Tout le monde danse à Bonlieu/Scène nationale d’Annecy

Tout le monde danse à Bonlieu/Scène nationale d’Annecy

 De prestigieux invités à l’affiche des trois jours de ce festival, dont Phia Ménard, Cécilia Bengolea, Chloé Moglia, Yoann Bourgeois, pour une douzaine de spectacles dont cinq créations, des performances de rue, des ateliers proposés au public et, en avant-première, la maquette d’une prochaine pièce de Rachid Ouramdane, codirecteur avec Yoann Bougeois, du Centre chorégraphique de Grenoble à qui l’on doit l’idée de cette manifestation et une bonne part de la programmation. En clôture, une performance déjantée, signée Théo Mercier et François Chaignaud.

 Affordable Solution for better living, chorégraphie de Théo Mercier et Steven Michel

 

©ErwanFichou

©ErwanFichou

Théo Mercier, artiste associé à Bonlieu, présente, en création, sa première collaboration avec le danseur Steven Michel. Comme toujours, il transpose au spectacle vivant, ses montages surréalistes, hantés par l’anthropomorphisation des objets et l’objectivation du corps humain, le jeu entre le vrai et le faux, le vivant et l’artificiel, le détournement des signes. Les deux artistes expliquent : « Nous avons découvert que nous utilisons des procédés similaires de construction mais avec des outils différents qui sont l’objet et le corps. Il y a une envie commune de créer des formes nouvelles (…) pendant que l’un opère des greffes sur un objet sculptural, l’autre fragmente le corps en lui tronquant des membres ».

Steven Michel, bon petit soldat au corps d’athlète standardisé, aux pectoraux et abdominaux parfaits, se livre à des exercices physiques musclés, puis construit avec méthode une étagère en kit Ikea, symbole du « beau pour tous ». Encouragé par des formules stéréotypées de la pensée positive en voix off : «  Il est inutile de vous inquiéter, aujourd’hui vous allez bien » et des préceptes vertueux du travail : « La joie de commencer bas pour arriver haut (…) vous êtes optimiste dans un monde où des millions de personnes finiront par sortir de la pauvreté », poursuit la voix apaisante… Comme si tout aillait pour le mieux dans le meilleur des mondes !

Dans l’espace domestiqué qu’il aménage, l’interprète virtuose arrache sa peau d’athlète, pour apparaître en écorché, à l’image des planches anatomiques d’un Léonard de Vinci. Le corps- machine du danseur, lors d’une mue impressionnante, devient un corps dépecé, décontenancé, qui se fond organiquement dans le mobilier : créature hybride, mi-homme, mi-bête, mi-meuble… Un grand moment de danse, malgré quelques longueurs sur la fin, et qui interroge nos aliénations de consommateurs à travers des comportements stéréotypés.

Insect Train chorégraphie de Cecilia Bengolea et Florentina Holzinger

©Ali Tollervey

©Ali Tollervey

Se mettre dans des corps d’insectes et se laisser aller à leurs instincts, tel est le pari de ces chorégraphes : “Nous avons invité les insectes à devenir les hôtes de nos corps et à envahir l’institution culturelle, ce théâtre. (…) Nous avons vidé nos corps de toute mémoire, pour faire place à la vendetta des insectes. » La pièce s’inspire des documentaires animaliers et des observations de l’entomologiste Jean-Henri Fabre mais laisse libre cours à un imaginaire débridé. Parées  d’antennes, de pattes fines et de carapaces, quatre danseuses dont les deux chorégraphes, proposent une suite de tableaux insolites qui s’enchaînent sur des musiques qu’elles ont composées.
 Elles chantent aussi en anglais, italien, espagnol… Erika Miyauchi, en mante religieuse, affronte la fourmi (Valeria Lanzera) dans un joli duo sur pointes. Puis elle va séduire et s’accoupler avec la grosse araignée aux allures de pieuvre (Florentina Holzinger) qui guette ses proies, suspendue à des cordes élastiques. Cecilia Bergolea, à l’aspect de fourmi blanche, se débat dans un liquide gluant, avant d’être avalée par une chenille géante… Cette charmante fable haute en couleurs, réalisée avec soin, révèle l’insecte dans l’humain: copulation, prédation, entre-dévoration: ne sommes-nous pas, comme ces êtres éphémères, soumis à des forces naturelles et contraints, pour survivre, à des stratégies d’adaptation? 

 La Nuit , chorégraphie de Rachid Ouramdane

Avant La Nuit, le public annécien, invité par Rachid Ouramdane à une déambulation dans le grand parc des Haras, a pu découvrir la manière dont il dirigeait un groupe d’amateurs. En l’occurence avec les enfants qui participeront à ses prochains spectacles.

Une centaine de personnes, rassemblées autour de lui et lui obéissant au doigt et à l’oeil, ont appris en une demi-heure à occuper l’espace, à évoluer les uns à côté des autres, à se croiser, et à se faufiler d’un groupe à l’autre, sans se heurter. “On va de façon assez organique trouver sa place”, dit le chorégraphe qui souligne l’importance du regard : c’est lui qui donne la direction, l’attention à l’autre. Une belle leçon appliquée le soir-même sur le plateau, où il a réuni un danseur, une chanteuse et une trentaine d’enfants de la ville.

La Nuit - Rachid Ouramdane -© CCN2 _3La Nuit

Sous un ciel étoilé, projeté en fond de scène, se détache la silhouette d’un homme perdu dans la nuit. Des vaguelettes  envahissent petit à petit le grand plateau,  leur clapotis se mêle au bruit du vent. Se reflètant dans l’eau, un danseur apparaît et se livre à un exercice de claquettes. Eclaboussures. La chanteuse Deborah Lenni-Bisson l’accompagne. D’une voix pure et chaude, elle interprète son propre arrangement de Heroes de David Bowie : « I / I will be king / And you /You will be queen /Though nothing/Will drive them away/ We can beat them/ Just for one day « (Moi/Je serai roi/ Et toi /Tu seras reine (…) Juste pour un jour..). Puis Knockin’ on Heavens Doors de Bob Dylan.

Sur ces musiques émouvantes et nostalgiques, apparaît un groupe d’enfants en pleine lumière. Troupe incertaine, ils se raccrochent les uns aux autres. Un petit garcon se détache de la foule et tapote l’eau. En rythme avec le danseur de claquettes Ruben Sanchez. Avant le spectacle, Rachid Ouramdane avait précisé:  »La Nuit se présente comme une sorte de puzzle assemblé en moins de vingt-quatre heures. Un prototype du spectacle, Franchir la nuit  que je prépare avec des enfants migrants avec lesquels je suis en contact depuis un an. » Ce futur spectacle promet d’être de toute beauté…

 Radio Vinci Park mise en scène de Théo Mercier, chorégraphie de François Chaignaud

©wan-fichou

©wan-fichou

 Radio Vinci Autoroute diffuse habituellement des tubes pour les automobilistes, mais, dans le manège des anciens Haras reconvertis en espace culturel, une claveciniste nous accueille avec des sonates d’Antonio Vivaldi, Jean-Sébastien Bach et Wolfgang Amedeus Mozart,sous la lumière de grands candélabres. Autour de la musicienne, un fatras de vieilles photos et de roses fanées qui jonchent le sol, et, à ses pieds, un écran qui transmet l’image d’un motard attendant dans un espace vide. Dans ce décor gothique, se joue le prologue du deuxième spectacle que Théo Mercier a créé avec François Chaignaud,  l’an passé, à la Ménagerie de verre à Paris.

 Marie-Pierre Brabant égrène ses musiques tout au long de cette performance, et le public circule autour d’une arène.  Au centre, trône ce motard, casqué, immobile sur son engin, inquiétant centaure noir des parkings. Surgi de l’ombre, en costume blanc et talons vertigineux, chignon blond peroxydé, François Chaignaud va tenter de séduire l’homme-machine, avec sa danse et son chant. Mi-diva, mi-torero, il le provoque, l’implore et le défie. Il enchaîne avec une virtuosité extrême des mouvements inspirés du flamenco et des contorsions empruntées au répertoire contemporain, rythmés par le son de larges bracelets de grelots autour des poignets et chevilles, et par des claquements de talons. Tout en chantant d’une voix haut perchée ou dans des octaves de baryton. Ce jeu de séduction le conduit au plus près de la moto, puis à l’assaut de la carrosserie. En vain.

Epuisé, il tombe au pied du cavalier. Jusque là insensible à la danse, le motard pris d’une rage soudaine, fait  vrombir sa monture dans une course infernale autour du gisant. Aussi virtuose que son partenaire, le cascadeur Cyril Bourny frôle dangereusement sa proie, puis l’emporte, provoquant l’émotion du public.  Théo Mercier et François Chaignaud jouent avec glamour du contraste entre un monde sophistiqué à la préciosité décadente, et la froide violence de l’univers urbain. Ils nous offrent ici un spectacle saisissant d’audace et de folie.

 Parmi les autres artistes présents, la trapéziste Chloé Moglia, montée sur une potence à six mètres du sol, qui évolue avec une lenteur calculée, en décomposant ses mouvements. Pendant trente minutes, elle tient le public en haleine et lui fait éprouver le moindre déplacement de muscles, la souplesse des articulations et la précarité de l’équilibre dans une lutte gracieuse contre la pesanteur. Du grand art.

Et il y a là aussi Yoann Bourgeois avec ses célèbres spectacles d’équilibriste virtuose (voir Le Théâtre du Blog)  et Skull cult, une reprise par Rachid Ouramdane d’un solo chorégraphié par Christian Rizzo. Il faut aussi mentionner la présence d’une troupe tunisienne avec Frontières invisibles, chorégraphie de Syhen Belkhodja,  une création in situ sur le thème de l’exil et des douloureux parcours des migrants… Les spectateurs venus en nombre ont, dans l’ensemble, apprécié ces spectacles exigeants et souvent radicaux.

 Mireille Davidovici

Spectacles vus du 3 au 5 mai à  Bonlieu/Scène nationale d’Annecy (Haute-Savoie).

 Affordable Solution for better living, du 13 au 17 octobre, Théâtre des Amandiers, Nanterre (Hauts-de-Seine),  et les 13 et 14 novembre à La Ménagerie de Verre, Paris.

 Insect Train, le 23 Juin, Dance Exchange Birmingham (Royaume Uni) ; les 10 et 12 août, ImPulsTanz Wenen (Autriche) et le 12 septembre, Theater Rotterdam (Pays-Bas).

 Franchir la nuit, création le 14 septembre, à Bonlieu/Scène nationale d’Annecy,  et les 21 et 22 septembre, Biennale de la danse de Lyon.

 Radio Vinci Park,  du 6 au 8 juin,  La Villette Paris  XIXème ; Promonade(s),  Encausses-les-Thermes (Haute-Garonne), les 28 et 29 novembre.

Romances Inciertos de François Chaignaud, festival d’Avignon du 7 au 14 juillet  (voir Le Théâtre du Blog).

 

 


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