L’Eveil du printemps, de Frank Wedekind, mis en scène de Clément Hervieu-Léger

L’Éveil du printemps, de Frank Wedekind, mis en scène de Clément Hervieu-Léger

pusheveilprintemps1718-04On pourrait se dire: la pièce (que l’auteur écrit à vingt-six ans en 1890) et qui entre au répertoire de la Comédie-Française-a vieilli et ne fait plus scandale; qu’aujourd’hui,  la découverte de la sexualité se fait sans drame, et que les enfants savent tout. Eh! bien, non : même s’ils savent «tout», quand cela leur arrive à chacun d’eux pour la première fois, c’est toujours immense et terrifiant. Les mystères de la sexualité, de la culpabilité sont sans fin (voir le succès d’un film glaçant comme Le Ruban blanc de Mikael Haneke, (2009).

Même Wendla qui vient d’atteindre ses quatorze ans à la fin du XIXème siècle, sait bien que les bébés ne sont pas apportés par les cigognes. Mais, à sa «volonté de savoir» (voir Histoire de la sexualité de  Michel Foucault), sa mère oppose, presque malgré elle, la pudeur qui a été l’instrument de sa propre soumission. Comment Wendla saurait-elle, qu’en se roulant dans le foin avec Melchior… Et que la « faiseuse d’anges » l’enverrait aussi, elle, en priorité, chez les anges ?

Frank Wedekind raconte cela, les élans et dangers où se jettent joyeusement ces adolescents, et aussi leur misère sexuelle, leur angoisses. La mise en scène les fait virevolter en une jolie chorégraphie de cour de récréation,  quand se libèrent les carcans scolaires. Et là encore, qui dira que le poids de la note, de la moyenne à atteindre, n’écrase pas les lycéens d’aujourd’hui?

Les jeunes comédiens du Français, dont, au premier rang, Georgia Scaliett (Wendla), Sébastien Pouderoux (Melchior) et Christophe Montenez (Moritz) font vivre avec intensité, éclat et humour, cette éclosion, avec son exaltation et ses chutes. Seul, Melchior saura grandir, et pour commencer, saura dire non. Filles en uniforme d’école anglaise et garçons en pantalons à bretelles, sont assez proches mais aussi assez éloignés de nous par leurs costumes (Caroline de Vivaise), pour qu’on reconnaisse chez eux les fous rires actuels des bandes de filles dans le métro et le sérieux des garçons des «bons» lycées. Passons sur l’épisode-clé de la robe longue que devrait porter Wendla pour ses quatorze ans: pour le metteur en scène et la costumière, elle ne peut-être que métaphorique (voir, pour l’époque, les suggestifs Claudine de Willy et Colette : quand les jambes des filles deviennent «indécentes»).

pusheveilprintemps1718-05Clément Hervieu-Léger a choisi de monter la pièce dans son intégralité et de donner ainsi plus de vie, plus d’épaisseur aux personnages adultes, aux parents en particulier. Cécile Brune, en mère de Wendla, Eric Génovèse et Clotilde de Bayser, en parents de Melchior prenant la décision de les envoyer en maison de correction,  font beaucoup mieux que de renvoyer la balle aux jeunes. Les professeurs, les surveillants, eux, sont caricaturés, comme par les adolescents eux-mêmes, images d’une répression, d’une oppression aussi dure qu’hypocrite, et sont là pour «surveiller et punir» (Michel Foucault encore).

Frank Wedekind parle de «tragédie enfantine» et la scénographie de Richard Peduzzi, avec ce «palais à volonté», lieu unique,  apparente la pièce aux grandes tragédies du XVIIe siècle français. De hauts piliers bleu horizon s’allient, se détachent, se ferment  pour figurer une cour de lycée, de prison, le bureau du conseil de classe, une forêt, les hauts murs d’un cimetière…  et accompagnent les différentes situations. La tragédie est là, dans ces murs auxquels se heurtent les élans des  enfants et où s’enferment les adultes. Les éléments, suspendus aux cintres, vacillent un peu ici ou là, mais peu importe : un cadre permanent, sans horizon, du difficile passage de l’adolescence, le mur même d’une morale mortifère. Au centre du plateau, s’ouvre une fosse rectangulaire d’où montera le lit de Wendla, autel du sacrifice de cette nouvelle Iphigénie : que surtout les vents favorables n’aillent pas faire bouger cette bourgeoisie autoritaire et patriarcale ! Présage de sa mort, il se confond avec la tombe du suicidé Moritz. Aucun naturalisme, donc mais un symbolisme un peu appuyé…

 N’importe, la comédie Française a enfin ouvert son plateau à Richard Peduzzi, rendant ainsi hommage, avec Clément Hervieu-Léger qui a aussi travaillé avec lui,  à Patrice Chéreau. Voilà cet Éveil du printemps monté comme un grand et beau classique. Ce qui manque se fait jour pendant les quelques longueurs de la représentation : Frank Wedekind n’est pas un naturaliste et laisse aussi parler son âme poétique mais ici on l’entend peu. En son temps, la pièce avait fasciné Sigmund Freud, y compris avec ce lapsus social que commet le père de Moritz, le suicidé : «Le petit n’était pas de moi»,  et elle avait scandalisé par sa crudité. Ce n’est plus le cas aujourd’hui  mais on entend ici le désir-toujours révolutionnaire-sous forme d’excitation et sans trouble. Voilà vraiment un beau spectacle, intelligent et complet, sans doute un peu trop sage, trop solide pour les fragilités qu’il évoque…

Christine Friedel

Comédie-Française, salle Richelieu, place Colette, Paris 1er, jusqu’au 8 juillet. T.01 44 58 15 15.

 

 

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