Guerre et Térébenthine, d’après le roman de Stefan Hertmans, adaptation et mise en scène de Jan Lauwers


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Festival de Marseille 2018 : vingt-troisième édition

 

Guerre et Térébenthine, d’après  Stefan Hertmans, adaptation et mise en scène de Jan Lauwers

 

Le metteur en scène belge présente, pour la première fois en France, et en langue française, cette adaptation théâtrale créée en flamand  l’an passé. «  Le spectacle est le énième coup de poing cristallin d’un grand penseur, poète visionnaire et essayiste incisif»,  dit-il, de son ami Stefan Hertmans. Le roman  raconte la vie d’Urbain Martien, son grand-père, à partir de deux gros cahiers de notes trouvés dans les archives familiales : une enfance misérable, l’horreur de la guerre dans les tranchées, son amour pour une femme décédée trop tôt, et la peinture, art hérité de son père et qui le sauvera de la folie.  Après La Chambre d’Isabella, inspiré par l’histoire de son père, Jan Lauwers s’immerge dans une autre saga, celle d’un homme ordinaire,  pris dans les remous du siècle dernier et qui a consigné avec force détails, un destin partagé avec tant d’autres.

Il a confié la narration à sa complice de toujours, la talentueuse Viviane De Muynck, qui nous entraîne avec passion et humour dans une succession d’épisodes. On pénètre avec elle dans la masure des parents du jeune garçon, puis à la fonderie où il travaille. On se trouve ensuite  longuement immergé dans les horreurs de la Grande Guerre. La pièce conserve la structure de ce roman en trois parties (enfance, années de guerre temps d’après-guerre)  mais ce récit transposé au féminin met en relief le personnage de Gabrielle,  la deuxième épouse d’Urbain et sœur de son grand amour irremplaçable, qui vécut dans l’ombre de la défunte.

Au fur et à mesure qu’elle raconte, le plateau du théâtre s’ouvre à des scènes sans paroles interprétées par les comédiens-danseurs de la Needcompany. Des fumerolles de la fonderie, émergent des formes mystérieuses, manipulées par des ouvriers anonymes. Puis éclate l’enfer de la guerre : les mots pour la dire s’inscrivent, laconiques, sur des châssis mobiles qui, comme l’ensemble du décor, sont en constante dislocation. L’orchestre aussi se déchaîne en une musique apocalyptique. Installés sur un plateau lui aussi mobile, les musiciens épousent les péripéties de l’action permanente.

Les quelque six cents pages du roman qui abondent en détails, se traduisent par un spectacle de deux heures où les évènements se mêlent au récit, et pallient ce que les mots seuls ne sauraient montrer. La violence et la mort s’expriment à travers les corps en furie ou agonisants et un livre d’images atroces se déploie page après page. Qui s’apaisent avec la fin du conflit mais sans que jamais la tension ne se relâche, car les drames domestiques viendront assombrir l’existence d’Urbain.

La musique pour piano, violoncelle et violon, de Rombout Willems mêle écritures contemporaine et classique, à l’instar de la rupture esthétique qui s’est opérée dans l’entre deux guerres. Rupture qui n’a pas affecté la pratique artistique du héros incarné par le peintre Benoît Gob. Silencieux, il fait des dessins académiques projetés sur deux écrans de part et d’autre de la scène. Des copies de tableaux néo-classiques vont dans les dernières séquences progressivement envahir l’espace: animaux, paysages, portraits et la Vénus au miroir de Diego Velasquez, où notre héros aurait peint le visage de sa bien-aimée.

Jan Lauwers, formé à l’Académie  royale des  Beaux-Arts de Gand  a toujours ce même penchant pour les arts plastiques: «À mon sens, écrit-il, la véritable tragédie de ce livre réside dans le fait que le vingtième siècle est impossible à comprendre, et que, pour la plupart des gens, l’art moderne et contemporain s’est avéré impitoyablement rapide et iconoclaste. C’est en ce sens qu’il faut comprendre le héros de l’histoire. Il a été broyé par les horreurs de ce vingtième siècle et par sa propre incompréhension de ce que devrait être la beauté. »

Le metteur en scène a su traduire en images, mouvements et émotions, l’univers de son compatriote, par le biais de sa propre vision .  «L’adaptation théâtrale d’un roman est délicate et pleine de risques, plaisante-t-il. Cela me rappelle à chaque fois cette vieille blague du curé qui sort du cinéma après avoir vu un  film hollywoodien, La Bible et qui marmonne « Le livre était mieux…» Pour en juger, on pourra lire le roman de Stefan Hertmans. Jan Lauwers  signe ici de toute évidence une œuvre originale, en dialogue avec son modèle.

 Mireille Davidovici

 Spectacle vu le 28 juin au  Théâtre du Gymnase,  à Marseille

Les 14 et 15 septembre,  Hellerau, Dresden (Allemagne)
Et en Belgique le 5 novembre  au CC de Spil, Roselare, le 8 novembre , Concertgebouw, Bruges.le 10 novembre, CC Strombeek ; 15 novembre,  Mars, Mons; les 22 et 24 novembre Vooruit, Gand .Le 1er décembre CC De Werf, Aalst: le 5 décembre de Warande, Tunrhou le; 7 décembre Schouwburg,  Kortrijk;  le 9 décembre  CC Zwaneberg, Heist-op-den-Berg (Belgique) ; 18 décembre  CC Sint-Niklaas du  23 au 25 janvier Théâtre national Wallonie-Bruxelles,  Bruxelles.
Les 28 et 29 mars Teatro del Canal, Madrid  et les 3 et 4 avril Opéra de Dijon( Bourgogne).

 

Le calendrier de tournée des spectacles programmés pendant le Festival est régulièrement mis à jour et consultable : bit.ly/2kyejvr

 

Guerre et Térébenthine, traduit par  Isabelle Rosselin est publié aux Editions Gallimard

 


Archive pour juin, 2018

Phœnix chorégraphie d’Éric Minh Cuong Castaing Guerre et Térébenthine de Jan Lauwers,


Festival de Marseille 2018 : vingt-troisième édition

 

Phœnix chorégraphie d’Éric Minh Cuong
 

A la fois europeén et cosmopolite, le festival de Marseille, dirigé depuis trois ans par Jan Goossens, offre un menu varié avec des artistes aux regards singuliers : l’Indonésien Eko Supriyanto place la femme au centre d’un monde traditionnellement masculin, tout en abordant  des questions écologiques majeures. Le Belge Thomas Bellinck et le Burkinabé Serge Aimé Coulibaly interrogent  l’Europe et notre rapport au monde. Fabrizio Cassol et Alain Platel unissent la vie et la mort dans Requiem pour L.,   aoù Lacera Belaza et Lisbeth Gruwez redéfinissent notre relation au temps. Quant à Jan Lauwers,  il présente une chronique  décalée de la Grande Guerre, de l’art et de l’amour. Parallèlement aux grands noms de la chorégraphie, le festival s’ouvre sur la ville en soutenant de  jeunes artistes au sein du MarsLab dont on peut découvrir certaines de leurs créations les Lundis du QG , au Théâtre des Bernardines, programmés par cette pépinière de talents . 

 Phœnix chorégraphie d’Éric Minh Cuong Castaing

 

©Sébastien Lefèvre

©Sébastien Lefèvre

Sur scène, trois danseurs avec de drôles de lunettes. Un gros drone les survole dans un bourdonnement de mini-hélicoptère. A leur tour, ils vont téléguider des drones «de loisir», de petits moustiques insidieux qui évoluent au-dessus et autour d’eux. Ce ballet ludique, qui engage peu les corps, fait place à une toute autre réalité. Celle d’artistes de Gaza.

La pièce bascule sur une longue interview, en temps réel, d’un danseur de là-bas. Les drones font partie de son quotidien, et leur « symphonie» le berce la nuit : «C’est devenu une habitude; même les enfants s’y sont habitués.  (…)  Il y a trois sortes de drones, les préventifs, ceux de surveillance et les porteurs de missiles. » Heureusement, la danse et le dessin l’aident à supporter ce quotidien. Et il se lance dans une dabkeh, une danse traditionnelle palestinienne. Il raconte aussi comment d’autres artistes utilisent les drones de loisir pour rendre compte de la réalité et l’on voit  alors, en direct, filmés du ciel, de jeunes hommes parcourir les ruines, et se livrer à quelques pas de danse dans un espace dévasté. Au terme de cette émission, leurs saluts venus de l’autre rive de la Méditerranée tentent de crever l’écran…

 Un grand moment d’émotion qui tranche avec la froideur de la première partie où la danse est complètement absente, tant les interprètes paraissent  piégés par la seule manipulation de leur joujou. Un tel déséquilibre dans ce jeu de miroir entre l’homme et la machine est compensé par les vingt dernières minutes de ce spectacle de moins d’une heure avec une chorégraphie par-delà les frontières

Issu des arts visuels, Éric Minh Cuong Castaing aujourd’hui artiste associé au Ballet national de Marseille, présente aussi un travail avec des enfants handicapés.  Mais ici, son questionnement sur les  «représentations  et les perceptions du corps à l’heure des nouvelles technologies»  tourne court.  Ses danseurs sont comme englués dans une technologie qui les dépasse. A l’inverse des artistes palestiniens qui réussissent à détourner les instruments-mêmes de leur oppression à des fins artistiques et de témoignage.

Mireille Davidovici

Spectacle  vu le 28 juin au  Théâtre du Ballet national de Marseille. Juqu’au 8 juillet 23, rue de la République, Marseille IIème. T. 04 91 99 02 50. Et le 19 octobre, à  Charleroi-Danses (Belgique).En novembre, Tanzhaus NRW, Düsseldorf  (Allemagne) ; et en mai, Dublin Dance Festival (Irlande)

Tragédies romaines de Shakespeare, mise en scène d’Ivo van Hove

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Tragédies romaines de William Shakespeare, mise en scène d’Ivo van Hove, traduction de Tom Klejin, musique d’Eric Sleichim

 Il s’agit d’une sorte de revisitation des trois tragédies dites « romaines »: Coriolan, Jules César, Antoine et Cléopâtre où Ivan van Hove, avec sa troupe du très officiel Toneelgroep Amsterdam, veut observer comment fonctionne l’actualité politique ou si on préfère les mécanismes de l’Histoire… pour aboutir à cette conclusion: les hommes et femmes politiques de la Rome antique étaient déjà les cousins germains des nôtres qui  » veulent toujours transformer la société pour en créer une meilleure, dit le metteur en scène;  je crois que les politiciens sont toujours sincères dans leurs intentions, même Saddam Hussein qui croyait que ce qu’il faisait était la meilleure chose pour son peuple, comme le pensait aussi Georges W. Bush, et comme le pensent les héros de Shakespeare: Coriolan, Brutus, César ou Cléopâtre.”

Sur le très grand plateau de Chaillot – dix-huit mètres d’ouverture- côté jardin et côté cour, des timbales, gongs, et un arsenal de magnétos etc. et quelques vrais palmiers en pot, des tables en stratifié blanc avec nombreux ordinateurs portables et téléphones, une quinzaine de grands canapés gris de style contemporain, avec autant d’écrans vidéo qui diffusent des images de Kennedy, Trump, et scène de guerre, etc. Et où on peut suivre aussi le spectacle avec les acteurs en gros, voire en très gros plan. Et où nous accueille une phrase de Bob Dylan: “God, I’m glad, I’m not be”.

 Sur le plateau, côté cour, une grand comptoir avec une place pour la maintenance vidéo, une autre pour le maquillage et enfin un coin bar boissons sandwichs comme sur le côté cour (payant mais pris d’assaut). Une voix off invite les spectateurs à venir sur  scène et à y rester et/ou à en repartir… (mais les places dans la salle ne sont pas numérotées) Ce dont ils ne se privent pas… Plus confortable en effet d’être assis dans un canapé avec une bière quand il faut envisager plus de cinq heures de spectacle:  il fait légèrement moins chaud que sur les gradins en haut!)

 10762ABF-F7D8-4B54-811A-D8CB43B1B3C5 Il y a aussi un très grand écran au-dessus de la scène, avec en-dessous  une bande passante en lettres rouges qui  communique les  morts des héros dès qu’ils ont été assassinés, avec leurs dates de naissance et de décès, mais aussi l’actualité la plus récente du style: Emmanuel Macron refuse d’ouvrir  des centres d’accueil pour migrants, Junker rencontre Trump, etc. et la chronologie de la soirée: changement de décor (en réalité déplacement de quelques praticables et tables) achevé dans cinq minutes, fin du spectacle vers vingt-quatre heures, changement de décor  suivant dans trente-cinq cinq minutes.Mais aussi les –rares- commentaires ou questions de spectateurs à propos de ces Tragédies romaines. Voilà: au cas où on n’aurait pas compris, Ivo van Hove veut mettre l’accent avec le scénographie imaginée par  Jan Versweyveld, sur la communication  et en particulier sur la communication politique avec pour truchement, ces écrans d’ordinateurs qui ont envahi l’espace privé comme public depuis une dizaine d’années. Et bien entendu, une émission d’actualité télévisée où on peu voir les différents chefs de guerre interviewés tandis que défilent des images de combats aériens… Mais cette invasion de l’espace scénique avec tous ces spectateurs qui font la queue ou se lèvent de leur canapé pour aller chercher une boisson, finit par parasiter l’action…

  Du côté du texte, Ivo van Hove a fait faire une nouvelle traduction, brillante si l’on en juge  par le surtitrage. Mais il a coupé toutes les scènes de guerre traduites ici par des moments de musique électronique avec ronflements de basses ( des distributeurs de bouchons  sont à disposition à l’entrée de la salle pour oreilles sensibles). En fait n’ont été gardées pour Coriolan et Jules César que les scènes entre dirigeants politiques. Pour Antoine et Cléopâtre on a droit à la presque totalité du texte, ce qui est sans doute trop,  la pièce, rarement jouée et pour cause, est bien bavarde. De toute façon, il était impossible de garder l’intégralité des pièces, le spectacle actuel durant déjà cinq heures quarante cinq!

Tous les comédiens font un travail d’une qualité exceptionnelle,malgré l’amplification des voix grâce à ces horribles petits micros sur la joue rendus encore plus visibles sur l’écran. Les quatorze acteurs très concentrés et capables de jouer près de jeunes amoureux lovés dans un canapé. Très crédibles dès qu’ils entrent sur le plateau,  en costumes contemporains, ils ont quelque chose d’impressionnant quand ils incarnent ces monstres politiques empêtrés dans des amours compliquées. L’histoire n’a pas beaucoup changé! On sent ces acteurs capables de tout jouer: une tragédie antique ou shakespearienne sur fond de luttes politiques et de guerre mais aussi d’amour, comme un polar ou une série télé, toujours avec un grand  professionnalisme et avec aussi une certaine distance. Les actrices jouant aussi des rôles d’homme comme César. Plus discutable… Raison invoquée par Ivo van Hove: “Parce que de nos jours les femmes (…) font partie du personnel politique. Elles dirigent une certain nombre de gouvernements en Europe et ailleurs.” Vous avez dit: syllogisme?

Côté mise en scène. Rien à dire : le spectacle est remarquablement réglé et bénéficie d’une impeccable technique. Les équipes d’Ivo van Hove et de Chaillot savent faire et ce n’est pas rien, quand il y a quatorze acteurs, quatre musiciens et tout un parc technologique -donc fragile- à gérer cinq heures durant. Ce qui suppose de sécrées mises au point…
 Sur le plan artistique, la mise en scène qui a dix ans d’âge (le spectacle  avait été créé au festival d’Avignon mais nous n’avions pu le voir) pouvait encore à l’époque,  impressionner.  Mais il a maintenant quelque chose d’un peu racoleur. On ne comprend pas ce choix scénographique: pourquoi vouloir inviter le public sur la scène ce qui parasite la vision qu’on a des acteurs qui ont peu de place pour jouer et sont donc très peu visibles par la majorité du public sauf par le biais de nombreux écrans devant les canapés.
 Le tout étant retransmis presque en intégralité sur le grand écran au dessus de la scène et la plupart du temps en très gros plan. Avec un côté voyeur mais sans même une véritable intimité. Dans ces cas-là, qu’apporte un aussi beau plateau de théâtre comme celui de Chaillot, sinon la possibilité d’y faire joujou et loger une bonne soixantaine de spectateurs ravis d’y pénétrer?  Autant alors réaliser un film…
On s’étonne aussi qu’Ivo van Hove utilise encore ces stéréotypes qu’il a contribué à créer: un son de basse assez accablant et des lumières stroboscopiques (heureusement peu fréquentes)  mais aussi des cadreurs poursuivant un comédien qui s’échappe par les passerelles de la salle pour aller dire son monologue dehors devant les fontaines du Trocadéro! Et qu’on voit en direct sur l’écran…Tous aux abris! Mais bon, le public rit de bon cœur!
Côté dramaturgie, la bande passante indique bien les enjeux politiques mais résume trop vite la situation et des étudiants près de nous avouaient ne  pas bien comprendre  ces guerres de Coriolan et cette histoire de triumvirat romain. Par ailleurs, cette prétendue réflexion sur la démocratie à partir d’extraits de ces tragédies romaines est beaucoup trop longue- une manie de l’époque- et finalement décevante. Nous n’avons pas trouvé ici comme annoncé: une « encyclopédie des différentes formes de langage politique » mais plutôt  un ensemble de scènes parfaitement réalisées mais souvent mal enchaînées, pas toujours très claires qui se laissent voir deux heures; ensuite on s’ennuie, à cause essentiellement d’une dramaturgie poussive où le public se perd facilement. On est bien loin en tout cas, de la puissance des Kings d’après aussi William Shakespeare, qu’avait montés par Ivo van Hove et qu’on avait pu voir il y a quelques années sur ce même plateau. Mais ici, la démonstration est loin d’être convaincante… Et comme disait une mienne consœur avec pertinence: « la partie la meilleure et la plus dense était  Jules César et bon après, on avait compris… »
 Alors à voir? Seulement pour ces formidables acteurs très bien dirigés : une grande leçon d’interprétation mais trop, c’est trop! Enfin, vous n’êtes pas obligés de rester cinq heures quarante-cinq! Comme prévu, à la fin, la salle était loin d’être pleine…

Philippe du Vignal

Spectacle vu le 29 juin,  au Théâtre national de la danse, Place du Trocadéro, jusqu’au 5 juillet. T. : 01 53 65 30 00.

 

Le Cercle de craie caucasien d’après Klabund et Li Xingdao,mise en scène d’Emmanuel Besnault

 

Le Cercle de craie caucasien d’après Klabund et Li Xingdao, mise en scène d’Emmanuel Besnault

 

Le Cercle de craie est une légende chinoise de Li Xingdao (XIVème siècle) qui a inspiré celle de Klabund, écrivain allemand (1890-1928), créée en 1925. Qui a inspiré elle-même,  la pièce de Bertolt Brecht créée en Allemagne en 1949 et huit ans plus tard en France par Jean Dasté à Saint-Etienne.

©Christophe Raynaud de Lage

©Christophe Raynaud de Lage

Emmanuel Besnault jeune metteur en scène de vingt-sept ans, a préféré revenir à cette version de la fameuse légende chinoise et à celle de Klabund. C’est l’histoire d’une jeune fille d’une famille misérable, poursuivie par le juge. Le père qui n’est pas arrivé à payer l’impôt sera retrouvé pendu. La mère conduira alors sa fille dans un salon de thé- traduisez bordel- contre un sac de pièces d’or… Le frère de la jeune fille en prendra sa part avant de s’enfuir. Le gouverneur attiré par ses charmes quand il vient au salon de thé épousera la jeune fille qui aura un enfant de lui. Mais la première femme de ce gouverneur se sent trahie, et l’accuse faussement d’avoir empoisonné son mari. Pire, elle déclare que ce fils est en réalité d’elle, ce qui lui permettrait de percevoir l’héritage. Un premier juge- acheté- fera condamner la jeune fille pour mensonge quand elle réclame son enfant.

Puis un second juge demandera que l’on  trace un cercle à la craie sur le sol et que l’on place l’enfant au centre. Il demandera  aux deux femmes de tirer chacune l’enfant par un de ses bras; celle qui y réussira, sera alors considérée comme sa mère. Mais la vraie mère ne veut pas le blesser et ne tire pas. Le juge conclura que c’est bien elle la vraie mère qui innocentée, se verra remettre l’enfant… Tous les éléments d’une pièce populaire- Victor Hugo n’est pas loin- sont réunis ici: destin tragique d’un pauvre homme, amour, extrême pauvreté, pouvoir politique, injustice de la justice, mais aussi finalement belle fin heureuse avec le Prince… Sur le grand plateau dans la grande cour pavée de l’Écurie royale, quelques praticables et des éléments métalliques avec fenêtres en plastique ondulé – l’ensemble est assez laid- que les acteurs déplaceront… trop souvent et sans raison. Ce qui casse le rythme!
Emmanuel Besnault installé avec sa compagnie à Carpentras, veut défendre l’idée d’un théâtre populaire, ce qui l’ a poussé à mettre en scène aussi Les Fourberies de Scapin, un spectacle joué à ce mois Molière mais que nous n’avons pu voir. Sa mise en scène du Cercle de craie est sobre et correspond bien à celle d’un théâtre de tréteaux en plein air.  Cinq acteurs seulement pour jouer tous les rôles avec quelques modifications de costume. Avec une nette tendance à privilégier l’expression gestuelle et à chorégraphier quelques moments forts. C’était une première mais la pièce patine souvent: la faute… à une dramaturgie maladroite et à une direction d’acteurs qu’il faudrait revoir. Et ce spectacle d’une heure vingt seulement parait bien long.

Côté interprétation, les acteurs très maquillés se croient obligés d’en faire des tonnes, criaillent en particulier Eva Rami  qui surjoue (la première épouse). Seule, Sarah Brannens (la jeune fille) que l’on avait déjà vue chez Wajdi Mouawad s’en tire au mieux avec  une  vraie présence. Calme et lumineuse, elle attire aussitôt le regard du public. Le spectacle sera joué en Avignon et dans un salle fermée, il se bonifiera peut-être. Laissons-lui une chance…

Philippe du Vignal

Le spectacle s’est joué les 27 et 28 juin aux Grandes Écuries, Mois Molière à Versailles.

 

Under the influence, travail dirigé par Sandy Ouvrier

 

Journées de juin du Conservatoire national supérieur d’art dramatique (élèves de deuxième année)

Under the influence, trois mouvements à travers les œuvres de John Cassavetes et William Shakespeare,  travail dirigé par Sandy Ouvrier

Cela se passe dans la grande salle du Théâtre de l’Echangeur à Bagnolet. Au programme des scènes extraites de Face, Husbands, Minie and Moscovitz, A Woman under influence, Murder of a Chinese bookie, Opening night et Loves Streams, ainsi que de très courts passages de Macbeth, Le Songe, Le Conte d’Hiver et Hamlet.
 Au tout début, et avant même que ne commence le spectacle,  est projeté un long extrait de Casablanca, le célèbre film de Michael Curtiz, adapté quatre ans plu tard d’une pièce (1938) d’un professeur américain, Murray Burnett et de la scénariste Joan Alison. Avec Humphrey Bogart et Ingrid Bergman aux sublimes images en noir et blanc… Une sorte d’introduction au cinéma américain?

La suite en fait va être une série de petites scènes souvent très courtes de quelques films de John Cassavetes cités plus haut. Sur le vaste plateau nu,  un écran de cinéma où apparaîtront des images de rues aux Etats-Unis, et les titres des films, des  projecteurs sur pied, un grand canapé-lit, un bar en bois et dans le fond côté cour,  des tables de maquillage, un portant de costumes et quelques accessoires et petits meubles: bref, sans guère d’orignialité ce qu’on voit un peu partout… Cela commence mal avec du théâtre dans le théâtre où une des élèves-comédiennes s’adresse à une autre déjà assise dans la salle, juste éclairée par une lampe de poche. Bon…
Sandy Ouvrier a réalisé une sorte de montage- assez maladroit- de dialogues extraits des films de Jonn Cassavetes qui se succèdent avec à chaque fois déménagement de meubles et accessoires, ce qui casse un rythme déjà lent qui n’avait pas besoin de cela. John Cassavetes dès ses premiers films avait imposé des personnages qu’on voyait juste lors d’un épisode de leur vie. Est-ce ce principe que Sandy Ouvrier a voulu traduire ici sur un plateau de théâtre?  Mais sous forme d’un «spectacle» qui n’en est pas vraiment un, puisqu’il s’agit d’exercices de travail pour seize élèves, alors qu’il bénéficie d’une véritable mise en scène avec éclairages, scénographie, costumes… Ce qui évidemment brouille les pistes !

 En fait l’équation est difficile à résoudre: comment, tout en donnant du grain à moudre à chaque élève,  rendre,  à partir le plus souvent de scènes de couples, l’univers si attachant de John Cassavetes où le cinéaste utilise  gros plans, images tournées à l’épaule, montage sophistiqués et musique originale. D’où un sentiment de frustration permanent puisque malgré les verres de whisky et les cigarettes, les jeunes acteurs n’ont pas le temps d’installer vraiment ces personnages américains et ne sont guère crédibles. On ressent donc très peu, voire pas du tout l’immense besoin de tendresse et l’alcoolisme de  hommes et femmes embarqués dans leurs amours compliqués sur fond de divorce et d’angoisse, où le mensonge, la dépression et la mort rodent sans cesse.  Que ce soit dans Minnie and Moscowitz (1971) ou d’autres comme Faces ou Husbands (1970) où les personnages sont aussi dans une quête d’amour permanente.

A Woman under the influence (1975) raconte la grandeur de Mabel, une femme tout à fait ordinaire. Mais là aussi comment faire ressentir un climat très intime fondé sur des dialogues de cinéma et donc aussi sur des gros plans? Le tout en quelques minutes sur un plateau de théâtre…  Avec des images sur grand écran, de rues américaines avec et grosses voitures d’autrefois, et parfois avec aussi quelques violentes lumières rouges.  Et histoire d’en remettre une petite louche, on ne nous épargne pas quelques scènes jouées en anglais, histoire de montrer que les élèves du Cons maîtrisent bien la langue de John Cassevetes?  Sans surtitrage, tant pis pour les non-anglophones…

Mais bon, il se passe parfois un petit quelque chose, comme dans cette grande beuverie à la bière, assez impressionnante et très bien réglée, ou dans ces scènes de Meurtre d’un bookmaker chinois (1976) où un patron de club non marié vit dans un monde de trafics et de meurtres. Ou encore dans Love Streams (1984) où la jeune Sarah qui n’arrive ni à peindre ni à écrire, attend tout, mais en vain, de son amoureux.
Ce travail aura sans doute profité aux élèves mais, malgré une mise en scène, ils ne sont ici que très rarement les personnages qu’ils doivent assumer. Mission sans doute impossible, on l’a souvent vu: le théâtre n’est pas le cinéma, et ces jeunes gens bien formés- mais qui criaillent parfois et  surjouent parfois- ne sont pas des acteurs américains de grande expérience. Sandy Ouvrier le sait bien. Et ils semblent plus à l’aise dans les quelques miettes de Shakespeare…

 Nous avons apprécié la qualité de la diction, comme de la gestuelle, surtout chez certains garçons, et une unité de jeu évidente, ce qui n’est déjà pas si mal. On a repéré en particulier: Louise Legendre, Florence Mazot, Manon Clavel Anthony Moudir et Nadine Moret. Mais on aimerait les revoir tous, mais cette fois-ci dans de vrais rôles plutôt que dans cet insipide défilé de scènes, même imaginées par un grand cinéaste… Pourquoi ne pas faire deux séances avec huit élèves chacune, au lieu d’imposer cette chose estoufadou de presque quatre heures, avec deux entractes! Sandy Ouvrier nous avait habitué à des dramaturgies plus soignées et plus efficaces que cet indigeste condensé, finalement assez frustrant et décevant… Dommage!

Philippe du Vignal

Théâtre L’’Echangeur, 20 avenue du Général de Gaulle, Bagnolet (Seine-Saint-Denis) jusqu’au 30 juin.  T. : 01 53 24 90 16.

 

 

Festival Viva Cité, à Sotteville-lès-Rouen

Vingt-neuvième édition du Festival Viva Cité, à Sotteville-lès-Rouen

viva-Site_1527243477_1180X580_c_c_0_0Viva Cité est une coréalisation avec la municipalité de Sotteville-lès-Rouen et sa direction artistique a été confiée à l’Atelier 231 depuis 2002. Ce festival est devenu un rendez-vous incontournable des arts de la rue, et durant trois jours, les compagnies: une vingtaine dans le in, et une cinquantaine de troupes « accueillies » investissent ses quartiers. Créé voilà vingt ans, il est reste très populaire, et fréquenté par les habitants de l’agglomération et non par des touristes…

Quizas de la compagnie Amare

Cette compagnie de danse/théâtre a été créée l’an passé par Amandine Vandroth et Maéva Lambert. Danseuses et comédiennes formées en Belgique, elles ont l’une, une expérience du jeu dans un espace public et l’autre, celle de créations multidisciplinaires (montage sonore, vidéo). Ce qui leur permet d’acquérir une certaine autonomie dans leur travail. Pour elles, la parole des femmes doit remettre en question les notions d’idéal,  d’amour et de perfection.
Mouvement, texte, jeu et  enregistrements de paroles d’habitants servent à mettre en œuvre un acte poétique. Bref, un mélange de fiction et réalité. Ce spectacle musical est joué par six filles à chapeau de paille et jupon blanc qui interprètent des musiques du Sud-Est des Etats-Unis: Virginie, Tennessee, Louisiane, delta du Mississippi… Elles assemblent des planches, s’asseyent dessus en équilibre instable. « En 1928, deux frères ont tout partagé, rien pour les filles ! Mais l’un d’eux tue l’autre/ Elles cherchaient une vie nouvelle, elles chantent en chœur. » Un spectacle inégal mais rafraîchissant…

Attentifs ensemble ici même

 Un groupe dirigé par Mark ETC qui présente sa démarche : Ils sont là, en cœur de ville, en bas de chez nous, ceux que l’on ne voit pas, plus, trop, à la folie… les Invisibles. Qui sont-ils, combien sont-ils, faut-il en avoir peur, comment nous voient-ils, faisons-nous encore partie du même monde? : « Depuis sept ans, nous sommes dans l’état d’urgence, il faut faire appel à la vigilance. Nous allons partager une maraude à la rencontre des invisibles». Nous le suivons jusqu’à une station de tramway où un homme fouille dans une poubelle pour y installer une sono. Une jeune fille prend des poses devant une affiche: «J’aime ma banque, simulez, comparez! ». L’homme ouvre une bouteille  qu’il prend dans sa valise, offre un coup à boire,  puis met cette valise dans la poubelle.

Une jeune femme transformée en vieille se demande comment réagir devant une assurance-vie, plus loin un homme annonce que sa femme de ménage va partir et il faut financer son cadeau. Le balayeur annonce qu’il n’y a plus rien de vivant: nos voitures, nos maisons sont en plastique recyclé: le patrimoine mondial de l’humanité, et tout ce qui restera de nous.  Surgissent plusieurs images étranges, comme une femme voilée en perruque blonde… Nous poursuivons notre route jusqu’à un chantier qu’on nettoie au jet, et on nous présente un jeune footballeur du sénégalais à qui on a volé 300 €… On ramasse des sacs trempés dans une mare de goudron, on en sort une bouée, des fils, un poste de radio, des étuis à lunettes. Le soldat qui s’est plongé dans cette marée de goudron pour tout ramasser se fait fixer par deux mémés».
Une étrange promenade aux débuts encore incertains. A suivre.

Du 23 au 25 août, à 9h et 11h sur billetterie, festival d’Aurillac

 Haute heure par le cirque Barolosolo

«Suite au projet Balad’O/MétamOrph’O, nous avons eu envie, disent ses créateurs,  de retourner sur la piste et de faire vivre un petit cirque, intimiste et décalé. L’univers du cirque de Calder, son esprit et son univers nous ont inspiré et c’est en hommage à ce petit cirque de marionnettes que nous voulons écrire ce nouvel opus.  Le thème principal «plus-haut». Nous voulons aussi créer en lien avec le spectacle une ménagerie-exposition. Il s’agit de présenter les personnages dans des cages installées dans les halls, caves, greniers des théâtre. Le public pourra rentrer dans les cages et comme c’est la mode, se prendre en selfie devant un fond de tableau.

Des acrobates jouent autour de l’univers d’Alexandre Calder avec des personnages de cirque. On voit le dressage d’un lion, le dompteur met sa tête dans sa gueule. Le lion bouffe la cravache et s’écroule. On le hisse en hauteur,  et un dompteur le caresse. Une danseuse en haut de l’échelle danse à bout de bras et avec un cerceau.
Il y a un beau défilé musical circulaire. Des numéros périlleux  impressionnants, mais il faut déjà aller voir un autre spectacle.

Squah par la compagnie Les Trois points de suspension

Un spectacle à propos du  sommeil  fondé sur une expérience tentée sur un volontaire et en cours d’élaboration. On l’installe sur une couveuse, sorte de lit transparent et l’on fixe un casque sur la tête du dormeur et une perfusion. Un écran le surplombe et on doit pouvoir observer la courbe de son sommeil. Selon la méthode Coué, tout va de mieux en mieux. La vie, c’est manger et dormir. Nous passons un tiers de notre vie à dormir. Le dormeur : Agostino  surnommé Nathalie.
On observe les  quatre phases du sommeil avec des calculs mathématiques sur le subconscient.  Avec aussi des équations absurdes. «On dort si bien dans les salles de spectacles ! » Un bibendum chante Les Neiges du Kilimandjaro.
Dans cette étape d’un travail déjà très élaborée mais encore trop longue,  la relation au dormeur n’est pas évidente. Pour cette compagnie, » Squash plante du temps dans le désert de nos nuits,  pour essayer de donner enfin un sens à nos songes. Fini de culpabiliser de faire des grâces matinées, bienvenue dans l’aire du dormir utile, du dormir pratique, du dormir intelligent, du dormir responsable. »

Edith Rappoport

Spectacles vus  à Viva Cité, Sotteville-lès-Rouen, (Seine-Maritime),les 23 et 24  juin.

 

Festival Montpellier Danse

© Jean Louis Fernandez

© Jean Louis Fernandez

 

Festival Montpellier Danse

 Cette trente-huitième édition accueille les plus grands noms de la danse contemporaine comme Anne Teresa De Keersmaeker ou William Forsythe, des personnalités atypiques comme Phia Ménard mais aussi  de jeunes talents à découvrir. Ce festival rend aussi hommage à Trisha Brown, la célèbre chorégraphe disparue en 2017 et qui, régulièrement invitée, avait créé ici  plusieurs pièces. Des représentations en plein air donnent accès aux créations à un public plus large avec parfois même la possibilité d’y participer …

 Xenos chorégraphie et interprétation d’Akram Khan

 Deux musiciens assis sur des tapis colorés accueillent le public: percussions et voix se mêlent, dans le style de l’Inde du Nord. Derrière eux, un immense plateau en plan incliné où pendent des cordages évoquant une coque de navire. Akram Khan apparait, en costume blanc traditionnel et, fidèle à sa formation initiale de kathak, accorde sa danse au rythme des percussions dans un jeu  entre mouvements et partition. Puis la lumière s’assombrit  et la musique fait place à de sinistres grésillements et une voix annonce, en anglais : «Ce n’est pas la guerre. C’est la fin du monde ». Les clochettes qui tintaient aux chevilles du danseur s’avèrent être des chaînes, et le monde, soudain, bascule dans les ténèbres. Le plateau se vide de ses couleurs, et le plan incliné s’érige en muraille à franchir… Et de l’obscurité, émerge un orchestre fantomatique: violon, violoncelle, saxophone et mirithangan.

 Avec  cette nouvelle création très personnelle, l’artiste londonien d’origine bangladaise entend sortir de l’oubli les quelque quatre millions de soldats coloniaux engagés dans la Première Guerre mondiale par les belligérants européens et américains. Le fil conducteur de la pièce est l’itinéraire d’un soldat inconnu, arraché à sa terre natale, pour combattre dans les tranchées. Ils furent ainsi plus d’un million et demi de «cipayes» indiens enrôlés, et beaucoup  furent tués puis enterrés à l’étranger. Les autres, rentrés au pays, souvent mutilés, ont vu leurs histoires noyées dans les archives.

 Ce solo retrace l’épopée humaine de ces sans-gloire privés de passé. Silhouette solitaire mais chargée de cette mémoire plurielle (on entend en voix off, la litanie des nationalités allogènes enrôlées), Akram Khan se déploie harmonieusement ou par saccades dans un espace en perpétuelle mutation, au gré de ce voyage au pays de nulle part. Sous les lumières de Michael Hulls, le décor mobile de Mirella Weingarten devient colline, chemin de crête, tranchée terreuse, fosse commune… Propulsé dans cet espace, le brave soldat découvre peu à peu, à son corps défendant, ces contrées étrangères, lui-même devenu xenos (étranger) et se trouve confronté à l’inconnu, comme à ce gramophone géant qui déverse tour à tour musiques, ordres militaires, et voix des morts ensevelis.  

 Entre Orient et Occident, la danse  mêle pas traditionnels et gestuelle contemporaine, tout comme la musique originale de Vincenzo Lamagna se métisse. Au  violoncelle de Nina Harries et au violon d’Andrew Maddick, répondent les percussions au mirithangan  de B. C.  Manjunath et la voix chaude de Tamar Osborn.

Des images inoubliables surgissent, souvent en contre-jour : le fil narratif se dissout dans une abstraction poétique, issue d’un subtil mariage entre gestes, lumières et sons. L’émotion est à son comble quand, rené d’une terre cendreuse, le corps cadavérique du danseur revient, transfiguré, sur le Lacrimosa du Requiem de Wolfgang Amadeus Mozart,  aux accents baroques dus aux arrangements du compositeur et au chant de Nina Harries «Lacrimosa dies illa, qua resurget ex favilla judicandus homo reus. (Jour plein de larmes, où l’homme ressuscitera de la poussière. ) ».

  »Cette œuvre est avant tout le regard que je porte sur le monde actuel, dit Akram Khan, et elle évoque notre déshumanisation ainsi que la façon dont les conflits présents et passés nous confrontent à nouveau à la question cruciale de l’humanité.» Plus narrative que Until the Lion (voir Le Théâtre du Blog), Xenos transcende par sa beauté, les horreurs de la guerre pour restituer  aux oubliés de l’histoire leur part d’humanité. Salué à Montpellier par un public bouleversé et enthousiaste, ce spectacle, créé en résidence au Grange Festival, Hampshire (Royaume-Uni) et à l’Onassis Cultural Centre à Athènes, entame tout juste un tour du monde, et il faudra attendre décembre 2019 pour le voir à Paris, au Théâtre de la Ville…

 Mireille Davidovici

Spectacle vu au Corum de Montpellier, le 26 juin.

Montpellier Danse  se poursuit jusqu’au 7 juillet à l’Agora, Cité internationale de la danse, Montpellier (Hérault) T. : 0 800 600 740 (appel gratuit). Du 3 au 5 juillet Festival grec de Barcelone, (Espagne) ; du 13 au 15 juillet, Julidans, Amsterdam, Pays-Bas.
Du 16 au 18 août, Edinburgh Festival (Royaume-Uni).
Les 21 et 22 septembre, Curve Leicester, (Royaume-Uni) et  11 au 13 octobre, Centre National des Arts, Ottawa (Canada); du 18 au 21 octobre, Canadian Stage, Toronto, ; les 31 octobre et 1er novembre, Lincoln Center, New York.
Les 7 et 8 décembre, Tanz an den Bühnen Köln, Cologne (Allemagne). 

La saison 2018-2019 du Théâtre de la Tempête

La  saison 2018-2019 du Théâtre de la Tempête

img_7694Pour commencer, il faut savoir finir : le Théâtre de la Tempête a clos sa saison  avec trois soirées, orchestrées par  Clément Poirée, son directeur,  des Contes d’amour de folie et de mort. Trois soirées où le théâtre n’était pas « comme d’habitude“. Manière de dire que tout avait bougé : la billetterie, l’usage des lieux tous ouverts au public comme jamais : loges, scènes, locaux techniques (en partie), bureaux… Chaque espace étant habité par un comédien et un texte, au risque d’interférences troublantes, dans ces lumières bleutées qui font baisser les voix.

Manière de dire que le théâtre n’est pas sans danger, frissons et magie : le tout sous une pluie légère de notes tombées d’un piano haut perché. Dans le désordre : Silvina Ocampo, Pascal Quignard, Alejo Carpentier, César Valejo, Edgar Allen Poe, Danill Harms, Franz Kafka, Horaco Quiroga, Gabriel Garcia Marquez,  Copi, Virgilio Diaz Grullon… Les comédiens de la saison sont revenus conter en confidence, et au mieux de leur talent, des histoires franchissant le mur du fantastique. À vous de les lire, maintenant, par les soirs d’été.

Bonne entrée en matière pour la prochaine année : montrer que le théâtre ne s’arrête pas. De fait, le Théâtre de la Tempête présentera plusieurs spectacles qui ont déjà été joués, et même parfois beaucoup joués. Le Pas de Bême, conception collective, inspirée de L’Objecteur de Michel Vinaver, mise en scène  d’Adrien Béal. L’expérience d’un réfractaire sans cause a déjà été vécue sur le vif dans pas mal de théâtres et est toujours aussi corrosive, en douce. Idem pour Samo, a tribute to Basquiat de Koffi Kwahulé, mise en scène de Laetitia Guédon. Ces spectacles commenceraient-ils à être «culte» ? Dans un tout autre style, on n’en n’a pas fini avec la vitalité mélancolique du Cyrano de Bergerac d’Edmond Rostand, mise en scène de Lazare Herson-Macarel et Eddie Chignara.

Il y aura du « pointu »  avec Les Évaporés, ces disparus volontaires, (en japonais surtitré) et un documentaire poétique, Saint-Félix, ou ce que recèle un village de quarante-cinq habitants, par Elise Chateauret. Et aussi l’inclassable et populaire cabaret Karl Valentin avec Vols en piqué, mis en scène par Patrick Pineau, le retour de Gérard Watkins- qui réalisa l’année dernière Scènes de violences conjugales-  avec Ysteria, sur la mise en scène du féminin comme pathologie.

La question de l’identité travaille le théâtre d’aujourd’hui. Dans Au plus noir de la nuit d’André Brink, adapté et mis en scène par Nelson-Rafael Madel, une troupe dansante interroge cinq générations en Afrique du Sud. Pauline Sales, avec J’ai bien fait, regarde ce qui fait le sens de la vie -qui suis-je, au bout du compte ?- et Roser Montiló Guberna et Brigitte Seth posent la même question : effaçons les frontières de genre et l’on verra se qui se produira…

Une bonne saison, une saison comme une autre ? Celle-ci intronise solidement Clément Poirée,  successeur de Philippe Adrien, comme directeur du théâtre de la Tempête, fondé, rappelons-le, par Jean-Marie Serreau ( 1915-1973). Une histoire à assumer. Le maître de maison reprendra La Vie est un songe de Pedro Calderón de la Barca (voir Le Théâtre du blog). Parcours initiatique, cette pièce fondatrice mérite d’être travaillée et retravaillée.

Clément Poirée créera aussi Les Enivrés de l’auteur sibérien Ivan Viripaev, de plus en plus joué en Russie et en Europe. Ciel et enfer «dans la lignée des personnages de Dostoïevski». «J’essaie, dit-il,  d’écrire sur l’invisible, sur la réalité spirituelle cachée à nos yeux. Et malheureusement, nous sommes aveugles.» Une façon de rappeler que le théâtre, depuis Dionysos, est le lieu de cet enivrement terrible et joyeux.

Christine Friedel

Théâtre de la Tempête, route du Champ de manœuvre, Cartoucherie de Vincennes. T. : 01 43 28 36 36.

 

 

 

 

Delta Charlie Delta de Michel Simonot, mise en scène de Justine Simonot

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Delta Charlie Delta de Michel Simonot, mise en scène de Justine Simonot

 Le 27 octobre 2005, deux adolescents, Zyed et Bouna, meurent électrocutés dans le transformateur où ils s’étaient réfugiés durant une course-poursuite avec la police. Un troisième survivra. Le soir même, des émeutes éclatent à Clichy-sous-bois (Seine-Saint-Denis). Dix ans plus tard, aura lieu le procès final de deux policiers pour «non-assistance à personnes en danger » qui sont relaxés. Voilà résumé, si possible, ce qui constitue une véritable tragédie. Tragique, la mort «pour rien» de ces enfants -quinze et seize ans- qui couraient, parce que la police courait derrière eux. Sans avoir commis aucune infraction, ils couraient, parce que c’est comme ça et que la police est plus formée à l’interpellation des “suspects“ qu’à la protection des mineurs.

Le malheur, la forteresse du destin, c’est le transformateur et ses  vingt-mille volts. « S’ils entrent sur le site, je ne donne pas cher de leur peau », dit un policier qu’on a entendu sur le canal-radio. Ironie tragique, l’énorme étincelle qui tue deux garçons et brûle grièvement le troisième, provoque un court-circuit qui plonge, entre autres, le commissariat dans le noir –« marre de travailler dans des locaux vétustes ».

Tout est en place, et rien n’est à sa place. C’est pourquoi, encore et encore, la pièce de Michel Simonot sélectionnée par plusieurs comités de lecture, a obtenu entre autres récompenses, le Prix des lycéens pour les nouvelles écritures dramatiques. Il interroge les récits et les mots, un à un, minute par minute. L’événement, le drame lui-même, il l’avait déjà exploré avec Lancelot Hamelin, Sylvain Levey et Philippe Malone dans L’Extrordinaire tranquillité des choses (éditions Espaces 34, 2006). Ici, il confronte la chronologie des faits et les minutes du procès des policiers. Mais la pièce n’a rien d’un documentaire, même si tout est exact et vérifié.

 Un travail sur le vrai. Et le vrai de la tragédie est indicible. Par la voix du Chroniqueur (ici Clotilde Ramondou) et de chacun, dans sa fonction –policiers et leur routine, juges et avocats, voix des enfants- le texte vient et revient sans cesse sur l’enchaînement des faits, sur les «trous» dans cet enchaînement, sur ce qui a été dit et non dit. De cette apparente répétition, naît une poésie du manque : la parole, les mots, tournent autour de ce basculement. Appelons cela le destin : une série de moments fatals, certains minuscules, mène à l’irréparable. Il faut garder ici le terme: «moment» dans son sens latin : movimentum, le grain de sable qui fait pencher la balance. Le texte sasse et ressasse le récit, pour retenir le plus petit grain de vérité… Mais on n’a jamais tout, et c’est ce manque-là, c’est l’indicible qu’habite le tragique, c’est le silence de l’inacceptable.

Justine Simonot met en scène la pièce avec une parfaite rigueur : ni pathos, impossible avec ce texte, ni abstraction ; les acteurs donnent leur voix à des personnes, dans la société, dans le monde tel qu’il est, à des moments banals que seule, la mort, l’étincelle géante, rend extraordinaires (Xavier Kuentz et Catherine Salvini pour les adultes, Zacharie Lorient et Alexandre Prince pour les voix des enfants).
La mise en scène peine un peu plus, et cela se comprend par la nature même des messages et de leur support, à “faire théâtre“ des commentaires  sur les réseaux sociaux : comment rendre présents les propos de celui qui se cache derrière l’écran ? Il y a là quelque chose à trouver. Le très beau thrène (lamentation funèbre chantée) de Muhittin, le survivant à qui la mort donnerait  au moins un prénom, pourrait se laisser incarner, sans détruire l’édifice construit mot par mot, verset par verset, de la tragédie, au risque même de l’émotion.

La musique (électronique et en direct) d’Annabelle Playe ne la fera pas naître : elle ne rythme pas seulement les différents mouvements de la pièce et n’illustre pas mais crée une sorte de décor sonore et vibrant qui donne à voir notre propre projection de la course des enfants dans le chantier et le cimetière (!), leur élan sur le mur en parpaings du transformateur, les lueurs bleues des voitures de pompiers…

« Revenu de l’enfer pourquoi tant d’années à me questionner maintenant que j’ai perdu les mots ? » : les trois garçons, les morts  et le survivant, ont l’âge d’Antigone. Ils ne sont pas des héros, mais «victimes ou vaincus», l’emblème pour toute une génération, des quartiers qu’on dit pudiquement «sensibles ». Comme dans Antigone, on connaît la fin, et on ne lâche jamais la pièce, vraie tragédie contemporaine, indispensable. Et elle ne vous lâche pas non plus.

 Christine Friedel

Spectacle vu à l’Echangeur, Bagnolet (Seine-Saint-Denis). Le livre est publié aux éditions Espaces 34. À lire du même auteur, Le But de Roberto Carlos aux  éditions Quartett.

Et du 5 au 10 novembre, Anis Gras, Arcueil (Essonne).
Le 10 janvier, Théâtre de la Tête Noire, scène conventionnée, Saran (Loiret).
Le 12 février, Les Treize Arches, Scène nationale de Brive (Corrèze); le 19 février, Scènes Croisées de Lozère, Scène conventionnée de Mende; le 21 février, Théâtre du Périscope, Nîmes (Gard).

 

Festival des Ecoles du Théâtre public


Festival des Ecoles du Théâtre public

 Organisé par le Théâtre de l’Aquarium à la Cartoucherie de Vincennes. Il y a en France quatorze écoles supérieures d’art dramatique qui forment des comédiens professionnels. En juin après trois ans de formation, a lieu un spectacle dit de sortie dirigé par un metteur en scène expérimenté. La Manufacture de Lausanne  a ouvert le bal.

Ça ne se passe jamais comme prévu, mise en scène de Tiago Rodrigues 

311CCC51-9C51-4E07-91A6-0373E62776BALa promotion sortante : Donatienne Amann, Raphaël Archinard, Julie Bugnard, Greg Ceppi, Angèle Colas, Isabela De Moraes Evangelista, Catherine Demiguel,Laura Den Hondt, Morgane Grandjean, Isumi Grichting, Camille Le Jeune, Pépin Mayette, Guillaume Miramond, Samuel Perthuis, Victor Poltier, Lucas Savioz a travaillé pendant deux mois avec Tiago Rodrigues, acteur, dramaturge, metteur en scène, et directeur artistique du Teatro Nacional D. Maria II à Lisbonne. Bien connu en France où il a notamment créé en 2016 au Théâtre de la Bastille le remarquable spectacle Bovary, d’après le procès Flaubert voir Le Théâtre du Blog) Avec comme principe une plus grande liberté de jeu accordé aux comédiens  et une économie de moyens évidente. Règle d’or pendant deux ces mois de travail intense: savoir que les choses ne se passent jamais comme prévu.  Ici donc un groupe de seize étrangers découvre Lisbonne et tente de monter un spectacle au cours duquel, tout comme la vie dans cette cité, rien ne se passe comme prévu.
Sur le plateau, une toile de fond avec la photo du Principe Real, un parc de Lisbonne, une pelouse de gazon artificiel, une table avec des verres et des bouteilles de ginjiha, la liqueur de cerise chère au cœur des Lisboètes, et une bande de seize jeunes comédiens sympathiques, très à l’aise sur ce grand plateau et qui expliquent le mode d’emploi du spectacle…

Tiago Rodrigues leur a fait visiter la ville non les lieux sites touristiques mais ceux qui le touchent. La boutique du gantier Ulysse, le Principe Real, un beau petit parc. Et le metteur en scène leur a aussi fait  d’aller découvrir Lisbonne et rapporter des sensations, anecdotes, etc. pour écrire son texte. Une vision, une sensation, une anecdote,  comme cette vieille  dame  cueillant une feuille pour en sentir le parfum, des promenades dans les rues, sur la place de Rossio, au centre de la capitale,  avec la statue de Pedro IV, premier empereur du Brésil,  au début du XVIII ème.  Mais qui serait celle de Maximilien de Habsbourg, empereur du Mexique; faute d’argent le gouvernement  l’aurait accepté du sculpteur… Mais aussi l’ancienne prison de l’Aljube où les opposants à Salazar étaient torturés, les promenades au bord du Tage, les vieux palais, des histoires d’amour discrètement évoquées, la célébration annuelle le 25 avril, de la fameuse Révolution des œillets en 1974, la fin de la dictature de Salazar et du colonialisme, et enfin l’insurrection après des années de torture et d’assassinats d’opposants. Tiago Rodrigues leur aussi  beaucoup parlé du grand poète Camões : «Changent les temps et changent les désirs…»

 Puis le metteur en scène, à partir de ce matériau de base, a écrits seize lettres d’adieu, une pour chacun des jeunes apprentis-comédiens, avec différents niveaux d’écriture:  cette fiction est aussi en quelque sorte aussi une sorte de roman d’apprentissage. A la fois individuel mais aussi collectif puisque lié à un voyage d’études, mais le dernier  avant la grande séparation de ces seize élèves. Ce qui rend toujours un spectacle de sortie empreint d’une certaine nostalgie mais aussi d’une envie d’en découdre après trois ans d’école avec le milieu professionnel…
Cela commence plutôt bien avec l’idée pleine d’humour de jouer La Cerisaie d’Anton Tchekhov à cause de la gijinha mais vite abandonnée…  Et puis chaque comédien va dire sa lettre. Diction et gestuelle impeccables: on sent que ces élèves ont été bien formés et avec une grande rigueur. Oui, mais voilà, le résultat n’a rien d’un spectacle mais tient plutôt d’une sorte d’audition de monologues tout à fait soporifique après quelques lettres d’autant plus qu’on donne numéro à chaque fois! Bref, Tiago Rodriges nous a habitués à beaucoup mieux. Plus ennuyeux: comment arriver à discerner le potentiel de jeu de chacun, puisqu’il n’y a pratiquement aucun échange et seulement quelques rares dialogues! Et comme cela dure plus de deux heures, l’éternité est bien longue surtout vers la fin. Dommage !

 Philippe du Vignal  

Le spectacle s’est joué eu du 21 au 24 juin. Pour les autres en cours jusqu’au 1er juillet, voir le site du Théâtre de l’Aquarium.
(Entrée gratuite mais réservation indispensable)

Théâtre Gérard-Philipe, Saint-Denis. T. :  01 48 13 70 00 reservation@theatregerardphilipe.com
Théâtre de l’Aquarium. T. :  01 43 74 99 61 du mardi au samedi de 14h à 19h, pour tous les spectacles présentés à la Cartoucherie : retrait des billets au Théâtre de l’Aquarium le jour de votre venue.
Théâtre de la Cité Internationale, boulevard Jourdan, Paris XIVème. T. : 01 43 13 50 50 reservations@theatredelacite.com


 

 

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