Un Mois à la campagne d’Ivan Tourgueniev, mise en scène d’Alain Françon

Un Mois à la campagne d’Ivan Tourgueniev, nouvelle traduction et adaptation de Michel Vinaver, mise en scène d’Alain Françon

 

©Michel Corbou

©Michel Corbou

La pièce, écrite en 1850, fut créée en 1879 seulement, à cause des censeurs qui n’appréciaient pas que l’auteur parle des états amoureux de cette jeune bourgeoise, mariée et mère d’un petit garçon de dix ans. Le texte avec des monologues intérieurs, déjà très moderne, est d’une grande richesse, Et Constantin Stanislavki qui l’avait mis en scène, appréciait beaucoup cette pièce, la plus connue de son auteur et fondée, disait-il, « sur les méandres les plus subtils de l’expérience amoureuse». Ivan Tourgueniev avait déjà eu des ennuis avec cette même censure pour Le Pain d’autrui (1848), à cause d’une critique virulente des bourgeois russes.

Natalia Petrovna, bientôt trente ans- elle en aurait  quarante maintenant-s’ennuie auprès de son mari Arkadi, un riche propriétaire qui ne s’occupe pas beaucoup d’elle. Surveillée par sa belle-mère autoritaire et prête, mais sans le savoir elle-même, à connaître une histoire d’amour…Situation théâtrale classique: un inconnu, nouveau venu dans un milieu qui n’est pas le sien, rebat les cartes du jeu et les relations familiales s’en trouvent vite bouleversées… Aleskseï, un  bel étudiant de vingt-et-un ans engagé comme précepteur de Kolia, le fils d’Arkadi et de Natalia, ne parle pas le français, ce qui est pourtant fréquent en Russie à l’époque dans les bonnes familles mais il a de quoi séduire. Aimable, cultivé et poli, il sait aussi chasser, fabriquer des cerfs-volants et des feux d’artifice. Bref, il a tous les atouts en main pour être aimé par le petit Kolia mais aussi provoquer le désir de Vera, une orpheline de dix-sept ans qui verra vite une rivale en Natalia, la séduisante bourgeoise, qui, elle aussi, est attirée sans se l’avouer, par ce beau jeune homme qui n’a rien des hommes qui l’entourent.

Sans doute pas très consciente de ce qui lui arrive-Natalia va pousser la jeune et pauvre Véra à épouser Afanasi, un ami de son mari, plus très jeune pour l’époque soit quarante-huit ans, mais riche, ce qui mettrait Vera à l’abri du besoin. Natalia a quelques remords mais elle l’avouera à Alekseï, séduit par sa sincérité. Vera voit qu’elle n’intéresse pas Alekseï, et dit qu’elle épouserait bien finalement le vieil ami d’Arkadi qui, lui, croit à tort-enfin, on ne sait pas trop !-que Rakitine la trentaine, (remarquable Micha Lescot), un ami de la famille cherche à séduire Natalia. Alekseï prend alors conscience de la situation ; un peu dépassé par  tout cela, il se décidera alors à partir… Bref, la villégiature de ce mois à la campagne touche à sa fin  mais Alexei aura réussi à semer une belle pagaille amoureuse dans cette petite communauté.
  Ici, peu d’événements, pas de coup de théâtre. Mais des dialogues ciselés et une fine analyse des émotions amoureuses qui annonce bien sûr, les pièces d’Anton Tchekhov. La pièce, peu souvent jouée à cause d’une importante distribution, est pourtant passionnante malgré un début un peu lent, et a pour pivot, le personnage de Natalia qui a tout pour séduire une actrice  comme Jeanne Moreau, Isabelle Huppert qui l’avait jouée en 89 dans une mise en scène de Bernard Murat, Clotilde de Bayser,  ou Delphine Seyrig  ou encore Emmanuelle Riva, au cinéma.

Alain Françon a, comme toujours, réuni une solide distribution: Jean-Claude Bolle Reddat, Laurence Cote, Catherine Ferran, Philippe Fretun, India Hair, Micha Lescot, Guillaume Lévêque, et Anouk Grimberg qui fait le boulot-mais sans avoir vraiment l’âge du rôle de Natalia-et ne nous a pas toujours paru crédible. Parfois même un peu en force avec sa voix si particulière pour imposer ce personnage de femme autoritaire qui se découvre amoureuse.
 Mais bon, ce soir de première n’était visiblement pas le bon jour, et les comédiens étaient déstabilisés par une colonne centrale mal arrimée et que les régisseurs ont eu le plus grand mal à faire remonter dans les cintres! Pathétique! Il faudra aller revoir ce spectacle mais ailleurs que dans cette salle médiocre où on entend mal-sans doute un peu à cause de châssis fermant en partie la scène-curieuse et bien peu efficace scénographie!-et où on voit mal ce qui se passe sur le plateau, en particulier quand les personnages sont assis au sol…Ici, tout ou presque nous parait lointain et comme presque extérieur!

Alain Françon, ancien directeur du Théâtre de la Colline et remarquable metteur en scène, mérite mieux que ces conditions médiocres et on comprend qu’il ne soit pas venu saluer avec ses comédiens! On comprend mal aussi qu’un théâtre national n’ait pas accueilli la mise en scène de cette pièce écrite il y a deux siècles et demi, qui a de si belles fulgurances, et qui sonne de façon si actuelle…

Philippe du Vignal


Théâtre Dejazet, 41 boulevard du Temple,  Paris IIIème. T: 01 48 87 52 55, jusqu’au 28 avril.

Le texte est édité chez  L’Arche Editeur

 

 


Archive pour mars, 2018

The Propelled Heart chorégraphie d’Alonzo King

AKLB The Propelled Heart photo3 © Queen B Wharton

© Queen B Wharton

«Tout est danse»,  dit Alonzo King, invité à une rencontre sur le thème Danse et société : comment la pratique artistique favorise-t-elle le vivre ensemble? organisée par la fondation B.N.P. Paribas. Et il précise que la danse vient de l’union entre musique et mouvement, union visible dans la nouvelle création de son Alonzo King Lines Ballet, créée pour la première fois en France, à Chaillot. Cette pièce, frappe d’emblée par l’excellente technique des douze interprètes, en majesté sur scène, et de la chanteuse charismatique Lisa Fischer qui a participé aux concerts des Rolling Stones et de The Police avec Sting, nous emmène avec une maîtrise parfaite, à la découverte de sonorités inhabituelles. Mais  fallait-il trois micros pour cette voix exceptionnelle dans ce théâtre qui a une bonne acoustique ?

Les danseurs, autour de Lisa Fischer, sorte de mère nourricière, sont accompagnés par des cris d’animaux dans la première partie mais ont du mal à trouver une unité et à se coordonner avec la chanteuse. La musique de Jean-Claude Maillard et Lisa Fischer, pleine d’effets sonores et trop présente  sauf aux moments de vocalise, écrase les tableaux dansés de la première partie de cette   heure trente . Il y a plus de cohérence  après l’entracte, avec de beaux mouvements de groupe au sol, et de fulgurants solos et duos  aux gestes étirés d’une grande beauté plastique. La compagnie est basée depuis 1982 à San Francisco et on y retrouve la diversité ethnique de cette ville, mais nous sommes restés un peu déçus par cette création dont nous attendions beaucoup. Le public, le soir de la première, lui a réservé un accueil enthousiaste.

Jean Couturier

Théâtre National de la danse de Chaillot, 1 Place du Trocadéro, Paris XVIème, jusqu’au 16 mars.

       

Dîner en Ville de Christine Angot, mise en scène de Richard Brunel

Dîner en Ville de Christine Angot, mise en scène de Richard Brunel

©Jean-louis Fernandez

©Jean-louis Fernandez

 Marqueur social et rituel d’intégration, le dîner en ville tient une place importante dans la panoplie de la bourgeoisie. Classe sociale qui a tout: le pouvoir, l’argent et un raffinement supérieur avec goût et connaissance des arts. Et  qui veut tout, absorbant ce qui lui résiste, quitte à l’expulser après digestion, ce que font les rapaces nocturnes, «en boulettes de réjection qui contiennent les éléments durs et non digérés des proies qu’ils avalent en entier». Esprit et amabilité règnent, masquant à peine les petites cruautés qu’il faut bien supporter ; si l’on veut «en être». Dialogues serrés et situations aisément reconnaissables : gaffes et griffes d’amour-propre, poison de l’argent dans un couple non homogène comme celui d’une grande et riche actrice et d’un ingénieur du son au chômage, ennui consubstantiel à la soirée, à laquelle on ne mettra pas fin pour autant, les “heureux du monde“ attendant  sans espoir qu’il se passe quelque chose…

Les conversations de ce spectacle créé à la Comédie de Valence-Centre Dramatique National, resteraient banales… sans l’excellente qualité du travail des acteurs. Emmanuelle Bercot joue, tout en finesse, une grande actrice mêlée à ce monde et Valérie de Diedrich donne une originalité à Marie, remarquable professeure de médecine mais maladroite et frustrée. Noémie Devaley-Ressigner campe, elle, une directrice de Scène Nationale, vaillante quand on essaye de la flatter, et qui agite un petit drapeau social. Djibril Pavadé, en ingénieur du son au chômage, apporte le petit caillou dans la chaussure, nécessaire à ce groupe trop policé pour être honnête.  Et en maître de cérémonie-remarquable langue de peste-Jean-Pierre Malo concentre ici dans son jeu l’essence de cette bourgeoisie qui confisque l’art. Rigueur impériale, ironie d’une forme impeccablement dessinée, il renvoie l’image d’un esthète dont Pierre Bergé aura été le modèle abouti. Bref, un quintette d’acteurs dirigé à la perfection par Richard Brunel, et sans concession à une psychologie rédemptrice : le texte ne s’y prête pas, et c’est un bon point.  Ces gens-là disent qu’ils s‘aiment, on les croit, peu importe… Mais ils savent blesser et humilier ceux qui ne sont pas des leurs.

Un autre atout du spectacle: des châssis discrètement mobiles, ouverts ou fermés par un grand rideau gris : un décor rigoureux imaginé par Gala Ognibene (le vide de la mondanité?) “design“, dirait l’esthète qui a «déjeuné avec Andrée Putman», remarquable architecte d’intérieur et designer française des années soixante-dix.  ce dîner en ville, sans table ni repas, serait le théâtre du monde, du moins de ce monde-là… s’il n’y avait une sorte de gêne intéressante. En fantôme, mais avec un regard, Christine Angot est présente, comme en porte-à-faux. Elle fait bien partie de ce monde, le succès aidant, et l’appétit des bourgeois pour les artistes étant ce qu’il est. Incluse, et prise au piège des bonnes manières, et d’une certaine fadeur. Et en même temps, non. Un dîner de choix… mais où les non-dits n’ont pas la puissance de ceux d’un Harold Pinter !

Christine Friedel

Théâtre de la Colline, rue Malte-Brun, Paris XXème jusqu’au 1er avril. T. : 01 44 62 52 52.

 

Dans le cercle des hommes du Nil , mise en scène d’Hassan El Geretluy

© Nabil Boutros

© Nabil Boutros

 

Dans le cercle des hommes du Nil, chorégraphie d’Ibrahim Bardiss et Dali El Abd, mise en scène d’Hassan El Geretluy

 Dans la pénombre, entrent lentement les danseurs et musiciens en robe blanche, de l’école Medhat Fawsy, une troupe de Mallawi (Haute-Egypte). Ils se placent en demi-cercle au son des darbouqua pour leurs spectacles conçus partir du tahtib ou art du bâton, une pratique séculaire, à la fois danse et art martial, peut-être issue de l’époque pharaonique. Pour retrouver la mémoire de ce tahtib, dit Hassan El Geretly, l’école Medhat Fawsy, du nom d’un grand maître, s’inspire des joutes traditionnelles encore pratiquées dans les mariages, avec de nouvelles formes, sous la direction de chorégraphes contemporains.

© Nabil Boutros

© Nabil Boutros

Le spectacle se compose de plusieurs tableaux, dont certains uniquement musicaux. Les hommes à l’aise dans leur galabiya, ample robe à six pans aux différentes tonalités de blanc, brandissent ensemble leur bâton et le font siffler d’un coup sec, en circonvolutions ou arabesques. Puis se succèdent solos et duels impressionnants où ils évitent de justesse de se toucher. Le son des bâtons violemment heurtés se mêle à la musique. Très présente et surtout fondée sur des percussions, elle suit ou impulse les rythmes, selon le style des danseurs. Se joignent parfois  à l’orchestre, deux mizmar, des instruments à anche double de la famille des hautbois, au son aigrelet.

 Ces joutes étonnantes et  danses harmonieuses, mises en scène avec une grande précision, sous les beaux éclairages de Camille Mauplot, se présentent comme des rituels mais sans folklore, restitués à l’aune d’une esthétique contemporaine. On est séduit par la grâce à la fois virile et féminine de ces danseurs, par la synchronisation de leurs gestes et le juste dosage entre mouvements et musique…

 Mireille Davidovici

Musée du quai Branly-Jacques Chirac, 37 quai Branly, Paris  VII ème, jusqu’au 18 mars. T. 01 56 61 70 00.

 Projection d’un documentaire sur l’art du bâton, le 16 mars.

 

La Cerisaie d’Anton Tchekhov, mise en scène de Christian Benedetti

©Simon-Gosselin

©Simon-Gosselin

 

La Cerisaie d’Anton Tchekhov, traduction de Brigitte Barilley, Christian Benedetti et Laurent Huon, mise en scène de Christian Benedetti

L’immense dramaturge russe, né à 1860 à Taganrog  au bord de la mer d’Azov, est mort en juillet 1904) à Badenweiler en Allemagne où nous avons encore pu voir sa chambre à l’hôtel Sommer devenu centre de convalescence. Selon sa femme, l’actrice Olga Knipper, il dit (en allemand) au médecin: » « Ich sterbe » (Je meurs) puis il prend le verre, se tourne vers moi et dit : «Cela fait longtemps que je n’ai plus bu du champagne». Il a bu son verre tranquillement, se coucha sur le côté gauche et se tut à jamais ».
 La première de La Cerisaie, sa dernière pièce, avait eu lieu quelques mois avant sa mort. Il avait voulu, disait-il, écrire une comédie. Alors que, pour Constantin Stanislavski le metteur en scène, c’était une tragédie! Dans la bonne douzaine de  réalisations de cette pièce que nous avons vues, après la première en France en 1954 par Jean-Louis Barrault-Anton Tchekhov était encore très peu joué en France!-il y eut  bien sûr, celle, mythique de Giorgio Strehler (1974), et sept ans plus tard, celle tout aussi mythique, de Peter Brook mais cette fois avec peu d’éléments scéniques dans ce théâtre des Bouffes du Nord, aux murs nus, sans aucun décor, comme ici dans cet ancien entrepôt d’Alfortville. Peter Brook avait  insisté sur le respect dans la traduction, de la simplicité des dialogues de La Cerisaie et la ponctuation qui permet de saisir «ce que les mots cachent». Pour lui, ses personnages sont «bourrés de vie dans un monde léthargique», ce qui «bloque leur énergie». Autre mise en scène-culte, celle d’Alain Françon en 2009 (voir Le Théâtre du Blog) avec entre autres Jean-Paul Roussillon, très émouvant dans le rôle du vieux serviteur Firs. D’autant plus que nous savions qu’il n’allait pas tarder à mourir.

Dans cette pièce-véritable merveille-tout se passe comme si on retrouvait ici des personnages de notre famille que l’on a toujours connus, même si les acteurs ne sont pas les mêmes. Lioubov, l’actrice d’une quarantaine d’années qui revient de France, imprévisible et fauchée. Son amant parisien l’a quittée et malgré une tonne de dettes, elle continue à claquer son argent.  Même si elle sait bien que son seul espoir est de vendre cette propriété et sa cerisaie où elle a passé son enfance. Mais elle n’épousera pas le nouveau riche Lophakine. Ce fils de serfs et nouveau bourgeois, ne rêve pas et en homme d’affaires réaliste, cynique, sans états d’âme et parfois assez grossier, il sait aussi être bienveillant, et  conseillera en vain Lioubov. Et il rêve de s’offrir cette propriété pour en faire des lotissements ! Ce qu’il fera…. Ania, sa fille dix sept ans qui aime Trofimov, Varia, son autre fille, adoptive, de vingt-quatre ans, Gaev, le frère de Lioubov, Il y a aussi Iacha, le valet de  Lioubov, et Trofimov, l’éternel étudiant, amoureux d’Ania. Et enfin les domestiques qui ont toujours vécu là, partageant les joies et les deuils de leurs maîtres comme dans une seule et même grande famille: Firs (quatre-vingt sept ans),  Epikhodov, le comptable du domaine et amoureux de Douniacha, la bonne, Charlotta, la gouvernante, Boris Borrisovitch et le vieux Firs, que tout le monde rabroue et aime à la fois.

On entend une fois de plus, avec un grand bonheur,  ce chef-d’œuvre absolu, bien ancré dans la province russe mais universel. Quel texte! «Toute la Russie est notre cerisaie, dit Trofimov. La terre est vaste et belle, il y a beaucoup d’endroits splendides. « Imaginez, Ania: votre grand-père, votre arrière-grand-père, tous vos ancêtres possédaient des esclaves, ils possédaient des âmes vivantes, et ne sentez-vous pas dans chaque fruit de votre cerisaie, dans chaque feuille, dans chaque tronc, des créatures humaines qui vous regardent, n’entendez-vous donc pas leurs voix ?… Posséder des âmes vivantes-mais cela vous a dégénérés, vous tous, vivants ou morts, si bien que votre mère, vous, votre oncle, vous ne voyez même plus que vous vivez de dettes, sur le compte des autres, le compte de ces gens que vous laissez à peine entrer dans votre vestibule… Nous sommes en retard d’au moins deux siècles.”

 Christian Benedetti a voulu monter Tchekhov avec un traitement radical pour aller à l’essentiel du texte. Et, à un rythme beaucoup plus rapide que d’habitude. Il a un peu coupé dans le texte, éliminé les personnages non essentiels comme le chef de gare, le récepteur des postes, des invités et adopté un minimalisme scénique: aucun samovar, et posés contre le mur du fond de cet ancien entrepôt, l’armoire et les lits de la chambre d’enfants, une grande et deux petites tables, un guéridon, un banc en bois, des valises et des cantines à l’arrivée de Lioubov comme au départ de tous à la fin. Aucune fioriture donc, et des costumes de nos jours.
D’abord, avec une salle restée éclairée, puis sous de discrets éclairages, la direction d’acteurs est des plus rigoureuses avec des dialogues rapides, sans aucun temps mort et d’une grande unité de jeu… Avec parfois des moments de silence où les personnages semblent figés dans leur vie, comme si la mort planait déjà…  On peut discuter du parti-pris- c’est parfois un peu sec-mais Christian Benedetti sait faire!  Comme dans La Mouette, Oncle Vania, Les trois Sœurs qu’il avait déjà montées auparavant, cette reprise de la pièce créée il y a trois ans, est toujours d’une grande qualité de mise en scène: serrée au plus juste mais très vivante-et dès qu’un personnage entre sur le plateau, il est aussitôt crédible. «Il faut effrayer le public, disait Anton Tchekhov, c’est tout, il sera alors intéressé et se mettra à réfléchir une fois de plus.» Effectivement, on a ici l’impression d’un monde en perdition et d’une société qui vont s’écrouler. Mais avec des moments assez comiques. « Jouer La Cerisaie en vaudeville, précise le metteur en scène, n’a rien d’une proposition iconoclaste, mais une invitation suggérée par le texte même. Et pourtant, c’est une pièce sur la mort. Le personnage principal : la maison, le domaine, la Russie qui est notre cerisaie comme le dit Trofimov ». Et ici, cela fonctionne remarquablement.
 Malgré une erreur à corriger d’urgence : quelques comédiens ont tendance à bouler leur texte mais sans grand souci de la diction, ce qui les rend à peine compréhensibles. Comme Brigitte Barilley, si bien qu’on n’en perçoit qu’une partie de son texte, et qu’elle est donc peu crédible. Très dommage, quand il s’agit d’un rôle-clé comme celui de Lioubov, mais bon, cela peut s’arranger. Alors qu’Hélène Vivies (Varia) très juste, a une excellente diction…
Mais Christian Benedetti en Lopakhine, surtout quand il avoue être l’acheteur de la propriété, est exceptionnel de vérité. Et il y a aussi Philippe Crubezy (Gaev) à la formidable présence et Jean-Pierre Moulin, lui aussi exceptionnel dans le rôle court mais capital de Firs, ce maître d’hôtel qui a servi plusieurs générations. On  le voit traverser la scène lentement, tristement, comme s’il voyait déjà sa mort, lui que la famille oubliera au moment de quitter la maison… Et quand il dit: «La vie a passé, comme si je n’avais pas vécu», on en prend un coup dans le ventre. Il s’allongera sur une table, bercé si l’on peut dire par le bruit ravageur des tronçonneuses s’attaquant aux cerisiers…
Bref, une intelligente et remarquable mise en scène que l’on ne saurait trop vous conseiller. D’accord, il faut aller à Alfortville mais cela vaut vraiment le coup, et on peut rêver que le spectacle soit un jour présenté à Paris… Tiens, une idée: pourquoi pas à Chaillot, dans la nouvelle et belle salle Gémier? Aller Didier Deschamps, un effort….

Philippe du Vignal

Théâtre-Studio, 19 rue Marcelin Berthelot, Alfortville (Val-de-Marne). T : 01 43 76 86 56, jusqu’au 24 mars. 

 

Fondu au noir de Pierre Henry, interprétation de Thierry Balasse

Fondu au noir de Pierre Henry interprétation de Thierry Balasse

Piere henryC’est avec émotion qu’on découvre, dans la salle de l’ancien Conservatoire de musique, l’ultime œuvre de Pierre Henry, décédé en juillet 2017, à quatre vingt-neuf ans. Ce lieu, dévolu aujourd’hui au Conservatoire National Supérieur d’art dramatique, a été édifié  en 1811 par l’architecte François-Joseph Delanoy pour accueillir de prestigieux concerts. De par son acoustique inégalée, on le qualifie de  Stradivarius des salles de concerts.   Hector Berlioz y créa sa Symphonie Fantastique en 1830 et Pierre Henry en 1952, y donna Symphonie pour un homme seul, composée avec Pierre Schaeffer: il revint en 1976 présenter douze œuvres, pour marquer ses vingt-cinq ans de carrière. Il rêvait d’y jouer sa dernière partition, Fondu au noir

La Muse en Circuit, Centre national de création musicale, qui accompagne les formes nouvelles, a permis d’exaucer son vœu. Thierry Balasse,  très proche collaborateur  de Pierre Henry, a pu  mettre en place l’orchestre de haut-parleurs nécessaire à l’exécution de ce morceau d’une heure vingt. Il a fallu deux jours d’installation et réglages pour ce concert exceptionnel. Thierry Balasse connaît bien son œuvre pour avoir, ces dernières années, installé avec lui les orchestres de haut-parleurs du studio Son/Ré, et parfois interprété ses musiques. A l’aise, quand il travaille sur l’énorme console analogique multi-pistes du pionnier de la musique concrète, il fait circuler les sons, tous issus d’un piano arrangé (et souvent malmené), dans les quelque cinquante enceintes, grand orchestre immobile et imposant, dont les membres disposés sur scène et dans la salle, manifestent leur entrée en jeu par des signaux lumineux verts, bleus et rouges…

Dès les premiers sons, nous voilà happés et transportés dans un voyage hypnotique: aux périodes graves, succèdent des séquences plus légères. Naissent alors des images, couleurs, événements, situations et personnages d’une grande concrétude. La musique convoque les éléments : eau, air, terre, et chaque auditeur trace son itinéraire dans cette forêt sonore et peut imaginer sa propre fiction. On tombe dans des gouffres, pour en ressortir vers des espaces lumineux. La pièce dessine six mouvements principaux où alternent graves et aigus, sombres et clairs. Non avec des notes, mais avec des entités porteuses de sensations. «Les compositeurs travaillent avec des sons à tout faire, l’équivalent de notes de musique, écrivait Pierre Henry. Moi, je n’ai pas de notes. Je n’ai jamais aimé les notes. Il me faut des qualités, des rapports, des formes, des actions, des personnages, des matières, des unités, des mouvements.»*

Terminée peu avant sa disparition, cette œuvre nous entraîne dans des souterrains obscurs et des abysses marins d’où l’on sort pour y replonger. «J’explore, avec ce Fondu au noir, une recherche sonore et musicale des abîmes, dit Pierre Henry. Uniquement pianistique, c’est une tentative  pour pénétrer l’univers sonore intérieur de l’expérience de la mort.» Une lutte s’établit entre ombre et lumière et, pour finir, émane de cette aventure, une certaine sérénité voire, parfois quelques moments de gaieté. Et, bien sûr, tout l’humour que l’on connaît, du pape de la musique électro- acoustique. «Je ressens le besoin impérieux de mettre en musique les sensations qui m’habitent »,  disait -il. Et c’est dans tous les états émotionnels qu’il nous transporte.

Avec la destruction de la « Maison de sons » où Pierre Henry composait et donnait des concerts, des pans entiers de notre patrimoine musical s’envolent. Le père de Messe pour le temps présent, simple locataire de ce pavillon dans le 12 e arrondissement de Paris, en avait fait son instrument: «Il créait des sons dans la salle de bains, dans la cuisine, avec différents appareils, des pierres, des ressorts, des plaques, des couvercles: tout lui servait», se souvient son assistante Bernadette Mangin.  Artiste talentueux, il y exposait aussi ses “peintures concrètes », des natures mortes  faites de clous, ampoules, anciennes bobines et touches de pianos… Mais pétitions et appels aux politiques n’auront rien fait pour  éviter que cette maison disparaisse, rasée pour une opération immobilière.. Pour ne pas perdre toute trace de cet antre de création, des projets sont à l’étude, comme des photos en 3 D ou la reconstruction, à l’identique, de cet environnement. La Bibliothèque Nationale, à laquelle le compositeur avait confié il y a dix ans la conservation de son œuvre, a entrepris la numérisation des bandes analogiques et magnétiques (environ 15.000) …

Plusieurs compositeurs, dont Thierry Balasse (compagnie Inouïe) et Vincent Laubeuf (compagnie Motus) ont à cœur de créer un lieu pour faire vivre ce fonds novateur et passionnant.  En attendant, les trois dernières œuvres du compositeur ont été créées par France-Musique en décembre dernier. Et ce concert à la Maison de la Radio était initialement prévu pour son anniversaire de quatre-vingt dix ans, avec la complicité de son propre studio, Son/Ré de la compagnie Inouïe de Thierry Balasse et du Groupe de Recherches Musicales. La quatrième pièce, jouée ce soir pour la première fois, résonne donc comme un ultime adieu à ce grand artiste.

Mireille Davidovici

*Journal de mes sons de Pierre Henry https://fr.wikipedia.org/wiki/Actes-Sud
Actes Sud collection Un endroit où aller, 2004

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Périclès Prince de Tyr de William Shakespeare, mise en scène de Declan Donnellan

© Patrick Baldwin

© Patrick Baldwin

 

Périclès, prince de Tyr de William Shakespeare, mise en scène de Declan Donnellan

 Pourquoi et comment mettre en scène aujourd’hui cette pièce mineure du grand dramaturge?  Rarement montée, elle a pourtant intéressé Declan Donnellan qui y voit «une histoire sur les mystères de l’amour, de la perte et de la redécouverte de l’amour suite à une absence douloureuse et incompréhensible.» Parti en mer pour fuir un terrible secret (l’inceste commis par un roi voisin sur sa fille qu’il lui destinait en mariage), le roi de Tyr erre de pays en pays, et va de tempête en naufrage. En route, il épouse une princesse qui meurt en couches. Et leur fille, confiée à un couple ami, meurt à son tour. Désespéré, complètement perdu, il retrouvera les deux femmes après bien des péripéties : « happy-end » orchestré par la déesse Diane.

Le metteur en scène situe l’action dans une chambre d’hôpital. Plongé dans une sorte de léthargie, Périclès émerge de temps à autre de son hébétude, pour participer à une action mouvementée. Sept acteurs, y compris celui qui joue le héros, se partagent les rôles principaux et périphériques dans ce décor unique et fonctionnel. Avec un minimum d’accessoires, ils esquissent leurs personnages, plus qu’ils ne les habitent. Ces glissements d’une scène à l’autre rendent le début du spectacle confus. Puis, peu à peu, on comprend qui est qui,  et l’intrigue se resserre autour d’une  famille déchirée : le roi, la reine, la princesse.

Leurs aventures rocambolesques  s’enchaînent rapidement, parfois poussées jusqu’à la caricature : tournoi de chevalerie, intrusion des pirates, assassinat manqué puis séquestration de la fille dans un bordel portuaire, résurrection de la reine morte… Le tout rythmée par une bande-son d’ambiance avec tempêtes, bourrasques et déferlements de vagues.  Mais on perd vite tout intérêt pour cette histoire dépouillée ici de l’habillage magique et fantastique dont William Shakespeare l’avait parée. Pourtant, en toile de fond, le poste de radio de l’hôpital essaye de la rattacher à l’actualité, en diffusant un sempiternel et ennuyeux débat sur : émigration, droit d’asile, exode périlleux et souvent mortel des déshérités de la planète, etc.

 Vite fait bien fait, construit autour du voyage immobile, vécu par un pauvre malheureux alité à l’hôpital, ce spectacle d’une heure quarante, riche en rebondissements ne manque pas de cohérence. Mais, au-delà d’un exercice de style, il ne répond à aucune nécessité profonde. On peut donc s’en passer…

 Mireille Davidovici

Les Gémeaux, 49 avenue Georges Clémenceau, Sceaux (Hauts-de-Seine). T. : 01 46 61 36 67, jusqu’au 25 mars. 

Du 28 au 30 mars, Maison des Arts de Créteil.
Du 6 au 12 avril, Barbican Center, Londres. Du 18 au 24 avril, Oxford Playhouse, Oxford.
Les 3 et 4 mai, L’Archipel de Perpignan ; du 15 au 19 mai, Théâtre du Nord, Lille.

Et du 30 mai au 6 juin, Centro Dramatico Nacional, Madrid

 

Calamity/Billy, théâtre musical, direction de Gérard Lecointe, mise en scène de Jean Lacornerie

 

Calamity/Billy, théâtre musical, direction de Gérard Lecointe, mise en scène de Jean Lacornerie (spectacle en anglais surtitré en français)

©Bruno Amsellem Divergence

©Bruno Amsellem Divergence

 Ce diptyque du paradis perdu composé d’un premier volet Calamity Jane, lettres à sa fille, sur un texte attribué à Jean McCormick et sur une musique de Ben Johnston, et d’un second volet Billy the Kid, œuvres complètes de Michael Ondaatje, musique de Gavin Bryars. Gérard Lecointe, avec les Claviers de Lyon (vibraphone, marimba, claviers) et le violon de Lyonel Schmit, dirige Claron McFadden, soprano rayonnante de la musique baroque et contemporaine, et Bertrand Belin, auteur-compositeur et interprète (classique, rock, country)  et  par ailleurs romancier qui incarnent  ces deux héros.

 Jean Lacornerie  mène avec Anne Meillon depuis 2010 au Théâtre de la Croix-Rousse, un projet croisant théâtre et musique,  et a voulu donner une vision à contre-courant, plus intime de ces deux figures de l’Ouest américain. Ainsi, Calamity Jane aurait écrit affectueusement à sa fille, ce qui bouscule sa légende de femme virile dans un monde de rudes pionniers.Ces lettres-plus ou moins  authentiques-sont mises en musique par le maître américain de la musique micro-tonale, Ben Jonston, pour une soprano. Soit un langage contemporain, et nostalgique, via un violon folk, un piano de saloon et une batterie. Gavin Bryars, compositeur post-minimaliste et contrebassiste britannique, a, lui, adapté Billy the Kid, œuvres complètes : poèmes du gaucher de Michael Ondaatje, auteur canadien et poète d’origine sri-lankaise.

Ce héros tragique et énigmatique défie les figures traditionnelles de l’Ouest et les canons du mâle. Bon-ou mauvais-garçon, il garde des traces de son enfance. Le chanteur de blues Bertrand Belin joue les beaux parleurs séduisants quand il médite sur le monde, et avec la lumineuse soprano lyrique Claron McFadden, il forme un couple conjuguant puis alternant leurs voix feutrées, ou cristallines.

 La poésie des textes diffuse ses images secrètes d’ombre et de lumière, avec une lampe-tempête qui éclaire seule le plateau, avec aussi un cadre de fenêtre d’où sort un bras plié, celui sans doute de Billy the Kid, abattu par Pat Garrett, le shérif du comté de Lincoln, qui lui a lâchement tiré dans le dos parce qu’il voulait le tuer à tout prix. Un crâne blanc de bison et les os d’une colonne vertébrale tiennent lieu de boa autour du cou de Billy, dans la sécheresse des paysages désertiques, comme ceux du Nouveau Mexique et de l‘Arizona, où quelques-uns font la guerre pour s’approprier des territoires.

La scénographie de Marc Lainé et de Stephan Zimmerli nous fait pénétrer dans un saloon aux parois de bois chaud; sur l’écran vidéo,  défilent les images des déserts de l’Ouest avec cactus, et un petit cimetière sous un soleil ardent. Non loin des montagnes sacrées des Sioux, les Black Hills de Jane. Les mythiques, Billy The Kid, homme-enfant et Calamity Jane, mère virile ne se sont jamais rencontrés, mais résonnent ici les questions actuelles sur le «genre». Surpris mais consentant, le public voit quelques instants du film Destry Rides Again (Femme ou démon), un western (1939) de George Marshall, avec les intemporels  James Stewart et Marlene Dietrich qui, en Feenchy, une chanteuse de saloon, se bat rageusement avec une rivale, sous le regard des hommes hilares. Le spectacle a ce grain si particulier des visions de l’enfance, entre musique et poésie, voix et images de violence : autrefois, le sang de l’homme et des bêtes ne faisait souvent qu’un, signe d’une existence aléatoire mais aussi du goût prononcé pour la vie.

Véronique Hotte

Spectacle créé au Théâtre de la Croix-Rousse du 6 au 8 mars, et joué au Théâtre de la Renaissance d’Oullins, les 9 et 10 mars. Chambéry-Espace Malraux, Théâtre Charles Dullin, les 13 et 14 mars. Belfort, Le Granit, le 16 mars. Maison de la Culture de Bourges, les 20 et 21 mars. Echirolles, La Rampe, le 23 mars. Théâtre du Parc à Andrézieux-Bouthéon, le 24 mars. Forum Meyrin Genève, le 27 mars. Théâtre de Saint-Quentin-en-Yvelines, le 30 mars. Concertgebouw à Bruges, le 28 avril. Operadagen Rotterdam, le 25 mai. Armel Opera Festival de Budapest, le 5 juillet.

Fin de l’Europe, texte et mise en scène de Rafael Spregelburd

©Tristan Jeanne-Valès

©Tristan Jeanne-Valès


Fin de l’Europe, texte et mise en scène de Rafael Spregelburd

Et, s’il y a quelque chose qui ne finit jamais, c’est le théâtre. On sait bien que la représentation va se terminer, que les morts se relèveront pour venir saluer et que les régisseurs viennent ranger le plateau. On sait le bien: c’est “pour de faux“, mais que ça se passe en direct et « en vrai“, devant nous, et que ce sera remis en jeu demain.

À cela, Rafael Spregelburd excelle. On a pu voir, parmi ses sept péchés capitaux propres au XXIème siècle, La Estupidez (inutile de traduire) et La Paranoïa. De son Argentine d’origine, pays mêlé s’il en est, il regarde la vieille Europe avec pas mal d’ironie, avec ce goût du spectacle et de la provocation que la France a tant aimés chez ses compatriotes : Alfredo Arias et son groupe TSE, Copi, Jérôme Savary… Ici, en Europe il a invité un groupe d’acteurs, dans le cadre de L’École des Maîtres (France, Belgique, Italie), à regarder avec lui, à improviser et à bâtir une série de ce qu’il appelle ses «bonzaïs théâtraux» sur les Fins de…  dont les réactionnaires « déclinistes » tentent de nous accabler pour mieux régner: fin des frontières, fin de l’art, fin de la noblesse, fin de l’histoire, pour interpeller Francis Fukuyama, ce philosophe, économiste et chercheur en sciences politiques américain, très connu pour ses thèses sur la fin de l’histoire.

Cet épisode pourrait avoir pour titre Fin du théâtre : car, en ne réussissant pas à jouer une pièce «que tout le monde joue», la troupe fictive fait encore, sans fin, du théâtre… Fin de la santé, fin de la Réalité, fin de la famille, fin de l’Europe, en l’occurrence une série télé usée. En une longue soirée ou deux courtes, au choix, Rafael Spregelburd et ses comédiens nous renvoient en plein dans le mille de l’actualité. Avec un théâtre politique de par sa nature même: chaque scène travaille sur le processus de sa propre fin, se fait et se défait de manière expérimentale sous nos yeux. Les comédiens mettent tout leur art, tous leurs arts, au service de cette recherche et chantent, dansent, jouent, et cassent le chant, la danse et le jeu, en professionnels assez rigoureux pour pouvoir glorieusement tout défaire.

Le spectacle commence par le chant parfait d’une  interprète, qui s’emmêle précisément la langue avec des questions de langues et de frontière, brouillée par une ménagère indiscrète. Nous aurons droit à la fiction d’une comtesse italienne qui ne sait pas ce qu’est l’argent, à une scène d’hôpital presque réaliste où la gravité de la maladie et la lourdeur des traitements fait gagner des points… Tout est sur le fil : tombera, tombera pas? On rit souvent, la question étant toujours : «de quoi rions-nous », et la réponse toujours la même : des instants de vérité. Parfois, on attend car certains textes n’ont pas une grande intensité. Et puis arrivent des moments de très forte émotion et de pure poésie. Le plus beau, du gestuel et difficile à décrire. Ainsi, un comédien, à 200 kms à l’heure libère mètre par mètre le plateau encombré, pour une danseuse qu’on dirait aveugle. Saisissant geste d’amour : sa liberté à elle reste intacte et vive, et la tension entre les deux, la fois haletante et fluide.

Cette Fin de l’Europe n’analyse évidemment pas une situation politique troublée par les populismes. Mais, en expérimentant les processus de fin,  ce spectacle donne des outils, décapants, étonnants pour y penser, et surtout pour poser les pieds sur une réalité supposée obsolète. Penser collectivement fait partie du  théâtre… En voilà une bonne nouvelle !

Christine Friedel

MC93 Bobigny, 9 boulevard Lénine, Bobigny (Seine-Saint-Denis)  jusqu’au 11 mars. T. 01 41 60 72 72

 

 

Karaflobekatsos et Spyridoula de Lena Kitsopoulou, mise en scène Konstantinos Markellos

 

Karaflobekatsos et Spyridoula de Lena Kitsopoulou, mise en scène de Konstantinos Markellos
 
 251F5CA2-FCEC-4ABD-AEEB-FC4F6E7DE5A1Cette pièce appartient à un répertoire où l’insolite remplace peut-être une esthétique méta-moderne. Mais l’écrivaine grecque emploie ici un grotesque centré sur certains clichés.  Avec ce que l’on appelle le «théâtre dans le théâtre», l’élément expressif accompagne donc ici un acte corporel, à côté d’une thématique associée au faire et au dire.
  Les clichés provocateurs sont légion, dans un texte qui se veut  aussi dénonciateur, visant la médiocrité de la petite bourgeoisie. Ainsi, entre provocations et dénonciations, Lena Kitsopoulou attaque l’ordre établi et prend le spectateur à témoin pour exorciser les forces maléfiques des bienséances, au détriment bien entendu, de la vraisemblance dont on n’aurait, parait-il, pas besoin.

Mais  montrer sur un plateau,  par le biais du  corps du comédien, la trivialité  d’une société qui aurait aussi besoin d’être guérie de ses multiples maladies, ressemble, à vrai dire, à l’effort de Dieu pour purifier les maudits! Lena Kitsopoulou veut choquer le public et l’invite ainsi à voir en face une vérité vulgaire. Pourtant, depuis que la civilisation existe, le théâtre  voudrait corriger les mœurs et cela, sans toujours hurler son désespoir mais rien ne bouge! Ce que  l’auteure écrit, perd ainsi de sa force vitale. Le public en effet perd de vue l’objectif de ce théâtre dont les grandes-et trop nombreuses-thématiques sont ici masquées par la grossièreté du langage. L’esprit soi-disant provocateur reste un faux-semblant cachée sous les apparences d’un « vouloir changer le monde »
Ici, les comédiens jouent avec exactitude leurs rôles, conformes en cela à une mise en scène du vulgaire. En deux volets, avec un Homme (Karaflobekatsos) et une Femme (Spyridoula). L’Homme, un pauvre type (Konstantinos Avarikiotis), ne fait que parler à soi-même et notamment à ses paries génitales mais comme il a tant de choses à leur raconter, il succombe à la fin aux puissances maléfiques de son corps mal foutu… Konstantinos Avarikiotis  donne à son personnage la petite dose de vérité obsessionnelle qui le rend sympathique.
Hélène Stergiou, elle, incarne une espèce de femme fatale, habillée de façon appropriée, qui  parle  aussi toujours d’elle aussi et étale les menus détails de sa vie, cachant  sa vraie nature. L’Homme débite des mots choquants, soi-disant inconnus d’un public considéré ici apparemment comme imbécile,  alors qu’Athènes pullule de petits et grands théâtres d’avant-garde.
 Konstantinos Markellos tombe ainsi dans le piège tendu par le texte mais la scénographie de Giorgos Vafias,  les éclairages de Melina Mascha et la musique de Giorgos Kassavetis permettent d’entrevoir une petite lumière  proche d’une  vérité  et d’une fiction.  Le décor  reflète ainsi désirs et passions intérieures,  et, à mesure que l’action avance, des colonnes dévoilent leur contenu: des objets personnels et des images de villages caractéristiques. Le passage de la métonymie à la métaphore se fait alors sans brusquerie et amplifie la dynamique du spectacle.
 
Nektarios-Georgios Konstantinidis
 
Théâtre Stathmos, 55 rue Victor Hugo, Athènes. T.: 0030 211 40 36 322.

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