Tristesses, conception, écriture et mise en scène d’Anne-Cécile Vandalem

© Christophe Engels

© Christophe Engels

 

Tristesses, conception, écriture et mise en scène d’Anne-Cécile Vandalem

Après un beau succès au festival d’Avignon 2016, Tristesses, de retour en France, révèle le grand talent de cette jeune comédienne auteure-metteuse en scène belge qui n’a rien à envier à ses compagnons flamands, plus connus du grand public, comme Ivo van Hove, Guy Cassiers, Jan Lauwers… Sa pièce dénonce sous forme de polar, la montée de l’extrême-droite en Europe du Nord, et en particulier, au Danemark, mais Anne-Cécile Vandalem explore aussi philosophiquement toutes les formes de populisme: «Il y a, dit-elle, une relation entre la tristesse et le pouvoir: il est évident que la plus grande arme politique actuelle est l’attristement des peuples; la culpabilité, la honte, la frustration, l’impuissance, la haine, et la désespérance en sont les dérivés.»

Tristesses est le nom imaginaire -prémonitoire! – d’une île du Danemark. En effet, depuis que les abattoirs -sa principale activité économique- ont fermé, ses habitants, craignant chômage et misère, ont préféré rejoindre le continent. Désormais la population s’élève à huit habitants, mais pour combien de temps encore! Après un un jeu de société chez la famille Petersen, moment déjà extraordinaire de tension dramatique, succède aussitôt un coup de théâtre… Soren Petersen, le maire du village, a découvert Ida Heiger, la femme du propriétaire des abattoirs, pendue au drapeau danois sur le toit de sa maison.

Le public, aussitôt capté, ne décrochera pas jusqu’à la fin. Comment expliquer ce suicide qui aura des conséquences profondes sur la vie des habitants, tous déjà traumatisés. Au début,  un suspense s’instaure, oppressant mais aussi légèrement fantastique et teinté d’un humour noir allant jusqu’au grotesque. Comme au moment où les villageois organisent l’arrivée de Martha, la fille d’Ida Heiger qui dirige un parti d’extrême-droite et en passe de devenir la Première ministre. Elle revient sur l’île pour ramener le corps de sa mère sur le continent. Margrete Larsen: « On chantera le chant des éleveurs. » Soren Petersen lui répond : «Qu’est-ce qu’elle en a à foutre, d’un chant de fermiers ! Quand elle va à l’étranger, c’est l’hymne national qu’on lui chante.» Margrete Larsen: «Elle ne va pas à l’étranger, elle revient sur son île. Et sa mère vient de mourir. » Soren Petersen: «De se pendre! Sa mère vient de se pendre! « Margrete Larsen: «Au drapeau! On ne chante pas l’hymne national à quelqu’un dont la mère vient de se pendre au symbole de …»

Dans une faible lumière,  proche d’un décor de cinéma, la place du village avec trois maisons, un temple protestant et quelques lampadaires. Les lumières, magnifiques, imposent d’emblée un climat étrange entre exil et mort. Renforcé par la musique composée et interprétée en direct par deux des personnages spectraux de la pièce, Rasmus I et Rasmus II. Leurs mouvements corporels, presque chorégraphiques dans leur extrême lenteur, comme leurs visages blanchis, ont  une douceur et un calme inattendu. Comme pour signifier leur soutien aux habitants avec qui ils ont partagé la vie  de ce village…
 
Ce spectacle fort est porté par une écriture dramatique subtile, en regard des thèmes politiques avec la montée d’un parti d’extrême droite, et socio-économiques avec l’isolement et le chômage de la population, ou bien encore existentiels avec la mort, représentée ici avec mélancolie et originalité. La question de la violence, et bien sûr, celle de la tristesse, noyau dur de la pièce, sont évoquées avec finesse. Pour la metteuse en scène, « Il faut en découdre avec ce qui nous désespère quotidiennement. (…) Je veux parler de la tristesse. De la diminution de puissance.» Anne-Cécile Vandalem se réfère à Spinoza d’abord, mais aussi Deleuze pour qui cette puissance pourrait s’apparenter à l’affect, comme puissance de vie. Ce qui rejoint l’affirmation du premier. Pour l’artiste belge, il s’agit bien, dans nos sociétés occidentales, «de la diminution de puissance exercée chaque jour sur nos corps. Cette diminution s’exerce par l’emprise d’autre(s) corps sur les nôtres. Ces corps peuvent être des personnes, des choses ou des situations.»

L’intensité du spectacle tient aussi à un dialogue très abouti entre théâtre et cinéma, une pratique esthétique souvent présente dans les mises en scène contemporaines. Mais qui prend ici tout son sens dramatique et atteint la perfection, avec entre autres, une orchestration précise entre ces deux arts, face à l’espace. Dans toutes les séquences à l’intérieur des maisons ou du temple, lieux de l’intimité, les images des personnages filmés sont projetées sur écran. Comme si la caméra seule possédait la faculté d’entrer dans le secret des âmes, pour les mettre en lumière et laisser jaillir aux yeux du public toute l’émotion et les non-dits de ces vies en souffrance. Et pour les scènes en extérieur (rues, place du village, etc.) les personnages sont sur le plateau où le cri tragique et les corps se suffisent à eux-mêmes pour transmettre la beauté et les larmes.
Tristesses, une entrée possible vers la joie…

Elisabeth Naud

Odéon-Théâtre de l’Europe, place de l’Odéon, Paris VI ème. T. : 01 44 85 40 40, jusqu’au 27 mai.  

 

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