Delta Charlie Delta de Michel Simonot, mise en scène de Justine Simonot

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Delta Charlie Delta de Michel Simonot, mise en scène de Justine Simonot

 Le 27 octobre 2005, deux adolescents, Zyed et Bouna, meurent électrocutés dans le transformateur où ils s’étaient réfugiés durant une course-poursuite avec la police. Un troisième survivra. Le soir même, des émeutes éclatent à Clichy-sous-bois (Seine-Saint-Denis). Dix ans plus tard, aura lieu le procès final de deux policiers pour «non-assistance à personnes en danger » qui sont relaxés. Voilà résumé, si possible, ce qui constitue une véritable tragédie. Tragique, la mort «pour rien» de ces enfants -quinze et seize ans- qui couraient, parce que la police courait derrière eux. Sans avoir commis aucune infraction, ils couraient, parce que c’est comme ça et que la police est plus formée à l’interpellation des “suspects“ qu’à la protection des mineurs.

Le malheur, la forteresse du destin, c’est le transformateur et ses  vingt-mille volts. « S’ils entrent sur le site, je ne donne pas cher de leur peau », dit un policier qu’on a entendu sur le canal-radio. Ironie tragique, l’énorme étincelle qui tue deux garçons et brûle grièvement le troisième, provoque un court-circuit qui plonge, entre autres, le commissariat dans le noir –« marre de travailler dans des locaux vétustes ».

Tout est en place, et rien n’est à sa place. C’est pourquoi, encore et encore, la pièce de Michel Simonot sélectionnée par plusieurs comités de lecture, a obtenu entre autres récompenses, le Prix des lycéens pour les nouvelles écritures dramatiques. Il interroge les récits et les mots, un à un, minute par minute. L’événement, le drame lui-même, il l’avait déjà exploré avec Lancelot Hamelin, Sylvain Levey et Philippe Malone dans L’Extrordinaire tranquillité des choses (éditions Espaces 34, 2006). Ici, il confronte la chronologie des faits et les minutes du procès des policiers. Mais la pièce n’a rien d’un documentaire, même si tout est exact et vérifié.

 Un travail sur le vrai. Et le vrai de la tragédie est indicible. Par la voix du Chroniqueur (ici Clotilde Ramondou) et de chacun, dans sa fonction –policiers et leur routine, juges et avocats, voix des enfants- le texte vient et revient sans cesse sur l’enchaînement des faits, sur les «trous» dans cet enchaînement, sur ce qui a été dit et non dit. De cette apparente répétition, naît une poésie du manque : la parole, les mots, tournent autour de ce basculement. Appelons cela le destin : une série de moments fatals, certains minuscules, mène à l’irréparable. Il faut garder ici le terme: «moment» dans son sens latin : movimentum, le grain de sable qui fait pencher la balance. Le texte sasse et ressasse le récit, pour retenir le plus petit grain de vérité… Mais on n’a jamais tout, et c’est ce manque-là, c’est l’indicible qu’habite le tragique, c’est le silence de l’inacceptable.

Justine Simonot met en scène la pièce avec une parfaite rigueur : ni pathos, impossible avec ce texte, ni abstraction ; les acteurs donnent leur voix à des personnes, dans la société, dans le monde tel qu’il est, à des moments banals que seule, la mort, l’étincelle géante, rend extraordinaires (Xavier Kuentz et Catherine Salvini pour les adultes, Zacharie Lorient et Alexandre Prince pour les voix des enfants).
La mise en scène peine un peu plus, et cela se comprend par la nature même des messages et de leur support, à “faire théâtre“ des commentaires  sur les réseaux sociaux : comment rendre présents les propos de celui qui se cache derrière l’écran ? Il y a là quelque chose à trouver. Le très beau thrène (lamentation funèbre chantée) de Muhittin, le survivant à qui la mort donnerait  au moins un prénom, pourrait se laisser incarner, sans détruire l’édifice construit mot par mot, verset par verset, de la tragédie, au risque même de l’émotion.

La musique (électronique et en direct) d’Annabelle Playe ne la fera pas naître : elle ne rythme pas seulement les différents mouvements de la pièce et n’illustre pas mais crée une sorte de décor sonore et vibrant qui donne à voir notre propre projection de la course des enfants dans le chantier et le cimetière (!), leur élan sur le mur en parpaings du transformateur, les lueurs bleues des voitures de pompiers…

« Revenu de l’enfer pourquoi tant d’années à me questionner maintenant que j’ai perdu les mots ? » : les trois garçons, les morts  et le survivant, ont l’âge d’Antigone. Ils ne sont pas des héros, mais «victimes ou vaincus», l’emblème pour toute une génération, des quartiers qu’on dit pudiquement «sensibles ». Comme dans Antigone, on connaît la fin, et on ne lâche jamais la pièce, vraie tragédie contemporaine, indispensable. Et elle ne vous lâche pas non plus.

 Christine Friedel

Spectacle vu à l’Echangeur, Bagnolet (Seine-Saint-Denis). Le livre est publié aux éditions Espaces 34. À lire du même auteur, Le But de Roberto Carlos aux  éditions Quartett.

Et du 5 au 10 novembre, Anis Gras, Arcueil (Essonne).
Le 10 janvier, Théâtre de la Tête Noire, scène conventionnée, Saran (Loiret).
Le 12 février, Les Treize Arches, Scène nationale de Brive (Corrèze); le 19 février, Scènes Croisées de Lozère, Scène conventionnée de Mende; le 21 février, Théâtre du Périscope, Nîmes (Gard).

 

 

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