La Conférence des oiseaux, livret et musique de Michaël Levinas

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La Conférence des oiseaux, d’après  Farid al-Din Attar, livret et musique de Michaël Levinas, direction de Pierre Roullier, mise en scène de Lilo Baur

L’épopée mystique  du grand poète persan, publiée en 1177, a connu la célébrité en Occident, surtout grâce à l’adaptation qu’en fit Jean-Claude Carrière pour Peter Brook. Jouée dans le monde entier avec succès dans les années soixante-dix, La Conférence des oiseaux a inspiré Michaël Levinas, qui, en 1985, a  répondu à une commande de la Biennale de Paris consacrée au thème des oiseaux. Cette pièce lyrique, créée avec Michaël Lonsdale et la chanteuse-comédienne Martine Viard, est l’une des premières œuvres marquantes du compositeur.

Il convoque ici une chanteuse, un récitant et  un comédien qui joue tous les oiseaux, ainsi qu’un petit ensemble instrumental couplé à un dispositif électro-acoustique. La pièce, peu reprise depuis, sauf au Festival de Montpellier en 1988 et 2006, fait l’objet d’une nouvelle réalisation par l’ensemble musical 2e2m. Sous la conduite de Pierre Roullier, les huit instrumentistes -ensemble ou en solo- jouent en son direct avec des timbres étranges : vibrations, infra-sons, cris d’animaux, réverbérations infinies… ou accompagnés d’effets électro-acoustiques: déformation du son, utilisation de samples. «Comme dans toutes mes pièces antérieures, dit Michael Levinas, j’ai utilisé l’amplification, l’électronique et la spatialisation pour aller chercher les dimensions cachées de ce que j’ai appelé l’essence de l’instrumental. Il y aurait un lien originaire entre l’instrumental et le vocal». Ce « mélodrame lyrique», plutôt que «pièce de théâtre musical», est en fait un petit opéra de cinquante-cinq minutes qui préfigure Go-gol (1996) et Les Nègres (2004) du compositeur. Le livret est un condensé de l’oeuvre initiale qui elle décrit longuement tous les oiseaux et les sept vallées qu’ils traversent, comme autant d’étapes dans leur quête d’un roi.

Au milieu des piaillements des instruments, on entend le concert bruyant de «tous les oiseaux, ceux qui sont connus et ceux qui ne sont pas connus» dont chacun symbolise un comportement ou une faute: la tête de file, la Huppe, criarde et autoritaire, exhorte ses congénères: «Oiseaux négligents, il faut partir!»  Les ordres de la Huppe s’inscrivent comme un leitmotiv dans la première partie,  et le narrateur (Hervé Pierre) raconte cette croisade aviaire à destination d’une lointaine contrée, pour trouver le mythique Simurgh. «Nous avons un roi, il faut partir à sa recherche, sinon nous sommes perdus»: la soprano Raquel Carmarhina siffle, tempête et mêle chant et déclamations. Mais nombre d’oiseaux, incarnés par la voix du comédien Lucas Hérault, abandonnent, chacun avec une excuse, incapables de supporter le voyage: «Je suis efféminé de caractère, je ne sais que sauter d’une branche à l’autre», dit l’un d’eux. Le corbeau, le paon et le rossignol prennent la parole à leur tour. 

Enfin, après de longs atermoiements, les plus courageux décollent: «Adieu, canard, adieu perdrix!» Les instruments imitent la gent volatile, bruissement d’ailes, cris, et vent dans les plumes : les archets glissent sur la contrebasse et frappent la harpe; cor, saxophone et flûte, feulent et criaillent; les percussions sourdes et vibrantes,  le piano et les claviers, se déchaînent. Cette musique concrète se compose de longues tenues, frôlements, détournements et séquences monocordes.

Les arias de la chanteuse émergent de ces bruitages. Michaël Levinas, élève d’Olivier Messiaen, est aussi passionné que lui par les chants d’oiseaux, mais sa partition peu mélodique s’inscrit plutôt dans la lignée de Karlheinz Stockhausen dont il suivit les cours à Darmstadt. Il donne en arrière-plan, des tonalités tragiques à cette croisade qui virera au cauchemar: de nombreux voyageurs s’arrêtent en chemin, d’autres tombent. Arrivés au but, « les oiseaux découvrent que le Simurgh, c’était eux-mêmes, et qu’eux-mêmes, c’était le Simurgh. Alors, les oiseaux se perdirent pour toujours dans le Simurgh. » Et conclut le narrateur: « La voie reste ouverte, mais il n’y a plus ni guide, ni voyageurs»

Lilo Baur a choisi la sobriété pour les décors et costumes et, en plaçant l’ensemble 2e2m de part et d’autre du plateau, elle rend visible cette musique concrète. Mais les interprètes ne se contentent pas de figurer les oiseaux avec leurs instruments -ce en quoi, ils excellent-, ils  vont se mêler aux comédiens, en imitant avec maladresse! la gestuelle de la gent ailée : ce qui n’est pas vraiment nécessaire pour une partition déjà illustrative. Quelques oiselets blancs, agités au bout de tiges métalliques, simulent maigrement le vol, alors que la musique le fait avec beaucoup plus de puissance.

Mais la metteuse en scène et le chef d’orchestre ont su trouver un bon équilibre entre vocal et instrumental : chaque mot du beau chant lyrique jouant souvent sur les assonances et les onomatopées, nous parvient, et la musique ne couvre pas les voix du comédien et du narrateur. On suit donc avec plaisir cette pièce originale qui résonne encore aujourd’hui, avec l’actualité et qui nous renvoie aussi à la vanité d’une quête de l’ailleurs. «Le grand secret est ici-bas, et il a fallu payer le prix le plus élevé pour se trouver enfin face à soi-même», dit Jean-Claude Carrière, à propos de ce grand poème philosophique appartenant à la mystique soufi persane.

Mireille Davidovici

Théâtre de l’Athénée-Louis Jouvet, 7 rue Boudreau, Paris IXème. T. 01 53 05 19 19, jusqu’au 11 avril.


Archive pour 10 avril, 2018

La Conférence des oiseaux, livret et musique de Michaël Levinas

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La Conférence des oiseaux, d’après  Farid al-Din Attar, livret et musique de Michaël Levinas, direction de Pierre Roullier, mise en scène de Lilo Baur

L’épopée mystique  du grand poète persan, publiée en 1177, a connu la célébrité en Occident, surtout grâce à l’adaptation qu’en fit Jean-Claude Carrière pour Peter Brook. Jouée dans le monde entier avec succès dans les années soixante-dix, La Conférence des oiseaux a inspiré Michaël Levinas, qui, en 1985, a  répondu à une commande de la Biennale de Paris consacrée au thème des oiseaux. Cette pièce lyrique, créée avec Michaël Lonsdale et la chanteuse-comédienne Martine Viard, est l’une des premières œuvres marquantes du compositeur.

Il convoque ici une chanteuse, un récitant et  un comédien qui joue tous les oiseaux, ainsi qu’un petit ensemble instrumental couplé à un dispositif électro-acoustique. La pièce, peu reprise depuis, sauf au Festival de Montpellier en 1988 et 2006, fait l’objet d’une nouvelle réalisation par l’ensemble musical 2e2m. Sous la conduite de Pierre Roullier, les huit instrumentistes -ensemble ou en solo- jouent en son direct avec des timbres étranges : vibrations, infra-sons, cris d’animaux, réverbérations infinies… ou accompagnés d’effets électro-acoustiques: déformation du son, utilisation de samples. «Comme dans toutes mes pièces antérieures, dit Michael Levinas, j’ai utilisé l’amplification, l’électronique et la spatialisation pour aller chercher les dimensions cachées de ce que j’ai appelé l’essence de l’instrumental. Il y aurait un lien originaire entre l’instrumental et le vocal». Ce « mélodrame lyrique», plutôt que «pièce de théâtre musical», est en fait un petit opéra de cinquante-cinq minutes qui préfigure Go-gol (1996) et Les Nègres (2004) du compositeur. Le livret est un condensé de l’oeuvre initiale qui elle décrit longuement tous les oiseaux et les sept vallées qu’ils traversent, comme autant d’étapes dans leur quête d’un roi.

Au milieu des piaillements des instruments, on entend le concert bruyant de «tous les oiseaux, ceux qui sont connus et ceux qui ne sont pas connus» dont chacun symbolise un comportement ou une faute: la tête de file, la Huppe, criarde et autoritaire, exhorte ses congénères: «Oiseaux négligents, il faut partir!»  Les ordres de la Huppe s’inscrivent comme un leitmotiv dans la première partie,  et le narrateur (Hervé Pierre) raconte cette croisade aviaire à destination d’une lointaine contrée, pour trouver le mythique Simurgh. «Nous avons un roi, il faut partir à sa recherche, sinon nous sommes perdus»: la soprano Raquel Carmarhina siffle, tempête et mêle chant et déclamations. Mais nombre d’oiseaux, incarnés par la voix du comédien Lucas Hérault, abandonnent, chacun avec une excuse, incapables de supporter le voyage: «Je suis efféminé de caractère, je ne sais que sauter d’une branche à l’autre», dit l’un d’eux. Le corbeau, le paon et le rossignol prennent la parole à leur tour. 

Enfin, après de longs atermoiements, les plus courageux décollent: «Adieu, canard, adieu perdrix!» Les instruments imitent la gent volatile, bruissement d’ailes, cris, et vent dans les plumes : les archets glissent sur la contrebasse et frappent la harpe; cor, saxophone et flûte, feulent et criaillent; les percussions sourdes et vibrantes,  le piano et les claviers, se déchaînent. Cette musique concrète se compose de longues tenues, frôlements, détournements et séquences monocordes.

Les arias de la chanteuse émergent de ces bruitages. Michaël Levinas, élève d’Olivier Messiaen, est aussi passionné que lui par les chants d’oiseaux, mais sa partition peu mélodique s’inscrit plutôt dans la lignée de Karlheinz Stockhausen dont il suivit les cours à Darmstadt. Il donne en arrière-plan, des tonalités tragiques à cette croisade qui virera au cauchemar: de nombreux voyageurs s’arrêtent en chemin, d’autres tombent. Arrivés au but, « les oiseaux découvrent que le Simurgh, c’était eux-mêmes, et qu’eux-mêmes, c’était le Simurgh. Alors, les oiseaux se perdirent pour toujours dans le Simurgh. » Et conclut le narrateur: « La voie reste ouverte, mais il n’y a plus ni guide, ni voyageurs»

Lilo Baur a choisi la sobriété pour les décors et costumes et, en plaçant l’ensemble 2e2m de part et d’autre du plateau, elle rend visible cette musique concrète. Mais les interprètes ne se contentent pas de figurer les oiseaux avec leurs instruments -ce en quoi, ils excellent-, ils  vont se mêler aux comédiens, en imitant avec maladresse! la gestuelle de la gent ailée : ce qui n’est pas vraiment nécessaire pour une partition déjà illustrative. Quelques oiselets blancs, agités au bout de tiges métalliques, simulent maigrement le vol, alors que la musique le fait avec beaucoup plus de puissance.

Mais la metteuse en scène et le chef d’orchestre ont su trouver un bon équilibre entre vocal et instrumental : chaque mot du beau chant lyrique jouant souvent sur les assonances et les onomatopées, nous parvient, et la musique ne couvre pas les voix du comédien et du narrateur. On suit donc avec plaisir cette pièce originale qui résonne encore aujourd’hui, avec l’actualité et qui nous renvoie aussi à la vanité d’une quête de l’ailleurs. «Le grand secret est ici-bas, et il a fallu payer le prix le plus élevé pour se trouver enfin face à soi-même», dit Jean-Claude Carrière, à propos de ce grand poème philosophique appartenant à la mystique soufi persane.

Mireille Davidovici

Théâtre de l’Athénée-Louis Jouvet, 7 rue Boudreau, Paris IXème. T. 01 53 05 19 19, jusqu’au 11 avril.

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