Phèdre de Sénèque, mise en scène de Louise Vignaud

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Phèdre de Sénèque, traduction de Florence Dupont, mise en scène de Louise Vignaud

 Mettre en scène cette pièce sur un petit plateau, aiguise la curiosité. Un choix assumé: celui d’abord de tracer un lien entre les époques: «Choisir Sénèque, dit Louise Vignaud, c’est offrir un plongeon dans une poésie antique, dans une langue crue, une langue âpre et violente, venue d’ailleurs, et pourtant encore si forte aujourd’hui ».

Quel plaisir d’aller à la rencontre d’une Phèdre bien moins connue, et moins populaire que celle de Racine. Et de découvrir ainsi le théâtre latin, moins souvent représenté que le théâtre grec. Chez Sophocle qui écrivit une Phèdre aujourd’hui perdue, ou chez Euripide et Racine, cette tragédie est celle de l’amour-passion: Thésée avait eu d’Antiope l’Amazone, un fils : Hippolyte. Ce jeune prince, préférait le culte de Diane, à celui de Vénus et décida de ne jamais avoir d’épouse. Phèdre, sa belle-mère, amoureuse de lui, profite de l’absence de Thésée descendu aux Enfers, pour essayer de vaincre par ses prières et ses caresses, son chaste beau-fils. Mais Hippolyte repousse cette  Phèdre impudique dont l’amour se change alors en haine. Thésée revenu, elle accusera Hippolyte d’avoir voulu la violer.

Le spectacle est mené de main de maître : la langue poétique jaillit et résonne avec clarté, dans les moments de furie mais aussi de désolation ou d’exaltation que traversent Phèdre mais aussi Thésée, Hippolyte et la Nourrice. La parole dramatique, dans cette création, se fond dans la chair des personnages et dans leur souffrance: «Crète, Grande Crète, dit Phèdre, pourquoi m’as-tu livrée en otage ? Pourquoi m’as-tu envoyée dans cette famille odieuse ? Pourquoi m’as-tu mariée à un ennemi ? Et maintenant ma vie de femme se consume dans le malheur et dans les larmes.»

Corps et mots ne font plus qu’un, et donnent à cette pièce antique une modernité sans pareil. Le langage du corps semble dominer celui de la pensée. Dans cette tragédie de Sénèque, n’apparaît aucune théodicée, aucune perspective divine. Ce n’est pas le cas chez Euripide et Racine pour ce personnage mythique. Phèdre ici-et elle seule, pour ne pas dire son désir-se veut responsable de ses actes, même les plus inconscients et les plus extrêmes.

Moderne cette vision pessimiste du monde et de l’amour-passion! Le public, fasciné, est très attentif au cri tragique de ce texte à la profonde justesse et d’une réelle actualité. La voix des comédiens d’une justesse remarquable donne au spectacle toute sa puissance. Elle habite et traverse le merveilleux, l’invraisemblable, avec des personnages pourtant si loin de nous. A elle seule, et avec toutes les variations de son chant, elle réussit à donner forme à ce monde de l’intériorité et aux sentiments humains les plus extrêmes. Au cœur de ce chant tragique, aucune fausse note; Jennifer Decker (Phèdre) au corps fragile et au tempérament de feu est gracieuse et fine, tout comme Thierry Hancisse (Thésée) à la belle sensibilité, et Claude Mathieu, impressionnante d’intensité (La Nourrice). La transfiguration esthétique par le texte et la voix a bien lieu: tout finit par nous être proche et tout fait sens pour nous, spectateurs du XXI ème siècle.

Elisabeth Naud

Studio de la Comédie-Française, galerie du Carrousel du Louvre, 99 rue de Rivoli, Paris Ier. T. : 01 44 58 98 58, jusqu’au 13 mai. 


Archive pour avril, 2018

L’Eveil du printemps, de Frank Wedekind, mis en scène de Clément Hervieu-Léger

L’Éveil du printemps, de Frank Wedekind, mis en scène de Clément Hervieu-Léger

pusheveilprintemps1718-04On pourrait se dire: la pièce (que l’auteur écrit à vingt-six ans en 1890) et qui entre au répertoire de la Comédie-Française-a vieilli et ne fait plus scandale; qu’aujourd’hui,  la découverte de la sexualité se fait sans drame, et que les enfants savent tout. Eh! bien, non : même s’ils savent «tout», quand cela leur arrive à chacun d’eux pour la première fois, c’est toujours immense et terrifiant. Les mystères de la sexualité, de la culpabilité sont sans fin (voir le succès d’un film glaçant comme Le Ruban blanc de Mikael Haneke, (2009).

Même Wendla qui vient d’atteindre ses quatorze ans à la fin du XIXème siècle, sait bien que les bébés ne sont pas apportés par les cigognes. Mais, à sa «volonté de savoir» (voir Histoire de la sexualité de  Michel Foucault), sa mère oppose, presque malgré elle, la pudeur qui a été l’instrument de sa propre soumission. Comment Wendla saurait-elle, qu’en se roulant dans le foin avec Melchior… Et que la « faiseuse d’anges » l’enverrait aussi, elle, en priorité, chez les anges ?

Frank Wedekind raconte cela, les élans et dangers où se jettent joyeusement ces adolescents, et aussi leur misère sexuelle, leur angoisses. La mise en scène les fait virevolter en une jolie chorégraphie de cour de récréation,  quand se libèrent les carcans scolaires. Et là encore, qui dira que le poids de la note, de la moyenne à atteindre, n’écrase pas les lycéens d’aujourd’hui?

Les jeunes comédiens du Français, dont, au premier rang, Georgia Scaliett (Wendla), Sébastien Pouderoux (Melchior) et Christophe Montenez (Moritz) font vivre avec intensité, éclat et humour, cette éclosion, avec son exaltation et ses chutes. Seul, Melchior saura grandir, et pour commencer, saura dire non. Filles en uniforme d’école anglaise et garçons en pantalons à bretelles, sont assez proches mais aussi assez éloignés de nous par leurs costumes (Caroline de Vivaise), pour qu’on reconnaisse chez eux les fous rires actuels des bandes de filles dans le métro et le sérieux des garçons des «bons» lycées. Passons sur l’épisode-clé de la robe longue que devrait porter Wendla pour ses quatorze ans: pour le metteur en scène et la costumière, elle ne peut-être que métaphorique (voir, pour l’époque, les suggestifs Claudine de Willy et Colette : quand les jambes des filles deviennent «indécentes»).

pusheveilprintemps1718-05Clément Hervieu-Léger a choisi de monter la pièce dans son intégralité et de donner ainsi plus de vie, plus d’épaisseur aux personnages adultes, aux parents en particulier. Cécile Brune, en mère de Wendla, Eric Génovèse et Clotilde de Bayser, en parents de Melchior prenant la décision de les envoyer en maison de correction,  font beaucoup mieux que de renvoyer la balle aux jeunes. Les professeurs, les surveillants, eux, sont caricaturés, comme par les adolescents eux-mêmes, images d’une répression, d’une oppression aussi dure qu’hypocrite, et sont là pour «surveiller et punir» (Michel Foucault encore).

Frank Wedekind parle de «tragédie enfantine» et la scénographie de Richard Peduzzi, avec ce «palais à volonté», lieu unique,  apparente la pièce aux grandes tragédies du XVIIe siècle français. De hauts piliers bleu horizon s’allient, se détachent, se ferment  pour figurer une cour de lycée, de prison, le bureau du conseil de classe, une forêt, les hauts murs d’un cimetière…  et accompagnent les différentes situations. La tragédie est là, dans ces murs auxquels se heurtent les élans des  enfants et où s’enferment les adultes. Les éléments, suspendus aux cintres, vacillent un peu ici ou là, mais peu importe : un cadre permanent, sans horizon, du difficile passage de l’adolescence, le mur même d’une morale mortifère. Au centre du plateau, s’ouvre une fosse rectangulaire d’où montera le lit de Wendla, autel du sacrifice de cette nouvelle Iphigénie : que surtout les vents favorables n’aillent pas faire bouger cette bourgeoisie autoritaire et patriarcale ! Présage de sa mort, il se confond avec la tombe du suicidé Moritz. Aucun naturalisme, donc mais un symbolisme un peu appuyé…

 N’importe, la comédie Française a enfin ouvert son plateau à Richard Peduzzi, rendant ainsi hommage, avec Clément Hervieu-Léger qui a aussi travaillé avec lui,  à Patrice Chéreau. Voilà cet Éveil du printemps monté comme un grand et beau classique. Ce qui manque se fait jour pendant les quelques longueurs de la représentation : Frank Wedekind n’est pas un naturaliste et laisse aussi parler son âme poétique mais ici on l’entend peu. En son temps, la pièce avait fasciné Sigmund Freud, y compris avec ce lapsus social que commet le père de Moritz, le suicidé : «Le petit n’était pas de moi»,  et elle avait scandalisé par sa crudité. Ce n’est plus le cas aujourd’hui  mais on entend ici le désir-toujours révolutionnaire-sous forme d’excitation et sans trouble. Voilà vraiment un beau spectacle, intelligent et complet, sans doute un peu trop sage, trop solide pour les fragilités qu’il évoque…

Christine Friedel

Comédie-Française, salle Richelieu, place Colette, Paris 1er, jusqu’au 8 juillet. T.01 44 58 15 15.

 

La Journée du Patrimoine vivant à la BnF

La Journée du Patrimoine vivant à la BnF

©Jean Michel Coubart.

©Jean Michel Coubart.

La Bibliothèque nationale de France, la Fédération nationale des Arts de la Rue, la Société des auteurs et compositeurs dramatiques (SACD) et ARTCENA-Centre national des arts du cirque, de la rue et du théâtre, se sont associés pour organiser cette journée du souvenir vivant.
 Pas mal de monde dans le square Louvois, face au site Richelieu de la Bnf, ce 7 avril dernier pour fêter les 20 ans d’existence  de la Fédération nationale des Arts de la rue; de nombreux spectacles ont marqué la mémoire collective. Et le département des Arts du spectacle de la BnF conserve ainsi sur les arts de la rue  les archives de Michel Crespin, le fondateur du festival d’Aurillac décédé en 2014, de Lieux publics et de la Cité des arts de la rue à Marseille, des fonds de compagnies et de photographies dont celles de Jean-Pierre Estournet et Joël Verhoustraeten. On fête l’entrée des souvenirs et documents de tout ordre à la BnF.

 Antoine le Ménestrel,  grimpeur français et frère de Marc, avec lequel il a souvent travaillé, descend depuis les toits puis de la belle façade de ce monument historique, tout en douceur. Et Frédéric Fort, directeur de la compagnie Annibal et ses Éléphants (voir Le Théâtre du Blog) et administrateur des arts de la rue à la SACD, met dans un petit panier au bout d’un fil avec poulie, des souvenirs (affiches, livres, etc.) qui vont entrer par la fenêtre  au premier étage de la BnF, tout en prononçant un petit discours. «C’est un acte symbolique. La BnF a accepté de programmer cette soirée du souvenir vivant comme pour dire: «Ne jetons pas, ne perdons pas notre répertoire.» Frédéric Fort rappelle aussi que les collections sur les Arts de la rue à la BnF  sont un acte capital, puisque une de ses missions consiste à accueillir tout un patrimoine souvent fragile et négligé (textes, musiques, chorégraphies, affiches, objets…) pour donner plus de visibilité à ce qui a été fait depuis quelque cinquante ans. On trouve en effet, au département des Arts du spectacle de la BnF, dirigé par Joël Huthwohl, archiviste et paléographe, la mémoire visuelle et sonore de toutes les expressions du spectacle: théâtre, cirque, danse, marionnettes, mime, cabaret, music-hall, spectacles de rue… mais aussi cinéma, télévision et radio. Textes, correspondance, maquettes, éléments de décor, costumes et objets, photographies, documents audiovisuels, affiches, dessins et estampes, programmes et coupures de presse… Et bien sûr, livres et revues.  Et de nombreux fonds d’archives et collections de personnalités, salles, festivals, compagnies…). Avec  une antenne à la Maison Jean Vilar en Avignon.

La BnF possède des documents parfois rares et des plus précieux pour les chercheurs et professionnels et de véritables trésors, comme entre autres,  les photos de spectacles de rue de 1981 à nos jours, de Joël Verhoustraeten, les dessins de costumes imaginés par Jean-Paul Goude et réalisés à l’occasion du spectacle du bicentenaire de la Révolution française, ou ceux dessinés et réalisés par Philippe Guillotel pour la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques d’Albertville  en 1994, mise en scène par Philippe Découflé.

Jouer de la musique, danser, faire du théâtre de rue n’était pas vraiment reconnu, il y a une quarantaine d’années. Il nous souvient avoir vu Jules Cordière interdit par les flics de monter sur une corde molle attachée entre deux arbres à Saint-Germain-des-Prés. Le pas décisif sera fait, quand Jean Digne, alors directeur du Relais Culturel d’Aix en Provence présidé par Charles Nugue, montera en 1973, aidé par Charles Nugue, le président ce même Relais et soutenu  par maire Félix Ciccolini (1916-2010) son très remarquable et populaire Aix, ville ouverte aux saltimbanques… en accueillant des compagnies alors considérées comme marginales les Colombaioni, le Théâtre de l’Unité, le Diable blanc: le funambule plus rapide sur câble, Hubert l’homme-artifice, etc.

Lucile Rimbert, présidente de la Fédération des arts de la rue créée en 1997, a aussi rappelé à cette occasion: «L’interdiction de jouer dans l’espace public avait fait réfléchir à la nécessité d’un espace solidaire, par rapport aux enjeux de la création artistique, et un acte collectif à Aurillac a donné naissance à cette fédération. Acteurs politiques, nous revendiquons le dérèglement, le hors-cadre, le pouvoir de négociation, l’interrogation de l’espace public, la liberté d’expression et de pensée, l’engagement  politique et la revendication.»
Notre pays peut avoir quelque fierté à avoir fait émerger des compagnies comme le Théâtre de l’Unité d’Hervée de Lafond et Jacques Livchine, ou Le Royal de Luxe créé par Jean-Luc Courcoult… qui ont joué un peu partout dans le monde. Rappelons aux sceptiques et à M. Laurent Wauquiez qui n’aime pas beaucoup les écoles de cirque, que le  spectacle de rue, celui des bateleurs et autres saltimbanques de petits cirques, aura été l’une des sources les plus fécondes du théâtre européen… Allez, une petite dernière pour la route: « La rue, disait le cher Victor Hugo, est le cordon ombilical qui relie l’individu à la société. »

La BnF/François Mitterrand présentera du 3 mai au 26 août, en partenariat avec Chaillot-Théâtre National de la Danse, Chaillot, une mémoire de la danse (1878-2018) dont les commissaires sont Joël Huthwohl et Valérie Nonnenmacher. Seront exposés de nombreux documents: photos, dessins, affiches, programmes, archives audio-visuelles, etc. pour retracer les grandes étapes de l’histoire de ce lieu…

 Philippe du Vignal

BnF/Richelieu 58 rue de Richelieu, Paris IIème. T. : 01 53 79 59 59.

Tragedy par la compagnie One Week

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Tragedy  par la compagnie One Week

Un spectacle insaisissable, comme effiloché. Un songe mélancolique mais non sans charme. La triste histoire du jeune Hamlet découvrant que son père a été assassiné par son propre frère, et on connaît la suite: «le reste est silence», qui prend la forme d’un œuvre de cinéma muet, en noir et blanc et seize millimètres tourné au château de La Roche-Guyon, (Val-d’Oise). Cécile Saint-Paul a su lui donner le grain des tout premiers films, avec leur montage parfois abrupt et des scènes erratiques. Elle interprète Hamlet, à la manière d’une Sarah Bernhardt qui serait gagnée par la sobriété.

Le film est projeté en alternance avec des scènes non pas jouées mais habitées par des présences plus ou moins légères, parfois musicales, appliquées à des tâches minuscules et peu définies. Quand déboule une courte mais robuste conférence sur ce que pouvait être la musique dans les spectacles de William Shakespeare, on est presque choqué de ce retour à une forme de réalité tangible.

Tapis effrangés, piano assourdi, silhouettes fugitives de l’autre côté des vitres, accent anglais tel qu’on le parle plutôt ici, piles fragiles de chaises dépareillées… Le spectacle est-il commencé quand les acteurs constatent que  » ça ne marche pas, on va faire autrement» ? Ici, tout est précaire: meubles de récupération, bâches, lampes à la faible lumière. Les sons eux-mêmes et le travail délicat des voix  comme absorbés et étouffés par la toile et les tapis, restent perméables aux bruits du dehors : cri bref et puissant des paons, bruit d’un avion dont les graves s’accordent à la voix humaine ou d’une moto, et soudain, pas loin, fanfare d’une fête…

Voilà un objet non identifié, tenant plus de la performance que du théâtre, et qui tire sa poésie de sa fragilité: le paradoxe de la Ferme du Bonheur (à cinq minutes à pied du RER Nanterre-Université). Un lieu improbable comme on dit, une friche théâtrale qui existe depuis bientôt deux décennies, toujours en marge, toujours en vie. On peut, chaque dimanche, venir y cultiver son jardin, en participant aux ateliers «d’agro-poésie», et tous les soirs de spectacle, flatter le nez de la truie Sylvia et de quelques autres animaux, et attraper, au milieu de fleurs délicieuses, un beau rhume des foins.

Christine Friedel

La Ferme du Bonheur, 220 avenue de la République, Nanterre (Hauts-de-Seine) (RER Nanterre-Université), T. 01 47 24 51 24, du 3 au 5 mai.

Le 5 mai : Atelier découverte : l’apiculture.

Picasso et les maîtres espagnols

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Picasso et les maîtres espagnols, réalisation de Gianfranco Lannuzzi, Renato Gatto et Massimiliano Siccardi

 La Carrière de lumières des Baux-de-Provence : un vaste espace souterrain dans le calcaire blanc des Alpilles. De cette carrière, dite des Grands-Fonds, furent extraits, au fil des ans, des pierres pour la construction du château et de la cité des Baux. Les hautes parois lisses portent encore les stigmates de la scie-crocodile qui découpait des blocs de deux m3.  D’autres sites des environs étaient aussi exploités depuis des millénaires pour les constructions, jusqu’à leur fermeture, en 1935. À droite de l’entrée, une grande galerie s’enfonce sur soixante mètres sous la montagne pour aboutir à un gigantesque hall, découpé par d’immenses colonnes laissées par les carriers pour porter le «toit».

Ces piliers naturels entre cinq et dix mètres à la base et de sept à neuf mètres de haut, constituent, comme les murs et le plafond, autant d’écrans de projection. Séduit par le site, le journaliste Albert Plécy, y créa en 1977 Cathédrale dImages et y montra avec un succès croissant, des murs d’images géants.  Mais en 2011, la ville des Baux-de-Provence confie la gestion des carrières à  Cultureespaces, une société qui gère de nombreux musées. En 2012, malgré une bataille juridique acharnée engagée par les ayant-droit de Cathédrale d’Images, elle  rouvre le site sous le nom de Carrières de Lumières et y organise des expositions «numériques et immersives »

Picasso et les maîtres espagnols fait dialoguer des œuvres de Pablo Picasso, Francisco Goya ou encore Joaquin Sorolla, sur ces immenses surfaces calcaires. Un montage numérique impressionnant se déploie du sol au plafond et les images rebondissent sur les piliers. Des détails surgissent au hasard des recoins. On ne sait plus où donner de l’œil, le temps de s’habituer à ce flot incessant d’images rythmé par des musiques.

 Avant d’entrer dans l’univers de Pablo Picasso, nous sommes invités à voir quelques sources espagnoles de son inspiration. De la cour royale, aux scènes champêtres de Francisco Goya, puis  les jardins enchanteurs de Santiago Rusiñol, les portraits typiquement ibériques d’Ignacio Zuloaga et les scènes maritimes du lumineux Joaquin Sorolla. Grand absent, Diego Velasquez et ses Ménines, auxquelles Pablo Picasso consacra pourtant une cinquantaine de tableaux… Mais le montage numérique ne s’encombre ni de pédagogie ni de chronologie dans cette première partie historique.

Encore moins dans l’exploration de l’univers foisonnant de Pablo Picasso qui suit. Grâce à des musiques évocatrices, nous plongeons avec le Köln Concert de Keith Jarett dans La Joie de Vivre (1946) et ses figures mythologiques. On passe imperceptiblement au cubisme, avec Les Demoiselles d’Avignon (1907), qui se met en place tel un puzzle sur les parois. Les personnages apaisants des périodes rose et bleue du peintre se teintent de mélancolie avec Les Gnossiennes nº1,2,3 d’Éric Satie. Après un noir, apparaissent les premiers éléments du célèbre tableau Guernica (1937) accompagnés d’extraits de presse et de photos de ruines. Le parcours se termine sur une touche sentimentale: la représentation des compagnes  du peintre,  dont Jacqueline. « Du début jusqu’à la fin, sa vie est ponctuée par les rencontres avec les femmes. Nous avons souhaité mettre en valeur leurs portraits avec ce final», précise  Gianfranco Lannuzzi. Pour ce dernier volet, Luca Longobardi, chargé de l’illustration musicale, a choisi l’aria Casta Diva de Norma de Vincenzo Bellini, par Maria Callas. Des morceaux bien connus rythment ainsi les images de séquence en séquence, et favorisent l’accès du grand public à ces œuvres, en les rendant familières. L’agencement iconographique compense largement le peu d’inventivité de la bande-son, et la légèreté de l’introduction aux maîtres espagnols. Un bel hommage offert à Pablo Picasso qu’il ne faut pas manquer, si vous passez par là. En évitant les heures d’affluence…

Cette exposition multimédias s’inscrit dans la manifestation Picasso-Méditerranée, à laquelle participent de nombreux musées, dont à Marseille, le MUCEM et celui de la Vieille Charité à Marseille.

Mireille Davidovici

Carrières de Lumières, Les Baux-de-Provence (Bouches-du-Rhône) jusqu’au 6 janvier.  

T. : 04 90 49 20 03 carrière-lumières.com

Les Ballets de Monte-Carlo: Abstract/Life, musique de Bruno Mantovani

 

Les Ballets de Monte-Carlo: Abstract/Life, musique de Bruno Mantovani

©©Alice Blangero

©©Alice Blangero

Jean-Christophe Maillot, directeur des Ballets de Monte-Carlo, n’en finit pas d’étonner! Et , sa récente création présentée au Forum Grimaldi, ne ressemble à aucune de ses pièces précédentes. On connaît, à travers l’ensemble de ses ballets, le rapport étroit qu’il entretient avec la musique : elle l’inspire, et la musicalité qu’il demande à ses interprètes, participe de cette exigence.

 Mais avec Abstract/Life, le chorégraphe prend ses distances avec «l’objet musical» et le Concerto pour violoncelle et orchestre que Bruno Mantovani a composé pour lui, ne « mène pas la danse ». D’ordinaire, il compose ses pas en se laissant guider par la musique, mais cette fois il a procédé autrement et s’en explique: «Je me suis assis face aux danseurs, avec cette musique qui nous enveloppait. Plutôt que de me lever et improviser des pas avec eux, j’ai puisé dans ma banque de mouvements. Je me suis livré à un travail minutieux d’écriture chorégraphique à partir d’un vocabulaire élaboré en plus de trente ans.» (…) «J’ai trouvé plus intéressant de prendre le matériau gestuel créé avec mon jeune corps de vingt, trente ou quarante ans, plutôt qu’avec celui d’aujourd’hui, plus âgé et moins performant.»

En s’affranchissant de l’impératif sonore, Jean-Christophe Maillot a donc créé une chorégraphie qui n’est plus directement issue de la musique. Toutefois, si l’invention des pas s’en émancipe, il ne cesse pourtant de dialoguer avec le concerto de Bruno Mantovani, de l’interroger, de l’exalter même, mais de façon plus libre. Au titre initial donné par le compositeur, Abstract,  il a ajouté Life comme pour marquer ce que la musique, même la plus abstraite, peut générer d’images et de sensations. Et, au-delà d’une chorégraphie approfondie, ce spectacle frappe par la puissance des images aussitôt le rideau levé…

Plusieurs fois, dans une pénombre qu’un subtil travail de lumière vient trouer, en créant des points lumineux semblables à des lucioles, on devine une longue chaîne de danseurs dont le mouvement se transmet d’un corps à l’autre dans un effet de dominos. Scènes de groupe, solos et duos occupent l’espace et il faudrait plusieurs paires d’yeux pour saisir les détails de la très riche gestuelle, particulièrement dans le trio final.

En première partie de la soirée, le Violin Concerto d’Igor Stravinsky que George Balanchine , après l’avoir chorégraphié une première fois en 1941, avait recréé en 1972 pour le New York City Ballet, marque le retour du grand chorégraphe dans la production des Ballets de Monte Carlo. En effet, la troupe avait beaucoup dansé Balanchine avant de se tourner ces dix dernières années plus volontiers vers les chorégraphes contemporains. Leurs étoiles autant que le corps de ballet étaient alors réputés pour en etre d’excellents interprètes. Il suffit de se souvenir de Bernice Coppieters ou de Paola Cantalupo justement dans le deuxième pas de deux du Violin Concerto. Mais aujourd’hui, avec l’arrivée de nombreux danseurs solidement formés à la technique classique, la compagnie est à nouveau capable de se jouer des difficultés propres au style balanchinien.

 On se souvient de Bernice Coppieters ou de Paola Cantalupo, justement dans le deuxième pas de deux du Violin Concerto. Mais aujourd’hui, avec l’arrivée de nombreux danseurs solidement formés à la technique classique, la compagnie est à nouveau capable de se jouer des difficultés propres au style balanchinien. Parmi eux, Ekaterina Petina, aux côtés de Matèj Urban, a magnifié la musique d’Igor Stravinsky, par l’intense poésie de ses mouvements et le naturel de son interprétation.

La soirée ne manquait pas de saveur, avec ce parallèle entre une œuvre du répertoire néo-classique, intensément musicale, et une création contemporaine volontairement détachée de l’emprise de la musique!

Sonia Schoonejans

Spectacle vu au Forum Grimaldi, Monte-Carlo, le 26 avril.

 

Still Life d’Emily Mann, adaptation et mise en scène de Pierre Laville

Still Life d’Emily  Mann,  adaptation et mise en scène de Pierre Laville

still lifeLa version initiale d’une des premières pièces de l’auteure qui dirige le Mc Carter Theater de Princeton, avait trait à l’après Viet nam et date de 1981. Nous l’avions vue trois ans plus tard dans la mise en scène de Jean-Claude Fall au festival d’Avignon… Mais bon, cette fois, les Etats-Unis ayant toujours une guerre quelque part, Emily Mann a resitué l’action lors de la guerre en Afghanistan, autre terre de combat pour le pays de Mark, un ancien marine qui revient chez lui après de terribles années. Cette guerre très coûteuse s’inscrit dans la  lutte armée déclarée par Bush contre le terrorisme après les attentats du 11 septembre  à New York et Washington et avait  aussi pour but de capturer Oussama ben Laden, détruire l’organisation Al-Quaïda et mettre fin au pouvoir des talibans. Elle perdurera jusqu’en 2014, avec de très nombreuses pertes chez les Américains et leurs alliés, comme chez les civils afghans .

Marc a juste vingt-et-un ans! Physiquement intact mais, comme tous ses camarades-enfin ceux revenus vivants!-il est détruit, et resté encore là-bas dans sa tête; il a tué nombre d’ennemis mais aussi une famille entièr-père, mère et deux enfant-qui ne voulait pas dénoncer un parent proche… Mark, dépressif et traumatisé à vie, a bien du mal à se réadapter. Il retrouve Chéryl, son petit garçon et sa femme enceinte qu’exaspéré, il tabasse parfois. Elle n’a aucune illusion quant au comportement de son mari: «J’accepte, sans le condamner, tout ce qu’il a fait.» Mais elle est comme indifférente aux obsessions de violence qui l’atteignent. Il y a aussi-mais Cheryll ne connait pas son existence-Nadine, la maîtresse de Mark, divorcée avec trois enfants, très indépendante et féministe, qui a eu le coup de foudre pour lui, et qui, elle aussi, accepte tout aussi de l’ancien marine.

Pour Pierre Laville, dans cette pièce: «Tout sonne vrai et l’on entre directement en rapport avec les personnages. Le contexte et les événements que la pièce recompose nous parviennent en pointe sèche, ce qui par sa vérité même, exclut mélo et pathos. Sans ignorer le tragique des choses de la vie et de la guerre, Still Life y prend par fulgurances un air de comédie. »
On veut bien! Mais désolé, malgré de bonnes intentions, le petit tricotage d’Emily Mann  de ces trois témoignages avec une bonne dose de théâtre-documentaire qui ne s’assume pas vraiment + une cuiller de  de boulevard (le mari, la femme et l’amante  avec gentille analyse psychologique)+ une lichette de remise en question des valeurs des Etats-Unis, ne fonctionne pas vraiment.  Ces personnages tiennent beaucoup plus de silhouettes…
Côté mise en scène, cela n’est guère plus convaincant, il y a du Stanislas Nordey dans l’air, avec trois acteurs assis face public, sans bouger, du moins au début, et à qui on demande d’incarner ces personnages pour lesquels on a peu d’empathie. Antoine Courtray se donne bien du mal pour rendre son personnage crédible mais y arrive quand même un peu vers la fin, Ambre Pietri essaye en vain d’être la jeune épouse de  Mark. Manon Clavel est, elle, plus convaincante, malgré un personnage assez conventionnel de femme américaine libérée…
Tout cela fait vieux théâtre, avec un semblant de modernité comme cet entrelacement des paroles  des trois personnages. Mais ce patchwork de vies amoureuses et de récits de combats meurtriers, avec projections d’images de guerre pléonastiques vues et revues, n’apporte pas grand-chose,  comme ces chants de muezzin ponctuant le texte. Pour dire l’Orient? Et il n’y a guère d’émotion dans ce spectacle. Vous l’aurez compris, il n’y a donc aucune urgence à aller voir cet ovni recyclé au goût du jour. Le public peu nombreux a applaudi mollement, et on le comprend….

Philippe du Vignal

Théâtre des Déchargeurs, 3 rue des Déchargeurs, Paris Ier jusqu’au 19 mai.

 

Les Ruches à Audincourt

Les Ruches à Audincourt

Depuis 1980, quand il était installé dans la ville alors nouvelle, de Saint-Quentin-en Yvelines, le Théâtre de l’Unité a proposé chaque année des sortes de laboratoires et ateliers: Les Ruches, à des artistes, professionnels et amateurs qui peuvent venir y butiner. En 2000, Jacques Livchine et Hervée de Lafond ont pris la direction du Centre d’Art et de Plaisanterie/Scène Nationale de Montbéliard, qu’ils décident de quitter après sept ans. Il sont alors été invités par la maire d’Audincourt ( Doubs) à s’installer à la Friche Japy…

Cinquante personnes de quinze à soixante-dix ans ans, ont fréquenté cette année Les Ruches avec quatre alvéoles chaque jour, pendant la semaine, certains, pour les plus acharnés, choisissant de travailler jusqu’à huit heures … Et les animateurs suivaient parfois plusieurs alvéoles. Donc un programme chargé, on pouvait ainsi  participer à La Rage du verbe avec des poèmes d’Arthur Rimbaud, Antonin Artaud, Henri Michaux… dirigée par Jacques Livchine, au Lâcher prise avec Barthélémy Bompard de la  compagnie Kumulus, La Chanson à texte avec Garance Guierre et Leonor Stierman, dites les Chochottes, Ridiculture, chutes, cascades etc. avec Milan Filoque , La Création du personnage de rue avec Gildas Puget alias Chtou, L’Improvisation avec Elric Thomas, Du personnel à l’universel, sous la houlette d’Hervée de Lafond et Le travail avec des masques balinais  d’Alain Serluppus.

Il y a un grand engagement physique et intellectuel chez ces artistes dont l’imagination comme la mémoire sont sollicitées en permanence dans l’alvéole des Chochottes qui demandent d’arriver à chanter de grands tubes musicaux, comme Que je t’aime de Johnny Hallyday ou Ma plus belle histoire d’amour, c’est toi de Barbara.

Il y eut un final grandiose ou Hervée de Lafond a fait défiler ses vingt petits poissons et leurs histoires de famille avec une trépidante marche musicale,  et où les masques balinais d’Alain Serluppus ont été animés d’une vie étrange, chaque alvéole livrant alors son univers.

La comédienne Sophie de Clermont qui fait partie de la liste Rue, cherche à jouer  autre chose. : « Entre gens du métier, on ne se dit rien, j’en ai marre de ne connaître que  la moitié du public. Je veux jouer des textes intéressants, on se sent très libre dans ces Ruches qui sont prise en charge par l’A.F.D.A.S. ». La compagnie Projet D installée dans le Jura fait des résidences de marionnettes et de théâtre de rue dans la région . Il y a aussi les Persifleurs venus de la Drôme.

Samedi matin, l’alvéole: La Rage du verbe avec une vingtaine d’acteurs, est allée au marché d’Audincourt pour  dire des poèmes, sans que personne ne s’est arrêté mais  l’accueil fut très chaleureux dans le petit bistrot-restaurant.

Edith Rappoport

Les Ruches ont eu lieu au Théâtre de l’Unité, du 16 au 26 avril à Audincourt (Doubs).
http://www.theatredelunite.com

Gloire aux perdants, aux vaincus, aux sans grade

Gloire aux perdants, aux vaincus, aux sans grade

Dimitrijevic-377x600  Après le Salon du livre de Paris où la Russie a été l’hôte d’honneur,  nous avons une pensée particulière pour Vladimir Dimitrjevic, qui dirigeait les éditions de l’Age d’homme, né en 1934 et  décédé il y a bientôt sept ans dans un accident de voiture sur une petite route de l’Yonne. Aucun hommage n’a été rendu dans ce salon au plus grand éditeur de livres russes en langue française. Et c’est bien triste : la logique de la publicité et de la rentabilité règne désormais chez les éditeurs, sans aucune exception!

Ce livre d’entretiens  que nous avions fait avec lui (voir Le Théâtre du Blog) reste aujourd’hui le seul témoignage d’une aventure éditoriale sans pareil, grâce à la seule personnalité d’un homme qui avait voué aux livres toute sa vie. Mais cet ouvrage, resté un peu confidentiel, n’a semble-t-il, même pas retenu l’intérêt de ceux qui jadis se pressaient autour de l’Age d’homme et faisaient la cour à Vladimir Dimitrijevic, pour être publiés dans sa prestigieuse maison.

Pendant quarante ans, nous avons eu la chance de converser avec un interlocuteur extraordinaire qui a su vivre en dehors de l’ordre du monde, parce qu’il avait son propre monde d’idées, de projets, de passions, de livres, et il nous a aidé à nous élever au-dessus des ordures sociales. Nous ne retrouverons plus jamais, semble-t-il, la qualité de cette osmose, de cette transparence au-delà des mots.

 Il serait tentant d’ajouter au titre de ces entretiens: « Béni soit la chute, la perte, l’oubli, bénies sont les défaites », comme celle de la bataille du Kosovo dont l’anniversaire a coïncidé symboliquement avec celui du jour de sa mort. Vladimir Dimitrjevic aimait les Salons du livre et n’en manquait aucun. Malgré les difficultés financières, rebuffades et attaques personnelles, il était toujours présent à Nancy, Genève, Francfort, Paris, ou même Moscou où nous l’avions accompagné quand il y avait représenté les éditions suisses.

Il aimait  ces salons, non pour se montrer et pour vendre, mais par  amour du Livre, qu’il croyait  pouvoir sauver le monde et il a toujours refusé de pilonner  les ouvrages qui n’avaient pas trouvé leurs lecteurs. La littérature pour lui, participait d’une sorte de résurrection et il se répétait qu’à chaque fois qu’un livre trouvait son lecteur,  une expérience particulière se transmettait par l’écriture et triomphait des limites de l’espace et du temps. C’est pourquoi, il gardait précieusement ses surplus dans des dépôts, en pensant qu’un livre était une bouteille à la mer…

Il ne s’intéressait ni aux tirages ni statistiques,  ni même aux chiffres de ventes car  pour lui, il suffisait qu’un livre trouve un jour son lecteur chaque fois unique, pour qu’il mérite d’être publié et d’être conservé… Merci, Vladimir Dimitrijevic !

Gérard Conio

Les Entretiens avec Vladimir Dimitrijevic, sous le titre qu’il leur avait donné : Béni soit l’exil ! ont été publiés aux éditions des Syrtes et de l’Age d’Homme.

 

 

La Magie lente de Denis Lachaud, mise en scène de Pierre Notte

La Magie lente de Denis Lachaud, mise en scène de Pierre Notte

©DR

©DR

Magie lente: mots évocateurs et mystérieux, issus d’une réflexion de Sigmund Freud:  «La psychanalyse est une magie lente». Cette création nous emmène loin et sans détour au cœur des souffrances psychiques «d’un homme cassé, appelé à se reconstruire». Le spectacle s’ouvre sur une communication faite lors d’un colloque sur les maladies psychiques, et qui relate l’histoire d’une erreur de diagnostic sur M. Louviers, considéré à tort par son psychiatre, comme schizophrène. Pendant dix ans, il vivra un enfer. Jusqu’au jour, où il décide de voir un autre médecin pour obtenir un avis peut-être différent sur la nature de sa maladie et les comportements terrifiants qui s’ensuivirent.

Seul en scène, Benoît Giros joue tous les personnages: le psychiatre invité au colloque et narrateur, le patient: M. Louviers, ses nouveau et ancien psychiatres, son oncle, les voix qu’il entend… Il passe de l’un à l’autre avec une aisance remarquable. Pour l’auteur, une évidence: «Il y a dans ce texte écrit pour un seul comédien, quelque chose qui résonne avec les pathologies psychiatriques évoquées, à savoir la schizophrénie et la bipolarité.»

Il ne s’agit pas ici d’une pièce documentaire mais bien d’une fiction théâtrale. Même si, dans l’écriture pour être au plus proche du thème et rester dans la plus grande objectivité, l’auteur a pris pendant plusieurs mois le chemin de l’hôpital.
Pour cette création, Denis Lachaud a  aussi partagé une relation complice et précieuse avec Yves Sarfati, psychiatre et psychothérapeute, lui-même passionné de théâtre. Tout part d’un fait clinique réel mais la magie du théâtre s’impose et produit sur les spectateurs un pouvoir cathartique : un des points forts de la pièce, loin d’être évident sur un  thème aussi délicat. Le récit est parfois à la limite de l’insoutenable, et nous sommes touchés par l’authenticité tragique  de ce spectacle très bien construit. Au fil des entretiens avec le second psychiatre, entrecoupés de retours en arrière sur les divers traumas et crises vécus par cet homme, nous apprenons comment la maladie, proche de la démence, s’est déclarée progressivement chez M. Louviers. Un homme en apparence sans histoire, jusqu’à son aveu, lors d’un entretien avec le second médecin, et qui résonne comme un coup de théâtre! Chaque été, il partait pour les vacances chez ses cousins et à chaque fois, entre huit ans et dix ans, il se faisait violer par son oncle. Souffrance, complexité de la maladie, mutisme et solitude ici terrifiante, sont évoqués avec des mots précis et parfois très crus. Mais pas à pas, «la magie lente» opère et le public entre en communion avec elle.

Pierre Notte a trouvé dans sa mise en scène, et grâce au talent de Benoît Giros, la juste couleur et le rythme, sans jamais tomber dans le pathos, pour rendre sensible et clair, l’inqualifiable et l’inexprimable. L’acteur incarne avec une  sincérité bouleversante, la violence du viol et de la maladie psychique, terribles  et encore trop souvent tus, ou craints, parfois même dédaignés par un grand nombre. Vite, on ferme les yeux et on n’entend plus rien. Pourtant «la barbarie est en nous», comme nous le révèle Pierre Notte. Pour rappel : une victime sur deux a des conduites addictives, quatre victimes sur dix font des tentatives de suicide, mais  11 % des viols seulement font l’objet d’une plainte!

Un spectacle important et réussi qui nous éclaire et nous permet d’avoir une approche plus réfléchie et visible, plus posée, de ce qui peut un jour traverser notre chemin… 

 Elisabeth Naud

Spectacle vu au Théâtre de Belleville, Paris XXème,  le  20 avril.

Du 6 au 28 juillet, festival d’Avignon off, à l’Artéphile.
Du 9 novembre au 23 décembre, au Théâtre de la Reine Blanche ,Paris  XVIIIème.


 

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