4.48 Psychosis de Sarah Kane, mise en scène de Christian Benedetti

4.48 Psychosis de Sarah Kane, traduction de Séverine Magois, mise en scène de Christian Benedetti

44863Sarah Kane a vingt-trois ans, quand son premier texte Blasted (Anéantis) est créé en 1984 au Royal Court de Londres. Scandale! A cause des atrocités : viol, sodomie, dévoration de bébé…. Ce qui avait séduit Harold Pinter mais aussi Edward Bond. «Notre théâtre, écrivait-il, ne donne à nos jeunes auteurs de théâtre aucune chance de se développer. Au lieu de cela, il crée un théâtre de symptômes. Quand Blasted de Sara Kane a été monté, les critiques l’ont attaqué avec la rage paniquée : le signe que, finalement, ils écrivaient sur quelque chose de profondément important. C’est la seule pièce contemporaine que j’aurais voulu écrire. C’est révolutionnaire.» 

4.48 Psychosis, le dernier texte de Sarah Kane (1971-1999) a été monté pour la première fois à Londres un an et demi après son suicide. Elle n’aura eu le temps d’écrire seulement cinq pièces (voir Le Théâtre du Blog).  4.48 Psychosis, avait été mise en scène en France en 2002 par Claude Régy avec Isabelle Huppert. Christian ­Benedetti reprend ce solo avec une rigueur glaçante, celle sans doute qui convient le mieux à la lente descente aux enfers de cette jeune femme dont on ne saura finalement pas grand chose. D’où vient elle ? Qui est-elle? Sinon l’alter ego de Sarah Kane qui ne s’attache pas aux détails. Impitoyable, le suicide programmé-4 48 est l’heure qu’elle s’est fixée pour s’envoler-est au bout du chemin. Mais le texte possède comme en filigrane, une certaine tendresse et parfois même une sorte d’humour  aérant les choses dans cette guerre sans merci entre un je et un moi qui chamboulent complètement Sarah Kane, ce qui ne lui donne aucune chance de vivre longtemps.

La jeune femme est lucide quant à sa souffrance et à sa mort prochaine: pour elle, d’une évidence totale : «Un suicidé ne veut pas mourir». «Je n’ai ­aucun désir de mort, aucun suicidé n’en a­ jamais eu.» Que signifie le suicide pour elle? Que signifie cette détermination à s’effacer de la société pour celle qui s’avoue déjà morte. Elle essaye de le dire avec ses mots à elle, entre autres, des sortes de comptines très rythmées à base d’allitérations qui, dans un autre contexte, seraient presque joyeuses. Mais il y a aussi cette effroyable litanie plusieurs fois répété des médicaments qu’elle doit prendre et des résultats clinique faits par les médecins et le plus souvent jugés inefficaces. Elle le sait, les anxiolytiques peuvent sans doute alléger un moment la souffrance mais ne peuvent rien contre cette paradoxale envie de vivre lié chez elle à un profond refus de vivre, une équation impossible que seul, un objet dérisoire comme une paire de lacets lui permettra de résoudre en se pendant… Dans cette vie mal engagée où règne le désespoir, elle est  en proie à un grave trauma, à une douleur morale, avec risque élevé de passage à l’acte. Mais il  n’y avait sans doute pas pour elle d’autre issue de secours. Et on imagine mal une écrivaine comme Sarah Kane vivre jusqu’à quatre-vingt ans dans un monde qu’elle ne supporte plus !

 Il y a une tension qui nait des silences que Christian Benedetti a placés dans ce spectacle où il n’y a rien d’autre que la parole. Hélène Viviès, est là d’abord fixant le public, muette, en sweet à capuche jaune, jeans, tennis aux lacets rouges (ceux de la future pendaison de Sarah Kane?), les deux pieds posés sur un praticable de planches noires. Immobile, elle n’en bougera pas ensuite d’un centimètre, face public pour incarner ce brûlot existentiel d’une clarté absolue qui exige le meilleur d’elle-même d’une actrice. La performance  est  des plus difficiles-ce texte incandescent d’une heure dix est un peu trop long et perd de  sa force vers la fin-mais Hélène Viviès est exceptionnelle jusqu’au bout, avec une extrême concentration, et remarquablement dirigée par Christian Benedetti qui devrait cependant lui faire moins bouler son texte, quand elle le dit vite : on ne la comprend plus, mais bon, c’était la première de cette reprise….
On ne peut conseiller ce spectacle à tout le monde vu le thème abordé mais cela vaut le coup d’aller voir cette jeune actrice porter seule et sans effets inutiles, le désespoir radical de Sarah Kane.  

Philippe du Vignal

Théâtre-Studio d’Alfortville, 16 Rue Marcelin Berthelot, Alfortville (Val-de-Marne). T. : 01 43 76 86 56, jusqu’au 9 juin.

Anéantis, L’Amour de Phèdre, Purifiés, Manque et  4.48 Psychose sont publiées chez l’Arche Éditeur.

 

 

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