Festival Montpellier Danse

© Jean Louis Fernandez

© Jean Louis Fernandez

 

Festival Montpellier Danse

 Cette trente-huitième édition accueille les plus grands noms de la danse contemporaine comme Anne Teresa De Keersmaeker ou William Forsythe, des personnalités atypiques comme Phia Ménard mais aussi  de jeunes talents à découvrir. Ce festival rend aussi hommage à Trisha Brown, la célèbre chorégraphe disparue en 2017 et qui, régulièrement invitée, avait créé ici  plusieurs pièces. Des représentations en plein air donnent accès aux créations à un public plus large avec parfois même la possibilité d’y participer …

 Xenos chorégraphie et interprétation d’Akram Khan

 Deux musiciens assis sur des tapis colorés accueillent le public: percussions et voix se mêlent, dans le style de l’Inde du Nord. Derrière eux, un immense plateau en plan incliné où pendent des cordages évoquant une coque de navire. Akram Khan apparait, en costume blanc traditionnel et, fidèle à sa formation initiale de kathak, accorde sa danse au rythme des percussions dans un jeu  entre mouvements et partition. Puis la lumière s’assombrit  et la musique fait place à de sinistres grésillements et une voix annonce, en anglais : «Ce n’est pas la guerre. C’est la fin du monde ». Les clochettes qui tintaient aux chevilles du danseur s’avèrent être des chaînes, et le monde, soudain, bascule dans les ténèbres. Le plateau se vide de ses couleurs, et le plan incliné s’érige en muraille à franchir… Et de l’obscurité, émerge un orchestre fantomatique: violon, violoncelle, saxophone et mirithangan.

 Avec  cette nouvelle création très personnelle, l’artiste londonien d’origine bangladaise entend sortir de l’oubli les quelque quatre millions de soldats coloniaux engagés dans la Première Guerre mondiale par les belligérants européens et américains. Le fil conducteur de la pièce est l’itinéraire d’un soldat inconnu, arraché à sa terre natale, pour combattre dans les tranchées. Ils furent ainsi plus d’un million et demi de «cipayes» indiens enrôlés, et beaucoup  furent tués puis enterrés à l’étranger. Les autres, rentrés au pays, souvent mutilés, ont vu leurs histoires noyées dans les archives.

 Ce solo retrace l’épopée humaine de ces sans-gloire privés de passé. Silhouette solitaire mais chargée de cette mémoire plurielle (on entend en voix off, la litanie des nationalités allogènes enrôlées), Akram Khan se déploie harmonieusement ou par saccades dans un espace en perpétuelle mutation, au gré de ce voyage au pays de nulle part. Sous les lumières de Michael Hulls, le décor mobile de Mirella Weingarten devient colline, chemin de crête, tranchée terreuse, fosse commune… Propulsé dans cet espace, le brave soldat découvre peu à peu, à son corps défendant, ces contrées étrangères, lui-même devenu xenos (étranger) et se trouve confronté à l’inconnu, comme à ce gramophone géant qui déverse tour à tour musiques, ordres militaires, et voix des morts ensevelis.  

 Entre Orient et Occident, la danse  mêle pas traditionnels et gestuelle contemporaine, tout comme la musique originale de Vincenzo Lamagna se métisse. Au  violoncelle de Nina Harries et au violon d’Andrew Maddick, répondent les percussions au mirithangan  de B. C.  Manjunath et la voix chaude de Tamar Osborn.

Des images inoubliables surgissent, souvent en contre-jour : le fil narratif se dissout dans une abstraction poétique, issue d’un subtil mariage entre gestes, lumières et sons. L’émotion est à son comble quand, rené d’une terre cendreuse, le corps cadavérique du danseur revient, transfiguré, sur le Lacrimosa du Requiem de Wolfgang Amadeus Mozart,  aux accents baroques dus aux arrangements du compositeur et au chant de Nina Harries «Lacrimosa dies illa, qua resurget ex favilla judicandus homo reus. (Jour plein de larmes, où l’homme ressuscitera de la poussière. ) ».

  »Cette œuvre est avant tout le regard que je porte sur le monde actuel, dit Akram Khan, et elle évoque notre déshumanisation ainsi que la façon dont les conflits présents et passés nous confrontent à nouveau à la question cruciale de l’humanité.» Plus narrative que Until the Lion (voir Le Théâtre du Blog), Xenos transcende par sa beauté, les horreurs de la guerre pour restituer  aux oubliés de l’histoire leur part d’humanité. Salué à Montpellier par un public bouleversé et enthousiaste, ce spectacle, créé en résidence au Grange Festival, Hampshire (Royaume-Uni) et à l’Onassis Cultural Centre à Athènes, entame tout juste un tour du monde, et il faudra attendre décembre 2019 pour le voir à Paris, au Théâtre de la Ville…

 Mireille Davidovici

Spectacle vu au Corum de Montpellier, le 26 juin.

Montpellier Danse  se poursuit jusqu’au 7 juillet à l’Agora, Cité internationale de la danse, Montpellier (Hérault) T. : 0 800 600 740 (appel gratuit). Du 3 au 5 juillet Festival grec de Barcelone, (Espagne) ; du 13 au 15 juillet, Julidans, Amsterdam, Pays-Bas.
Du 16 au 18 août, Edinburgh Festival (Royaume-Uni).
Les 21 et 22 septembre, Curve Leicester, (Royaume-Uni) et  11 au 13 octobre, Centre National des Arts, Ottawa (Canada); du 18 au 21 octobre, Canadian Stage, Toronto, ; les 31 octobre et 1er novembre, Lincoln Center, New York.
Les 7 et 8 décembre, Tanz an den Bühnen Köln, Cologne (Allemagne). 

 


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