Là quand même de Stéphane Keruel, mise en scène de Jean-Michel Potiron

 

Là quand même de Stéphane Keruel, mise en scène de Jean-Michel Potiron

DBACB291-E38A-48CA-9D2A-4C246D96362CEn surplomb, sur une étrange grande chaise à bascule, c’est bien lui: Jacques Lacan. Usant de sa hauteur et de son flegme caractéristiques, il constate : «Puisque nous sommes là », et nous sommes ravis d’entendre «las», nous qui avions raté les fameux séminaires qu’il tenait salle Dussane à l’Ecole Normale Supérieure. Nous sommes convoqués, au sens fort du terme, dans le palais de la langue et nous y buvons du petit lait. Oui, le personnage est bien là, avec tous ses tics de langage: grattements de gorge, hésitations, interruption brusque du discours traduisant une émotion ou une hésitation, références savoureuses suspendues: « Comme disait….»

Même la perruque-casque nous fait signe. Les rires dans le public tiennent du gloussement jouissif. Réunis pour consentir à la langue et au poétique dans cette salle tout en camaïeu de gris, nous découvrons cette pièce écrite en 2012, et programmée par Hors tout Hors clou. Nous sommes dans les locaux de l’ancien arsenal de Besançon, nouveau chaudron où le collectif Hop hop hop, composé d’une quarantaine d’artistes issus des arts plastiques ou du théâtre, fait mijoter de nouvelles écritures. Choix judicieux que cette onomatopée pour une invite primesautière à la valorisation de formes audacieuses, tel ce spectacle que son metteur en scène classe dans le théâtre de poésie.

Que nous propose-t-il ? Une promenade intelligente, des plus réjouissantes, tout en langue et en désirs. Dans notre ère où prédomine la communication, la dépense illusoire de l’être dans l’avoir, ce n’est pas une mince affaire que de contrer la dissolution du sens et de parvenir à se dire. Et ce très beau texte, irrigué par les polysémies et les homophonies chères au psychanalyste français, résonne fort. Après une première partie qui joue du verbe aussi haut qu’absurde et pourtant terriblement parlant (c’est là tout le génie de cet homme qui maniait l’élucubration de génie), nous découvrons l’histoire d’un enfant que son père fait marron et moignon. Savoureuse défiguration et plaisir de la matière. L’acteur Stéphane Keruel, « Yes Man » littéralement enduit de chocolat fondu, donne de sa personne et transgresse la tradition familiale. Peau noire, peau rouge, comme une gangue primitive. Il tourne autour du pot, du trou, du désert, du désir, du mot,  pour dire l’absence d’objet satisfaisant et la vanité de sa quête dans une psalmodie-balancement.

A95FAFBB-EF63-4B49-B740-E70A6B748B49Spectacle fort sidérant dont on ne dévoilera pas tous les rituels… Il suffit de savoir que de ce gloubi-boulga régressif, naît une recette dans une nova-langue dadaïste savoureuse. Puis vient le temps du lavage, ablution dans un Gange-bassine qui aboutit à un traçage de lettres, du RIEN au CHIE-N qui n’aboie pas, comme chacun sait… Les Grecs rencontrent Ferdinand de Saussure et Michel Foucault, on baigne dans le mot et la chose. L’air de ne pas y toucher, on atteint des sommets de philosophie burlesque.

 

Lumières bleutées, jeu d’acteur entre ironie et écriture ciselée rendent la représentation aussi surréaliste qu’ancrée dans le réel. C’est sûr, il faut aimer goûter ces jeux poétiques-là ! Mais au-delà des glissements sémantiques, de la plongée dans le lexique, il y a aussi de vraies trouvailles visuelles, comme cette chair-chaise transformable qui tient le public en suspend ou ces matières qui évoquent l’enfance scatophile, l’onction religieuse aussi bien que le masque théâtral (l’invention de soi ?). Après les saluts, surgit un poème qui ressemble fort à du Ghérasim Luca.
Amis de la Parole, amis du Sens, ne ratez pas cette proposition puissante, ce seul en scène qui nous relie, dans la croyance aux pouvoirs du Verbe, en vers et contre tout. Ne tient qu’à nous de revivifier les mots salis, galvaudés, abîmés par la grande salissure médiatique et néolibérale… ou mieux, de créer un nouveau langage. Rien à consommer, tout à subsumer. A nous les mots !

Stéphanie Ruffier

Jean-Michel Potiron présentera au Théâtre de la Bouloie à Besançon, Porcherie et les Manifestes de Pier Paolo Pasolini, le vendredi 27 avril à 20h, travail mené avec les étudiants de  troisième année en Arts du spectacle.

 

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