Oedipe-Parricide, écriture et mise en scène de Marcos Malavia

 

oedipe4Œdipe-Parricide, d’après Sophocle, adaptation et mise en scène de Marcos Malavia

Cette exploration sur la folie criminelle, à partir d’Œdipe Roi et d’Œdipe à Colone du grand dramaturge grec, est  jouée par  la  compagnie de Marcos Malavia. Cet acteur et metteur en scène bolivien  a aussi été aussi en 2003  à l’initiative de la première École Nationale de Théâtre  son pays et en est le directeur artistique.

On connait, surtout depuis le bon docteur Sigmund Freud, l’histoire d’Œdipe abandonné à sa naissance par ses parents Laïos et Jocaste, qui avaient peur d’une une prophétie selon laquelle il tuerait son père et ferait l’amour avec sa mère. Deux crimes affreux, impardonnables: parricide et inceste… mais dont la prophétie se réalisera. 

L’adaptation de Marcos Malavia réunit les deux Œdipe de Sophocle. Au milieu du plateau, la tombe du père, faisant émerger la vérité. Œdipe-Candide dévorant l’âme d’Œdipe-Roi et conduisant vers la lumière Œdipe-Aveugle, un vieil homme en quête de réconciliation avec  lui-même. Le roi puissant d’autrefois en quête de son passé d’homme, a découvert avec horreur qu’il était bien l’assassin de son père, puis il s’est crevé les yeux, mais il veut, après ce crime, trouver la paix avant de mourir. Plusieurs figures d’Œdipe se relaient donc  ici à différents âges de sa vie, interprétés tour à tour par Claude Merlin (Œdipe-Aveugle), Alexandre Salberg (Œdipe-Candide) et Marcos Malavia (Œdipe-Roi). Autour de la tombe, on repère Staline, un punk boiteux qui se réveille d’un cauchemar.

Deux femmes (Muriel Roland, Éléonore Gresset) évoquent l’enfance d’Œdipe en chantant : «C’était un enfant sombre et repenti, c’était un enfant doux et tendre, un enfant adopté !  (…) Sais- tu seulement où tu es né?». Au dessus du plateau sont projetées des photos de tombes et on entend une prière collective: «Sinistre désolation, les pères sont morts, tout va couler, s’enfoncer.» Au clair de lune, «les hommes nous aiment pour ce qu’on ne leur donne pas ! ».

 Il y a un beau combat quand Œdipe découvre son identité. Près de la tombe, les trois Œdipe dansent devant leur mère vêtue de blanc. On assiste à la déploration de sa naissance, et elle se fait étrangler pendant qu’on la prend en photo. «Une oasis d’horreur dans un désert d’ennui !». On balance des chaises pendant les imprécations d’Œdipe. Mais les  femmes n’arriveront pas ici à arrêter la folie criminelle des hommes toujours violents; seule, Ismène, conduisant son vieux père aveugle, est ici une figure apaisante.

Edith Rappoport

Théâtre de l’Épée de Bois, Cartoucherie de Vincennes. T. : 01 48 08 39 74,  jusqu’au 24 mars.

 


Archive pour mars, 2018

Inégalités entre les femmes et les hommes dans les arts et la culture : petit tour d’horizon

egalite-femmes2Inégalités entre les femmes et les hommes dans les arts et la culture : petit tour d’horizon… 

 Rapport du Haut Conseil à l’égalité entre les hommes et les femmes

A la veille du 8 mars, journée consacrée aux luttes pour le droit des femmes, le Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes a publié un rapport: Inégalités entre les femmes et les hommes dans les arts et la culture, acte II : après dix ans de constats, le temps de l’action. Statistiques et conclusions restent accablantes et ce, malgré la prise de conscience induite par les rapports de Reine Prat, en 2006 et 2009: «Majoritaires sur les bancs des écoles d’art puis mises aux bans des institutions, les femmes subissent encore pleinement le mythe de la toute-puissance du «génie créateur masculin. (…) Aujourd’hui plus nombreuses  que les étudiants, puis progressivement, à l’image d’un processus d’évaporation, elles deviennent moins actives, moins payées, moins aidées, moins programmées, moins récompensées, et enfin, moins en situation de responsabilités que leurs homologues masculins. Elles représentent aujourd’hui: 6/10èmes du corps étudiant, 4/10èmes des artistes effectivement actif ; 2/10èmes des artistes aidés par des fonds publics ; 2/10èmes des artistes programmé(e)s; 2/10èmes des dirigeants; 1/10èmes des artistes récompensés; et, à postes égaux et compétences égales, une artiste gagne en moyenne 18 % de moins qu’un homme. »

 A l’occasion de cette publication qui tombe à pic pour le 8 mars, les E.A.T. (Ecrivains associés du théâtre) ont organisé le 5 mars une table ronde à la Société des Auteurs et Compositeurs Dramatiques, sur la question de la place des femmes au cinéma et au théâtre. Dominique Paquet, auteure et ancienne directrice de théâtre, commente ces chiffres et rappelle que l’un des premiers auteurs de théâtre, au Moyen-Âge en Europe, fut une Allemande: Hrosvita de Ganderscheim (930 et 935, et encore vivante en 973). Aujourd’hui oubliée, elle écrivit des pièces à partir de celles de Plaute et de Térence.

Sophie DESCHAMPS

Sophie DESCHAMPS

Même sort, rappelle la scénariste Sophie Deschamps, pour Alice Guy (1873-1968) qui, absente des manuels, réalisa pourtant des centaines de films, dont historiquement le premier de l’histoire du cinéma! La Fée aux choux (1896) qui donc précéda le célèbre L’Arroseur arrosé (1897) des frères Lumière. Et aussi des westerns, aux Etats-Unis, où elle termina sa carrière et mourut. Depuis toute petite, Sophie Deschamps, elle, rêvait de faire du théâtre: «J’ai abandonné le métier d’actrice, car on ne peut pas vieillir dans ce métier après trente-cinq ans. Ce qui m’a blessée, dans ma carrière, c’est de devoir séduire, l’obligation d’être la plus belle pour aller danser». Elle s’est donc tournée vers l’écriture dramatique puis le scénario: «C’est très jouissif d’écrire, car on tient les manettes». Il y a beaucoup de scénaristes-femmes, dit-elle, car « c’est un métier de l’ombre ». En revanche, les réalisatrices ne sont que 17 % à la télévision, et 25% au cinéma, et leurs films ne reçoivent pratiquement jamais de récompenses. «Les budgets de production pour les femmes sont très inférieurs, parce que les commissions d’attribution ne sont pas paritaires: le système  actuel exclut doucement les femmes. Pourquoi 85% des budgets de la Culture vont-ils aux hommes ? ».

 Du côté de la réalisation, «c’est plus lent, dit Cécile Tournesol, metteuse en scène de la compagnie L’Art Mobile, et plus difficile pour les femmes de monter des projets.» On leur fait moins confiance et la discrimination perdure: l’homme est l’artiste, la femme, sa muse. Et elles n’accèdent toujours pas à la direction des Centres Dramatiques Nationaux. «Quand Aurélie Filipetti a essayé de nommer plus de femmes dans les Centres Dramatiques Nationaux, elle s’est pris une volée de bois vert, précise Dominique Paquet. La ministre actuelle a décidé de faire des quotas et, a été alors votée à l’unanimité, une progression obligatoire de 5% par an, jusqu’à la sortie du seuil d’invisibilité (33%).

  »Pour les comédiennes, il n’existe pas d’étude “genrée“, mais on peut se demander où sont les actrices de cinquante ans? Seules 8% d’entre elles travaillaient en 2015, et en 2016, c’est encore pire», dit  Tessa Volkine, actrice et membre de L’A.A.F.A. (Actrices et Acteurs de France associés). «Avec ma voix grave, on m’a dit que je ne travaillerai pas avant quarante ans. On nous met dans des cadres. On fait peur par notre caractère engagé, par notre côté garçon manqué. Quand nous donnera-t-on la parole, à nous, les actrices?»

Il faudrait faire appel à l’imaginaire des autrices et auteurs, pour qu’ils écrivent des rôles pour elles. Pour que cessent les représentations stéréotypées des femmes dans les fictions. H/F* publiera sur son site à la fin mars, des consignes destinées aux formateurs, les incitant à déconstruire les stéréotypes sexués, mais aussi à rétablir les femmes au sein du patrimoine culturel.

 H/F : rencontre avec Sylvie Mongin-Algan

Sylvie Mongin-Algan © Carmen Mariscal

Sylvie Mongin-Algan © Carmen Mariscal

 Pendant longtemps, dans un milieu des Arts et de la Culture pourtant considéré, par nature comme émancipateur et égalitaire, animé par des valeurs humanistes et universelles, les inégalités entre hommes et femmes n’ont pas été un sujet de controverses. Devenues visibles, ces inégalités ont alors suscité de nombreuses réactions, dont la création de H/F, à l’initiative de quelques femmes de théâtre dont Sylvie Mongin-Algan qui dirige à Lyon le Théâtre Nouvelle Génération, un collectif d’artistes. «A l’issue d’une discussion avec Reine Prat, et d’une réunion à la Direction du théâtre du Ministère de la Culture, qui rassemblaient quelques directrices de lieux, pour nous inciter à postuler à des directions, j’ai proposé à des amis de réfléchir : comment se faire entendre par les professionnels du théâtre? D’où la création, en 2008, d’H/F comme les micros H.F. et non pas F/H.» Depuis l’idée a fait des petits, et H/F-Île-de-France a suivi,  et un réseau s’est constitué, à l’occasion du festival d’Avignon 2011, en Fédération inter-régionale du Mouvement HF qui compte aujourd’hui quatorze collectifs régionaux regroupant mille adhérent-es. Avec comme objectif: le repérage des inégalités des droits et pratiques entre hommes et femmes dans les milieux de l’art et de la culture, toutes fonctions confondues (artistiques, administratives et techniques) ; l’éveil des consciences par la sensibilisation des professionnels, des responsables institutionnels, des élus et de l’opinion publique, et l’orientation des politiques vers des mesures concrètes.

Un mouvement, qualifié d’évènement au regard de son caractère spontané et inattendu, par la philosophe Geneviève Fraisse. «C’est une aventure où on riait beaucoup, avec un plaisir à la subversion. Puis, il y a eu le travail sur le langue, le matrimoine, avec des chercheuses comme Aurore Evain. Le vocabulaire dérangeant, ça me plaît». Ainsi la Bolognaise Christine de Pizan, écrivaine féministe (1364-1431)-alors que la polémique sur la place des femmes dans la société faisait rage, se fit la défenseuse du «matrimoigne». À l’époque, quand il y avait mariage, les futurs conjoints déclaraient leur patrimoine (transmis par le père) et leur matrimoine (transmis par la mère). Pourtant, comme celui d »autrice »,  le mot fut effacé des dictionnaires…

 Auteure ou autrice ?

Aurore EvainFemme de théâtre et chercheuse, Aurore Evain a découvert par hasard, dans les registres du XVIIème siècle de la Comédie-Française, le terme « autrice » : «Je me suis engouffrée dans cette quête, jusqu’à épuiser les index et dictionnaires afin de débusquer sa trace sous les différentes orthographes de l’ancien français: auctrix, auctrice, authrice, autrice. Avec ce mot «autrice», remontait à la surface une longue généalogie littéraire de femmes qui l’avaient porté, de lointaines devancières en qui puiser notre autorité et notre légitimité de créatrices. 

Pendant des siècles, l’Académie française a travaillé à rendre «autrice» invisible : désormais, on cherche à le rendre inaudible, en ajoutant un discret appendice à auteur-e… Aujourd’hui, nous sommes de plus en plus nombreuses à brandir ce mot comme un étendard et à adopter la requête des dames déposée à l’Assemblée nationale en 1792 : «Le genre masculin ne sera plus regardé, même dans la grammaire, comme le genre le plus noble, attendu que tous les genres, tous les sexes et tous les êtres doivent être et sont également nobles».

 Le rapport du Haut Conseil conclut : «L’affaire Harvey Weinstein et la vague de dénonciations des violences sexistes et sexuelles ont jeté une lumière crue sur les difficultés spécifiques que rencontrent les femmes-artistes et sur les inégalités systémiques entre femmes et hommes dans le domaine de la culture. Si ce secteur ne fait certainement pas exception, il n’en demeure pas moins que les récents évènements (…) appellent à une action déterminée pour faire reculer les violences sexistes et les inégalités entre femmes et hommes. Dans cette prise de conscience qui doit se poursuivre et dans les actions qui doivent en découler, le Ministère de la culture a toute sa place à prendre.» Mais pour Sylvie Mongin-Algan, «les associations militantes doivent aller au-delà de la propositions des politiques. Rester inventives. Ça n’avance, que parce qu’on pousse. Dès qu’on relâche, les politiques mettent des cales.  Nous sommes des lanceuses d’alertes. »

 Mireille Davidovici

Le 5 mars, Table ronde à la Société des Auteurs et Compositeurs Dramatiques, rue Ballu, Paris VIIIème.


Les Femmes et la culture, quelle place, quels outils pour sensibiliser et favoriser égalité et émancipation
?, le 8 mars, de 9 h à 16h 45,  Maison des Métallos, 94 rue Jean-Pierre Timbaud, Paris XI ème.

Le 11 mars, Parcours : Les Dames du tram, de 15h 30 à 17h, station (T3) Delphine Seyrig.
Du 11 au 13 mars, Paris des femmes, Théâtre des Mathurins, rue des Mathurins, Paris VIII ème.
Le 12 mars, table ronde : La Place des femmes dans le monde de la culture, de 19h à 22h, à la mairie du XIV ème, 2 place Ferdinand Brunot, Paris XIVème.
Le 26 mars, de midi à minuit, cinquante-trois autrices liront leurs pièces au Théâtre 14 Jean-Marie Serreau, 20 avenue Marc Sangnier, Paris XIVème

www.HF-idf.org ;  https://www.sacd.fr où-sont-les-femmes-dans-la-culture-toujours-pas-là

-Les Femmes ou les silences de l’Histoire de Michèle Perrot, Flammarion.

-Histoire d“autrice“ de l’époque latine à nos jours, d’Aurore Evain, revue SÊMÉION, Travaux de sémiologie n° 6, Femmes et langues, février 2008, Université Paris-Descartes et sur siefar.org

-Théâtre de femmes de l’ancien régime d’Aurore Evain, Garnier Classique.

-Qu’est-ce que la matrimoine ? d’Aurore Evain.
https://auroreevain.com/2017/11/23/quest-ce-que-le-matrimoine/

La Femme®n’existe pas de Barbara Métais-Chastanier, d’après La Colonie de Marivaux, mise en scène de Keti Irubetagoyena

©© Natalie Beder

©© Natalie Beder

La Femme®n’existe pas de Barbara Métais-Chastanier, d’après La Colonie de Marivaux, mise en scène de Keti Irubetagoyena

La pièce en un acte de Marivaux, peu jouée, paraît écrite à la louche, ou à la truelle, moins fine en apparence que L’Île des esclaves (très jouée). Ne pas s’y fier: bien carrée, elle pose clairement les problèmes. D’abord, celui de hommes. Pour eux, du moins les “masculinistes“, la simple revendication d’égalité leur paraît une insoutenable domination féminine ; pour les autres, ils en restent à la rigolade. Ensuite, celui des classes: toute organisation féministe s’y heurte à un moment ou un autre et Arthénice peut se lancer avec madame Sorbin dans le combat : «Unissons-nous et n’ayons qu’un même esprit toutes les deux.» Mais Arthénice reste la représentante de la noblesse, et sa commère, de la bourgeoisie commerçante. Se pose aussi la question de l’organisation : tout pouvoir est-il abus de pouvoir ? Et, tout simplement, comment se parler en assemblée générale, quelles concessions faire, ou ne pas faire, au départ?

 Marivaux ne se prive pas, lui, de miser sur les défauts dits « féminins » (coquetterie et autres),  et l’on voit bien ici que la question est celle de toute Constituante. Et enfin, brièvement, celle de la colonisation. «Depuis qu’il a fallu nous sauver avec eux (les hommes) dans cette île où nous sommes fixées, le gouvernement de notre patrie a cessé. »  -«Oui, il en faut un tout neuf, et l’heure est venue», répond Madame Sorbin. L’heure «de sortir de l’humilité ridicule qu’on nous a imposée depuis le commencement du monde». Mais à quel prix ? Aucune île n’est déserte, et il y aura des “sauvages“ à combattre et à éliminer…Le spectacle commence par un récit: comment l’armée américaine a déporté les habitants du petit archipel des îles Bikini pour y tester, quelques mois après Hiroshima, une nouvelle bombe atomique et comment l’astucieux Français Louis Réard, fabricant de maillots de bains, s’est emparé du nom Bikini, pour sa publicité: «la bombe anatomique».

Barbara Métais-Chastanier et Keti Irubetagoyena ont pris en main La Colonie comme un outil solide et performant. Deux grandes banderoles publicitaires sur: La femme®longue durée (épouse) et La femme®à usage unique (prostituée) seront saccagées un peu plus loin par des silhouettes paramilitaires habitées des comédiennes. Interpellation du public comme assemblée constituante, bricolages divers et variés, elles font feu de tout bois… qui, parfois prend, très vif, par exemple, quand elles règlent par téléphone, un lourd et vieux téléphone de campagne ou presque de tranchées, le dialogue entre madame Sorbin et son mari ou Arthénice et son prétendant. Mais parfois le feu ne prend pas: l’espace scénique trop vaste disperse le propos et les temps de suspension ne redynamisent pas la réflexion, quoi qu’en pensent peut-être l’autrice et la metteuse en scène.

Mais il reste des moments et des aspects délicieusement intelligents-faisons confiance à ces chercheuses pointues, drôles et sensibles. Les personnages masculins sont presque absents du plateau, mais les garçons y sont présents, quand elles leurs confient des rôles de femme, avec la tendresse et le respect que les hommes devraient avoir envers les femmes. Comédiens et comédiennes à égalité d’énergie avec hauts et bas, et de drôlerie.  Ici, l’on voit que le féminin peut l’emporter sur le masculin, sans douleur.  On a oublié quelque chose: l’amour. Eh ! Oui, l’amour de la petite Lina Sorbin pour Persinet, à la fois caillou dans la chaussure pour cette longue marche des filles, et baume qui guérira l’ampoule… Et madame Sorbin a encore quelque chose à dire à son vieux mari… La question reste ouverte: si, à la fin, les femmes rentrent dans le rang, cela ne clôt rien : « Et, quand même nous n’y réussirions pas, nos petites-filles réussiront »…

Christine Friedel

Théâtre de l’Échangeur, 59 avenue du Général de Gaulle, Bagnolet (Seine-Saint-Denis).  T. 01 43 62 71 20, jusqu’au 10 mars.

 

 

Helen K., texte et mise en scène d’Elsa Imbert

 

Helen K., texte et mise en scène d’Elsa Imbert (spectacle jeune public, à partir de huit ans)

helen KLe principe de la Comédie Itinérante est un projet de développement artistique et culturel du territoire initié par la Comédie de Saint-Etienne. Avec comme but, « faire découvrir des auteurs vivants, et partager un théâtre d’aujourd’hui qui parle d’aujourd’hui ». Mais aussi proposer des temps de rencontre avec les artistes.
Helen K. est l’histoire de Miracle en Alabama de William Gibson qui se joue actuellement au Théâtre La Bruyère (voir Le Théâtre du Blog): celle réelle d’Helen Keller, une petite fille qui, bébé, devint aveugle, sourde et muette à la suite d’une scarlatine et qui, grâce à la ténacité d’Annie Mansfielfd Sullivan, une jeune éducatrice passionnée, réussira à recouvrer en partie la parole. Annie la prendra entièrement en charge avec une grande amitié, et malgré son handicap, Helen  intégrera une Université et fera de brillantes études supérieures.
Ici, il ne s’agit pas d’une adaptation de la nouvelle de William Gibson mais plutôt d’une réécriture de cette histoire par Elsa Imbert, assistant d’Arnaud Meunier, le directeur de la Comédie de Saint-Etienne. « Au delà de la question du handicap, dit la metteuse en scène, l’histoire d’Helen Keller m’intéresse également, parce qu’elle nous montre à quel point l’apprentissage du langage transforme notre perception du monde. Le langage vient éclairer le monde noir et silencieux d’Helen. » A part ces bonnes intentions, que se passe-t-il sur le plateau? Quelques branches d’arbre  ancrées dans des cubes-pas très beau et encombrant-et une table pour seul décor, et pour ce Miracle en Alabama, on dira de poche, trois comédiens au lieu d’une dizaine, comme dans l’adaptation de Marguerite Duras.
Au début, on se dit que ce n’est pas une sotte idée que cette adaptation où Elsa Imbert veut aborder la question du handicap devant des enfants, ce qui nous renvoie en somme, dit-elle comme dit, un texte bien pâlichon, une mise en scène et une direction d’acteurs aux abonnés absents. Maybie Vareilles se sort tout juste de ce rôle difficile de miss Sullivan, et Stéphane Piveteau qui joue plusieurs personnages, annone son texte et n’est pas crédible une seconde! Seule, Leïla Ka, danseuse qui interprète la petite Helen sourde et muette, a une belle gestuelle et finit par s’imposer.

Quant au jeune public, les plus petits semblent regarder sans trop comprendre le message sur le handicap qu’on voudrait leur faire passer, et les plus âgés trouvaient  ces cinquante cinq minutes plus que longuettes et visiblement s’ennuyaient. Il y a juste une minute-particulièrement réussie-d’une danse sur une table avec Helen et Miss Sullivan. Mais l’ensemble n’est guère convaincant et ne mérite pas qu’on s’y attarde… Dommage pour les enfants de Chambon-sur-Lignon, ce formidable village marqué par une tradition protestante, qui fut un des piliers de la Résistance et qui sauva de très nombreux Juifs pendant la dernière guerre. Il possède depuis quelques années un beau lieu de mémoire dont nous vous reparlerons.

Philippe du Vignal

Spectacle vu à la salle polyvalente de Chambon-sur-Lignon (Haute-Loire),  le 2 mars.

La Chaise-Dieu, auditorium Cziffra, Place Lafayette, le 9 mars, 14 h et 20 h 30. T.: 04 71 00 01 16.
Sainte Sigolène, Auditorium-Maison de la musique, avenue de Marinéo, le 16 mars à 16 h 30 et 20 h 30.

 Saint-Didier-en-Velay salle polyvalente, complexe sportif de La Péchoire, le 13 mars à 14 h et 20 h. T.:  04 71 61 14 07.

Pélussion, salle des fêtes, rue de la Maladière, le 15 mars, 14 h et 20 h. T: 04 74 87 62 02

Costaros Salle polyvalente le 17 mars, 20 h 30. T: 04 71 57 88 00 Saint-Etienne, La Comédie/La Stéphanoise, les 21 mars,  à 15 h et 19 h, les 22,  23 mars, à 10 h et 14 h, et le 24 mars, à 17 h. T.: 04 77 25 14 14

 

           

  

En Acte(s) : quatrième édition

En Acte(s) : quatrième édition

 «Une sorte de laboratoire, indissociable de la création et de la représentation  et dont le texte est le cœur» : Maxime Mansion définit ainsi ce festival fondé en 2014 par sa compagnie En Acte(s). Il part du principe que les auteurs, comme les acteurs et metteurs en scène, ont besoin d’un espace de travail pour affiner leur recherche dramatique.

Règle du jeu, immuable et imposée: une commande passée à de jeunes écrivains (mais aussi à certains plus expérimentés) d’un texte, d’une heure au plus, pour cinq comédiens maximum. Un metteur en scène accompagne chaque auteur pendant l’écriture (deux ou trois mois) puis dispose de douze jours pour mettre la pièce en jeu, avec des acteurs de son choix. Plateau nu, texte su, sans régie technique : son et lumière, si nécessaires, sont pris en charge par les comédiens. Vingt-six pièces ont déjà vu le jour, lors des précédentes éditions. En Acte(s), reçu cette année au T.N.P. à Villeurbanne, en présente dix-sept, en alternance et regroupées sur trois samedis. La troisième semaine, ont été invités des textes venus de pays africains, des départements et territoires français d’Outre-Mer, de Belgique et du Québec… et un spectacle bilingue, en créole réunionnais et en français.

 En ce premier samedi de mars, un spectateur assidu aura ainsi pu voir cinq pièces d’affilée, prises en charge par cinq équipes différentes. Une plongée dans le vif des préoccupations d’aujourd’hui, les textes devant «faire écho à l’actualité » qui ne manque pas de thèmes préoccupants !  Par exemple, le chômage et la difficulté pour les jeunes d’entrer dans la vie active et de s’insérer dans notre société,  comme dans Un coin tranquille de Thibault Fayner. Y rôde le fantôme d’une grand-mère à la mémoire qui flanche…La  mise en scène d’Anne-Laure Sanchez peine à rassembler les monologues épars de ce corpus, quoique très bien écrits, suscités par la mort de l’aïeule.

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cheznous ©michelcavalca

 Dans la pièce de Julie Ménard, Ouvreuse, l’intolérable présence des sans-abri et la maladie mentale d’un frère nourrissent la révolte d’une jeune femme, ouvreuse à l’occasion mais surtout pilier de bar. L’inertie du monde lui semble intenable, et elle va se laisser déborder -trop de rancœur et trop d’alcool- et à la fin, personnage et pièce partiront à la dérive… Malgré l’interprétation vigoureuse de Valentine Vittoz, mise en scène par Lucie Rébéré.

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les morts intranquilles_©michel Cavalca

 

L’actualité, vécue en direct -la visite de président de la République française au Burkina Faso- a conduit Aristide Tarnagda à convoquer des figures historiques dans Les Morts intranquilles. Dans un bar de Ouagadougou, tenue par une femme à poigne, la télévision diffuse l’intervention d’Emmanuel Macron à l’université  et l’humiliation scandaleuse que le Français infligea à son homologue burkinabé, Roc Marc Christian Kaboré. La bière aidant, les langues vont bon train entre les clients du débit de boisson. La tenancière (Alizée Bingöllü), elle aussi ne mâche pas ses mots quant aux dirigeants de la soit disant « patrie des hommes intègres ». Quand arrive l’heure de la fermeture, la conversation de bistrot glisse progressivement vers la tragédie. Un personnage jusque là resté muet dans un coin vient confesser son crime. Il s’agit du président déchu, Blaise Compaoré, revenu d’exil à l’appel d’un fantôme : son presque frère, Thomas Sankara, dont il a le sang sur les mains. Assassiné en 1987, il hante la conscience du fratricide… Comme il hante la mémoire de ses compatriotes, portée par les belles envolées lyriques d’Aristide Tarnagda. Les comédiens, dirigés par Sylvie Mongin-Algan donnent une couleur surprenante à cette langue effervescente, autrement que le feraient des interprètes africains, ce qui ne manque pas d’intérêt. L’auteur propose ici une suite à Sank ou la Patience des morts, centré sur le personnage de Thomas Sankara. On entre ici dans un tout autre registre que celui des œuvres précédentes et on entend, dans cette écriture, l’urgence de la révolte.

 

irrépressible ©Michel cavalca

irrépressible ©Michel cavalca

Les commandes gagnent parfois à être un peu détournées, comme l’a fait Kevin Keiss qui, avec Irrépressible, convoque un trio de cœurs brisés. Des jeunes gens se cherchent à travers leurs manques : d’amour, de perspective sociale et de lendemains qui chantent… Marine, Antoine et Gaspard disent leur peine à vivre et leur désir de combler une béance de sens. Sous la direction de  Baptiste Guiton, Juliette Savary s’engage à fond dans l’incarnation d’une personnalité complexe, autour de laquelle se structure une action dramatique bien menée.

Dans la plupart de ces textes, les personnages féminins, qu’ils émanent d’auteurs ou d’autrices, offrent de beaux rôles aux actrices. Dans l’ensemble, cette brochette d’une vingtaine de comédiens, relativement jeunes pour la plupart, défend avec conviction ces textes à l’encre parfois encore fraîche…. Les organisateurs d’En Acte(s) et les compagnies assument ici avec générosité les risques de toute commande d’écriture. Un véritable marathon s’engage alors chaque semaine pour les acteurs et, malgré la fragilité de ces textes vite troussés, le travail de plateau, sans régie ni décor, reste rigoureux.

 Chantier ouvert au public, ce festival met en présence et en valeur comédiens et auteurs. Que deviendront ces spectacles embryonnaires et ces textes tous édités dans un recueil publié pour l’occasion ? L’avenir le dira. Mais cela aura été un moment de rencontres pour plusieurs compagnies théâtrales et un possible tremplin pour les auteurs …

 Mireille Davidovici

Spectacles vus le 3 mars au Théâtre National Populaire, 8 place Lazare-Goujon, Villeurbanne (Rhône). T. : 04 78 03 30 00

 Du  6 au 10 mars : Bokono d’Antonin Fadinard, mise en scène d’Olivier Borle; La Disparition de Guillaume Cayet, mise en scène de Michel Raskine ; Et après de Marilyn Mattei, mise en scène de Julie Guichard ; On dit que Josépha de Gwendoline Soublin, mise en scène de Philippe Mangenot ; Il faut sauver Amour/Anna de Judith Zins, mise en scène de Maïanne Barthès.

Du 14 au 17 mars Kisa mi le de Daniel Léocadie et un spectacle sonore avec les textes de Maxime Brillon (Canada) Jeanne Diama (Mali), Iuvan (Belgique) Aïssa- Boucary Maïga (Mali), Kostadis Mizaras(Grèce), Kibsa-Anthony Ouedraogo (Burkina Faso) Kiswinsida Ali Ouedraogo (Mali)

Un recueil des dix-sept pièces présentées est publié à l’occasion de la manifestation par l’édition EN ACTE(S).

 

Fore d’Aleshea Harris, mise en scène d’Arnaud Meunier

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Fore d’Aleshea Harris, mise en scène d’Arnaud Meunier (spectacle en anglais, surtitré en français)

 Présentations: Aleshea Harris, jeune comédienne et poétesse afro-américaine, et surtout autrice,  a été étudiante au California Institut of the Arts et sa pièce Road Kill Giant figure sur la liste de Kilroys qui recense les trois cent meilleures nouvelles pièces écrites par des femmes. Arnaud Meunier, directeur de la Comédie de Saint-Etienne et de son Ecole s’est toujours lui, beaucoup investi comme metteur en scène dans des pièces d’auteurs contemporains comme entre autres Pier Paolo Pasolini, Michel Vinaver, Oriza Hirata, Stefano Massini…(voir Le Théâtre du Blog)

Arnaud Meunier a conçu un projet en collaboration avec le California Institute of the arts associé au Center for new performances à Los Angeles. Projet qui remonte à 2015 avec comme axes de travail essentiels: définir un territoire concernant les deux pays, travailler avec une jeune auteure américaine, former un groupe de recherche avec elle et dix jeunes acteurs et concepteurs lumière, son, vidéo, scénographie venus de France, Etats-Unis, Italie, Taïwan, Turquie, etc. Avec, en fil rouge, un théâtre où le poétique puisse rejoindre le politique et où il veut poser cette question essentielle: “comment et pourquoi a-t-on le sentiment d’appartenance à un pays, à une société, surtout après la vague d’attentats qui a marqué  la France et d’autres pays européens. Il y a tout juste deux ans, un premier atelier a eu lieu l’un à Saint-Etienne, l’autre à Los Angeles, à partir d’improvisations sur les souvenirs que les comédiens et concepteurs artistiques avaient de l’attentat des Tours Jumelles en 2001.

“Ils se sont impliqués très personnellement et très fortement, dit Arnaud Meunier, en livrant beaucoup d’eux-mêmes. La puissance qui s’est dégagée du mélange de l’intime avec le récit ou la fiction m’est alors apparue comme un axe fort du projet”. Puis a eu lieu un deuxième atelier de travail de quatre semaines à Los Angeles pour construire une dramaturgie et “des morceaux de fable sont apparus à partir d’une adaptation libre de L’Orestie d’Eschyle”. Soit une forme théâtrale inédite, à partir du paysage de cette œuvre mythique, avec le destin de deux familles, entre rêve ou plutôt cauchemar,  et réalité du quotidien contemporain.

Sur l’écran s’affiche d’abord la fameuse phrase de Jean-Luc Godard: “Le problème n’est pas de faire des films politiques mais de faire politiquement des films». Sur le grand et beau plateau de la nouvelle Comédie de Saint-Etienne, deux niveaux de jeu pour signifier des mondes sans relation aucune. Avertissement de l’auteure: “Cette pièce permet une simultanéité d’action entre les deux foyers et les autres espaces de jeu. Les transitions et chevauchements pourront sans doute enrichir l’espace »
 D’abord, en bas, dans une salle à manger bourgeoise contemporaine mais avec feu dans la cheminée, celle des Atrides, revus et corrigés par Aleshea Harris: d’abord « Agammemnon Atrée-un père ». Cet officier supérieur en uniforme raconte avec délices au dîner-on mangera souvent dans cette famille!-ses combats sanglants à Clytemnestre, son épouse exemplaire et mère d’ Oreste,  leur fils quinze ans qui arrive avec Jackie, une jeune inconnue qui porte sur elle les bois de cerf de son frère assassiné par les hommes. Agamemnon fait cyniquement remarquer à sa femme que le confort qu’elle a, vient de son salaire à lui, c’est à dire du sang qu’il a fait verser, comme combattant. Oreste, adolescent révolté,  refuse l’ordre établi et la vieille malédiction familiale: «Je préfère être doux plutôt que de trancher des gorges». Et il s’enfuira chez sa grand-mère, un curieux personnage, fantomatique dit « La Femme aux fleurs », parce qu’elle offre des fleurs blanches à ceux qu’elle rencontre.

Au second niveau, Doreen Halburton, «une dirigeante, une mère» selon l’auteure, est victime d’une tentative d’assassinat-elle a reçu une balle dans la nuque quand elle prononçait un discours musclé-au tout début de la pièce-à l’inauguration d’un monument aux morts : «Nous qui en avons assez de supporter ces trous du cul qui gagnent et gagnent et gagnent et gagnent. Une tour, bonnes gens. Une tour construite par des ouvriers payés trois fois le salaire minimum ! Une tour assez haute et vaste pour accueillir toutes les personnes honnêtes, ouvertes et tolérantes de ce grand pays ! Et puis, merde, du monde entier ! Nous construirons une tour assez solide pour échapper à leurs missiles et leur stupidité! Haute et inébranlable, elle se dressera au-dessus de cette maudite planète, comme un symbole et un lieu de répit. Voilà trop longtemps que nous nous battons contre ces abrutis. »

Mais elle vit maintenant en fauteuil roulant. Edward Halburton, son époux, lui a succédé pour diriger le pays; ils habitent un appartement délabré dans une tour. Mais il n’est pas fait pour cela, et en attendant que sa femme guérisse-ce qui est impossible-et qu’elle reprenne le pouvoir, il fait du yoga ! Leur fille, Anna, dix-sept ans, en proie à la solitude, s’amuse avec son fusil Remington, à tirer par les fenêtres. Elle demande à son père d’arrêter la guerre et veut que son frère Chet, un pilote, revienne…  Franklin, l’assistant d’Edward Halburton, essaye, lui, de survivre à cette famille en folie et de remettre le chef d’Etat sur les rails :«Chaque jour, ils regardent cette tour immonde, inachevée dont chacun sait qu’elle a coûté une fortune. Tout ce qu’ils y voient, c’est le rêve brisé de votre femme. Et la cupidité de ceux qui ont fait commerce de la peur. Cet endroit leur rappelle constamment tout ce qui ne va pas. C’est une sorte de… doigt d’honneur ».

On l’aura compris, Fore (en français: Attention) est à la fois une comédie grinçante mais aussi et surtout une fable sur le monde actuel et sur l’urgente nécessité pour nous à réfléchir et à prendre conscience de notre confusion des valeurs et des réalités socio-politiques, pour résister, ou du moins essayer de résister, à cette irrésistible envie d’entrer en guerre qu’ont les êtres humains, malgré leur envie de plus en plus grande de sécurité… Comme Eschyle l’avait déjà si fortement dit dans Les Perses et comme Jean Giraudoux l’a aussi répété dans La Guerre de Troie n’aura pas lieu.

Les personnages qu’a imaginés Aleshea Harris sont plutôt des silhouettes et, comme le dit Arnaud Meunier, «des personnages-écran sur lesquels nous projetons nos propres questions à la manière d’un chœur antique». Et sa dramaturgie-on sent qu’elle a été à bonne école-tient solidement la route, en particulier avec l’interpénétration vers la fin de deux mondes qui n’ont pourtant rien à voir ensemble. Il ne faut sans doute pas vouloir à tout prix suivre la linéarité du récit, mais reconstruire notre propre  scénario, quitte à perdre quelques bribes de la pièce originale parfois assez touffue, voire labyrinthique et à la limite d’une certain onirisme.

Comme Aleshea Harris ne triche pas, on se laisse facilement embarquer dans ce curieux voyage. Même si l’auteur se refuse avec intelligence à tomber dans le piège de l’incarnation, ce qui aurait pu être redoutable. Mais il y a parfois un côté un peu sec et démonstratif-c’est sans doute le prix à payer-et on ne peut entrer vraiment dans cette histoire qu’elle a un peu de mal à boucler sur la fin… Disons aussi qu’elle aurait pu, malgré une rare maîtrise du langage théâtral, faire l’économie de quelques scènes et tirades trop longues.

Mais la mise en scène et la direction d’Arnaud Meunier sont absolument remarquables, soit sur les plans visuel ou sonore. On sent bien qu’il y a eu, après une lente maturation, un long travail d’équipe et la recherche d’une grande unité sur le plateau. Les dix jeunes comédiens guère plus de vingt-cinq ans ont un solide métier, qu’ils soient américains d’une autre nationalité, ou issus de l’Ecole de la Comédie de  Saint-Etienne. Côté scénographie-ce beau dispositif fait penser à celui imaginé par Jean Lambert-wild pour War Street War (2012)-mais picturalement remarquable, il est sans grande profondeur, ce qui semble gêner parfois les mouvements des comédiens.
En tout cas, malgré ces réserves, un intelligent et beau spectacle-ce qui n’est jamais un luxe-salué chaleureusement par le public… M. Wauquiez, président de la Région ne l’a pas vu et c’est bien dommage pour lui! 

Philippe du Vignal

Spectacle créé à la Comédie de Saint-Étienne-Centre dramatique national et joué du 27 février  au 2 mars.
Théâtre des Abbesses/Théâtre de la Ville, rue des Abbesses, Paris XVIIème, du 6 au 10 mars.

 

 

 

Blanche Rhapsodie, film écrit et réalisé par Claire Ruppli

 

Blanche Rhapsodie, film écrit et réalisé par Claire Ruppli

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(C) acte public

Claire Ruppli, qui a intégré l’ENSATT au sortir de l’Ecole internationale Jacques Lecoq, s’est émue de voir ce lieu à l’abandon depuis 1997 quand cet établissement a déménagé à Lyon. Elle éprouve alors l’envie d’en recueillir la mémoire, à travers les témoignages d’anciens élèves. Elle en rencontrera plus d’une centaine et ira les filmer dans  ce lieu encore hanté par leurs souvenirs. «Les fantômes, c’est nous! » s’exclame une ex-élève.

La caméra explore les longs couloirs obscurs, les grands salons aux miroirs brisés, le jardin rendu aux herbes folles, les sous-sols jonchés de détritus. Elle fouille de fond en comble, cette bâtisse ombreuse et délabrée où l’on entend encore bruire la langue de Racine, les vers de René Char, les dialogues de Marivaux… Merveilleuse cacophonie restituée par la bande-son, de ces années d’apprentissage pour ces futurs comédiens, techniciens, décorateurs, costumiers et administrateurs. Sur les lieux désertés de leur jeunesse, ceux qui, devenus célèbres ou pas, ont participé aux aventures théâtrales des cinquante dernières années, se livrent avec émotion en parcourant le lieu déserté.

Muriel Mayette-Holtz se rappelle le grand escalier blanc où elle a passé des heures, assise à attendre d’ entrer en scène. Irène Jacob y éprouvait un sentiment de liberté: « On nous donnait, dit-elle, l’envie de créer ensemble, de faire ce métier.» François Morel a choisi la rue Blanche, plutôt que les deux autres grandes écoles de l’époque:  celle du Théâtre National de Strasbourg, « trop loin pour moi », et le Conservatoire national d’art dramatique «trop prétentieux». « C’est, dit-il, la première fois où je me suis senti à ma place.» Il rencontrera Jérôme Deschamps grâce à Brigitte Jaque, sa professeure et intègrera la troupe des Deschiens. Maria de Medeiros doit aussi l’envol de sa carrière à Brigitte Jaque, avec Elvire Jouvet 40, dont on voit ici un extrait.

Dominique Besnehard, en section régie à la rue Blanche en 1968, se rappelle sa «naïveté au concours d’entrée » et  évoque les cours de poésie donnés par Madeleine Ozeray, l’égérie de Louis Jouvet. Il rit de la mini-révolution menée dans ces murs en mai 1968 et Jacques Weber raconte qu’on avait renvoyé Jean Meyer, le directeur et que Robert Manuel, un des professeurs avait été séquestré pendant plusieurs jours dans une salle du haut.

Guy Bedos se tient sur la véranda, là où les élèves sortaient pour fumer. Dans cette école, la seule qu’il ait suivie, il a appris le théâtre et cela lui a permis de s’en sortir: «La fiction permet de s’élever de la réalité». Plus tard, il s’est mis à écrire ses propres textes, encouragé par Jacques Prévert. Koffi Kwahulé, venu de Côte-d’Ivoire et désormais auteur dramatique bien connu, affirme qu’il doit beaucoup à cette école : «Je suis quelqu’un de Blanche». Mohamed Rouabhi, autre auteur dramatique a, lui aussi, su trouver sa voie, malgré le pronostic peu encourageant du directeur qui lui avait dit qu’il aurait beaucoup de mal à se faire une place dans le métier.

D’autres anciens élèves se montrent plus nuancés. Myriam Boyer raconte ainsi: « Je montais à Paris, c’était les années 68, j’étais une jeune femme enceinte; pour moi à la rue Blanche,  je n’ai rien appris, après la formation que j’avais eu en jouant très jeune chez Roger Planchon… » Marlène Jobert avait vingt ans  quand elle arrivait, elle, de Dijon : « C’était des années importantes, la solitude à Paris, sans beaucoup d’argent ». Henri Rolland, professeur de poésie, la confinait dans des rôles légers, jusqu’au jour où elle a passé un texte plus tragique. «Il ne faut pas mettre des étiquette aux acteurs, dit-elle ».
Denis Lavant, lui, ne comprenait rien à cet enseignement : «J’étais plus proche du corps que du texte, c’est par le corps que j’ai tenté d’appréhender le texte, de comprendre la langue. (…) Je suis toujours en recherche d’une justesse physique. »
Une scénographe parle du sexisme de l’époque : «Il faut que vous épousiez  une décorateur et vous ferez les costumes », lui conseille un de ses professeurs!

Costumier(e)s, scénographes, accessoiristes, régisseurs et régisseuses, prennent aussi la parole. On connaît moins leurs noms et leurs visages mais ils nous font pénétrer ici dans les coulisses du théâtre, un art qui reste un artisanat collectif. Guy Bedos aura le mot de la fin, en disant la chanson de Jacques Prévert : « A l’enterrement d’une feuille morte/ deux escargots s’en vont. (…) Les histoires de cercueils/C’est triste et pas joli/Reprenez vos couleurs/Les couleurs de la vie;»
Avec ce documentaire, Claire Ruppli a su capter ces éclats de mémoire et nous faire ressentir l’esprit du théâtre intangible qui plane encore sur ces lieux désaffectés. Avec le peu de moyens dont elle disposait, elle nous offre un film choral et poétique en forme de kaléidoscope et souhaite laisser «une trace qui puisse parler à de prochaines générations d’artistes. Un hommage autant à des élèves déjà disparus, et  à ceux, par la suite, ont quitté le métier ou qui le font toujours, mais contre vents et marées … »

Puisse aussi un public plus large pénétrer les arcanes de cette micro-société du spectacle qui voit les acteurs briller sur les scènes et au cinéma. Ce film rappelle que cela demande des années d’apprentissage et reste un travail d’équipe. Avis aux distributeurs !

Mireille Davidovici

Cinéma Le Saint-André de Arts, 30 rue Saint-André des Arts, Paris VI ème, du 14 au 26 mars,  et du 30 mars au 10 avril.

 

 

 

Les Femmes diaboliques,adaptation de Sara Ganoti et Nikos Stavrakoudis mise en scène de Paris Mexis,

 

Les Femmes diaboliques, adaptation de Sara Ganoti et Nikos Stavrakoudis, mise en scène de Paris Mexis

diaboliquesCette adaptation du film Les Diaboliques par Henri-Georges Clouzot, qui lui-même avait adapté le roman Celle qui n’était plus de Pierre-Louis Boileau et Thomas Narcejac mais où les personnages étaient inversés. Johnny Halliday à douze ans, était un des élèves de l’école dans le film pour lequel les deux écrivains s’étaient inspirés d’une nouvelle d’Honoré de Balzac sur  un thème similaire…

Paris Mexis a su donner un souffle particulier à cette histoire de cocuage et de meurtre fondé sur le schéma:vrai/faux-secret/mensonge. En effet les personnages sont tous impliqués dans des situations caractéristiques, et à mesure que l’action se développe dans cette micro-société qu’est l’école privée dirigée par Madame Delassalle, le vrai et le faux s’entremêlent. Bref, ce désordre concerne aussi bien ceux qui gèrent cette école, que ceux qui y travaillent ou y étudient.

La mise en scène met en relief l’ambigüité née, par exemple, du secret qui porte en lui la négation, la duperie et le manque de confiance. La femme soupçonne son époux, l’époux, sa maîtresse, et la maîtresse, son associé. Dans un espace peuplé d’oxymores et d’éléments fluides…
Paris Mexis  a imaginé un fond de scène représentant une piscine où se déroule l’action. Et nous avons l’impression que tout commence à partir de cette piscine emportant mensonges et vérités, et qui fonctionne aussi comme un endroit purificateur lavant les péchés, mais qui ne se laisse pas faire si facilement.  Avec ce corps plongé dans l’eau, elle semble se venger, peut-être dans le but de prêcher la morale aux futurs pécheurs, forgés dans, et par l’adultère, créateur d’idées.
La pièce participe ici d’une étrange mosaïque d’incertitudes et d’interrogations. Qui a raison ? Qui a tort ? Le mari est-il vraiment un salaud ? Et l’épouse, vraiment innocente ? Autant de questions qui arrivent jusqu’à l’inspecteur, mis en  cause lui aussi.
Maria Kavoyanni ajoute au personnage de Christine Delassalle une certaine sentimentalité mélancolique,  alors que  Nicole Horner, la maîtresse (Kaiti Konstantinou) est plus austère qu’on ne l’aurait attendu. Nikos Arvanitis  joue Michel Delassalle, le directeur de l’école, son amant et époux de Christine. L’action a lieu pratiquement dans l’école, à la fois lieu d’apprentissage et de désirs innommables. Plantiveau, le concierge de l’école (Dimitris Liolios) court jusqu’aux premiers rangs des spectateurs, toujours affairé et préoccupé. Et Philippe, un élève (Michalis Prospathopoulos) court aussi de long en large, comme s’il était chassé par un esprit maléfique: il porte à la lumière du jour tous les secrets de son entourage. Il y a de la sérénité et quelque chose d’innocent chez l’inspecteur Fichet, (Sotiris Tsakomidis) mais, comme il pose souvent trop de questions, il n’est pas bien vu ici…

Paris Mexis a aussi conçu des costumes d’une rare harmonie qui nous aident à nous introduire aisément dans cette école. Et les effets sonores de Katerina Vamva comme les éclairages de Giorgos Tellos tissent un cadre scénique parfait.
 
Nektarios-Georgios Konstantinidis
 
Théâtre Tzeni Karezi, 3 rue Akadimias, Athènes. T. : 0030 210 3636144.

Parler la bouche pleine conception et mise en scène de Julien Bonnet

© Thierry Laporte

© Thierry Laporte

 

Parler la bouche pleine, conception et mise en scène de Julien Bonnet

Après Le Nez dans la serrure, c’est le deuxième spectacle sans paroles autour de la famille de ce metteur en scène, aidé par Thomas Gornet qui a écrit un texte « souterrain » donnant des clefs aux sept acteurs pour trouver leurs personnages. Ils sont assis autour d’une table, et l’hôtesse, chaussée de talons aiguille, met le couvert dont elle  change sans arrêt la disposition, en rajoutant un pour un convive inattendu; le téléphone sonne sans arrêt.

La table mise, les convives s’asseyent mais très vite, il faut débarrasser nappe et couverts pour mettre une rallonge. Ils sont tout sourire puis désespérés, s’endorment en se tenant la main; un couple danse, une femme en remplace une autre, on tâte le ventre de l’hôtesse. On lève les verres, on allume la télévision dont on baisse ou augmente le son, puis on l’éteint. Bagarre générale, un femme s’allonge sur la table. On fait mine d’étrangler un vieil homme, et la folie monte,  il menace les autres de son couteau; tout le monde parle en même temps et  se met à chanter…

Sonnerie du téléphone à nouveau: l’hôtesse tombe. On se rassemble et on se caresse, chacun vacille et le groupe se disperse. Elle remet la table mais on sonne à la porte pour une livraison de deux gros paquets, d’où on tire un vêtement et un portrait qu’on accroche. Les convives rient et pleurent à la fois, certains s’écroulent. On distribue des lunettes de soleil et élargit encore la table. Tout le monde s’assied, puis se lève et enlève ses lunettes. Peut-être assiste-t-on  à un repas  après un enterrement, peut-être à un mariage qui se défait ? Mais on ne décroche pas un instant du plateau où se déroule cet étrange spectacle.

Julien Bonnet a fait partie pendant deux saisons de la troupe permanente du Fracas, Centre Dramatique National de Montluçon dirigé par Johanny Bert; il y a rencontré les acteurs du spectacle: Catherine Lafont, Bernard Oulès, Evguénia Chtchelkova et Aurélie Le Glaunec. Nathalie Davoine, Max Bouvard et Caroline Guyot, eux, ont été recrutés au terme de stages. Un spectacle à ne vraiment pas manquer.


Edith Rappoport

La Loge,  77 rue de Charonne, Paris XIème. T: 01 40 09 70 40, jusqu’au 2 mars.

 

Ella d’Herbert Achternbusch, mise en scène d’Yves Beaunesne

 

©Guy Delahaye

©Guy Delahaye

 

 

Ella d’Herbert Achternbusch, texte français de Marion Bernède, mise en scène d’Yves Beaunesne

 Ce monologue est le récit d’une vie de femme meurtrie, rejetée par les autres en un temps de grande dureté sociale et abîmée par leur regard qui condamne sans appel cette vie instinctive mais consciente et résistante. La nature «autre» d’Ella, née au début de la première guerre mondiale, tiendrait à ce qu’elle n’a jamais été aimée par son père qui attendait un fils, ni par ses compagnons, des bourreaux qui exerçaient leur domination. Mariée sur annonce dans un journal par son père, à un marchand de bestiaux de trente ans plus âgé qu’elle, et déjà père de cinq enfants,  Ella ira de mal en pis et subira ensuite l’autorité abusive des infirmières en chef, responsables d’établissement pénitentiaire ou hospitalier, psychiatres : toutes figures de pouvoir blessant cette femme «différente ».

La pièce, créée à Stuttgart en 1978, est contemporaine du célèbre ouvrage de Michel Foucault, Surveiller et punir, (1975) où il condamnait le système social moderne qui, destiné à émanciper l’humanité selon l’idéal des Lumières, s’apparenterait plutôt à une surveillance organisée par les institutions : prison, école, pensionnat, caserne, atelier… s’appliquant au (re)dressement des corps humains  et à celui des morales que chacun finit, à la longue, par exercer sur soi, travaillant ainsi de façon inconsciente à son propre isolement et à sa fragilisation.

 Dans sa misérable existence, Ella a été tout de suite  systématiquement bafouée et sera la victime, bien entendu non consentante et comme naturelle, des accès de sa propre «chose »  qu’elle ne peut nommer, et elle en perdra la raison. Offerte ainsi à la bêtise et la méchanceté de ses proches, reflet et métaphore d’un mal plus grand qui atteint l’ensemble de l’humanité. Bousculée et maltraitée par son mari, sa belle-mère, etc., elle vit en esclave dans une maison dont les maîtres ne reconnaissent pas l’épouse. Elle donnera  le jour à un garçon qui lui sera enlevé, quand elle divorcera…

 Usée physiquement par l’ampleur de tâches domestiques,  abusée moralement, elle a une image dégradée d’elle-même et elle tentera de se noyer mais échappera à la mort grâce à un passant. Elle devra, pour survivre, travailler  à l’extérieur: petits boulots durs, comme le ménage dans les chemins de fer. Paysanne vagabonde et sans papiers, elle sera abusée sexuellement dans un monde d’hommes et, l’hiver, se  fera voler son manteau! Ella connaîtra l’enfermement avec, en alternance, sorties puis retours à la prison, suivis de séjours en hôpital psychiatrique.

 Elle aura des enfants dont l’un mourra, sans que le père ne l’ait reconnu, et attrapera une syphilis transmise par des soldats américains, blancs ou noirs, qui lui offrent chocolats et céréales, quand tous autour d’elle meurent de faim, à la fin de la seconde guerre mondiale. Au cœur des épreuves, sa sœur et tutrice Lena reste une présence et  lui donnera l’asile. On lui alloue même un poulailler, qu’elle a souvent quitté à cause de ses odeurs pestilentielles, avant d’y trouver enfin un vrai refuge.

 Ici, la parole d’Ella est portée par la voix et la présence subtile de Clotilde Mollet, que met en scène avec art et délicatesse Yves Beaunesne, directeur de la Comédie Poitou-Charentes. Ella suit les méandres d’une pensée vagabonde en apparence mais ordonnée selon les allers et retours d’une conscience qui se sait fragile. Tenace, elle n’est pas dupe de ses failles mais paradoxalement lucide,  et elle sait qu’elle a une dignité à sauvegarder. Ella a une mémoire composée de la ronde des époques et des espaces, anneaux répétitifs, entre ressassement  et clôture. Et les villes que cette exclue peut citer avec force sont ses seuls repères: Wangen en Souabe, Weissenau, les environs de Munich, la ville de Haar, des noms évoquant pour elle les malheurs successifs qui lui sont tombés dessus…

 Clotilde Mollet a l’intuition et le savoir existentiel pour faire résonner le verbe et les mots choisis, entre regards personnels et points de vue extérieurs, avec une juste conscience de soi, quand Ella se trouve confrontée à la tyrannie des autres, incapables d’empathie. Avec gravité et humour, la comédienne qui est aussi cantatrice et violoniste, incarne cette Ella aux tics incontrôlés  mais clairvoyante sur elle-même. Elle possède une chorégraphie verbale subtile, en accord avec l’écriture scénique de mouvements, pauses et  silences. Une performance éclairée par Nathalie Perrier dans la magnifique scénographie de Damien Caille-Perret. Deux carrés de lumière sur le parquet, surmontés d’un autre moins élevé et veillant comme une émanation supérieure, révèlent la force de vie symbolique et l’enivrement que procure la conscience d’exister.

 Un carré plus grand côté jardin, avec  table de bois et tabouret, un petit mobilier que Clotide Mollet porte sur son dos, telle une tortue, sa maison, ou debout, petite fille rivée au bord de la table familiale que sa taille ne lui permet pas encore d’atteindre. Ou  comme une femme se noyant dans une rivière. Au lointain, un autre carré de lumière légèrement en diagonale avec une autre table envahie par le désordre quotidien d’une cuisine: bouilloire, bol de petit déjeuner et cafetière : elle ne cesse de proposer un café à son interlocuteur: son fils peut-être, ou quiconque veut bien consentir à l’écouter.

 Camille Rocailleux incarne à sa table de travail cet être à l’écoute: acteur et compositeur de la musique qu’il joue ici: bruits, vibrations de la bouche et d’objets, accords de notes de piano romantique, et percussions. Comme dans une conversation mélodieuse avec l’actrice qui fait ici figure d’écho nécessaire, à la fois sonore et feutré, résonnant des vibrations d’un bel espoir.

 Ella, dit-elle, sur un ton apaisé, n’aura jamais connu l’amour et pressent que l’aventure fondatrice de toute existence est bien celle de la vie que l’on tient et qui nous tient,  malgré tout. Le visage éclairé, elle se souvient de la coque de noix avec un mot d’amitié qu’un compagnon de misère, malgré les interdits de la censure, lui faisait passer. Yves Beaunesne a su trouver la juste mesure pour mettre en scène cette écriture contemporaine, d’autant plus sensible qu’elle évoque la triste réalité actuelle des vagabonds et sans-papiers.

Véronique Hotte

 Spectacle vu le 26 février à La Coursive-Scène nationale de La Rochelle.

TAP, Scène nationale à Poitiers, les 12 et 13 mars. Gallia Théâtre à Saintes, le 16 mars.
Scène nationale à Angoulême, les 21 et 23 mars , et du 26 au 29 mars.

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