Nous texte de Nicholas Verken, par la compagnie Khta

(nous) texte de Nicholas Verken, par la compagnie Khta

 

©Margot-Frouin.

©Margot-Frouin.

Les spectacles de cette compagnie qui existe depuis presque vingt ans se jouent dans des dispositifs comme des containers, derrière des camions roulant dans les rues  (voir Le Théâtre du Blog), sur des places, toits, parkings, etc.  Les acteurs s’adressent aux spectateurs directement, mais dans une architecture urbaine, avec tous les bruits nécessaires ou imposés de façon collective aux habitants, ou créés par eux…
Donc un «théâtre»à la fois d’une grande intimité mais où il y a plus à entendre un texte exigeant qu’à voir (encore que ?) qui flirte avec la poésie, plus qu’avec le dialogue et qui parle du monde d’aujourd’hui.

Cela se passait hier en plein air, sur la place de l’Hôtel de Ville à Paris. Dans un dispositif pensé pour ce texte, et achevé en 2016.. Soit un tout petit cirque sans toit, en barres de fer carré et contre-plaqué, avec des gradins pour quarante personnes. Mais habile scénographie, le dispositif vers la fin se resserre puis se desserre. Et un acteur et une actrice, choisis au dernier moment-mais on ne saura jamais pourquoi-parmi ceux de la compagnie. Le plus souvent dos à dos, presque collé l’un à l’autre. Avec juste la place pour dire le texte, toujours dans une très grande proximité et souvent, au plus près des spectateurs qu’ils regardent droit dans les yeux.

Les deux complices-très proches physiquement et en harmonie parfaite-même s’ils se voient pratiquement pas, disant ce texte d’un grand raffinement et fait de seules interrogations,qui touche à la fois au collectif urbain et au plus intime de nous-même. Bel exercice de sociologie appliquée jusque même dans la conception du dispositif scénographique qui reprend l’idée de l’arène de cirque, de l’architecture des théâtre grecs de l’Antiquité ou presque. Avec des phrases que le public entend avec ravissement: «Est-ce que tu te souviens comment c’est quand on tombe amoureux? Est-ce qu’il y a un moment pile, un instant où ça arrive? Est-ce que c’est un déclic? Ou bien est-ce que ça vient doucement? Est-ce qu’il y a une heure où on tombe amoureux ? Est-ce qu’il y a une heure où on tombe plus amoureux que les autres (les heures, les autres heures) ? Est-ce qu’on tombe amoureux ? Tu trouves pas ça bizarre, tomber amoureux ? Je veux dire : tu trouves pas ça bizarre qu’on utilise le mot tomber pour parler de l’amour, qu’on ne dise pas monter amoureux, ou bien bondir amoureux, ou bien s’élever amoureux? »

On voit très vite que ce petit/grand spectacle participe aussi d’une approche très fine de la ville  et qui parle de l’appropriation de l’espace urbain, mais aussi de la domination sociale avec tous les règlements d’hygiène, sécurité, administration, police, etc. En courtes phrases systématiquement interrogatives: plan Vigipirate, état d’urgence, perches à selfie,  architectes de prison, CRS amoureux, marchand d’armes; bêtise des composteurs SNCF mal programmés, bonheur étalé sur Facebook, « nombre d’arabes et de noirs aujourd’hui? Et hier? Et demain? » De construction de murs anti-émigrés.  Mais aussi de la  perception que l’on peut avoir du bonheur et des politiques: « Et c’est qui le pire, Dassault ou Bolloré, Cahuzac ou Balkany?” Et on parleencore de la vie d’un poisson rouge dans son bocal rond, autre phénomène urbain si l’on y pense: en trouve-t-on jamais dans les maisons à la campagne!  Un spectacle que Georges Pérec aurait sûrement bien aimé, et que Pierre Michon, l’auteur des Vies Minuscules, apprécierait beaucoup… Pas si loin finalement de l’émission-culte de Noëlle Breham sur France-Inter, Maman les petits bateaux, avec ses redoutables questions posées par des enfants…

Et où l’auteur réussit de façon la plus efficace et insidieusement, à parler aussi de ce qu’il y a de plus intime en nous-même du genre: “ C’est vieux quand, une femme? Et quelques minutes plus loin: “C’est vieux quand, un homme?” “Est-ce qu’on peut faire des enfants dans ce monde-là? »  “Est-ce qu’on peut partager ses doutes, ses questions? »

Comme le dit la compagnie Khta : «C’est sans doute ce qu’on a de plus honnête à partager. C’est ce qui nous relie aux autres le plus simplement, le plus directement, parce que c’est là qu’on se retrouve. Parce qu’on cherche encore, parce qu’on n’a pas trouvé, pas tout, parce que c’est sacrément compliqué, parce qu’on a besoin des autres, pour avancer encore un peu (…)  Ou comment on préserve, on souligne la sensation de faire partie d’un tout, d’une communauté ? Comment on se maintient éveillés? »

6_795316Pas de micros, pas de vidéo, pas de lumière autre que naturelle, pas de décors autres que le ciel bleu printanier,  les  façades des immeubles alentour et de l’Hôtel de ville; pas de costumes, bref, un texte comme dit à mains nues mais de façon la plus rigoureuse possible. C’est souvent brillant et drôle, même si on a parfois du mal à bien entendre certaines phrases, car souvent et pour cause, dites de dos et parfois parasitées par les bruits de la ville: conversations de passants, sirènes de pompiers et de police, cris d’un bébé, pendule de l’Hôtel de Ville qui égrène ses six coups. Cela distrait parfois l’attention, mais c’est bon aussi un dimanche de printemps, d’entendre pour de vrai, et pendant un spectacle, le sifflement des oiseaux et le son de plusieurs cloches d’une église à proximité. On repense à cette phrase du Baal de Bertolt Brecht: “Qu’il serait doux le son des cloches, s’il n’y avait tant de malheur dans le monde. » Ne ratez pas ce formidable et intelligent spectacle qui fait du bien par où cela passe. Mais il y a peu de places, donc il faut absolument réserver…

Philippe du Vignal

Place de Ménilmontant, Paris XXème, jeudi 3 mai à 20h, vendredi 4 mai à 20h, samedi 5 mai à 18 et 20h, dimanche 6 mai à 15h et 17h. Puis à Parade(s) à Nanterre (Hauts-de-Seine) les 2 et 3 juin, Et à Vivacités, Sotteville-lès-Rouen, le 24 juin.

 

 

 

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