L’Établi d’après Robert Linhart, mise en scène d’Olivier Mellor

© Ludo Leleu

© Ludo Leleu

 

L’Établi d’après le livre de Robert Linhart, adaptation de Marie-Laure Boggio et Olivier Mellor, mise en scène d’Olivier Mellor

 

«Les personnages, les événements, les objets et les lieux de ce récit sont exacts», écrit Robert Linhart à la fin de son livre. Brillant étudiant de Louis Althusser, fondateur des Jeunesses communistes marxistes léninistes, puis militant à la Gauche Prolétarienne pendant les événements de Mai 68, il se fait embaucher comme OS 2 aux usines Citroën de la Porte de Choisy.  Comme beaucoup de ses camarades «établis», il espère organiser les luttes ouvrières en créant des comités de base prolétariens. A l’instar de Leslie Kaplan, elle aussi établie avec L’Excès-l’usine, il retrace dix ans plus tard cette expérience humaine et politique dans l’Établi, publié en 1978 un titre qui désigne à la fois ces jeunes diplômés engagés dans la lutte des classes et la table d’un travailleur manuel : ici, celle d’un vieil ouvrier qui, dans un coin de l’usine, retouche les portières cabossées…

 Robert Linhart a découvert L’Établi il y a longtemps, au lycée, grâce à son professeur d’économie : « J’y vois décrits des mécanismes jusque-là à peine théorisés, des ambiances familière, des idées…  »  Avec la compagnie du Berger, basée à Amiens et bientôt installée dans une ancienne chapelle, il entreprend de porter à la scène ce témoignage singulier, à la fois roman sociologique et d’apprentissage. L’aventure d’un jeune homme : sa rencontre avec des personnages attachants dont il a su saisir la beauté ; la violence de l’environnement et des rapports hiérarchiques dans le monde impitoyable du travail. Rien de bien nouveau mais dit ici avec grand talent, et sans manichéisme. Un voyage en terre inconnue, dont il ne reviendra pas indemne.

 Cette adaptation théâtrale comme le livre,  a pour chapitres: « Le premier jour ; Les Lumières de la grande chaîne, (…) ; La grève, l’ordre Citroën », etc.  Autour du narrateur, gravitent une dizaine de personnages, qui entrent en dialogue avec lui. On pénètre littéralement et de plus en plus profond dans l’usine : « Trois sensations délimitent cet univers nouveau. L’odeur, une âpre odeur de fer brulé, de poussière, de ferraille. Le bruit : les vrilles, les rugissements des chalumeaux, le martèlement des tôles ? Et la grisaille : tout est gris, les murs de l’atelier, les carcasses métalliques des deux CV, les combinaisons et les vêtements de travail des ouvriers ».

 La scénographie évoque cet univers de ferraille, de limaille où s’affairent les ouvriers, trimbalant des chariots chargés de boulons, de tôles et d’autres matériaux ;  maniant des palans ou des fers à souder… Dans un vacarme que la voix des comédiens parvient quand même à couvrir. En fond de scène, derrière un vitrage semi-opaque, l’usine rugit sans répit, sous les martèlements et grincements joués en direct par les musiciens dont le metteur en scène et l’orchestre de sa compagnie, rejoints par Vadim Vernay. S’y mêlent parfois des riffs rock ou des accords de jazz des années soixante.

 Comme les lecteurs à la sortie du roman, le public est saisi par l’épopée de ce novice, confronté à un monstre froid où il va aussi découvrir des personnes d’une profonde humanité. Maladroit, notre apprenti sorcier éprouvera dans sa chair fatigue, désarroi et  désillusions… Mais aussi la camaraderie et la solidarité des travailleurs face à l’hostilité et la cruauté des petits chefs (et des grands). Il réussira, avec une poignée de collègues, à déclencher une grève quand la direction de Citroën met à mal les acquis de Mai 68. Mais c’est peine perdue et son aventure tournera court. La pilule est amère et il  avoue rêver aujourd’hui de cadence et de production…

Après des années de dépression et d’éloignement de Robert Linhart, son œuvre suscite un regain d’intérêt et sa fille, Virginie Linhart, lui a consacré un livre : Le Jour où mon père s’est tu et dernièrement Laure Adler l’a invité pendant une semaine à son émission l’Heure Bleue sur France-Inter. Il a accordé volontiers les droits d’adaptation à la compagnie du Berger et en a validé le travail. Et on entend une  voix off, la sienne, dire les dernières lignes du livre, relayant Aurélien Ambach-Albertini, le comédien qui l’incarne.

La mise en scène, parfois un peu appuyée, a su traduire en paroles, musiques et images, le regard aigu et l’écriture vive et précise d’un écrivain de talent qui témoigne du monde du travail autant que des utopies de la jeunesse, il y a cinquante ans. Parmi les nombreux événements artistiques liés à la commémoration de Mai 68,  un spectacle à voir.


Mireille Davidovici

 Théâtre de l’Epée de bois, Cartoucherie  de  Vincennes, route du Champ de manœuvre.  T. : 01 48 09 39 74, jusqu’au 1er juillet.
Festival d’Avignon Off à  Présence Pasteur, du 6 au 28 juillet.

 L’Établi est publié aux éditions de Minuit et Le jour où mon père s’est tu aux éditions du Seuil

 


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