La Petite Fille de Monsieur Linh texte de Philippe Claudel, mise en scène de Guy Cassiers

La petite Fille  de Monsieur Linh texte de Philippe Claudel, mise en scène de Guy Cassiers

©kurt van der elst

©kurt van der elst

 Avec un langage théâtral précis : textes dramatiques, littéraires et poétiques qu’il réinvente à sa façon, mais aussi  images vidéo, paroles projetées et musiques sur scène, le metteur en scène compose ici un diptyque sur l’exil et la migration. Il en créait l’an passé le premier volet, Grensgeval (Borderline) sur un texte d’Elfriede Jelinek, puis cette fois un autre plus onirique, La petite Fille de Monsieur Linh d’après le roman de Philippe Claudel.

 Seul en scène, Jérôme Kircher qu’on a vu dans un autre solo récemment, Le Monde d’hier, d’après Stefan Zweig ; le spectacle construit un monde d’images, saisies et révélées à travers le regard de M. Linh vers le public, qui déstabilisé par cette perspective,  reste cependant très attentif. Originaire sans doute du Viet nam et témoin de massacres d’un passé récent, Monsieur Linh quitte son pays sur un bateau, perdant cette ligne d’horizon qui perdure dans son cœur, ses souvenirs et sa mémoire. Il finit par accoster sur les rivages d’une contrée inconnue où il ne repère plus les odeurs. Le migrant a dû quitter son pays en guerre pour assurer un avenir à sa petite fille. Exilé, isolé, ne maîtrisant ni les codes sociaux ni la langue de ce monde nouveau où il a été projeté, il vit entre un passé qui le hante et un présent qui l’effraie.

 Sur un écran au lointain, les seules informations dont peut s’accaparer, dans le noir d’une conscience, le vieil monsieur : homme, femme, enfant, docteur, interprète. Installé dans un lieu précaire d’hébergement pour réfugiés politiques et économiques, il vit parmi des familles qui ne parlent pas la langue du pays d’accueil mais dont les enfants scolarisés s’approprient peu à peu les mots. Sur l’écran noir maculé des phrases élémentaires fuyantes : apparition et disparition expliquent une situation sommaire, celle d’un migrant qui a tout perdu – comme exclu du monde en même temps que de sa vie à lui. Les phrases fusent dans le silence, projetant l’isolement et l’enfermement ressentis par Monsieur Linh.

 Jérôme Kircher joue le narrateur, déclamant l’histoire de cet homme à la fois singulier et proche, puis peu à peu interprète  le personnage principal, une image aussi projetée de ce digne Monsieur Linh   et d’un certain Monsieur Bark, rencontré par hasard.  Il a perdu sa femme qui tenait un manège pour enfants dans le même parc où les deux hommes sont assis aujourd’hui. L’homme loquace dit qu’il a fait jadis la guerre dans le même pays ; jeune, ignorant du monde, et alors du côté des massacreurs et colonisateurs.

 Etrangeté des dialogues et des relations entre ces deux êtres qui s’entendent au-delà des mots ! Une amitié non formulée mais éprouvée dont Monsieur Linh saisit en toute conscience la dimension humaine chaleureuse : «Sans qu’il sache le sens des mots de cet homme qui est à côté de lui depuis quelques minutes, il se rend compte qu’il aime entendre sa voix, la profondeur de cette voix, sa force grave. » Voilà Monsieur Bark assis sur le banc de Monsieur Linh, et l’acteur qui fait usage d’une caméra à cour et une autre à jardin projette son image tel qu’il est. Un seul Jérôme Kircher pour deux figures différentes et semblables en même temps.

 Il incarne aussi un Monsieur Bark, plus nonchalant, expansif, dont la voix chaude inspire la sympathie et provoque l’écoute et l’empathie. Gestes quotidiens du fumeur, sourires malicieux, regards attentifs et bienveillants. L’acteur prête une voix plus douce à Monsieur Linh :  «Et qu’ainsi il est sûr qu’ils ne le blesseront pas, qu’ils ne lui diront pas ce qu’il ne veut pas entendre, qu’ils ne poseront pas de questions douloureuses, qu’ils ne viendront pas dans le passé pour l’exhumer avec violence et le jeter à ses pieds comme une dépouille sanglante »

 L’acteur assure aussi la musique en homme-orchestre, conteur et citoyen du monde.

 Véronique Hotte

 MC93 Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis à  Bobigny, jusqu’au 7 avril. Tél : 01 41 60 72 72

 

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