamais très efficace. Il faut aller beaucoup plus loin-il est encore temps de resserrer les choses-et donc retravailler cette mise en scène qui  peut sans doute avoir son petit succès cet été en Avignon…

Philippe du Vignal  

Spectacle vu le 14 mars au Ciné-Théâtre 13, 1 avenue Junot, Paris XVIII ème. T: 01 42 54 15 12.

 

Vêtir ceux qui sont nus de Luigi Pirandello, mise en scène de Marie-José Malis

Vêtir ceux qui sont nus de Luigi Pirandello, mise en scène de Marie-José Malis

photo de répétition. © Willy Vainqueur

photo de répétition. © Willy Vainqueur

Ersilia Drei a tout pour faire une cible parfaite : jeune fille sans famille, chassée de son travail pour n’avoir pas réussi à empêcher la mort accidentelle de la petite fille dont elle s’occupait. Sans argent, donc jouet des hommes qu’elle rencontre jusqu’au dégoût, elle n’aura plus d’autre issue que le suicide, mais on la sauvera.  Du pain béni pour la presse à sensation (« Trahie par son fiancé, une jeune fille se donne la mort!») mais aussi pour le romancier en quête d’un nouveau  thème ou matériau…

Dans Vêtir ceux qui sont nus, le célèbre auteur sicilien travaille à complexifier cette trame pathétique et gratte les couches successives d’information, pour accéder à une couche plus profonde  et y trouver la vérité.  Mais chaque récit, chaque révélation repasse un nouveau coup de peinture sur la vie d’Ersilia: «Je dis des choses vraies». Et tout est vrai mais… à un moment donné. Sa vérité, elle la garde, et son histoire, comme sa personne même, les autres s’en empareront.

Mais sans doute pour avoir été aux portes de la mort-et parce que Sylvia Etcheto porte le rôle-Ersilia reste la plus forte. Elle amènera Nota, un écrivain (Olivier Horeau), à s’interroger sur ce qu’est l’acte d’écrire, et obligera le lieutenant Lespiga et le consul de Smyrne, à ré-envisager toute leur vie, autour de ses manques à elle. On n’ose pas dire «repenser», quand on entend Lespiga répéter : «Je ne pensais pas, je ne pensais pas». A le voir, on s’en doutait- et Julien Geffroy se délecte et nous avec lui-cet officier fait preuve d’une sottise et d’un entêtement incroyables à vouloir réparer l’irréparable. Un journaliste (Pascal Batigne)  représente l’opinion publique, tout comme  madame Onoria, la logeuse publique (Sandrine Rommel) qui exécute avec virtuosité les voltefaces qu’il lui dicte. Mais les acteurs n’en restent pas à des figures : elle, avec une sensualité épanouie, et lui, la tête dans les nuages, apportent la touche de comédie qui rapproche Luigi Pirandello d’Eduardo de Filippo. Jean-Louis Coulloc’h (le consul) fait une entrée tardive, et en apportant un dernier dévoilement, nous fait passer de la brutalité des certitudes bourgeoises et donc du théâtre bourgeois, à un écroulement tragique.

La force d’Ersilia ? Sa quête de dignité : «une petite robe décente» pour mourir, puisque sa vie ne lui appartient pas, ce quelque chose lui donne une existence. Et la force de l’auteur, malgré la vulgarité et l’égoïsme de ses personnages (le mot qu’on entend le plus: moi) est de ne jamais les condamner totalement…
«C’est la vie», la réalité de la vie, plutôt qu’une morne résignation à ce qu’elle a de plus moche. Chacun entre ici, avec le poids des ses fautes que Luigi Pirandello ne minimise pas. Et il les examine presque en scientifique, mais écarte la question de la culpabilité. C’est la vie, il faut le savoir, et y penser.

Une pensée partagée avec le public : récits, constats, questions, réflexions… Ce qui se dit ici, et  ce que disent ses personnages, nous est souvent adressé avec amitié par les comédiens. Et cela n’enlève rien au suspense ; quelle autre fin, pourrait-on donner à la pièce,  poussée à l’extrême de la logique, féministe et humaniste de l’auteur, et quoi qu’on puisse dire de son pessimisme et  de ses positions politiques: en 1924, il adhéra au fascisme mais ne s’engagea jamais activement en politique…

Dans un espace commun, le sol, les portes et installations techniques, tout sert, investi, ouvert en grand jusqu’à la rue, ou replié sur quelques points d’intimité. Le texte pris au mot, vrai, respire largement, et le public aussi, rendu partie prenante du spectacle vivant. Marie-José Malis a tenu à partager les répétitions et représentations avec les jeunes de l’École des actes*, qui  apportent leur connaissance de l’exclusion à cette représentation plus de quatre heures et une liberté d’aller et venir que le  public n’ose s’accorder. Même si les comédiens lui proposent, comme à eux-mêmes, des moments de trêve, d’intensité moindre dans la continuité du spectacle, avant de remonter dans les sommets des émotions. Cela aussi, c’est un geste d’amitié. Une expérience à vivre, donc.

Christine Friedel

Théâtre de la Commune (Seine-Saint-Denis)/Centre Dramatique National d’Aubervilliers. T. : T.01 48 33 16 16, jusqu’au 28 mars.

*L’Ecole des actes, pour tous ceux qui ne sont pas comptés, laissés de côté une école pour tous avec ou sans diplômes, avec ou sans papiers, jeunes ou plus expérimentés. Un programme spécial pour les jeunes du département ayant pour but la recherche d’un stage, d’un emploi, d’un métier, avec activités théâtrales, connaissance de soi et des autres. Ainsi, pendant six semaines, des temps seront exclusivement consacrés aux jeunes, pour les jeunes, et entre jeunes, et d’autres, avec tous les participants de l’école. Gratuit et ouvert à tous de seize à vingt-cinq ans, ce parcours repose sur un principe de partage et d’entraide : ni élève ni professeur, et chacun partage ce qu’il connait pour qu’ensemble, nous connaissions plus! » (Voir Théâtre de la Commune, janvier 2017, à la création de Institution, pièce d’actualité n°8). La patrie d’un peuple libre est ouverte à tous les hommes de la terre. »
« Les institutions ont pour objet de mettre dans le citoyen, et dans les enfants même, une résistance légale et facile à l’injustice. (Saint-Just) »

B. Traven texte et mise en scène de Frédéric Sonntag

B. Traven texte et mise en scène de Frédéric Sonntag

B. Traven Qui est B.Traven ?  Emboîtant le pas de nombreux biographes, Frédéric Sonntag enquête sur cet écrivain mythique aux multiples patronymes. B.Traven aura passé sa vie loin des «grandes capitales littéraires du monde moderne», à brouiller les pistes : pour lui, seuls ses livres devaient témoigner de son existence : «L’histoire individuelle n’a d’importance, qu’à partir du moment où  elle influence la vie collective». Ses romans furent traduits dans le monde entier et adaptés au cinéma, sans que personne ne sache qui se cachait derrière sa machine à écrire.

Après George Kaplan, (2013 ) Benjamin Walter (2015) (voir Le Théâtre du Blog) Frédéric Sonntag, artiste associé pour trois ans au Nouveau Théâtre de Montreuil, boucle sa Trilogie Fantôme, où il parle de personnages à l’identité incertaine. La biographie, imaginaire de B. Traven, se nourrit aussi d’interrogations sur notre aujourd’hui, à partir de rencontres improbables avec d’autres personnages qui ont fait l’histoire politique et artistique du vingtième siècle.

Frédéric Sonntag nous entraîne d’Europe en Amérique, sur les traces d’un écrivain bien réel mais au parcours à entrées multiples. Est-il né : Traven Corsvan Croves, le 3 mai 1890 à Chicago ? Ou Charles Trefny, à Saint-Louis (Missouri) le 2 juillet 1880 ? Otto Max Feigen, le 23 février 1882, à Swiebodzin (Pologne), d’un père maçon? Ou encore Ret Marut,  le 25 février 1882 à San Francisco, militant anarchiste pendant l’éphémère République des Conseils à Munich en 1918, liquidée ensuite par l’armée allemande ? On dit aussi qu’il serait le fils illégitime du Kaiser Guillaume II et d’une chanteuse d’opéra. Dernier en date de ses pseudonymes : Hal Croves qu’il emprunta, en se faisant passer pour un agent de B. Traven, pendant le tournage du Trésor de la Sierra Madre adapté et réalisé par John Huston (1947).  Pseudonyme sous lequel il épousa en 1957, Rosa Helena (sa cadette d’au moins trente ans). Sa veuve perpétue à son tour «l’industrie du mystère » autour de lui.  Comme le découvrent un couple de reporters américains venus lui l’interroger à Mexico, en 1977…

La pièce est structurée autour de leurs investigations. Bien résolus à percer l’énigme B. Traven, les deux journalistes vont se trouver entraînés dans des aventures rocambolesques dignes de celles de Tintin…  Plus ils avancent, plus le mystère s’épaissit… Et l’histoire récente les rattrape, notamment la répression sanglante des manifestations étudiantes, à la veille des Jeux Olympiques à Mexico en 1968. Ce fil rouge, émaillé d’incidents, se trouve constamment interrompu par des allers et retours dans le temps et l’espace, depuis 1914, en Europe, jusqu’à 2014, au Mexique, en passant par le Hollywood des années cinquante sous le maccarthysme.  Et par un squat parisien, en 1994, un ancien cinéma qu’un collectif militant essaie de faire revivre. Mais tous les chemins de ces histoires croisées mènent au Mexique.

 On se laisse d’abord embarquer, à bord d’un transatlantique, en 1916, où Arthur Cravan, boxeur et poète mythique, fuyant la guerre, rencontre Léon Trotski en exil… Première fausse piste, (Cravan n’est pas Traven)! Mais ces deux personnages sont récurrents, parmi de nombreux autres, pendant les deux heures quarante de spectacle.

Autre fugitif échoué au Mexique en 1950 à l’instar de Léon Trotski en 1937, Dalton Trumbo, un scénariste communiste, mis à l’Index par la Commission des activités anti-américaines de Joseph McCarthy. Mais il réussit à déjouer la censure sous des noms d’emprunt et signera le scénario du Spartacus de Stanley Kubrick, ce qui permet à Frédéric Sonntag d’établir un lien avec B. Traven, ex-spartakiste ! Ce qui nous vaut aussi un bref discours de Rosa Luxemburg, ainsi qu’une séance de cinéma dans le squat parisien des années quatre-vingt-dix. La fin tragique de ce squat donnera lieu à un projet de film qui conduira une ex-membre du collectif à Mexico, en 2014, à la recherche d’un jeune homme, parti  rejoindre l’armée du sous-commandant Marcos dans l’Etat du Chiapas. Là-même où, à sa demande, les cendres de B. Traven ont été dispersées, en 1969. La boucle est bouclée.

 Au terme de cette traversée—et après bien des élucubrations, nos deux reporters pensent que leur héros pourrait être un agent secret assassin de Léon Trotski en 1940—, on en arrive à la conclusion que l’identité réelle de B. Traven doit se trouver dans son œuvre dont Le Vaisseau des morts, un manuscrit en provenance de Tampico et publié en 1926 en Allemagne. Ce roman-culte largement autobiographique conte le voyage d’un exilé qui, sans papiers  et sans argent, s’embarque sur le Yorikke, un «vaisseau des morts»,  cercueil flottant destiné au naufrage, afin que l’armateur puisse toucher la prime d’assurances. Un scénario qui se répète de nos jours sur les côtes européennes…

 Frédéric Sonntag entend donc parler de notre présent, à la lumière de cette quête habitée par des personnages mythiques fondateurs, et il déterre les luttes qui hantent encore notre imaginaire: des révolutions de 1917 en Russie et en Allemagne,  à celles, oubliées des Indiens d’Amérique du Sud, et aux révoltes estudiantines des années soixante : «dialogues et réminiscences d’une génération à l’autre offrant une réflexion sur les héritages idéologiques». Une question d’actualité au moment où on commémore les cinquante ans de mai 1968 en France.

 De courts tableaux nous transportent d’une époque, d’un lieu et d’une génération, à l’autre, grâce aux changements ultra-rapides des décors, costumes, et éclairages, accompagnés par la création musicale de Paul Levis. Cette perpétuelle mise en abyme spatio-temporelle se trouve doublée —mais sans redondance— par des projections de films, photos, et citations. Grâce à une bonne maîtrise technique, l’auteur et metteur en scène donne un grande  lisibilité à cette narration en zig-zag… Un parcours labyrinthique passionnant et passionné où on prend plaisir à s’égarer puis à se retrouver grâce aux repères une nous dispensent une narratrice, les images, les titres et les dates projetés…

A la longue, certaines scènes superflues peuvent lasser, comme le discours de Patrick Le Lay, à l’époque, directeur de TF1: «Nos émissions, disait-il, ont pour vocation de rendre disponible le téléspectateur : c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible». Frédéric Sonntag veut ainsi nous renvoyer aux méfaits de la consommation de Coca Cola au Mexique, diabète, obésité, hypertension mais aussi assèchement des nappes phréatiques ! Ces digressions et quelques tableaux sans nécessité dramaturgique pèsent parfois sur l’économie générale de la pièce.

Mais cela n’est pourtant pas une raison pour se priver d’une soirée riche en aventures romanesques et pittoresques dans un Mexique en carton-pâte, digne des  studios hollywoodiens et emmenées par une équipe tout feu tout flamme.

 Mireille Davidovici

Nouveau Théâtre de Montreuil, Salle Maria Casarès 63 rue Victor Hugo, Montreuil (Seine-Saint-Denis) T. : 01 48 70 48 90, jusqu’au 14 avril.

Le Grand R, La Roche-sur-Yon (Vendée) les 19 et 20 avril.

 La pièce est publiée aux Éditions Théâtrales

 

Livres et revues

Livres et revues:

Portrait en éclats Roger Vitrac de Jean-Pierre Han

 carnetfrictions_2_couv_20171210Roger Vitrac, né à Pinsac en 1899 près de Souillac (Lot) où réside souvent aussi Pascal Quignard,  il « monta » très jeune  à  Paris comme on disait alors, où il mourut en 1952. Un peu oublié aujourd’hui, ce dramaturge et poète surréaliste, jusqu’à son exclusion du mouvement par André Breton en 1928, y rencontra notamment René Crevel, André Dhôtel et Georges Limbour , avec qui il anima la revue Aventure où sera publiée sa première pièce Le Peintre. Il participa aux dernières manifestations dadaïstes…

Certains de ses recueils poétiques Cruautés de la nuit, Connaissance de la mort et Humoristique (1927), La Lanterne noire, publié seulement en 1964, ont une dimension onirique tout à fait étonnante. Avec Antonin Artaud, il fonda aussi en 1926, il y a donc presque un siècle ! le théâtre Alfred-Jarry pour «satisfaire aux exigences les plus extrêmes de l’imagination et de l’esprit». Dramaturge, Roger Vitrac est connu pour ses pièces parodiques voire provocantes, comme son très fameux Victor ou les enfants au pouvoir,  mise en scène en 1929 par Antonin Artaud et lui-même, avec, dans le rôle-titre, un jeune acteur étonnant de vingt-neuf ans, Marc Darnaud. Nous l’avions rencontré,  presque centenaire, juste avant sa mort en 1997… Quant à  la pièce, elle ne fut redécouverte et montée par Jean Anouilh qu’en 1962. Mais depuis, elle a sans cesse été reprise en France mais aussi à l’étranger, et nous avons pu en voir au moins une dizaine de mises en scène et elle fait toujours le bonheur des élèves d’écoles de théâtre…

Ce premier volet d’une trilogie comprend aussi Le Coup de Trafalgar et Le Sabre de mon père, créé,  rappelle Jean-Pierre Han, l’année de sa mort. Roger Vitrac est aussi connu pour Les Mystères de l’amour, une sorte de drame sur fond d’érotisme à trente-huit personnages…
Mais c’est toute l’œuvre de Roger Vitrac qui mérite d’être mieux connue, et c’est à l’occasion  de la publication de textes (nouvelles, pièces, articles…) que Jean-Pierre Han écrivit une dizaine de petits textes de présentation qu’il rassemble ici. Comme Roger Vitrac et le théâtre surréaliste, où il rappelle qu’Aragon faisait remarquer avec pertinence qu’il n’y aurait pas eu Eugène Ionesco, sans cet auteur finalement assez méconnu. Il fut, on l’oublie souvent, fut aussi critique d’art et s’intéressa à la peinture de Giorgio de Chirico et à des sculpteurs comme entre autres Jacques Lipschitz  ou Constantin  Brancusi. Le seul surréaliste, rappelle aussi Jean-Pierre Han, à se vouloir, avec Antonin Artaud, pleinement homme de théâtre, mais qui s’intéressa aussi au cinéma, comme son ami Robert Desnos, notamment à celui de Luis Bunuel.
Un petit recueil fort utile à tous ceux qui connaissent ou pas, ce personnage singulier et attachant que fut ce grand dramaturge et poète.

Philippe du Vignal.

Editions Carnets, de la revue Frictions. 5€

Théodoros Terzopoulos, magicien de l’espace de Marika Thomadaki

Le metteur en scène grec pratique un théâtre que l’on pourrait qualifier de la « corporalité » et renvoie, dit Marika Thomadaki,  et qui s’apparente à celui du grand Jerzy Grotowski. Donc avec une pratique scénique nouvelle proche d’Antonin Artaud. Pour l’autrice, cette corporalité est liée au bon usage d’un corps bien entretenu d’où la nécessité d’exercices physiques assez fréquents et parfois durs comme des marches en montagne.
Notre correspondant à Athènes, Nektarios-Georgios Konstantinidis avait rendu compte ici d’Amor, une des performances de Théodoros Terzopoulos : «C’est  une sorte de martelage numérique, où tout le corps et notamment avec un mouvement rapide, les doigts, joue un rôle primordial. Un corps/marteau donc qui casse la quantité, ici exprimée en nombres, et qui dissout la matière en fractions non conventionnelles. (…)Toute la performance, fondée sur un texte de Thanassis Alevras, est une critique virulente de la société de consommation où la qualité fait défaut et où règne la quantité. »

Comme le remarque justement Marika Thomadaki, ce travail théâtral semble être hanté par deux attitudes philosophiques : l’esprit dionysiaque et l’esprit apollinien.
Un livre un peu touffu mais qui permet de découvrir un metteur en scène bien connu en Europe mais peu en France… Notamment avec une récente mise en scène des Bacchantes d’Euripide qui semble tout fait. intéressante. (https://www.youtube.com/watch?v=XyjRdAOXa-A)

Ph. du V.

Editions  Dromon. prix non communiqué

 Jeu n°165

Cette  bonne revue québécoise publie un dossier tout à fait intéressant sur la liberté d’expression. Au moment où, rappelle le nouveau rédacteur en chef, il y a urgence et désir de «parer aux agressions récentes et répétées contre la culture, contre l’intelligence, contre la part sensible et  bienveillante de l’humanité.» (…) «L’extrême droite défilait à Québec, les suprématistes blancs se battaient au pays de Trump, alors qu’en Europe, en proie aux attentats, Barcelone soignait ses blessures. »

Le numéro de Jeu comprend un long et bel article de Michel Vaïs sur «les limites de ce qui pouvait être dit et montré, quitte à affronter la censure». Et il nous en apprend de belles ! Entre autres : Tartuffe fut interdit par le clergé de Québec en 1694, et on ne pourra y voir la pièce que deux siècles après sa création! Mais les curés de cette ville déconseillaient d’aller voir Sarah Bernhardt… Plus récemment, Michel Tremblay eut (en 1968 !) le plus grand mal à imposer ses fameuses Belles sœurs en joual, la langue locale!  Et  la même  année, le premier spectacle avec nu intégral se déroula derrière un tulle… O pudeur!
Mais c’est aussi un tour assez complet de la censure en Europe que nous offre Michel Vaïs, avec les ennuis du Living Theater, et, plus récemment, ceux de Romeo Castellucci au Théâtre de la Ville à Paris  avec Sur le concept du visage du fils de Dieu. Bizarrement, le spectacle eut lieu sans problème à Montréal. Comprenne qui pourra ! A Montréal, où pourtant en 2017, la présentation d’une pièce comme Djihad d’Ismaël Saidi ( voir Le Théâtre du Blog) a causé quelques remous et a dû être reportée sine die. Comme le rappelle dans un autre article Ralph Elawani qui cite les paroles de Me Julie Latour, ancienne bâtonnière du barreau de Québec qui estime avec  intelligence « qu’en voulant aseptiser l’art et la culture, les censeurs, même s’ils n’obtiennent pas gain de cause, provoquent un effet de refroidissement qui, à la fois favorise l’auto-censure et conforte les groupes de plaignants dans leur sentiment d’avoir raison. »
Il y a aussi dans ce très riche numéro, un article de Suzanne Lantagne sur Le Droit à la noirceur où l’autrice, comédienne et metteuse en scène québécoise suggère finement que « la beauté n’est pas la noirceur en elle-même mais se trouve plutôt dans l’acte de pénétrer ce qui nous trouble.» Et les exemples sont légion ! Voir entre autres,  les tragédies grecques déjà, Macbeth, mais aussi Saturne dévorant un de ses fils de Francisco de Goya. Et plus près de nous, rappelle-t-elle, les morceaux de corps humains, suspendus dans un abattoir, des sculptures du canadien Mark Prent qui eut lui aussi des ennuis avec la censure de son pays…

Il y a encore, entre autres, un texte de Marie-Claude Garneau et Isabelle Montpetit sur le délicat  problème de la place des femmes dans le théâtre contemporain canadien. Seulement un quart des metteuses en scène travaille chaque année. Les auteures de cet article invitent donc à la résistance, et proposent que les femmes soient représentées équitablement dans les théâtres institutionnels. Aussi simple qu’efficace… Bref, cela bouge aussi au Québec.
Un numéro de Jeu, bien documenté et avec des photos tout à fait significatives que l’on vous recommande.

Ph. du V.


en vente en France dans les librairies théâtrales.

 

Ubu Scènes d’Europe

UBU-04-205x300Ce numéro est dédié à Armand Gatti, décédé il y aura très bientôt un an déjà. Pour Chantal Boiron, la rédactrice en chef, le Théâtre est déjà en soi un lieu utopique, «une des dernières demeures de l’utopie» disait Heiner Muller et l’on assiste actuellement à un mouvement qui se propage à travers le monde du théâtre pour tenter  de faire bouger les choses. »  Dans ce numéro très fourni consacré à l’idée d’utopie, un long entretien avec Tiago Rodriguez, acteur, auteur, metteur en scène qui a mis en scène plusieurs de ses pièces au Théâtre de la Bastille, notamment Madame Bovary (voir Le Théâtre du blog)  dont la reprise connaît un grand succès.  Tiago Rodrigues a aussi investi en 2016 ce même théâtre pendant deux mois, et a été invité à diriger le Théâtre national de Lisbonne. Il cite «un petit économiste qui, malin, dit que la culture génère de la richesse et du profit : vous en retirez toujours plus que ce que vous y avez investi. »

Au sommaire de ce même numéro, un  article  de Maïa Bouteillet sur Aurore Jacob, autrice  d’une petite dizaine de textes, et  deux autres d’Odile Quirot; le premier d’abord sur le Cervantes, le Théâtre national argentin qui fait peau neuve, sous la direction d’Alejandro Tastanian. Avec un orientation vers les auteurs contemporains dont Copi, avec deux mises en scène de ses pièces par  Marcial di Fonzo Bo, le directeur de la Comédie de Caen. Et le second, un bel hommage à Bruno Bayen, metteur en scène et romancier, mort à soixante-six ans. Passionné de théâtre tout juste sorti de Normal’ Sup, il avait monté  sans grands  moyens avec sa compagne Elsa Pierce, un spectacle qui nous avait enthousiasmé: L’Intervention de Victor Hugo. Metteur en scène un peu en marge des institutions, même s’il y jouait, il aimait beaucoup les écrivains allemands dont Goethe et Peter Handke…
Ubu continue à être, d’année en année, une belle revue enrichissante. Mais juste une petite/grande chose à rectifier; serait-il possible, miss Boiron, de revoir l’interlignage des textes trop serrés, donc un peu difficiles à lire ? Grand merci pour nos yeux… Cela nous ferait peine de ne plus bientôt arriver à vous lire!


Ph. du V.

 Ubu revue de théâtre bilingue français-anglais n° 62-63. 15 €.

 

Stella Violanti de Grigorios Xénopoulos, mise en scène de Georges Lyras

Stella Violanti de Grigorios Xénopoulos, mise en scène de Georges Lyras
 

Stella Violanti de Grigorios Xénopoulos, mise en scène de Georges Lyras img_3378

Cet auteur dramaturge grec (1867-1951) fut, au début du vingtième siècle, l’un des plus importants et des plus joués, et ont été portés à l’écran certains de ses romans, nouvelles et pièces  calqués sur la réalité. Grigorios Xénopoulos a vécu une époque dominée par les Italiens qui avaient cultivé l’esprit de division entre noblesse et «popolari». Cette idéologie politique dans les îles ioniennes, participait d’une rupture avec le peuple qui se révoltait de temps à autre pour réclamer l’égalité.

Pourtant la société grecque a plutôt consolidé et relativement vite, le statut économique de ceux qui n’appartenaient pas à une noblesse décadente et oisive.  Parfois riches grâce au commerce et à leur travail, des gens du peuple  eurent alors un certain pouvoir. Et cela traverse de façon aiguë Stella Violanti, adaptation d’Amour crucifié, cette nouvelle où une jeune fille est torturée par un amour non vraiment partagé. Son amoureux, un noble désargenté au comportement léger trahira, à la fin, la chaste et pure Stella qui devra aussi supporter la sévérité de son père, un riche bourgeois. Il gouverne chez lui en despote absolu, se soucie uniquement de l’opinion publique et ne tolère pas le comportement-honteux selon lui-de sa fille. Il veut la marier à un vieux très riche. Elle refuse car elle aime Christakis. Son père enferme alors Stella dans une mansarde. Passionnée et obstinée, elle ne veut plus vivre, même s’il s’est adouci. Pour elle, rien n’a plus d’importance, une fois le malheur  arrivé.
Georges Lyras rend avec exactitude les motivations secrètes de chaque personnage. Eugénie Dimitropoulou (Stella Violanti) exprime toute la souffrance de cette héroïne qui vit dans la société de l’époque, celle où vécut Grigorios Xénopoulos et celle de milieux conformistes. Nektaria Yannoudaki interprète les deux facettes d’une mère soucieuse de l’avenir de sa fille. Dimitris Papanikolaou joue un père, psychologiquement solide et maître de tout ce qui respire dans la maison. Mais, pour le frère de Stella (Ilias Latsis) assez moqueur, l’ histoire d’amour de sa sœur avec Christakis, un noble appauvri est assez futile. Avgoustinos Koumoulos incarne avec justesse cet homme dépourvu de tout l’honneur habituel à sa classe sociale.

 L’excellente comédienne aux regard et grimaces expressifs, Pénélope Markopoulou, joue la tante et nourrice sentimentale qui se consacre entièrement à Stella… Et dans le rôle de la servante, Athina Sakali est, comme ses camarades, pleine de vitalité. Grâce aussi à la scénographie et aux costumes d’Apollon Papathéocharis, Georges Lyras crée une atmosphère d’un naturalisme provocant. La robe extravagante que porte Stella et une très grande table au centre du plateau,  participent d’un certain symbolisme…

Nektarios-Georgios Konstantinidis
 
Théâtre Dimitris Horn, 10 rue Amerikis, Athènes. T. : 0030 210 36 12 500

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