Radical Light, chorégraphie de Salva Sanchis

Radical Light, chorégraphie de Salva Sanchis

radicallightL’artiste espagnol, diplômé de la première promotion de la fameuse école de danse blege, P.A.R.T.S, a travaillé dès 2002 pour la compagnie Rosas d’Anne Teresa de Keersmaeker, d’abord comme danseur, puis comme chorégraphe. Il cosigne avec elle  A Love Supreme une pièce magistrale d’après la partition de John Coltrane (voir Le Théâtre du Blog), et a rejoint en 2010 la compagnie flamande Kunst/Werk, dont il partage aujourd’hui la direction .

Dans ce spectacle imaginé en dialogue avec Discodesfinado, une musique disco de Joris Vermeiren et Senjan Jansen, il se plait à croiser une grammaire  chorégraphique contemporaine avec une gestuelle moins contrainte. «Dans le mot danse, au moins deux sens m’intéressent, dit-il. Le premier fait référence aux mouvements que nous utilisons spontanément quand on danse dans une discothèque, le second fait référence à la danse actuelle, quand les mouvements sont construits selon les lois intrinsèques comme le phrasé, l’architecture.  »

Sur une piste de danse, carré orange sur fond noir, les sons pulsés, monotones, entraînent quatre hommes et une femme dans  un mouvement perpétuel. Au départ, on croirait des exercices d’échauffement. Puis chaque interprète, de noir vêtu, développe son propre phrasé, s’exhibant en pleine lumière sur le tapis, ou en dehors, dans l’ombre du plateau nu. Sauts, grands gestes de bras, accroupissements à la fois toniques et légers. Une ligne plus mélodique se développe, rythmée par des percussions, quand les lumières changent et la danse s’affirme. Quelques duos ou trios s’esquissent, éphémères, au sein de figures de groupe de plus en plus rapides. Le son techno monte en puissance et a raison de ce bel ensemble pour susciter des battles, d’un style plus contemporain que hip hop, malgré  un tempo saccadé. Comme la musique, déployée crescendo et en continu, la danse prend de l’ampleur, se libère et ne cesse de s’accélérer. Parfois un danseur se fige, ou se met hors jeu, le temps de récupérer et de rejoindre le groupe : arrêt sur image au milieu du flux permanent.

Sur le plateau et parmi les interprètes, Salva Sanchis orchestre une heure de danse intense fondée sur la musique, avec des variations rigoureuses qui libèrent le mouvement, tout en le contenant, Radical Light conjugue vitalité, et fluidité : les corps sont à l’œuvre, puissants mais harmonieux. Pour le plus grand plaisir du public qui salue chaleureusement cette belle performance.

Mireille Davidovici

Théâtre de la Bastille 76 rue de la Roquette Paris XI ème T. 01 43 57 42 14, jusqu’au 15 avril dans le cadre d’un partenariat avec le Centre de développement chorégraphique national.


Archive pour avril, 2018

Entrée libre, l’Odéon est ouvert, atelier dirigé par Julie Bertin et Jade Herbulot

Entrée libre, l’Odéon est ouvert écriture collective, atelier de travail de troisième année du Conservatoire National, dirigé par Julie Bertin et Jade Herbulot

 le_birgit_ensemble-compBonne idée de commémorer théâtralement les cinquante ans de mai 1968 en mettant en scène l’occupation du Théâtre de l’Odéon. Deux jours après la grève générale, le soir du 15 mai,  il est pris d’assaut par un Comité d’Action révolutionnaire et pendant un mois, étudiants, artistes, travailleurs de tout bord ouvriront une tribune permanente dans les murs de ce vieux théâtre.

Ça cause, ça chante, ça flirte, ça organise des comités en tous genres : gestion, éducation sexuelle, sports et loisirs, théâtre de rue  et un indispensable service d’ordre , dirigé par un policier en grève. La jeunesse s’exprime par tous ses pores pour secouer le vieux monde de l’après-guerre et inventer un monde nouveau, en s’inventant soi-même… Ce à quoi jouent les apprentis-comédiens, en retrouvant l’énergie de ce printemps-là.

Ils se sont plongés dans les archives, ont lu des livres, compulsé des images et  recueilli des témoignages d’anciens combattants. Donc armés pour mettre en acte ces pages d’histoire qui concentrent et résument l’ensemble des événements. «Il est cinq heures le nouveau monde s’éveille/ Il est cinq heures nous n’aurons jamais sommeil », dit une chanson, parodiant celle de Jacques Dutronc. Ou encore Sheila «Donne moi ta main et prends la mienne/ Pour les Enragés ça signifie/ La rue est à nous que la joie vienne/ Mais oui, mais oui, de Gaulle est fini. »

La salle du Conservatoire se trouve deux heures et demi durant transformée en un mini-Odéon, où résonnent les discours des jeunes gens, fleurissent les slogans, et se déploient des banderoles accrochées aux balcons. Le public est appelé à participer, et on fait la quête pour préparer une soupe qui sera distribuée à la sortie. Tout cela commence comme une fête… Bientôt se poseront les questions d’organisation, surgiront les désaccords. Et quand les ouvriers reprennent le  travail après un mois de blocage du pays , et que des élections s’annoncent,  cette fête sera finie. Que restera-t-il de mai 1968 et des chaudes heures de l’Odéon ?

 Le Birgit Ensemble, compagnie à deux têtes, sortie depuis peu du même Conservatoire national, a déjà plusieurs spectacles à son actif : Memories of Sarajevo et Dans les ruines d’Athènes concluent une tétralogie  commencée avec un atelier de fin de cursus Berliner Mauer, suivi de Pour un prélude sur le passage à l’an 2000 (voir Le Théâtre du Blog). Les metteuses en scène ont dirigé un atelier de six semaines avec les seize comédiens pour élaborer cette fresque. Beaucoup de travail à la table pour structurer le texte, et des improvisations, pour que chacun trouve son personnage parmi les matériaux en abondance.  

 La pièce s’articule en trois parties : prise, occupation et expulsion de l’Odéon. L’enthousiasme porte le mouvement : « La révolution est possible !  » Faut-il prendre l’Odéon, un théâtre de gauche, mais un théâtre d’Etat? Malgré l’opposition de certains, Jean –Louis Barrault et Madeleine Renaud sont chassés impitoyablement : une scène jouée par  Caroline Marcadé et Gilles David, tous deux enseignants au Conservatoire. Et  déjà, à ce propos,  s’affrontent radicaux et réformistes. De la horde initiale, déferlant sur le plateau, émergent des personnages  dont chacun a construit, dans cette histoire, un parcours cohérent d’un bout à l’autre : Madeleine, la radicale, ouvrière chez Renault, la timide Nicole qui peine à prendre la parole et consigne les débats, Pierre, fils de bourgeois jusqu’auboutiste et beau parleur, Jacques, le réformiste qui votera Valéry Giscard d’Estaing aux élections présidentielles… La pensée politique s’élabore au fil des jours: pour la révolution culturelle, pour la fin du consumérisme, contre le révisionnisme communiste, le capitalisme et la guerre du Viet nam. On croit à la convergence des luttes: ouvriers, artistes, paysans, étudiants, tous ensemble ! Utopie? La question des femmes, de l’avortement, du machisme annonce le féminisme des années suivantes. Les chrétiens de gauche tentent une percée avec une comédienne issue de la  compagnie Renaud-Barrault. La scène est une tribune pour  les débats, les assemblées générales, et le public qui participe volontiers, est invité à voter des résolutions. Ce sera aussi l’occasion de faire entendre une parodie de Tête d’Or une pièce de Paul Claudel qui fut jouée dans ce même Odéon …

En coulisse, se déroulent réunions préparatoires ou de bilan, ateliers de sérigraphie ou séances de cuisine, filmés en noir et blanc par une caméra pour donner un petit air rétro à ces images, à l’instar des costumes dégotés dans les boutiques vintage. Tout ici est très bien agencé. Avec un petit passage à vide en fin de parcours, quand la parole et les personnages se mettent à tourner en rond, peu avant la défaite. Un petit creux  rapidement comblé car on revit avec plaisir ces moments relatés par des acteurs énergiques et généreux : souvenirs pour les uns, pages d’histoire pour les autres. Mais on s’y retrouve, toutes générations confondues, car bien des sujets sont encore d’actualité et l’on voit que si les mœurs ont été transformés, la société, elle, demeure la même.  Il faut féliciter les comédiens, tous excellents et inventifs, sous la houlette de Julie Bertin et Jade Heburlot.

Mireille Davidovici

Spectacle joué au Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique 2 bis rue du Conservatoire, Paris IX ème. T. : 01 41 42 46 12 91

 

Filiation de Gabriel Garran, conception et mise en espace Laurent Schuh et Liliana Soledad

 

Filiation de  Gabriel Garran, conception et mise en espace Laurent Schuh et  Liliana Soledad

 24BAC00D-5ACB-4417-91CB-074B4A473C98Le metteur en scène  donne vie cet émouvant journal de l’enfance de Gabriel Garran, enfant caché sous la répression nazie, protégé par sa mère qui l’avait envoyé loin d’elle,  dans les montagnes. Laurent Schuh l’incarne pieds nus, parcourant les traces blanches d’un escargot dessiné au sol, au rythme d’un métronome,  à côté d’une paire de chaussures. Le corps maquillé, il jette les feuillets après les avoir lus, en avançant sur les traces. « On raconte tout avec le théâtre, tous ces textes n’ont pas forcément été prémédités, écrire dans la clandestinité est une respiration seconde». Il se tortille autour du lampadaire, s’accroupit sur un tabouret à côté d’un petit cheval de bois.

«L’acteur est muet et le verbe prolixe, il n’y a que la folie qui m’aime ! Pour me quitter, je me suis dévêtu». Il se recroqueville le long de l’escargot. «Au cœur d’un holocauste, je lève au ciel mon poing à la miséricorde (…) le jeu de la vie, de la mort au paroxysme ». Il danse immobile, ouvre une valise et s’assied dedans : «Ne plus mourir est ma dernière ligne de fuite!» Il cite Aimé Césaire: «Ecrire comme une blessure… », psalmodie et danse le texte. «J’ai cru que l’amour, c’était se donner à l’autre…»

Laurent Schuh brame en tapant sur un poteau métallique: «Je pèle comme un oignon que l’on mange», il se peint le visage,  met des lunettes en carton, tourne autour et essaye de l’escalader. «L’homme cherche à boire ce que la vie ne lui donne guère, j’ai fui la mort, comme elle me fuit, il faut la peau de l’autre pour être soi-même, je n’ai appris à mordre que tardivement. (…) Les survivantes ont été les géantes de ce temps ! »

Ce spectacle émouvant, élaboré en trois jours, nous livre des souvenirs de Gabriel Garran, enfant caché privé d’école pendant son enfance, qui ouvrit les portes d’une vraie décentralisation, en fondant le Théâtre de la Commune d’Aubervilliers avec son maire Jack Ralite, à la fin des années 60.

Edith Rappoport
Spectacle vu aux Lilas en Scène le 9 avril. Gabriel Garran dédicace à la sortie son beau livre de poèmes Esquisse pour une préhistoire publié par Archimbaud éditeur en 2013.

7 d’un coup, texte et mise en scène de Catherine Marnas

7 d’un coup texte inspiré du Vaillant petit tailleur des frères Grimm et mise en scène de Catherine Marnas 

©frederic Desmesure

©frederic Desmesure

Ce beau spectacle créé l’an passé à Bordeaux (voir Le Théâtre du Blog) arrive à Paris. Un conteur invite les jeunes spectateurs «à la grande aventure des rêves », avec une histoire « qui commence bien mal». Il était une fois un petit garçon «un peu trop “tout », que l’on appellera Olivier : trop petit, trop malingre, trop maladroit…» Tête de turc de ses camarades, souvent violents à son égard, il se réfugie dans la lecture et l’étude. Un jour, les mouches le harcèlent pendant le goûter mais il réussit à en écraser sept. A partir de cet exploit, sa vie bascule : il arbore fièrement un  tee-shirt où est écrit: 7 d’un coup et part à l’aventure. Ce 7, objet de malentendu, sera interprété de travers et forcera le respect de ses adversaires et interlocuteurs. 

 Le personnage principal (Olivier Pauls) quitte alors son univers quotidien et pénètre dans le monde imaginaire du conte des Grimm, où les épreuves qu’il rencontre et surmonte lui permettront de dissiper ses peurs et de se débarrasser de son rôle de victime.  Olivier, petit, mais malin, vaincra un géant redoutable mais un peu bêta, des fantômes évanescents, et surtout, trois sorcières sanguinaires, dernière épreuve qui lui vaudra la main de la princesse…

 «J’ai eu envie, dit la metteuse en scène et directrice du Centre Dramatique National de Bordeaux,  de m’attaquer à  une adaptation du Vaillant petit tailleur, pour cet âge de l’enfance où l’on se sent toujours plus petit, plus faible ou plus malhabile que les autres. Les peurs, angoisses, désirs,  et sentiment d’impuissance devant le monde des adultes, trouvent dans les personnages ou les situations de ce conte, un soulagement, des consolations, voire une revanche. »

Partant d’une situation réaliste et familière où les enfants évoluent en survêtement, sweat à capuche et baskets, la pièce entre progressivement dans un environnement onirique, et les êtres étranges qui peuplent les forêts revêtent des costumes de conte de fée contrastant avec les uniformes des jeunes d’aujourd’hui. La musique et les sons réverbérés renforcent l’étrangeté de l’ambiance. Un contraste entre réalisme et fantastique, géré par le narrateur, sorte de meneur de jeu, qui, avec deux autres partenaires se partage tous les rôles satellites autour d’Olivier. 

Catherine Marnas aborde ici de manière ludique, à travers ce conte initiatique, le thème du harcèlement. Les enfants présents au débat à l’issue de la représentation, ont d’abord, spontanément, commenté cet aspect de la pièce disant que cela arrive surtout aux filles mais aussi aux garçons. Ils ont ensuite posé des questions aux acteurs et techniciens sur les effets de magie. Preuve que le spectacle est une réussite à la fois esthétique et pédagogique.

Mireille Davidovici

Théâtre Paris-Villette, 211 avenue Jean Jaurès, Paris XIXème.

 

Providence de Neil LaBute, adaptation et mise en scène de Pierre Laville

 

Providence de Neil LaBute, adaptation et mise en scène de Pierre Laville

 DF368238-508C-4A9C-9FB3-288B9D3F2E66Neil LaBute (cinquante-cinq ans),  dramaturge américain bien connu,  avec entre autres, Bash, La Forme des choses(2007), Énorme... Peu joué en France-mais Pierre Laville a monté certaines de ses pièces-Neil LaBute a aussi écrit les scénarios et réalisé une dizaine de films dont En Compagnie des hommes, Entre amis et voisins, Nurse Betty, et Dirty Week-end

 Providence se passe juste après l’attentat du trop fameux 11 septembre 2001 des tours jumelles dans le quartier de Manhattan à New York par Al Quaïda, avec des milliers de victimes et des centaines de disparus. Les deux tours-un peu plus de 415 m de hauteur-s’effondrent en moins de deux heures-provoquant aussi la destruction de deux autres immeubles proches. Certains rapports d’abord tenus secrets ont fait état de disparus, dont aucune trace ne fut retrouvée à la suite de l’attentat, des hommes surtout, qui en auraient profité pour changer de vie…  Ce sur quoi, est fondé l’argument de cette piécette.

Ici, un trentenaire, marié deux petites filles, cadre dans une entreprise installée dans une de ces tours,  est l’amant depuis trois ans de sa supérieure hiérarchique, plus âgée que lui. Ce qu’il lui fait courtoisement remarquer! La veille de l’attentat, il avait rejoint cette dame chez elle pour lui faire l’amour, au lieu d’aller travailler. Ce n’est pas bien du tout mais cela l’a sauvé, et en même temps, l’oblige à reconsidérer sa relation avec elle.  Les répliques sont souvent cinglantes du genre : Elle – Six mille personnes sont mortes, assassinées, certaines d’entre elles étaient nos collègues de travail, et ma seule réaction est de penser à nous tirer aux Bahamas. Ce n’est pas très beau ! Lui – Eh bien, descends les aider à tamiser les débris, ou porte-leur des cierges !Elle- Je ne sais pas. Lui – Merci de ne pas oublier que j’y ai travaillé dans ces bureaux, pendant des années. En ce moment, je revois des tas de visages… Les gens avec qui je discutais, avec qui je buvais un café… Ces types à la réception… Elle – Tu penses à ces gens-là ? Lui – Évidemment ! Elle – Je te croyais en train de penser à nous… Mais quelle idiote, je suis. »

Sa femme l’appelle sans arrêt sur son portable, mais il ne répond jamais. Et elle peut donc penser qu’il a aussi disparu dans cet attentat ! Les deux amoureux, comme dans un rêve, voudraient tous les deux quitter New York à jamais, et aller vivre aux Bahamas. Mais les choses commencent à grincer quant à la réalisation du scénario!  Et ce sera donnant, donnant. Il lui demande de tout quitter et surtout son poste très bien payé, mais elle est réticente et exige d’abord qu’il téléphone enfin à sa femme pour la mettre au courant de la situation et officialiser la rupture. Mais visiblement, lui n’a aucune envie de quitter la femme qu’il aime quand même, et ses deux enfants… Zéro partout la balle au centre. Bref, rien n’est dans l’axe, et amour clandestin et réalités socio-économiques font rarement bon ménage, si on peut dire ! Situation sans issue et le piège va donc vite se refermer. Bien entendu, lui enfin, prendra son téléphone mais pour appeler non pas son épouse mais  son amante, à quelques mètres de lui… pour lui dire que tout est fini entre eux. Fin de cette parenthèse amoureuse. Les lendemains dans l’entreprise ne seront pas d’une franche gaieté, d’autant que tous ou presque sont au courant de leur liaison. Ce qu’elle lui rappellera cyniquement.

« On pourrait parler, dit Pierre Laville-avec quelque générosité !-d’une «tragédie aux yeux secs.» Le mal et le malheur ambiants ont des airs d’absolu. Nul jamais n’aurait imaginé ou conçu une telle catastrophe. Point de compassion, point d’attendrissement ou d’identification possibles. Providence est une pièce noire, sèche, qui dérange et refuse le recours aux sentiments et aux émotions humains ordinaires… Neil LaBute met de côté toute facilité d’attendrissement et d’indulgence pour cet homme et cette femme, couple déjà mal formé et en marge qu’il réunit dans cet appartement voisin du lieu de la catastrophe (….) Le couple se débat pour ne pas succomber. Il ose un projet de fuite, une solution extrême, une de ces tentations qu’on a du mal à croire réalisables, tant la vie au quotidien avait jusque-là incité plus à la lâcheté qu’à l’audace, au conflit et à la dissimulation.(…)

On veut bien mais en fait, cela donne quoi sur le plateau? Autrefois, Providence autrefois, aurait pu-en version plus courte- faire ce qu’on appelait un lever de rideau avant la représentation d’une grande pièce mais en une heure et demi la pièce a le souffle court! Sur le petit plateau baigné de fumigènes, les fumées qui avaient envahi tout New York et que Pierre Laville aurait pu nous épargner, juste un gros canapé sur un tapis rouge sanglant en acrylique.

Le couple est heureusement joué par deux comédiens formidables, tout de suite justes et crédibles: Xavier Gallais qui avait déjà joué de Neil LaBute, Septembre blanc et Marie-Christine Letort qu’on a pu voir récemment dans Hollywood Boulevard  d’après Billy Wilder (voir Le Théâtre du Blog). Et Pierre Laville a bien su les diriger. Mais  cette pièce bien bavarde et souvent laborieuse qui ne mérite pas les quelque quatre-vingt dix minutes qu’elle dure et  le metteur en scène aurait pu réduire la voilure sans aucun inconvénient… Providence fait en effet souvent du surplace avec des scènes qui se répètent ou qui n’apportent pas grand-chose. Bref, malgré certains dialogues assez virulents du genre règlements de comptes sentimentaux, dans la veine de Qui a peur de Virginia Woolf d’Edward Albee, le compte n’y est pas tout à fait. Quant à la fin, bien conventionnelle, on l’avait devinée depuis le début.
Alors à voir? Oui, si vous n’êtes vraiment pas trop exigeant quant à la pièce- en plus, c’est à 21h30 ! Et oui,pour le plaisir de voir un excellent travail d’interprétation mais cela fait-il une soirée de théâtre? A vous de décider.

 Philippe du Vignal

 Théâtre des Déchargeurs, 3 Rue des Déchargeurs, Paris  Ier. T. : 01 42 36 00

 

 

La Conférence des oiseaux, livret et musique de Michaël Levinas

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La Conférence des oiseaux, d’après  Farid al-Din Attar, livret et musique de Michaël Levinas, direction de Pierre Roullier, mise en scène de Lilo Baur

L’épopée mystique  du grand poète persan, publiée en 1177, a connu la célébrité en Occident, surtout grâce à l’adaptation qu’en fit Jean-Claude Carrière pour Peter Brook. Jouée dans le monde entier avec succès dans les années soixante-dix, La Conférence des oiseaux a inspiré Michaël Levinas, qui, en 1985, a  répondu à une commande de la Biennale de Paris consacrée au thème des oiseaux. Cette pièce lyrique, créée avec Michaël Lonsdale et la chanteuse-comédienne Martine Viard, est l’une des premières œuvres marquantes du compositeur.

Il convoque ici une chanteuse, un récitant et  un comédien qui joue tous les oiseaux, ainsi qu’un petit ensemble instrumental couplé à un dispositif électro-acoustique. La pièce, peu reprise depuis, sauf au Festival de Montpellier en 1988 et 2006, fait l’objet d’une nouvelle réalisation par l’ensemble musical 2e2m. Sous la conduite de Pierre Roullier, les huit instrumentistes -ensemble ou en solo- jouent en son direct avec des timbres étranges : vibrations, infra-sons, cris d’animaux, réverbérations infinies… ou accompagnés d’effets électro-acoustiques: déformation du son, utilisation de samples. «Comme dans toutes mes pièces antérieures, dit Michael Levinas, j’ai utilisé l’amplification, l’électronique et la spatialisation pour aller chercher les dimensions cachées de ce que j’ai appelé l’essence de l’instrumental. Il y aurait un lien originaire entre l’instrumental et le vocal». Ce « mélodrame lyrique», plutôt que «pièce de théâtre musical», est en fait un petit opéra de cinquante-cinq minutes qui préfigure Go-gol (1996) et Les Nègres (2004) du compositeur. Le livret est un condensé de l’oeuvre initiale qui elle décrit longuement tous les oiseaux et les sept vallées qu’ils traversent, comme autant d’étapes dans leur quête d’un roi.

Au milieu des piaillements des instruments, on entend le concert bruyant de «tous les oiseaux, ceux qui sont connus et ceux qui ne sont pas connus» dont chacun symbolise un comportement ou une faute: la tête de file, la Huppe, criarde et autoritaire, exhorte ses congénères: «Oiseaux négligents, il faut partir!»  Les ordres de la Huppe s’inscrivent comme un leitmotiv dans la première partie,  et le narrateur (Hervé Pierre) raconte cette croisade aviaire à destination d’une lointaine contrée, pour trouver le mythique Simurgh. «Nous avons un roi, il faut partir à sa recherche, sinon nous sommes perdus»: la soprano Raquel Carmarhina siffle, tempête et mêle chant et déclamations. Mais nombre d’oiseaux, incarnés par la voix du comédien Lucas Hérault, abandonnent, chacun avec une excuse, incapables de supporter le voyage: «Je suis efféminé de caractère, je ne sais que sauter d’une branche à l’autre», dit l’un d’eux. Le corbeau, le paon et le rossignol prennent la parole à leur tour. 

Enfin, après de longs atermoiements, les plus courageux décollent: «Adieu, canard, adieu perdrix!» Les instruments imitent la gent volatile, bruissement d’ailes, cris, et vent dans les plumes : les archets glissent sur la contrebasse et frappent la harpe; cor, saxophone et flûte, feulent et criaillent; les percussions sourdes et vibrantes,  le piano et les claviers, se déchaînent. Cette musique concrète se compose de longues tenues, frôlements, détournements et séquences monocordes.

Les arias de la chanteuse émergent de ces bruitages. Michaël Levinas, élève d’Olivier Messiaen, est aussi passionné que lui par les chants d’oiseaux, mais sa partition peu mélodique s’inscrit plutôt dans la lignée de Karlheinz Stockhausen dont il suivit les cours à Darmstadt. Il donne en arrière-plan, des tonalités tragiques à cette croisade qui virera au cauchemar: de nombreux voyageurs s’arrêtent en chemin, d’autres tombent. Arrivés au but, « les oiseaux découvrent que le Simurgh, c’était eux-mêmes, et qu’eux-mêmes, c’était le Simurgh. Alors, les oiseaux se perdirent pour toujours dans le Simurgh. » Et conclut le narrateur: « La voie reste ouverte, mais il n’y a plus ni guide, ni voyageurs»

Lilo Baur a choisi la sobriété pour les décors et costumes et, en plaçant l’ensemble 2e2m de part et d’autre du plateau, elle rend visible cette musique concrète. Mais les interprètes ne se contentent pas de figurer les oiseaux avec leurs instruments -ce en quoi, ils excellent-, ils  vont se mêler aux comédiens, en imitant avec maladresse! la gestuelle de la gent ailée : ce qui n’est pas vraiment nécessaire pour une partition déjà illustrative. Quelques oiselets blancs, agités au bout de tiges métalliques, simulent maigrement le vol, alors que la musique le fait avec beaucoup plus de puissance.

Mais la metteuse en scène et le chef d’orchestre ont su trouver un bon équilibre entre vocal et instrumental : chaque mot du beau chant lyrique jouant souvent sur les assonances et les onomatopées, nous parvient, et la musique ne couvre pas les voix du comédien et du narrateur. On suit donc avec plaisir cette pièce originale qui résonne encore aujourd’hui, avec l’actualité et qui nous renvoie aussi à la vanité d’une quête de l’ailleurs. «Le grand secret est ici-bas, et il a fallu payer le prix le plus élevé pour se trouver enfin face à soi-même», dit Jean-Claude Carrière, à propos de ce grand poème philosophique appartenant à la mystique soufi persane.

Mireille Davidovici

Théâtre de l’Athénée-Louis Jouvet, 7 rue Boudreau, Paris IXème. T. 01 53 05 19 19, jusqu’au 11 avril.

Ses Singularités, texte et mise en scène de Clyde Chabot

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Ses Singularités,  texte et mise en scène de Clyde Chabot

Clyde Chabot avait commis avec sa compagnie, il y a quelques années une sorte de performance fort peu convaincante L’Insurrection et a depuis créé plusieurs spectacles, disons d’expérimentation, à la frontière de la théâtralité, des arts plastiques, et de la musique (voir Le Théâtre du Blog). Avec sa compagnie, la Communauté inavouable,  elle fait ainsi appel à des artistes invités pour “croiser les regards, multiplier les approches, proposer aux interprètes différents appuis.  Avec la possibilité d’une certaine disparition de la position centrale du metteur en scène”.

Clyde Chabot  réitère cette fois avec un texte écrit à la troisième personne du singulier-qu’elle met aussi en scène-où un homme relate toutes les pathologies qu’elles soient d’ordre psy-et/ou physiologiques qui l’accablent ou du moins le tourmentent, et qui nuisent à ses relations qu’il essaye de construire avec les autres. Question d’identité? Sans doute! Et le personnage accumule « ses singularités», et en fait la liste avec patience et méthode.

Cela va de l’inquiétude de ne pas réussir à rentrer  chez lui qui  freine immédiatement ses mouvements, sa pensée, sa mobilité. Mais il est aussi victime de graves troubles du sommeil. “Il pouvait s’endormir partout. A tout instant. Très profondément.” Il y a chez lui une peur des maladies qui va même jusqu’à celle « d’entendre parler des maladies par crainte qu’elles ne se produisent en soi? Mais le bonhomme redoute aussi l’effacement des noms: il a peur que la possibilité d’apprendre et de retenir de nouveaux prénoms et noms ne se tarisse et que ceux déjà acquis s’effacent de sa mémoire.
Côté physiologique, cela ne va guère mieux et, au lieu d’affronter le danger, son corps se tétanise!
Et il doit encore faire face à un certain nombre de lassitudes. Ce qu’il appelle  « éloignement du flux médiatique »  et  « fin de la musique”. « Avant il achetait des 45 tours, des 33 tours, des K7 puis des CD. De célèbres et de moins célèbres groupes et chanteurs. Il écoutait les émissions musicales à la radio. Il allait aux concerts.Puis plus rien. Ni CD, ni radio, ni concerts. Et la fièvre de l’écriture comme celle de faire des dessins gardés secrets dont il avait des collections entières, ne l’intéressait plus du tout. » Cet isolement lui donnait “l’impression d’évoluer dans le monde sans en faire réellement partie». Et cela fait de lui, comme il dit, un personnages à part, à la fois très seul avec ses bizarreries.

La fin-théâtre dans le théâtre-est assez habile : « Cher auteur, nous avons pris le temps de lire votre manuscrit. Nous n’avons pas été convaincus par votre proposition qui dresse le portrait d’un homme à partir de ses atypies. Tant de singularités pour un seul homme nous paraît en effet guère vraisemblable. Aussi, cette addition de singularités (…)ne nous a pas semblé construire un texte dramatique à l’enjeu suffisamment théâtral.”

Cela se passe à l’Atelier du Plateau, une petite salle atypique sans scène et avec un bar-cuisine derrière le public, en carré, avec sur deux côtés, une cinquantaine de chaises non attachées et une seule porte, au mépris de toutes les règlements de sécurité! 
Le musicien-créateur de sons (Manuel Coursin) joue de percussions avec des objets du quotidien mais aussi de la flûte, et le comédien Laurent Joly dit tout près de lui, en toute complicité et de façon solide-belle diction, bonne gestuelle-ce texte curieux où Clyde Chabot fait le portrait en une heure de ce personnage à part et très seul qui se sentait « inadapté pas tout à fait terminé ».
Malgré une bonne direction d’acteurs, la mise en scène tient plutôt d’une mise en place. Mais comment faire autrement dans un endroit pareil, plutôt dévolu à la musique, et qui ne favorise en rien cette « étape de création», après celle aux Lilas en scène en décembre dernier. A suivre donc mais cette fois sur un véritable plateau…

Philippe du Vignal

Étape de création à l’Atelier du Plateau, Paris  XIX ème ouverte au public,  les 6 et  7 avril.

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Nous texte de Nicholas Verken, par la compagnie Khta

(nous) texte de Nicholas Verken, par la compagnie Khta

 

©Margot-Frouin.

©Margot-Frouin.

Les spectacles de cette compagnie qui existe depuis presque vingt ans se jouent dans des dispositifs comme des containers, derrière des camions roulant dans les rues  (voir Le Théâtre du Blog), sur des places, toits, parkings, etc.  Les acteurs s’adressent aux spectateurs directement, mais dans une architecture urbaine, avec tous les bruits nécessaires ou imposés de façon collective aux habitants, ou créés par eux…
Donc un «théâtre»à la fois d’une grande intimité mais où il y a plus à entendre un texte exigeant qu’à voir (encore que ?) qui flirte avec la poésie, plus qu’avec le dialogue et qui parle du monde d’aujourd’hui.

Cela se passait hier en plein air, sur la place de l’Hôtel de Ville à Paris. Dans un dispositif pensé pour ce texte, et achevé en 2016.. Soit un tout petit cirque sans toit, en barres de fer carré et contre-plaqué, avec des gradins pour quarante personnes. Mais habile scénographie, le dispositif vers la fin se resserre puis se desserre. Et un acteur et une actrice, choisis au dernier moment-mais on ne saura jamais pourquoi-parmi ceux de la compagnie. Le plus souvent dos à dos, presque collé l’un à l’autre. Avec juste la place pour dire le texte, toujours dans une très grande proximité et souvent, au plus près des spectateurs qu’ils regardent droit dans les yeux.

Les deux complices-très proches physiquement et en harmonie parfaite-même s’ils se voient pratiquement pas, disant ce texte d’un grand raffinement et fait de seules interrogations,qui touche à la fois au collectif urbain et au plus intime de nous-même. Bel exercice de sociologie appliquée jusque même dans la conception du dispositif scénographique qui reprend l’idée de l’arène de cirque, de l’architecture des théâtre grecs de l’Antiquité ou presque. Avec des phrases que le public entend avec ravissement: «Est-ce que tu te souviens comment c’est quand on tombe amoureux? Est-ce qu’il y a un moment pile, un instant où ça arrive? Est-ce que c’est un déclic? Ou bien est-ce que ça vient doucement? Est-ce qu’il y a une heure où on tombe amoureux ? Est-ce qu’il y a une heure où on tombe plus amoureux que les autres (les heures, les autres heures) ? Est-ce qu’on tombe amoureux ? Tu trouves pas ça bizarre, tomber amoureux ? Je veux dire : tu trouves pas ça bizarre qu’on utilise le mot tomber pour parler de l’amour, qu’on ne dise pas monter amoureux, ou bien bondir amoureux, ou bien s’élever amoureux? »

On voit très vite que ce petit/grand spectacle participe aussi d’une approche très fine de la ville  et qui parle de l’appropriation de l’espace urbain, mais aussi de la domination sociale avec tous les règlements d’hygiène, sécurité, administration, police, etc. En courtes phrases systématiquement interrogatives: plan Vigipirate, état d’urgence, perches à selfie,  architectes de prison, CRS amoureux, marchand d’armes; bêtise des composteurs SNCF mal programmés, bonheur étalé sur Facebook, « nombre d’arabes et de noirs aujourd’hui? Et hier? Et demain? » De construction de murs anti-émigrés.  Mais aussi de la  perception que l’on peut avoir du bonheur et des politiques: « Et c’est qui le pire, Dassault ou Bolloré, Cahuzac ou Balkany?” Et on parleencore de la vie d’un poisson rouge dans son bocal rond, autre phénomène urbain si l’on y pense: en trouve-t-on jamais dans les maisons à la campagne!  Un spectacle que Georges Pérec aurait sûrement bien aimé, et que Pierre Michon, l’auteur des Vies Minuscules, apprécierait beaucoup… Pas si loin finalement de l’émission-culte de Noëlle Breham sur France-Inter, Maman les petits bateaux, avec ses redoutables questions posées par des enfants…

Et où l’auteur réussit de façon la plus efficace et insidieusement, à parler aussi de ce qu’il y a de plus intime en nous-même du genre: “ C’est vieux quand, une femme? Et quelques minutes plus loin: “C’est vieux quand, un homme?” “Est-ce qu’on peut faire des enfants dans ce monde-là? »  “Est-ce qu’on peut partager ses doutes, ses questions? »

Comme le dit la compagnie Khta : «C’est sans doute ce qu’on a de plus honnête à partager. C’est ce qui nous relie aux autres le plus simplement, le plus directement, parce que c’est là qu’on se retrouve. Parce qu’on cherche encore, parce qu’on n’a pas trouvé, pas tout, parce que c’est sacrément compliqué, parce qu’on a besoin des autres, pour avancer encore un peu (…)  Ou comment on préserve, on souligne la sensation de faire partie d’un tout, d’une communauté ? Comment on se maintient éveillés? »

6_795316Pas de micros, pas de vidéo, pas de lumière autre que naturelle, pas de décors autres que le ciel bleu printanier,  les  façades des immeubles alentour et de l’Hôtel de ville; pas de costumes, bref, un texte comme dit à mains nues mais de façon la plus rigoureuse possible. C’est souvent brillant et drôle, même si on a parfois du mal à bien entendre certaines phrases, car souvent et pour cause, dites de dos et parfois parasitées par les bruits de la ville: conversations de passants, sirènes de pompiers et de police, cris d’un bébé, pendule de l’Hôtel de Ville qui égrène ses six coups. Cela distrait parfois l’attention, mais c’est bon aussi un dimanche de printemps, d’entendre pour de vrai, et pendant un spectacle, le sifflement des oiseaux et le son de plusieurs cloches d’une église à proximité. On repense à cette phrase du Baal de Bertolt Brecht: “Qu’il serait doux le son des cloches, s’il n’y avait tant de malheur dans le monde. » Ne ratez pas ce formidable et intelligent spectacle qui fait du bien par où cela passe. Mais il y a peu de places, donc il faut absolument réserver…

Philippe du Vignal

Place de Ménilmontant, Paris XXème, jeudi 3 mai à 20h, vendredi 4 mai à 20h, samedi 5 mai à 18 et 20h, dimanche 6 mai à 15h et 17h. Puis à Parade(s) à Nanterre (Hauts-de-Seine) les 2 et 3 juin, Et à Vivacités, Sotteville-lès-Rouen, le 24 juin.

 

 

Show chorégraphie et musique d’Hofesh Shechter

Show chorégraphie et musique d’Hofesh Shechter

© Gabriele Zucca

© Gabriele Zucca

Un rideau en fond de scène avec guirlandes d’ampoules, évoque un cirque à l’ancienne. Éclairés par des rampes lumineuses au lointain, et des projecteurs latéraux à l’avant-scène, huit danseurs âgés de dix-huit à vingt-cinq ans et sélectionnés parmi mille candidats, constituent le groupe Shechter II, (la jeune compagnie) qui nous fait partager une danse ludique qui, peu à peu, va basculer dans une farce sombre et violente.

Les beaux costumes de Laura Rushton renvoient à l’univers des clowns: ici des personnages inquiétants dansent sur une musique envoûtante aux sons sourds et aux tonalités martiales répétitives, évoquant des rafales de kalachnikov! Nous retrouvons dans ce Show, la grammaire d’Hofesh Shechter : harmonieux déplacements en groupe, sautillements sur place et mouvements de bras implorant le ciel.

Cette pièce, servie par de remarquables interprètes-ils semblent l’avoir dansée toute leur vie-évolue vers des tableaux de plus en plus inquiétants, avec exécutions successives aux gestes  précis comme des impulsions animales. Ici, on tranche les gorges, on est tué d’une balle dans la tête ou d’un impact de bazooka. Les corps tombent et se redressent et ensuite la victime devient bourreau et libère son âme avec une danse de mort hypnotique. Entre ombre et lumière, le malaise s’installe et, comme drogués, les interprètes répètent leurs gestes par saccades et les figures classiques sont brutalement  interrompues-chose rare-par la chute d’un danseur… 

Cette pièce d’une heure, créée en 2016, sous le titre Clowns pour le Nederlands Dans Theater de la Haye, prend ici une autre dimension, grâce à la jeunesse de ses interprètes aux gestes d’une froideur maîtrisée. Show, pantomime musicale, participe d’un fascinant carnaval des ténèbres, régie par une violence théâtralisée et dansée. Une image-choc, un baiser de mort termine ce voyage, juste avant les saluts. Il faut aller découvrir à tout prix cette chorégraphie inoubliable.

Jean Couturier

Théâtre de la Ville-Les Abbesses, 31 rue des Abbesses Paris XVIIIème. T. : 01 42 74 22 77, jusqu’au 21 avril.

 

Akaji Maro, Danser avec l’invisible, présentation et entretiens d’Aya Soejima

Livres et revues:

Akaji Maro, Danser avec l’invisible, présentation et entretiens d’Aya Soejima, photos de Nobuyoshi Araki

(C)Jean  Couturier

(C)Jean Couturier

Un beau titre pour un livre qui explore la vie et l’art d’Akaji Maro dont le travail a été présenté cet hiver à la Maison de la Culture du Japon. La photo de couverture et celles qui accompagnent ces entretiens sont du célèbre Nobuyoshi Araki, photographe officiel d’Akaji Maro et de sa compagnie Dairakudakan. Ils se sont rencontrés à la fin des années 1960 dans le studio de Tatsumi Hijikata, créateur de la danse butô, décédé en 1986.

A force d’accompagner le maître dans ses interviews parisiens depuis plusieurs années et de se rendre deux fois par an dans son studio à Tokyo, Aya Soejima a eu l’idée de ces entretiens. La première partie du livre révèle la vie d’Akaji Maro depuis sa naissance à Nara en 1943, jusqu’à son travail, ces dernières années avec sa compagnie. Un long parcours, riche en rencontres artistiques: Yuko Mishima, les danseurs Ushio Amagatsu et Carlotta Ikeda, les cinéastes Takeshi Kitano ou Quentin Tarantino… D’abord engagé dans les milieux  culturels alternatifs de Tokyo, en marge d’une société japonaise strictement réglée, le chorégraphe s’intéresse au théâtre dès son adolescence et, en 1964, rencontre Jūrō Kara et participe à la création du Jôkyô Gekijô, compagnie-phare du théâtre underground. Le maître est devenu avec le temps, une institution mais mieux reconnue à l’étranger que chez lui.

La deuxième partie du livre, consacrée à sa vision de la danse et du monde, révèle les codes et orientations de ses créations et sa belle philosophie de l’existence. «Je joue au théâtre, je danse, dit-il. Mais je ne fais que mettre l’humain en scène.» Comment interpréter une existence, par le théâtre ou la danse? Jūrō Kara mettait en avant les errements de l’amour, ses fêlures et aberrations. Les textes, fondés sur le sens caché des mots et la polysémie, ont influencé le jeu des acteurs en qui il avait confiance. Il les questionnait beaucoup sur leur vie, puis insufflait une partie de leur vécu dans leur personnage. «J’ai changé de manières de m’exprimer, en passant du théâtre à la danse, mais je me dis que la danse représente aussi la vie de chacun. Le théâtre, pour moi, est un art raffiné. Ma danse, elle, relève plus du rituel. C’est plus primitif.».

Un livre passionnant et à découvrir.

Jean Couturier

Akaji Maro, Danser avec l’invisible, présentation et entretiens d’Aya Soejima. Riveneuve Archambaud éditeur.

        

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