Récit d’un Homme inconnu, d’Anton Tchekhov, version scénique et mise en scène d’Anatoli Vassiliev

Récit d’un Homme inconnu, d’Anton Tchekhov, version scénique et mise en scène d’Anatoli Vassiliev

 

© Jean-Louis Fernandez

© Jean-Louis Fernandez

On pourrait résumer en quelques mots  ce récit  (1893) : une femme se prend de passion pour un homme qui l’aime peu, un autre homme qui assiste au désastre annoncé de leur vie à eux deux, s’éprend de cette femme, qui ne l’aime pas,  alors qu’il tente de la sauver de l’autre.
Mais l’écriture d’Anton Tchekhov ne se laisse pas réduire ainsi. Le malheur des femmes de la “bonne société » : un aveuglement sentimental dont il fait porter la faute à l’écrivain Ivan Tourgueniev (1818-1883)! Quitter son mari, écouter son cœur, c’est être héroïque et s’envoler vers l’idéal de la fusion des âmes. Mais quand l’amant n’arrive pas à la hauteur, la chute est rude et l’humiliation comme la déconsidération sociale, absolues! Zinaïda Fedorovna, le personnage de cette nouvelle, ne pourra pas non plus reporter son désir d’idéal sur une vision révolutionnaire : les héros sont fatigués;

Au titre d’origine Récit d’un Inconnu, Anatoli Vassiliev a préféré Récit d’un Homme inconnu. Choix qui donne au Narrateur dont on saura plus tard l’histoire et le nom: Vladimir Ivanovitch, à la fois plus de consistance et une fonction plus large, humaniste. Et en même temps, cela éclaire l’analyse que le metteur en scène fait du récit : l’image d’une Russie abimée, détruite, avec pourtant, une  fragile lueur d’espoir incarnée par la petite fille, née orpheline à la fin de l’aventure.

Beaux, élégants, Orlov et Maria dansent leur bonheur tout neuf-mais déjà en désaccord-sous le regard silencieux du laquais dont nous devinons qu’il est bien plus qu’un laquais. Valérie Dréville (Sava Lolov) danse avec une grâce parfaite. Orlov est l’amant, celui du plaisir d’un soir. Et l’Inconnu (Stanislas Nordey) a la raideur de son déguisement mais aussi celle du juge. Anatoli Vassiliev demande aux acteurs de laisser parler les corps, comme on le fait rarement au théâtre. 

Dans la seconde partie, cet inconnu, un  ancien lieutenant et révolutionnaire avorté, emmène la femme abandonnée, enceinte, à Venise, puis à Nice. L’acteur lui donne du poids, le fait bouger autrement, comme  si cet Inconnu oubliait un temps sa maladie. Il protège cette femme à qui Valérie Dréville donne toutes les audaces du désespoir, corps abandonné à l’obscénité, voix éraillée dans les graves, stridente dans les aigus. Trop ? Mais la tristesse n’est-elle pas aussi parfois violente ?

Une certaine tradition française colore le théâtre d’Anton Tchekhov d’une douce nostalgie bleutée. Mais il s’agit ici d’un récit, donc plus rude et où la souffrance n’a rien d’une « petite musique ».  La seule qui ne change pas: celle glaçante d’Orlov, égoïste jouisseur  qui reste lisse, propre,  avec une aisance que rien ne vient dégrader, le corps protégé par un imparable cynisme. Orlov et l’Inconnu ne sont pas des allégories mais des figures sociales, reflet d’une histoire des mentalités. Anton Tchekhov et Anatoli Vassiliev fouillent les plaies sans complaisance mais rappellent dans leur pessimisme, qu’il reste une place pour l »humanité », au sens d’altruisme et d’empathie, au moins  chez le narrateur. Cet homme, qui se sait malade, condamné, n’est pas aimé, et, à défaut d’avoir pu protéger la mère, prend la responsabilité d’assurer la vie d’une petite fille dont le géniteur cherche surtout à ne pas s’encombrer.

Les trois interprètes, remarquables, ne laissent rien perdre de la richesse et de l’acuité du récit. Avec une scénographie en trois plans, et avec des lumières  qu’il a aussi conçues, Anatoli Vassiliev le met en place de façon très efficace. D’abord avec une sorte d’ “orchestra“ pour la danse, qui devient parfois bateau, ou bord de mer, et en second plan, un appartement avec ses portes ; au fond, d’immenses toiles où se dessinent en gravure Saint-Pétersbourg puis Venise, qui donnent l’ampleur nécessaires à cette histoire intime. Les costumes, travaillés dans les tons écrus, suivent les destinées. Ainsi la robe élégante de Zinaïda sera ensuite remplacée par un autre robe-sac sans charme, puis par une lingerie exhibitionniste, et enfin par une grande chemise blanche lors de l’accouchement, puis de l’agonie. L’Inconnu, lui, se libère de sa livrée de laquais mais Orlov ne change pas de costume, dans son confort intact.

Le spectacle est long, très long! Par exemple, dans la seconde partie, un film du voyage à Venise,  est projeté encore et encore sur la voile d’une gondole agitée par les vagues. Du sourire  figé de Valérie Dréville en noir et blanc et de la répétition des plans naît, non pas l’image mais le “ressenti“, l’idée même de cet exil inutile, de l’ennui tragique,  de l’échec amoureux et d’un à-quoi–bon lancinant… Un spectacle long: le temps de la destruction d’un être, le temps de fouiller la douleur et de la respecter. 

Christine Friedel

MC 93 de Seine-Saint-Denis, Bobigny, jusqu’au 8 avril. T. : 01 41 60 72 72. Spectacle présenté dans le cadre de la programmation hors-les-murs du Théâtre de la Ville de Paris.

 


Un commentaire

  1. Ulyssien dit :

    Dire que les trois comédiens sont remarquables est absurde. Valérie Dréville oui, Sasa Lolov avec son charmant russe est excellent. Mais Stanislas Nordey est catastrophiquement lourd et ennuyeux, toujours la même diction forcée et la même démarche empesée dans toute les pièces où il joue… Son apparition parlée, lourde, après l’entracte casse complètement la pièce. Autant quitter la pièce à l’entracte si vous ne voulez pas vous ennuyer fadement. Comment, pourquoi Vassiliev ne se rend t-il pas compte de la lourdeur de Nordey et de son absence de présence ???

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