La Loi des prodiges ou La réforme Goutard de et avec François de Bauer

La Loi des prodiges  ou La réforme Goutard de et avec François de Bauer

 

 ©Victor Tonelli

©Victor Tonelli

Ce solo interprété par l’auteur, un jeune comédien issu du Conservatoire national, est  l’histoire d’un étudiant en histoire, Rémi Goutard qui devient député. Il se lance alors dans une curieuse réforme: la mise au point d’un programme d’éradication de l’art et des artistes… François de Bauer avait déjà créé, il y a quatre ans dans le off d’Avignon  cette Réforme Goutard avec un certain succès. Et ce spectacle qui avait été joué à la Loge il y a deux ans, a eu le temps de se roder.

Mais pourquoi ce Goutard au destin assez exceptionnel rêve-t-il de ce monde idéal mais surréaliste qui ferait économiser à la France un paquet de subventions? Avec face à lui, Régis Duflou un artiste assez prétentieux et qui assume  bêtement sa radicalité. La Loi des prodiges, cela commence avec la naissance du bébé Rémy mais son père ne peut être là car il essaye péniblement de vendre son dernier scénario.
Incontestablement, le comédien François de Bauer est très doué. Impeccable diction, gestuelle et mime virtuose, toute en souplesse-on pense souvent à Buster Keaton-quand, depuis sa chaise, il fait couler son corps au sol. Sens des enchaînements, glissements aussi rapides que fabuleux d’un personnage à l’autre même si l’on s’y perd parfois un peu, et relation privilégiée avec son public qu’il emmène là où il veut.  Et souvent étonnant d’invention et de drôlerie mais sans aucun effet de manches ni vulgarité… Et à un rythme fluide et soutenu pendant une heure quarante, ce qui n’est pas donné à tous les jeunes ou moins jeunes comédiens. Dans la lignée du Philippe Caubère d’autrefois… Avec sur le plateau tout noir, rien, c’est à dire trois chaises noires, l’un à jardin, l’autre à cour, et la dernière accrochée en l’air sur une passerelle en fond de scène comme dans un tableau de René Magritte.
Il y a de de remarquables fulgurances de texte dans un scène qui rappelle bien entendu celle du Pauvre dans Dom Juan: – Tenez, je vais vous donner une pièce. Mais sachez une chose : c’est la dernière fois que je débourse un centime pour les artistes. » Ce à quoi le clown-mendiant lui répond : -Dans c’cas, monsieur, je n’la prend pas. Rémi : -Vous êtes sûr ? » – Le clown mendiant : -Absolument, je ne reviendrai pas sur ma fière décision. Rémi- « Bon Alors, je la laisse sur ce banc, à qui la trouvera…. Et la dernière réplique du clown-mendiant est des plus savoureuses :-Euh… Si j’la trouve, c’est pas pareil. » Sur ce terrain teinté de burlesque et d’absurde,  François de Bauer a construit cinq séquences chronologiques dans un décor des plus beaux qui soient, c’est à dire imaginaire… Et là, grâce à son sens de l’invention de l’espace, il est incomparable de virtuosité dans sa solitude sur un plateau nu.

Mais, oui, il y a un mais… François de Bauer maîtrise beaucoup moins bien le temps scénique : la dramaturgie, quoi qu’en pense son auteur, qui se lance au passage quelques fleurs dans sa note d’intention, se ressent d’une écriture à base d’improvisations qui tombe souvent dans les redites, voire la logorrhée… Et on ne voit pas toujours bien où il veut nous emmener avec ce texte brillant sans doute mais qui part un peu dans tous les sens : comme souvent dans les solos, l’interprète quand il en est l’auteur, a tendance comme ici à se regarder jouer et à se faire plaisir… Et il faudrait absolument qu’il s’empare d’une paire de ciseaux: son spectacle gagnerait alors beaucoup, si François de Bauer le concentrait et le faisait passer à un format plus court : une heure et quelque. Bref, ces cent minutes nous ont paru bien longuettes. Le public semblait apprécier comme nous cette performance d’acteur mais restait plus réservé sur ce texte intéressant mais pléthorique.
Voilà, vous êtes prévenus mais si voulez découvrir un comédien solide et brillant à la fois, cela vaut le coup d’aller y voir…

Philippe du Vignal

Théâtre de la Tempête, Cartoucherie de Vincennes, jusqu’au 13 mai. T. : 01 43 28 36 36.

 


Archive pour avril, 2018

Vera de Petr Zelenka, mise en scène d’Elise Vigier et Marcial di Fonzo Bo

 

Vera de Petr Zelenka, traduction d’Alena Sluneckova, mise en scène d’Elise Vigier et Marcial di Fonzo Bo

98AEFB67-A911-4FE4-A652-2886C4A4F585Reprise de cette comédie féroce d’une réelle actualité, créée en France en 2016 (voir Le Théâtre du Blog). Petr Zelenka, un auteur tchèque caustique, avec ses rêves, son amour de la littérature et de l’art, ses excès et sa propension à rire, égratigne à la fois bourreaux et victimes d’une société libérale qui va mal et où chacun essaye ici de tirer à soi les marrons du feu.

Karin Viard joue Vera une redoutable et flamboyante directrice de casting grisée par sa réussite, a le sentiment de dominer le monde et les autres. Petr Zelenka manie avec verve l’humour noir, le tragique comme le burlesque, pour raconter la chute d’une femme que rien ne semblait pouvoir arrêter sur la route du succès… Argent, pouvoir, médiatisation, statut social: tout, dit-il, peut s’acquérir si l’on joue le jeu. Mais Vera, aveuglée par ses gains, devient une marionnette aux mains de ceux à qui elle s’est vendue.  Et la petite fille  qui voit ses jouets se casser subitement, perdra tout ce qu’elle croyait avoir gagné ! Karine Viard investit avec fracas le plateau du début jusqu’à la fin, avec tout l’instinct et les réflexes d’une femme à la prétendue réussite sociale et financière. Même quand elle essaye sincèrement de préserver son affection pour un père malade et capricieux. L’actrice qui joue très bien cette audacieuse Vera, jamais sûre de sa tranquillité ni de la moindre victoire, veut toujours dominer les autres… comme ils l’ont autrefois dominée…

Une danse macabre et drôle qui raconte la violence de l’ultralibéralisme, la perte des repères et l’aveuglement. Grâce à la scénographie de Marc Lainé et Stephan Zimmerli, le public est convié à prendre un ascenseur ultra-moderne,  avec les relations affairistes et peu fréquentables de Vera. Ces gens que l’on voit filmés, jamais libres de leurs gestes, ont des tenues loufoques et caricaturales et sortent de l’ascenseur pour pénétrer directement dans le vaste Bureau de la Communication dirigé par Vera. Chacun croyant vivre un épanouissement personnel grâce aux jeux miroitants de l’argent !

Elise Vigier et Marcial di Fonzo Bo, directeur du Centre Dramatique National de Normandie s’en donnent à cœur joie pour se moquer des plus faibles. Pierre Maillet s’amuse à mimer les victimes avec brio. Rodolfo de Souza incarne un ex-cador avec une belle patience agacée. Lou Valentini offre un exemple du tonique des jeunes générations.

Satire efficace mais aussi leçon de vie, Vera est racontée par six acteurs jouant à un rythme soutenu plus de vingt personnages, accompagnés, du sourire au tragique, par des chansons de Pierre Notte.

Véronique Hotte

Théâtre de Paris, 15 rue Blanche, Paris (IX ème), jusqu’au 12 mai. T. : 01 48 74 25 37.

 

Festival d’Avignon: soixante-douzième édition

pont.jpgFestival d’Avignon: soixante-douzième édition

 

Le festival de théâtre le plus célèbre  du monde commencera cette année le 6 juillet, à la même date que le festival off qui, d’année en année, prend de plus en plus d’importance, avec souvent la participation fréquente de centres dramatiques nationaux français.  Et le in finira le 19, au lieu du 21 l’an passé. Sa programmation de plus de mille spectacles tous genres confondus (théâtre classique et contemporain, marionnettes, cirque, danses…)  aura le monopole du 19 au 26.  Soit du jamais vu : presque une semaine, ce qui peut modifier un peu la donne. Reste à savoir-vieux débat-si le off, devenu beaucoup plus populaire et plus riche au fil des années,  pourrait vivre en autonomie par rapport au in…   

 Riche programme dont on ne peut tout citer ! Il y a aura quarante-sept spectacles, dont huit de danse, surtout d’origine étrangère, et pas seulement européenne… Presque la moitié mise en scène par des femmes. La majorité sont le fait de jeunes  réalisateurs. Et le fil rouge du programme?  Un thème qui court depuis quelques années mais qui n’avait encore jamais été vraiment à la une du plus grand festival français: la question dite du « genre », celle des LGBT (lesbiennes, gays, bi-sexuels) et de la trans-identité, avec de nombreux spectacles, en particulier venus du monde arabe. Pour Olivier Py, le directeur du festival depuis quatre ans: «Le genre ne recouvre pas uniquement la trans-identité, et permet de questionner des sociétés éloignées les unes des autres». Mais, comme il le dit, cela permet sans doute d’ouvrir le festival, avec d’autres orientations et des spectacles plus engagés politiquement qu’avant, ce qui n’est jamais un luxe…
Comme avec Retour du metteur en scène iranien Amir Reza Koohestani qui avait présenté à Avignon, il y a deux ans, un court mais efficace Hearing.  Ou avec Il pourra toujours dire que c’est pour l’amour du prophète de son compatriote Gurshad Shaheman, un spectacle sur les migrants et leurs raisons d’émigrer, parfois pour des raisons d’identité sexuelle.
 Dans Mama, le metteur cairois Ahmed El Attar présentera un spectacle sur les mères égyptiennes qui ont des enfants machos… Et, comme on le sait, le procès de l’artiste Kirill Serebrennikov, assigné à résidence depuis deux ans à Moscou  et dans la ligne de mire du régime Poutine, aura lieu le mois prochain. Le réalisateur est accusé de détournement de fonds publics, mais en fait, semble-t-il, uniquement pour des raisons politiques. Ce sera un des volets du feuilleton de David Bobee, le directeur du C.D. N. de Rouen qui a déjà travaillé avec lui. Mesdames, messieurs et le reste du monde sera donné-gratuitement comme chaque année-tous les jours à midi, dans le jardin de la médiathèque Ceccano. Donc, arrivez bien en avance pour avoir une chance de le voir ! Didier Ruiz (voir Le Théâtre du Blog) présentera Trans (Més Enllà) où il parle de la trans-identité à partir de témoignages… Et Pale Blue Dot d’Étienne Gaudillère qui retrace l’aventure  d’Edward Manning devenu Chelsea Manning, ancienne analyste militaire de l’armée des États-Unis de nationalité américano-britannique condamnée et incarcérée pour trahison pour avoir transmis des données à Wikileaks.
Signalons aussi le cycle de lectures de RFI, Ca ,ca va ca le Monde , avec des textes dont ceux de l’Haïtien Guy Régis Jr, ou du  grand poète congolais Tchicaya u Tam’ Si, décédé il y a déjà trente ans et qu’avait monté autrefois avec succès Gabriel Garran. Ce cycle de lectures coordonné par Pascal Paradou,  sera dirigé et mis en scène par Armel Roussel, avec le soutien de la S.A.C.D.

Peu de nouveauté dans les lieux traditionnels: pas de spectacles encore à la fameuse carrière Boulbon sans doute pour des raisons de coût, mais la Scierie, un nouveau lieu du festival s’ouvrira 15 boulevard Saint-Lazare. Olivier Py y créera Pur Présent, trois tragédies de  cinquante minutes sur la politique et la finance dont Antigone de Sophocle, avec les détenus du Centre pénitentiaire d’Avignon-Le Pontet.
Une autre tragédie rarement montée, l’Iphigénie de Jean Racine, sera mise en scène par Chloé Dabert. Et il y aura aussi un spectacle de fin d’année de l’Ecole du Nord, mis en scène par Christophe Rauck, Le Pays Lointain (un arrangement) d’après Jean-Luc Lagarce.

 Côté cour d’honneur du Palais des Papes, lieu toujours aussi convoité  mais souvent très casse-gueule : Thomas Jolly y présentera Thyeste, une pièce peu connue de Sénèque. Et Julien Gosselin, un nouveau et long spectacle-quelque huit heures!-du dramaturge américain Don DeLillo sur le terrorisme avec Mao II, Joueurs, Les Noms… Il y aura aussi les metteurs en scène désormais bien connus du festival :le Belge Ivo van Hove, qui y créa il y a deux ans Les Damnés  qui parlait d’une famille allemande, à l’heure du triomphe nazi en Allemagne, met en scène cette fois Les Choses qui passent, d’après le roman de Louis Couperus, écrivain naturaliste néerlandais (1863-1923) sur l’histoire d’une famille, en particulier aux Indes. Oskaras Korsunovas, metteur en scène important du théâtre lituanien, présentera Tartiuffas de Molière, dans sa langue, et cela ne devrait pas manquer de piquant.

Plus de trente ans après sa première venue au Festival d’Avignon aux côtés de Pina Bausch était venue,  il y a plus de trente ans, et pour la première fois à Avignon, Raimund Hoghe recréera d’elle le mythique 36, avenue Georges Mandel et une nouvelle pièce, Canzone per Ornella.

En danse, retour de la chorégraphe allemande Sasha Waltz avec Creaturn et un spectacle de danse Ben & Luc de Mickaël Phelippeau (Orléans/Ouagadougou). Le chorégraphe israélien Emanuel Gat présentera lui, Story Water et François Chaignaud (voir Le Théâtre du Blog) présentera Romances inciertos dans une mise en scène de Nino Laisné. La Doncella Guerrera, une jeune fille du Nord de l’Espagne se travestit pour aller à la guerre et la Tarara, une gitane andalouse au visage androgyne,  se rendra célèbre par  son appétit sexuel. Soit un solo de danse et un autre  de chant accompagnés par quatre interprètes spécialistes de musique espagnole de tradition orale mais aussi de tradition savante. Il y aura de  l’esthétisme « queer » en l’air…La question du genre sera  aussi traitée dans Saison Sèche par Phia Ménard et dans Trans (Més enllà)  par Didier Ruiz, un spectacle documentaire sur des transsexuels à Barcelone.

Le festival in d’Avignon, malgré une durée légèrement réduite, a encore de beaux jours devant lui, même s’il tend de plus en plus, à être un festival cher, et réservé, quoi qu’on en dise à une classe sociale privilégiée…  Ce qui explique pour beaucoup le succès des bons spectacles du off : courts, de taris beaucoup moins élevé, le plus souvent bien joués par des acteurs confirmés, voire des vedettes avec des pièces connues ou d’auteurs contemporains ou non, français mais aussi étrangers et dans des salles tout à fait correctes Et avec un service de presse tout à fait efficace. Le off grignote ainsi chaque année des parts de marché au in. Sans que, bien entendu, ce dernier largement soutenu par un large réseau de mécénats et de fondations soit jamais remis en cause. Un des paradoxes de cette institution si française et devenu, en soixante-douze ans, de plus en plus internationale… Ce que le off tend aussi à devenir, surtout pour la danse.

Philippe du Vignal

Festival d’Avignon in, du 6 au 24 juillet, ouverture de la billetterie le 11 juin.
Festival d’Avignon off, du 6 au 29 juillet, ouverture de la billetterie le 6 juillet.

 

Mon Lou, textes de Guillaume Apollinaire, mise en scène de Christian Pageault

©Isabelle Jobard

©Isabelle Jobard

Mon Lou, textes de Guillaume Apollinaire, mise en scène de Christian Pageault

 Louise de Coligny-Châtillon (1881-1963), d’abord mariée puis vite divorcée, fut l’une des premières aviatrices françaises. Guillaume Apollinaire la rencontre à Nice en  septembre 1914 et tombe amoureux fou de cette jeune femme divorcée très libre mais leur liaison finit quand il part à la guerre en 1915. “Mutine et langoureuse à la fois» avec ses «grands et beaux yeux de biche », elle lui inspira ses Poèmes à Lou : « Si je mourais là-bas, sur le front de l’armée Tu pleurerais un jour ô Lou ma bien-aimée(…)Souvenir oublié vivant dans toute chose Je rougirais le bout de tes jolis seins roses . Tes seins ont le goût pâle des kakis et des figues de Barbarie Hanches fruits confits je les aime ma chérie L’écume de la mer dont naquit la déesse Évoque celle-là qui naît de ma caresse Si tu marches Splendeur tes yeux ont le luisant D’un sabre au doux regard prêt à se teindre de sang Si tu te couches Douceur tu deviens mon orgie Et le mets savoureux de notre liturgie.”

Il vécurent ainsi une semaine d’un amour aussi tendre et érotique que parfois violent. Cela se passait à Nîmes dans un hôtel il y a déjà plus  de cent ans. Et il lui écrivit ensuite presque  chaque jour, depuis les tranchées, en Champagne, des lettres sensuelles, parfois teintées d’un certain sadisme. : «  »Je voudrais te fesser pour que tu m’aimes. » « Je voudrais que tu sois mon cheval pour te chevaucher longtemps, longtemps. » « Je voudrais que tu sois un obus boche pour me tuer d’un soudain amour. » Soit quelque deux-cent vingt lettres écrites juste avant sa mobilisation  ensuite depuis les tranchées en Champagne et soixante-seize poèmes… Guillaume Apollinaire, victime à la tempe d’un éclat d’obus en 1916 mourut lui, deux jours avant l’armistice, le 9 novembre 1918, des suites de sa grave blessure, emporté par la grippe espagnole. Louise est enterrée avec son mari au cimetière de Passy Paris XVI ème, et Guillaume, au Père Lachaise, Paris XX ème. A Paris mais assez près et à la fois  assez loin de l’autre…

Il y avait déjà eu une adaptation de ces lettres par Marie Trintignant et son père, il y a presque vingt ans. Christian Pageault, lui, se propose de faire un spectacle où, grâce à ces lettres, on entre dans la relation très intime qui eut lieu entre cette aviatrice, femme exceptionnelle, très en avance sur son temps, qui collectionnait les amants et dont le poète fut sans doute plus longtemps amoureux d’elle, que Lou ne le fut vraiment de lui. «Le spectacle dit le metteur en scène, dépasse ainsi toute temporalité : il parle de notre rapport à l’amour, décrivant toutes étapes de notre relation amoureuse, de la passion à l’idéalisation, et même jusqu’à ce que les sentiments s’estompent. »

Sur la petite scène du Lucernaire, juste un banc en bois gris,  et de nombreuses grandes lettres, puis une grande feuille cartonnée où  Moana Ferré fera couler de la peinture marron sans doute pour évoquer la terre des tranchées. Côté cour, un grand rouleau de papier suspendu recevra des projections  de dessins et, à la toute fin, un calligramme et une lettre de Guillaume Apollinaire. La comédienne est d’abord Lou, recevant avec délice et sensualité les lettres de son amant, et se les lisant, accompagnée parfois de sons de l’époque et de quelques notes de musique au piano.
On est tout de suite séduit par la grâce et la belle présence de Moana Ferré. Mais malheureusement on est vite déçu. Désolé mais la comédienne a une diction des plus approximatives; surtout sur la fin des phrases. Et c’est très frustrant et à la limite de l’insupportable, surtout quand il s’agit de textes aussi poétiques. Et sans doute mal dirigée, elle se croit obligée de rouler des yeux et d’en faire des tonnes sur le plan gestuel. Dommage!

Côté mise en scène, l’imagination n’est pas au rendez-vous, et ces pliages et dépliages de papier blanc comme ces dégoulinades de peinture ne font pas sens. Dans la seconde partie, Moana Ferré revient en Guillaume Apollinaire; vêtue d’une combinaison de travail noire, et s’adresse cette fois à Lou. Bon, on veut bien…
 Reste la qualité d’écriture de ces textes. Quand on arrive à les entendre, ils nous semblent, un siècle après, toujours aussi essentiels et aussi forts. Mais le spectacle a tout d’une belle occasion ratée, et le mariage, assez prétentieux entre théâtre et peinture, ne fonctionne pas! Dommage, cette grande histoire d’amour ratée entre Lou et celui qui fut un merveilleux poète, méritait beaucoup mieux…

 Philippe du Vignal

Théâtre du Lucernaire, 41 rue Notre-Dame des Champs, Paris VI ème, jusqu’au 23 juin. T. : 01 45 44 57 34.

 

La Semaine extra au Nest: Longueur d’ondes

La Semaine extra au Nest (suite et fin)

 Longueur d’ondes

 

Crédit photo : J-M Lobbé

Crédit photo : J-M Lobbé

Notre amie  Edith Rappoprt vous avait déjà parlé de ce spectacle créé cet hiver au Studio-Théâtre de Vitry-sur-Seine, et qui retrace la réjouissante et incroyable histoire de cette radio: Lorraine-Cœur d’acier à Longwy. On est en 1979-presque quarante ans et un tout autre monde! mais qui contient en germes le nôtre: Sadam Hussein devient président de l’Irak, L’Union soviétique intervient en Afghanistan; c’est le début du deuxième choc pétrolier, et la  sidérurgie française entame un long et irréversible déclin. Bref, que du bonheur!

Dans un esprit d’insoumission et de résistance, une volonté de parole issue de mai 68 se fait jour, et ce sera la création par la C.G.T. d’une des premières Radio libres. Ce qui plait beaucoup à l’autoritaire Président de la République Valéry Giscard d’Estaing et à son premier ministre Raymond Barre qui s’empresse de faire brouiller toutes les radios libres!  Mais son gouvernement où Maurice Papon-était le ministre du Budget!-perdra le procès qu’il leur avait intenté. Bien fait. Mais des peines de prison pleuvent alors sur les  fondateurs de ces radios, et des stations locales d’Etat exprès créées, envahiront alors la bande FM et étoufferont donc les autres. Lorraine-Cœur d’acier, elle, sera protégée par toute la population très déterminée à défendre son trésor où la parole est enfin équitablement répartie, et ce sera le clocher de l’église qui abritera l’antenne… Même les émigrés pourront s’y faire entendre.

C’est la naissance de cette Radio sous forme d’un théâtre-documentaire que Longueur  d’ondes met en scène avec juste deux acteurs. Marie-France Roland et Hugues de la Salle, en quarante-cinq minutes, content et jouent à la fois cette aventure exemplaire de communication démocratique. Bérangère Ventusso a imaginé une sorte de lien visuel avec un ensemble de  beaux dessins sur cartons que l’on fait glisser comme dans le théâtre populaire Kamishibaï japonais. Paul Cox, leur auteur, s’est inspiré de ceux créés par l’Atelier des Beaux-Arts en mai 68 et ce mariage fonctionne bien sur le plan théâtral. Même si, visuellement, ces dessins et leur maniement monopolisent parfois un peu trop l’attention.

 Avec les limites du théâtre-documentaire, beaucoup du charme de ce spectacle vient  d’extraits d’émissions d’époque… Très bien dirigé par Bérengère Ventusso, il semble plutôt axé sur l’histoire politique de cette radio qui réussit un temps à fédérer un groupe de personnes, loin des intrigues parisiennes. Avant que la C.G.T. ne licencie ses deux journalistes professionnels.  Cette piqûre de rappel concernant la fragilité de la communication n’est pas inutile, quand on sait que la majeure partie de la presse écrite et audio-visuelle appartient actuellement à des groupes privés.

Un message peut-être un peu difficile à faire passer à des ados peu au courant de la vie occulte de journaux qu’ils ouvrent, de moins en moins surtout les éditions papier. Comment faire paraître un quotidien-papier ou électronique-sans publicité, sans subventions, sans mécénat déguisé ou pas, et être, puis rester-ce qui est encore bien plus dur!-un média indépendant de l’Etat, du capitalisme des banques internationales, voire même d’un parti ou d’une quelconque organisation politique?  Et sans jamais pratiquer, pour continuer à vivre, une quelconque forme d’auto-censure….

 Quelles sont les liaisons souterraines entre la presse et le Pouvoir ? Ce n’était sans doute pas le but recherché par Bérangère Ventusso, mais on aurait bien aimé que le spectacle soit, comment dire? un peu plus politique, qu’historique, dans la lignée de ceux de Nicolas Lambert (voir Le Théâtre du Blog). Mais ce Longueur d’ondes  transmet une incontestable soif de liberté : ce n’est déjà pas si mal et peut faire prendre conscience aux ados qu’une fois adultes, et électeurs dans quelques années, ils verront vite que rien ne s’obtient sans luttes. Mais ce n’est ni M. Emmanuel Macron et ses énarques, ni Madame Françoise Nyssen, ministre de la Culture qui le leur rappelleront! A bon entendeur, salut, Léontine, Axel, Lola, Victor, Margot, Abel, Chloé, Hugo et Garance qui ont cette année quatorze ou quinze ans…

 House in Asia par la compagnie Agrupación Señor Serrano, d’après une idée originale d’Alex Serrano, Pau Palacios et Ferran Dordal

 

© Nacho Gómez

© Nacho Gómez

Sur scène, plusieurs maquettes de la maison-en fait un véritable complexe fortifié-d’Oussama Ben Laden:  l’originale, celle d’Abbottabad au Pakistan, et deux fidèles répliques: celle de la base militaire où s’entraînent les commandos des Forces spéciales américaines qui ont pour mission de l’éliminer. Ce qui sera fait le 2 mai 2011,  jour où après un raid de quarante minutes, un commando réussit à tuer le leader d’Al Quaïda recherché par le Département d’Etat et le FBI pour sa responsabilité dans plusieurs attentats, notamment  ceux du 11 septembre 2001. Et enfin, la maison construite en Jordanie qui a servi pour tourner le film Zero Dark Thirty (2012) de Kathryn Bigelow qui a, pour scénario, l’histoire de cette traque.

En en ouvrant les murs, l’Agrupación Señor Serrano, grâce à une petite caméra, en montre l’intérieur et, avec des soldats miniature (pas très réussis !) déplacés manuellement, recrée la traque d’Oussama Ben Laden, dit Géronimo, du nom de code utilisé pour cette opération. Les trois complices nous montrent aussi l’entraînement des marines et le tournage du film. Et  il y a aussi des images projetées d’abord au début,celles que l’on connaît par cœur de l’incendie puis de l’écroulement des Tours Jumelles à New York. Toujours aussi glaçantes de vérité. Et celles d’un western où on voit l’Indien Géronimo et ses hommes poursuivis par le septième régiment de cavalerie. Ou encore à celle, de Moby Dick par le capitaine Achab.

Soit un patchwork habilement cousu d’actes artistiques qui n’ont rien à voir entre eux,ou si peu. Où est la vérité historique dans tout cela, se demande sans doute l’Agrupación Señor Serrano… Les images très habilement réalisées  séduisent  vite le public et rien n’est laissé au hasard dans ce spectacle très maîtrisé. Et que ce soit: les voix, avec James Philipps et Joe Lewis, la création-lumière et la programmation vidéo d’Alberto Barberá, la bande-son de Roger Costa Vendrell, et, bien sûr, les maquettes très réussies de Nuria Manzano, tout ici est d’une grande virtuosité technique et le spectacle a été joué un peu partout en Europe.

Oui, mais voilà,  passé, disons les dix premières minutes, cette House in Asia ne fonctionne pas du tout, et ne fait plus illusion. On est en effet vite déçu par un mélange de roublardise artistique, et de leçon politique digne de conversations au bistrot. Que veulent nous dire exactement les trois complices de l’Agrupación Señor Serrano? On ne le saura jamais…  Manquent en effet une véritable dramaturgie : ici on mélange tout, on secoue de temps en temps et débrouillez-vous les copains-pourquoi tant de répétitions d’images? Rien ou si peu d’analyse politique  d’un événement capital dans la récente histoire des Etats-Unis sous le règne de Barak Obama:  il ne nous souvient pas en effet avoir entendu dans ce spectacle que les Amérindiens avaient protesté contre l’utilisation-pas très futée-du nom de Geronimo considéré  comme ennemi! Et rien non plus, à propos de l’exécution d’un ennemi sur un territoire-le Pakistan-n’appartenant pas aux Etats-Unis. En France, un des rares à avoir fait preuve de réserve, aura été François Bayrou: « On ne fait pas la fête pour la mort de quelqu’un, fût-il le plus horrible […] Et puis, au fond, c’est la civilisation du western. Cela pousse à regarder la vie comme cela, avec les bons et les méchants, qui gagnent, dégainent, tirent et sont abattus.”
 Si cette chose est jouée près de chez vous, inutile donc de vous y précipiter, à moins de n’être pas trop difficile. Ah! On oubliait la cerise sur le gâteau: il y a en intermède six dames d’un certain âge habillées en cow-girls avec grand chapeau qui poussent quelques chansonnettes! Comprenne qui pourra! Le public adulte semblait sceptique devant ces grosses ficelles mais les ados eux se laissaient prendre…

Philippe du Vignal

Spectacles vus le 14 avril au NEST, Centre Dramatique National transfrontalier de Thionville-Lorraine,  15 route de Manom, Thionville (Moselle). T. : 03 82 82 14 92.

 

La semaine Extra au Nest, Les Imposteurs

La semaine Extra au Nest

Initiée en 2015 par Jean Boilot, directeur du Nest, Centre Dramatique National transfrontalier de Thionville-Lorraine, et Cécile Arthus, « La Semaine Extra, festival transgénérationnel dédié à l’adolescence, rassemble des spectacles professionnels ou collaboratifs, et de nombreux ateliers de découverte. La Semaine Extra vise à donner la parole aux jeunes, tout en leur transmettant une expérience: jeu d’acteur, création sonore, découverte des techniques du spectacle, critique, communication. » En amont et pendant le festival, les jeunes participent aussi à l’organisation: buvette, accueil, etc. Il y a eu vingt-quatre représentations du 3 au 7 avril, un match d’improvisation et onze ateliers-découvertes, encadrés par des professionnels, sur les  métiers du théâtre. Nous avons pu assister à trois des spectacles : Les Imposteurs, House in Asia, et Longueur d’ondes.

 

8E7AFB93-3990-4A40-B0DD-E52F257BEEF3Les Imposteurs, dramaturgie d’Alexandre Koutchevsky, mise en scène de Jean Boilot

 «Et si les moins imposteurs d’entre nous tous, étaient les acteurs? Nous tous qui passons notre vie à jouer des rôles, mais sans rideau, sans annoncer ni début ni fin à nos représentations.Nous qui faisons semblant de croire que nous ne racontons plus d’histoires car nous avons grandi». Dans une salle qui n’a rien  d’un théâtre, sans scène où le public est assis en U, face à un grand écran où l’on peut voir une photo de classe datant d’une vingtaine d’années, les artistes associés du Nest, Isabelle Ronayette et Régis Laroche et aimeraient bien savoir ce qu’est devenue Alice Molina, la petite brune qu’on voit en haut sur cette photo de classe. Bien sûr, on pense à l’œuvre imaginée par Christian Boltanski Portrait des élèves du C.E.S. des Lentillères (Côte d’Or) en 1973, avec toute ce qu’elle peut susciter d’interrogations sur le Temps. Que sont nos copains devenus, ceux du collège ou du lycée, avec qui on a vécu une, deux voire trois années : tous disparus. Vivants ou déjà morts, on ne sait trop ?

Mais cette photo qui reste longtemps projetée avec cette figure envoûtante d’Alice Molina qu’on  discerne mal, ce qui donne encore plus de mystère à la chose, donne un sacré coup de fouet au spectacle: « Là, c’est moi, commente Isabelle Ronayette. En 1986, j’ai quinze ans. Je suis pas mal, non? Et là, c’est Bernard Touiller. À l’époque, il y avait encore des gens de quinze ans qui pouvaient s’appeler Bernard. Après, ça a disparu. Ça a bien disparu, non ? Là, c’est Alice Molina… et là, c’est Sophie Bichon. Régis Laroche : Ils avaient tous des noms comme ça dans ta classe ? » Vrai? Pas vrai? On ne saura jamais? Et les deux acteurs baladent le public avec une grande sincérité et une élégante virtuosité

Pourquoi la jeune fille qu’elle était, s’inscrit-elle à un atelier-théâtre, et pourquoi en fera-t-elle plus tard son métier? Pourquoi Régis en conflit avec son père, oublie-t-il son rôle de  Sigismond quand il doit parler à son père, le roi Basile de La Vie est un songe de Calderon? Merci, docteur Sigmund Freud… Isabelle Ronayette et Régis Laroche, se revoient adolescents. Isabelle : « Et je me suis tapé Touiller. C’était ma première fois et c’était grâce au théâtre. On est sortis ensemble parce qu’il m’avait vu joui, jouer. Régis : Bravo. Option théâtre et première fois. Et le circonflexe ? Isabelle : Envolé. Tout léger qu’il était devenu en quelques séances de théâtre. On n’était plus au théâââtre, on se sentait vivre. Joyeux, troublés, en larmes aussi, giflés par le sentiment d’exister.

On parle aussi de la mythique Classe morte du grand Polonais Tadeusz Kantor (1915-1990). Régis : « Il me faudrait un ou une volontaire, le ou la plus jeune si possible, encore mieux si c’est quelqu’un qui me ressemble, ce n’est rien, je vous assure, ça dure trente secondes. Merci, il faut que vous imaginiez que je suis vieux, et que cette jeune personne représente l’enfant que j’étais. Je vais te prendre sur mon dos, comme quand tu étais enfant, t’inquiète pas je suis costaud, dans la pièce, tu es un pantin en fait, pas un acteur vivant, donc sois mou/molle voilà, c’est ça la pièce de Tadeusz Kantor, on peut dire que tout est là, tout tient dans cette image : les vieux ont tué les enfants qu’ils étaient, ils les portent sur leur dos, ils portent leur enfance assassinée sur leur dos. Comment donner mieux la curiosité d’aller voir ce qu’il reste du spectacle mythique que nous avons vu une bonne douzaine de fois créé par cet artiste rencontré il y a déjà quarante-quatre ans et devenu lui-même un mythe. Mais il vaut mieux en voir surtout des extraits vidéo comme ceux filmés par Denis et Jackie Bablet.

Bref, on l’aura compris, une bonne occasion de faire réfléchir à ce qu’est l’identité, entre l’enfant qu’on est encore un peu, et l’adulte que l’on n’est pas encore tout à fait mais que l’on deviendra à coup sûr, tout en gardant encore un peu d’enfance. Mais aussi sur le réel et la fiction mais aussi sur ce grand mystère que sont une scène et un public. Et chose rare au théâtre, ici on parle chiffres en main: « Isabelle:  170 euros la représentation, ça dure une heure, donc la minute ça fait? 2 euros 83. Et la seconde ? À peu près 5 centimes. Là-tu-vois-je-viens-de-me-faire-cin-quante-cen-times. Et, pire que ça : je suis payée pour faire des silences aussi! »

Un jour, dit Isabelle Ronayaette, le proviseur du lycée est entré dans la salle de classe et a annoncé: « Votre camarade Alice a perdu ses parents samedi soir, ses parents sont morts dans un accident de voiture, samedi soir, ils sont morts, un accident de voiture. Et ensuite Alice fuguera… Mais on ne vous dévoilera pas la belle fin de cette courte histoire.

Joué devant en majorité de jeunes lycéens très partants quand les comédiens les sollicitent, le  texte aussi drôle qu’intelligent peut donc évoluer selon la participation du public; pourrait-il se jouer devant un autre public? Sans doute mais en le développant: malgré la chaleur de la salle, on en reprendrait bien une petite louche. La très fine dramaturgie qui va bien heureusement au-delà du théâtre dans le théâtre, et l’excellence de la mise en scène et des acteurs  autant d’atouts pour ces Imposteurs qui devraient lui permettre de tourner un peu partout en France, d’autant qu’il est visiblement joué dans des conditions légères. Avis aux amateurs.

Le compte-rendu des autres spectacles de la Semaine Extra d’ici quelques jours…

Philippe du Vignal

Spectacle vu le 14 avril au NEST, Centre Dramatique National transfrontalier de Thionville-Lorraine, 15 route de Manom Thionville (Moselle). T. : 03 82 82 14 92.

Le spectacle se jouera le 2 juin à la Médiathèque de Florange, le 14 septembre à la Médiathèque de Nilvange, puis en tournée à la rentrée.

 

 

Les Bords du monde, mise en scène Laurent Poncelet

 

Les Bords du monde, mise en scène de Laurent Poncelet, création musicale de Zakariae Hedouchi et Clecio Santos

Après Magie Noire et Le Soleil juste après, ce nouvel opus de Laurent Poncelet fait exploser la force de vie de cette troupe internationale dont les artistes résistent, par la danse et des musiques fracassantes, aux exclusions. Cette neuvième création de la compagnie Ophélia a eu lieu l’an dernier après neuf semaines d’improvisations collectives. Six des artistes sont originaires des favelas de Recife au Brésil, les autres viennent de Haïti, de quartiers périphériques de villes du Maroc, ou des rues  au Togo.  Et il y a aussi des acteurs syriens réfugiés politiques en France. Avec un mélange des genres des plus efficaces: théâtre, cirque, percussions, danses contemporaine brésilienne, africaine, hip-hop et contemporaine. 

Au son de la batterie, les danseurs sautent en haut d’un grand caisson métallique qui se sépare en deux et que l’on déplace rapidement.Trois filles gesticulent et s’étreignent, l’une d’elles chante, un homme, debout au dessus du vide, se met à  hurler et se roule sur l’échafaudage. «Peu importe la classe, la favela fait partie du monde !» Il tombe par terre. On est emporté dans une folie de gifles et de hurlements. Les filles s’enlacent, jouent avec leurs chevelures, tourbillonnent puis deviennent des pantins désarticulés qui racontent leurs vies au quotidien..

Des acrobates dansent hystériques, montent dans une frénésie de batterie. «Vous avez visité la Syrie?» Ces deux Syriens se bagarrent, les filles dansent en haut, les hommes en bas. Les femmes apostrophent souvent les hommes. Il y a une joie, une belle sensualité dans les danses, c’est une transe collective.

Edith Rappoport

Théâtre de l’Epée de Bois, Cartoucherie de Vincennes, T. : 01 48 08 39 74, jusqu’au 22 avril.

Le 10 mai à Seynod, le 12 mai à Vizille, le 13 mai à Auberives, le 19 mai à La Mure (Isère).

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Tajwal (Déambulation) d’Alexandre Paulikevitch

Le Printemps de la danse arabe: Soirée inaugurale

Tajwal (Déambulation) d’Alexandre Paulikevitch

Tajwal ∏ Caroline Tabet 3Un nouveau festival de danse s’ouvre à Paris, à l’initiative de l’Institut du Monde Arabe et en partenariat avec Chaillot-Théâtre national de la Danse, l’Atelier de Paris, le festival June Events, le Centre national de la danse, et le Cent-Quatre: « L’enjeu: organiser des tables rondes sur le thème du corps comme forme d’expression artistique et citoyenne, et programmer ensemble spectacles de danse et résidences, et films avec des corps dansants.»

Pour l’inauguration de ce festival, nous sommes invités à voir d’abord un film, suivi d’un surprenant solo de baladi (danse orientale).  Une soirée toute en contraste. En noir et blanc, mis bout à bout, ces extraits de comédies musicales égyptiennes d’autrefois nous montrent des danseuses orientales, dont la célèbre Samiaa Gamal. Une jeune fille se déhanche au son de quelques tambourins, dans un souk ou sous une tente de nomades, et une femme fatale chante accompagnée d’un orchestre, dans des bars ou restaurants à l’occidentale. D’une grâce serpentine, le ventre d’une incroyable mobilité, les bras souples comme des lianes, avec des costumes aux tissus clinquants, ces danseuses symbolisent tous les charmes de l’Arabie, comme autant de Schéhérazade.

Après vingt minutes, se profile dans la pénombre, un homme au corps sculptural qui va revêtir les atours d’une danseuse de baladi et se lancer dans un étonnant solo. Torse nu, jambes enrobées de voiles rouges tourbillonnants, il imprime à tous ses muscles des mouvements sinueux. Des percussions agressives soulignent la virilité de sa danse. Des coulisses, fusent alors des insultes homophobes dont, à en croire les surtitres, les Arabes, comme nous autres, disposent d’un bel arsenal…

Icône du baladi, qu’il se refuse à nommer: danse du ventre, Alexandre Paulikevitch est le seul homme à s’y adonner dans son pays, le Liban, et au Proche-Orient. Sans aucune intention parodique, il renverse le cliché de la féminité pour revendiquer sa différence : «Tajwal, dit-il,  exprime le paradoxe permanent de ma vie beyrouthine. Je suis sans arrêt sollicité verbalement : tantôt dragué, tantôt insulté. Violences que mon corps peut générer dans la ville,  autant que les violences de la ville exercée sur moi. A partir du rapport corps/ville, je récapitule ces instants pour mettre en mouvement l’incroyable force d’adaptation et de résistance, la résilience du citoyen libanais. » Et pour aller au bout de son discours, Alexandre Paulikevitch qui a aussi créé sa chorégraphie, emprisonne progressivement ses membres dans une sorte de camisole, et continue à danser malgré ces entraves : d’abord avec un bras, puis avec ses seules épaules, avec le  torse et l’abdomen, dans une étonnant mouvement serpentin à la verticale…  

Alors qu’une puissance incontestable se dégage de la première partie, où tout est dit, la pièce devient ensuite anecdotique, et questionne l’histoire du « genre ». L’artiste joue des contrastes :  danse par excellence féminine dans un corps masculin ; jubilation et exubérance à bouger, voire à s’exhiber, puis peur et angoisse dans une société hostile à la différence. Il exprime physiquement ces différents états et sensations, sur la musique de Jawad Nawfal, où alternent percussions vives, grincements sinistres, lignes mélodiques… Replacée dans son contexte libanais, cette pièce prend cependant tout son sens : cette performance, en prise avec l’actualité, est  une sorte de manifeste pour la liberté. Avec cette soirée, les clichés sur la danse arabe volent en éclat, et on peut dire que ça commence fort.

Mireille Davidovici

Le Printemps de la danse arabe du 18 avril au 30 juin.
 
Institut du Monde Arabe, Chaillot-Théâtre National de la danse, Atelier de Paris, Festival June Events,  Centre national de la danse et Cent-Quatre-Paris.

Institut du Monde Arabe 1, rue des Fossés-Saint-Bernard, Place Mohammed V, Paris Vème
T. : 01 40 51 38 38

Là quand même de Stéphane Keruel, mise en scène de Jean-Michel Potiron

 

Là quand même de Stéphane Keruel, mise en scène de Jean-Michel Potiron

DBACB291-E38A-48CA-9D2A-4C246D96362CEn surplomb, sur une étrange grande chaise à bascule, c’est bien lui: Jacques Lacan. Usant de sa hauteur et de son flegme caractéristiques, il constate : «Puisque nous sommes là », et nous sommes ravis d’entendre «las», nous qui avions raté les fameux séminaires qu’il tenait salle Dussane à l’Ecole Normale Supérieure. Nous sommes convoqués, au sens fort du terme, dans le palais de la langue et nous y buvons du petit lait. Oui, le personnage est bien là, avec tous ses tics de langage: grattements de gorge, hésitations, interruption brusque du discours traduisant une émotion ou une hésitation, références savoureuses suspendues: « Comme disait….»

Même la perruque-casque nous fait signe. Les rires dans le public tiennent du gloussement jouissif. Réunis pour consentir à la langue et au poétique dans cette salle tout en camaïeu de gris, nous découvrons cette pièce écrite en 2012, et programmée par Hors tout Hors clou. Nous sommes dans les locaux de l’ancien arsenal de Besançon, nouveau chaudron où le collectif Hop hop hop, composé d’une quarantaine d’artistes issus des arts plastiques ou du théâtre, fait mijoter de nouvelles écritures. Choix judicieux que cette onomatopée pour une invite primesautière à la valorisation de formes audacieuses, tel ce spectacle que son metteur en scène classe dans le théâtre de poésie.

Que nous propose-t-il ? Une promenade intelligente, des plus réjouissantes, tout en langue et en désirs. Dans notre ère où prédomine la communication, la dépense illusoire de l’être dans l’avoir, ce n’est pas une mince affaire que de contrer la dissolution du sens et de parvenir à se dire. Et ce très beau texte, irrigué par les polysémies et les homophonies chères au psychanalyste français, résonne fort. Après une première partie qui joue du verbe aussi haut qu’absurde et pourtant terriblement parlant (c’est là tout le génie de cet homme qui maniait l’élucubration de génie), nous découvrons l’histoire d’un enfant que son père fait marron et moignon. Savoureuse défiguration et plaisir de la matière. L’acteur Stéphane Keruel, « Yes Man » littéralement enduit de chocolat fondu, donne de sa personne et transgresse la tradition familiale. Peau noire, peau rouge, comme une gangue primitive. Il tourne autour du pot, du trou, du désert, du désir, du mot,  pour dire l’absence d’objet satisfaisant et la vanité de sa quête dans une psalmodie-balancement.

A95FAFBB-EF63-4B49-B740-E70A6B748B49Spectacle fort sidérant dont on ne dévoilera pas tous les rituels… Il suffit de savoir que de ce gloubi-boulga régressif, naît une recette dans une nova-langue dadaïste savoureuse. Puis vient le temps du lavage, ablution dans un Gange-bassine qui aboutit à un traçage de lettres, du RIEN au CHIE-N qui n’aboie pas, comme chacun sait… Les Grecs rencontrent Ferdinand de Saussure et Michel Foucault, on baigne dans le mot et la chose. L’air de ne pas y toucher, on atteint des sommets de philosophie burlesque.

 

Lumières bleutées, jeu d’acteur entre ironie et écriture ciselée rendent la représentation aussi surréaliste qu’ancrée dans le réel. C’est sûr, il faut aimer goûter ces jeux poétiques-là ! Mais au-delà des glissements sémantiques, de la plongée dans le lexique, il y a aussi de vraies trouvailles visuelles, comme cette chair-chaise transformable qui tient le public en suspend ou ces matières qui évoquent l’enfance scatophile, l’onction religieuse aussi bien que le masque théâtral (l’invention de soi ?). Après les saluts, surgit un poème qui ressemble fort à du Ghérasim Luca.
Amis de la Parole, amis du Sens, ne ratez pas cette proposition puissante, ce seul en scène qui nous relie, dans la croyance aux pouvoirs du Verbe, en vers et contre tout. Ne tient qu’à nous de revivifier les mots salis, galvaudés, abîmés par la grande salissure médiatique et néolibérale… ou mieux, de créer un nouveau langage. Rien à consommer, tout à subsumer. A nous les mots !

Stéphanie Ruffier

Jean-Michel Potiron présentera au Théâtre de la Bouloie à Besançon, Porcherie et les Manifestes de Pier Paolo Pasolini, le vendredi 27 avril à 20h, travail mené avec les étudiants de  troisième année en Arts du spectacle.

Lady Macbeth/Scènes de mariage, texte et mise en scène de Michele de Vita Conti

Lady Macbeth/Scènes de mariage, texte et mise en scène de Michele de Vita Conti, d’après William Shakespeare

 

LADY-MACBETH2Ce personnage  que l’on peut assimiler à celui de William Shakespeare est «tellement ancré dans notre imaginaire et dans notre culture qu’il n’est pas trop hasardeux de dire qu’ils font, à tous égards, partie de notre histoire». Le mariage entre Lady Macbeth et Macbeth ?   Surtout fondé sur  l’ambition, le désir et  la complicité pour conquérir le pouvoir.   Elle veut tout et est prête à tout pour que l’ambition de son mari qu’elle admire,  soit aussi la sienne.. Mais sans doute déçue,  elle se suicidera.

Le texte fait souvent référence aux espèce vivantes autres que les humains. «Comme tous les barracudas, mon mari est insatisfait. Profondément insatisfait. Tout barracuda rêve d’être le grand requin blanc. L’énorme prédateur solitaire, la légende. Le mâle par excellence, autosuffisant, fort, cruel à juste titre, avec un appétit insatiable et violent. »(…) « N’importe quelle femme forte et dominatrice a été au fil des siècles comparée à la mante religieuse : des animaux magnifiques dans leur horreur. Elles mangent les mâles ou même leurs enfants. Une multitude infinie de métaphores et similitudes. Ou alors les femmes ont été comparées à des plantes carnivores : merveilleuses dans l’aspect mais mortelles à l’intérieur. Remplies de venins et de dents cachées. »

Lady Macbeth répétera deux fois en une sorte d’exorcisme : « À la première hésitation, je l’ai massacré. À la première hésitation, je l’ai humilié. À la première hésitation, je l’ai effacé de mon cœur. (…) « Le mariage entre Macbeth et moi a commencé d’une manière parfaite : attraction physique, respect et admiration mutuels, points de vue communs, mêmes intentions. Sa vacillante détermination nourrie et renforcée, minute après minute par mon inébranlable certitude. Prête à tout, pour ne pas le laisser changer d’intention, afin que mon ambition immense devienne la sienne. »

 

«Une femme qui est sûre d’elle, n’est pas jalouse. Ce qui détruit un mariage, lentement mais inéluctablement, c’est la déception, le mécontentement. Le héros devient lâche : chaque jour, chaque jour. Il se transforme en son père, sa mère, son frère stupide. Il n’est pas finalement si intelligent qu’on le croyait, il n’est pas si ambitieux, si intègre, si créatif au lit. »

Et il y a une très belle tirade finale: « Lavez vos mains, mettez votre robe de nuit, ne soyez pas si pâle : je vous répète, Banquo est enterré, il ne peut pas sortir de sa tombe. Au lit, au lit : des coups dans la porte : venez, venez, venez, venez, donnez-moi votre main : ce qui est fait ne peut être défait : au lit, au lit, au lit, au lit. « Lavez vos mains, mettez votre robe de nuit, ne soyez pas si pâle : je vous répète, Banquo est enterré, il ne peut pas sortir de sa tombe. Au lit, au lit : des coups dans la porte : venez, venez, venez, venez, donnez-moi votre main : ce qui est fait ne peut être défait : au lit, au lit, au lit, au lit.

Oui mais voilà, malgré la superbe présence de l’actrice italienne Maria Alberta Navello à la diction et à la gestuelle remarquables, le texte a bien du mal à s’imposer et fait parfois penser à une brillante parodie universitaire en une heure chrono. On ne « fait pas théâtre » comme disait Antoine Vitez de n’importe quel texte, même de qualité. Et ici on écoute mais de loin: il y a un très beau cercle de poussière blanche sur le sol noir et une comédienne. Mais pour le reste, autant en  emporte le vent d’Ecosse…

 Philippe du Vignal

 Théâtre de l’Épée de bois, Cartoucherie de Vincennes  jusqu’au 21 avril.

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