L’Avare de Molière, mise en scène de Ludovic Lagarde

©Pascal Gely

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L’Avare de Molière, mise en scène de Ludovic Lagarde

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Harpagon (d’un verbe grec: s’emparer de est le type même, le caractère, dira un peu plus tard La Bruyère, de l’avare. Entasser un maximum et ne rien lâcher, oublier tout autre sentiment, tout autre moteur que l’amour de l’argent, cela ressemble, au niveau mondial, à quelque chose que nous connaissons… L’argent rend méchant : Harpagon utilise ses enfants pour remplir son programme d’accumulation. Il mariera sa fille au vieil Anselme qui la prend sans dot, et son fils, à une veuve supposée riche. Coup double : mépris pour la vieille qui s’achèterait un jeune, mépris pour le fils vendu comme gigolo. Cela ne suffit pas : il les espionne et les piège, comme ses serviteurs qu’il ne paie pas. L’argent rend fou et vous fait croire à votre immortalité; pourquoi le veuf ne se remarierait-il pas, une fois débarrassé de ses enfants? Le voilà obligé de payer pour se procurer… la fiancée secrète de son propre fils. L’Avare est elle-même une pièce méchante et la contagion s’étend à l’entourage d’Harpagon, Valère, le fiancé secret d’Elise, brutalisant le brave Maître Jacques, image d’un prolétariat naïvement honnête, La Flèche volant la cassette d’Harpagon pour la donner à Cléante qui s’en servira pour faire chanter son père et récupérer sa Marianne… Pauvre Molière, déjà malade (il avait intégré sa toux à la pièce) et aigri…

C’est peut-être cette méchanceté qui a tenté Ludovic Lagarde. Ni psychologie ni sociologie : il ne se soucie pas d’être crédible. Les amoureux ne croient guère à l’amour, et, pour le moins, ne l’idéalisent pas. Marianne bougonne sa mauvaise humeur de fille à vendre, Frosine claironne jusqu’à saturation sa fausse prospérité de vendeuse de femmes, Cléante «enrage» comme un Dom Juan au petit pied que son père vive trop longtemps, et on veut bien que Valère ait sauvé Élise de la noyade avant la pièce pour rehausser son très faible charme de contremaître arriviste. Enfin, l’amour est pour tous, ou presque, et il est aveugle.

Au centre de la férocité, Laurent Poitrenaux, l’acteur fétiche de Ludovic Lagarde depuis près de trente ans. On ne croit guère à sa vieillesse dont les autres personnages font des gorges chaudes, tant il virevolte, ploie pour ramasser un sou, se redresse, tricote des jambes pour éteindre la lumière et donc économiser l’électricité, fond sur sa proie (La Flèche, ou Cléante et même Elise), virtuose de l’accaparement et du geste qui fait mal. Comme si l’argent était (est ?) un réel bain de jouvence. Cet Harpagon  n’est pas un Shylock, il aurait plutôt fait un pacte avec Méphisto mais sans en payer le prix, d’où sa défaite finale. Non, il est plutôt du côté d’Onc’ Picsou ; la mise en scène tire vers la B.D déchaînée et le western actualisé, avec le fusil comme réponse à tout, affichage du fameux bric-à-brac d’Harpagon sur E-Bay et portables intempestifs.

La scénographie fonctionne plutôt bien : la salle basse qui fait l’unité de lieu chez Molière, devient ici un entrepôt où s’entassent palettes et caisses dont certaines en forme de cercueil, avec arrière-fond et vidéo-surveillance, et en  camion-cuisine dont le volet et les feux sont propices à quelques sévices gratinés. Curieusement, les seuls moments un peu mélancoliques se placent entre les actes, les piles de caisses étant remuées dans une lumière mauve… Tout cela ne suffit pas à donner au spectacle l’unité qui lui manque. Ainsi, la langue de Molière n’est pas traitée, dans cette mise au goût du jour : rendu quotidienne, sans fermeté, elle ne passe pas toujours, entre autres dans les embrouilles amoureuses et galantes, et le public attend que ça passe. Un regret : le parti-pris de la farce se perd en route, par manque de rythme, faute de “moteur“ suffisamment puissant pour chaque rôle. Les pics de rire nous montrent bien qu’il y avait là matière à  pousser la farce jusqu’à la jubilation. Mais on a beau être à demi-déçus, on ne regrettera pas de s’être laissé aller à ce rire indéniablement féroce. On ne peut pas toujours être gentil.

Christine Friedel

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©Pascal Gely

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Nous serons moins indulgents que Christine. Cela commence mal : on voit Elise, la fille d’Harpagon et Valère son intendant qui se rhabillent après avoir fait l’amour planqués dans une caisse. Puis Harpagon fouille son valet La Flèche dans cette fameuse scène où il le soupçonne de vol; ici,  il l’oblige à se mettre nu et prend un gant chirurgical… Vous devinez la suite. Puis une des servantes arrive avec des gants de cuisine rose et un balai de toilettes à la main! Vous avez dit vulgaire et racoleur?

Côté scénographie, cet entrepôt avec ces masses de caisses en plastique et boîtes à déménagement- métaphore assez lourde de l’accumulation chère à Harpagon- parasite le jeu des acteurs et la circulation se fait mal. Au fond, un beau mur blanc avec porte centrale, recyclé  de sa trilogie Büchner, aurait largement suffi comme on le voit à la toute fin où, sur le plateau nu, on voit bien les acteurs.
Côté jeu: Laurent Poitrenaux, sans doute à la demande de Ludovic Lagarde, en fait beaucoup comme on dit, mais il a un tel métier et une telle présence qu’il arrive à imposer cet Harpagon clownesque, même s’il n’a pas l’âge du rôle. Et d’évidence, s’il n’était pas là, toute cette mise en scène s’écroulerait…

Ludovic Lagarde se sert aussi des poncifs actuels pour faire moderne: Cléante  prend  son portable pour appeler celui de La Flèche et retrouver  ses vêtements planqués par Harpagon, et un écran de surveillance avec télécommande lui permet de voir son jardin où est enterrée sa fameuse cassette. Il a ensuite un grand fusil à la main et menace tout le monde comme dans un western;  et dans une cuisine: un stand en contre-plaqué avec volet qui se rabat sans arrêt, officie un Maître Jacques joué par une jeune comédienne en marcel que Valère va bombarder de pommes de terre. Bref, rien ne nous sera épargné dans cette mise en scène gadget…

Transformer L’Avare en farce clownesque, après tout pourquoi pas ? Oui, mais voilà,  il faut en avoir les moyens et Ludovic Lagarde ne les a pas! Et il a bien du mal à garder le rythme du début. Temps morts et scènes inutiles comme ces transports de caisse sur palette… Le metteur en scène a trouvé le moyen de rallonger la pièce d’une demi-heure qui, du coup, fait souvent du sur-place! Chapeau! Les jeunes étudiants assis sur le même rang, trouvaient, comme nous, le temps bien long. Alexandre Pallu dans un Valère grand Duduche s’en tire au moins mal, comme Cristèle Tual en une Frosine sexy- escarpins, petit sac en bandoulière, et jupe de cuir noir assez courte, traînant sa valise à roulettes, puis titubant, imbibée de vodka. Mais les rôles de Marianne, Elise, Maîtres Jacques et La Flèche sont moins bien tenus et Ludovic Lagarde devrait faire retravailler d’urgence ses jeunes comédiens à la diction très approximative.

Le plus grave dans cette mise en scène: on ne sent jamais la solitude de cet Harpagon qui, âgé et malheureux se rabat sur la gestion de son argent pour compenser le vide de son existence. Ce que Roger Planchon, entre autres, avait si bien réussi à montrer.
Bref, on est ici loin du compte, malgré une note d’intention assez prétentieuse : «Tout comme le mur de la trilogie Büchner avec ses moulures raconte quelque chose du passage de XVIII ème au XIX ème siècle et permet ainsi de supposer une certaine modernité avec les traces d’une époque plus ancienne- ce qui rend possible le mélange du contemporain avec le texte de répertoire et donne à ce mélange une identité visuelle ».  Tous aux abris !  Ludovic Lagarde a beau s’envoyer des fleurs mais on voit trop- et il ne s’agit pas de respect de l’œuvre- qu’il a fait joujou avec cette pièce emblématique du théâtre du Grand siècle. Au lieu de réfléchir sur la langue de Molière et d’imaginer une véritable dramaturgie, il a accumulé les facilités en tout genre pour soi-disant la moderniser! Désolé mais on oubliera vite cette mise en en scène au rabais. Comme dit Christine Friedel, on ne peut pas toujours être gentil… Et bon, il y eut en débit de saison, Les Trois sœurs, ensuite Macbeth, puis Ithaque et enfin ce pathétique Avare, quatre spectacles  vraiment pas très fameux. Stéphane Braunschweig devrait être plus vigilant quant à sa programmation…

Philippe du Vignal

Odéon-Théâtre de l’Europe, 2 rue Corneille, Paris VI ème, jusqu’au 30 Juin. T. : 01 44 85 40 40.

 

 


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