L’Ombre du scarabée de et par Patrick Corillon

©L’Ombre du Scarabée, présenté par Patrick Corillon au Centre Wallonie-Bruxelles. Crédit : Le Corridor

©L’Ombre du Scarabée, présenté par Patrick Corillon au Centre Wallonie-Bruxelles. Crédit : Le Corridor

 

L’Ombre du scarabée de et par Patrick Corillon

 Patrick Corillon nous propulse dans un monde d’images et de mots, tout droit sorti des livres qui l’on fait rêvé. Naissant des papiers marbrés des pages de garde des livres d’antan, toile de fond du décor, ses histoires prennent vie, s’animent et nous emportent. Tel un bonimenteur de foire, il va nous faire entrer dans la cabane du fakir, dompteur de cobra, ou de l’aveugle à la main qui voit, et surtout nous porter sur les ailes d’un scarabée qui s’envole sur un écran délicatement positionné derrière un balustre de fer forgé style XVlll ème siècle.

 Sa lanterne magique, il l’emprunte ici à Etienne Robertson (1763-1837), célèbre illusionniste, Liégeois comme lui, et à qui le spectacle rend hommage. Au lendemain de la révolution de 1789, ce montreur de fantasmagories et féru de sciences optiques, attire les foules parisiennes en projetant des ombres mouvantes avec un  appareil placé derrière l’écran, voilant ainsi la source même de la lumière. Il imprimait à ses figurines articulées des effets de zoom et travelling, et des bruitages évocateurs accompagnaient ses commentaires terrorisants. «Je me mis à faire des diables et ma baguette n’eut qu’à se mouvoir pour forcer tout le cortège infernal à voir la lumière.  Mon habitation devint un vrai pandémonium », écrit ce faiseur d’illusions.

 A cet artisanat, ancêtre du cinématographe, Patrick Corillon mêle une technologie de pointe: la Visual Syntax Recognition (Reconnaissance Vocale et Visuelle) mise au  point à l’Université de Liège. Grâce à ce dispositif, les mots d’une histoire génèrent les images d’un film et une musique téléchargée sur spotify. «Les mots produisent les images en temps réel.  (…) Le substantif donne naissance à une image, le verbe lui imprime le mouvement », explique le conteur à son auditoire subjugué, avant d’en faire la démonstration. Ainsi, devant nos yeux, plane notre scarabée et s’animent bien d’autres personnages : fées, sorcières, animaux, ombres charmantes ou inquiétantes…

 L’univers de Patrick Corillon est moins terrifiant que celui de son modèle. Talentueux bateleur, il évoque ses jeunes années de lecteur et de rêveur invétéré quand, grâce aux lunettes dérobées à son grand père, les mots des livres se métamorphosaient en serpents voraces, en renards et lapins bleus, autant de figures qui apparaissent alors sur l’écran. Jusqu’aux lettres des mots qui se décomposent en personnages… Au terme de cette plongée dans le merveilleux, une bonne nouvelle:  le rêveur ne vieillit pas sur l’escalier des âges que le narrateur a construit devant son mini-théâtre d’ombre. Maître ès boniment et fantasmagorie (du grec ancien: phantasma,(fantôme) et agoreuein (parler en public), l’artiste nous ferait même croire que le temps n’aura aucune prise sur les songe-creux : « Mesdames, messieurs, dans la vie il y a un temps pour rêver, et un temps pour désenchanter. À dix ans, nous rêvons de voyager dans l’espace, à vingt ans de rencontrer l’amour, à trente ans de découvrir le monde, à quarante ans d’amasser de la richesse, à cinquante ans de marquer l’histoire. Et puis après, nous ne faisons plus que comptabiliser. (…) Mais tout le monde ne suit pas cette pente. Certains en  rêveront́ tellement fort qu’ils rêveront jusqu’à la fin. Il n’y aura même pas de fin pour eux, car ils rêveront ce qu’il y a après la fin… »

Artiste plasticien renommé, Patrick Corillon crée depuis une dizaine d’années des spectacles d’art vivant où le livre, la manipulation d’objets et la musique tiennent une place importante. L’Ombre du scarabée, tout fraîchement sorti, constitue le septième volet d’un cycle de performances en solo intitulé Les Vies en soi, destinées aux théâtres mais aussi aux musées et aux bibliothèques. De beaux livres-objets accompagnent chacun de ses spectacles. De lui, nous avions déjà apprécié L’Appartement à trou vu à la Maison des Métallos en 2015:  » Avec son air débonnaire et son sourire enfantin, écrivions-nous, il nous ferait tout gober: par exemple qu’il détient  le «grattage» du plancher de la prison d’Ossip Mandelstam où le poète exilé racontait des histoires à ses co-détenus du goulag, pour garder espoir… ». Son art de l’affabulation nous enchantait déjà. S’il vient à passer près de chez vous, ne manquez pas de le découvrir, seul ou en famille.

 Mireille Davidovici

Spectacle vu le 19 juin au Centre Wallonie-Bruxelles, 27-129 rue Saint-Martin, et 46 rue Quincampoix,  Paris lV ème. T. : 01 53 01 96 96


Archive pour juin, 2018

Fête de saison au Théâtre des Ilets à Montluçon

Fête de saison au Théâtre des Ilets à Montluçon

 

© photo julia castaing

© photo julia castaing

Pour fêter la fin de sa troisième saison et présenter la suivante, Carole Thibaut a invité Le Parlement de rue créé par le Théâtre de l’Unité. Elle évoque le séminaire organisé en février dernier avec les artistes associés et l’équipe du Centre Dramatique. Arrivée deux ans après que son prédécesseur Joanny Bert ait renoncé, Carole Thibaut est à la tête d’un lieu mythique où avaient œuvré Jean Louis Hourdin, Jean-Paul Wenzel et Olivier Perrier puis Anne-Laure Liégeois. Montluçon (40.000 habitants) pour y accéder, il y a un seul train direct pour Paris, sinon seul accès possible: le car depuis Bourges! L’Etat se moque éperdument des villes moyennes, comme l’a récemment souligné Le Monde!

On arrive dans le magnifique bâtiment du Centre Dramatique National de la Région Auvergne-Rhône-Alpes, avec des citations poétiques extraites des spectacles présentés  cette saison, dans le hall d’accueil, et dans les salles de réunions où l’on peut discuter et se restaurer avec une équipe à l’écoute. Carole Thibaut présente Jacques Livchine qui présente le Théâtre de l’Unité né en 1968, à l’équipe du Théâtre des Îlets. Il cite Woody Allen : « l n’y a que l’avenir qui m’intéresse, je compte y passer mes prochaines années! » Et Albert Camus: « Mal nommer les choses a fait le malheur du monde !
L’après-midi, la conversation  prolonge un séminaire de février dernier sur la réflexion entre des artistes associés et l’équipe du théâtre, sur le processus de travail au sein du C.D.N. Carole Thibaut, comédienne devenue aussi metteuse en scène, dit que c’est la littérature qui l’a emmenée au théâtre. Elle a d’abord abordé des textes classiques puis s’est mise à écrire et s’est implantée à Fosses (Val-d’Oise).

Gilles Granouillet, auteur et metteur en scène né de Saint-Etienne a eu une expérience de théâtre amateur, puis a travaillé avec Daniel Benoin et Jean-Claude Berutti.pendant dix ans, et  a commencé à écrire pour Carole Thibaut voilà seize ans, mais ne se sent jamais légitime… D’autres acteurs comme Marie, Maxime et quelques autres travaillent pour un groupement d’employeurs de Lyon qui prennent des comédiens en apprentissage. Du 19 au 30 juin, il y aura une présentation de clips à la Croix Rousse.
Aurore travaille sur le matrimoine, elle a publié des textes, fait des mises en scène à la Ferme de Bel Ebat de Guyancourt et pour le Théâtre des Ilets, Amélie originaire de Lille a fait de la marionnette à Charleville-Mézières. Sabine Demy actrice du Collectif Dionysiaque a travaillé avec Jacques Descordes, puis au Théâtre National de Bordeaux. Lucie Berelowitsch  vient d’être nommée au Préau, Centre Dramatique National de Vire.
Rémy de Vos écrit depuis vingt ans, répond à des commandes et gagne sa vie avec l’écriture, et a commis six pièces depuis septembre: «Les Français ne savent pas quoi faire avec un auteur vivant, le système  est fondé sur le metteur en scène.
Aurélie Van den Daele, metteuse en scène a travaillé avec des auteurs chez François Rancillac au Théâtre de l’Aquarium, et à la Ferme du Bel-Ebat de Guyancourt.
Céline Delbecq  auteure belge, a toujours hésité entre le social et le culturel, elle travaille avec des handicapés, a écrit des pièces sur l’inceste, le suicide, et les soins palliatifs, sur la violence conjugale. Pascale Henry à Grenoble, ne sépare pas écriture et mise en scène. Elle a écrit sur les camps, souligne l’importance de la distribution. «La solitude est extrême, les procédures anéantissent le désir ! »

Nous partons ensuite dans les rues de Montluçon derrière onze jeunes jusqu’à un club où se tient le conseil municipal des jeunes. On y recueille des propositions de lois : Que les hommes et les femmes soient plus égaux, que l’abandon d’un animal pendant deux semaines soit puni comme l’abandon d’un enfant… Après la simulation du vol du portable de Jacques Livchine plus vrai que nature, on recueille les fiches des propositions de lois.

Le lendemain, nous suivons les stagiaires sur un marché désert. Deux Africains chantent une ode au marchand de fromages, le patron offre des fromages. Au Monoprix, le responsable trouve bizarre que des chansons soient entonnées dans les rayonnages mais  promet de venir au Parlement de rue.

L’après-midi, pour Gilles Granouillet: « Nous sommes dans un pays qui a une vision nationale du théâtre à la différence de l’Allemagne, alors que les spectacles évoluent au fil des représentations. Il cite Georges Buisson : « Ce qui tue en France, c’est la diffusion ! ». Il faut six mois à un an pour épanouir un spectacle! (…) Le régime ultra libéral pollue tout, il n’y a plus de légitimation de la dépense publique. »

Carole Thibaut évoque ensuite le projet à venir pour la saison 2018-2019, avec l’idée de consacrer  une partie de la saison à une thématique. Quelles forces se donnera-t-on au C.D.N. ces trois prochaines années ?

Edith Rappoport

Théâtre des Ilets, Centre Dramatique National de Montluçon,  27 rue des Faucheroux, Montluçon (Allier). T. : 04 70 03 86 18.

Le Grand cirque des sondages par la Compagnie Annibal et ses éléphants

Le grand Cirque des sondages par la Compagnie Annibal et ses éléphants

 le_grand_cirque_des_sondagesAvant ces deux représentations, la compagnie dirigée par Frédéric Fort avait lancé un appel pour que les spectateurs fassent  bousculer avec des propositions, les lois statistiques. Nous sommes dans une cour circulaire du XIème arrondissement de Paris autour d’un dispositif imposant où les acteurs vont se percher pour diriger la foule des participants.

Les sondages sont omniprésents dans notre quotidien : famille, économie, sexualité, travail, culture, religion, drogue… Et on examine sans cesse et attentivement l’ensemble de la société.  « Mais au-delà de la banalité des chiffres, il y a toute la cruauté burlesque du monde moderne qui s’exprime dans ces sondages. De la naissance à la mort, nous sommes scrutés, googelisés. Notre vie entière peut se décomposer en une suite de chiffres, de courbes et de camemberts. »

Des spect-acteurs qui ont été tirés au sort vont incarner la réalité cruelle des résultats au cours de jeux du cirque. Et puisque un pour cent de la société est aussi riche que le reste, il y aura donc : quatre-vingt gladi-acteurs face à un seul Impér-acteur assis sur un trône  et qui, avec  son pouce géant qu’il pourra tendre vers le ciel ou tourner vers la terre, commandera à sa guise ! Le panel du jour arrivera-t-il à triompher des lois statistiques ? Vaincre les sondages nous aidera-t-il à retrouver le sens de l’humanité ?

On nous distribue les fiches de personnages; pour ma part, je suis Elodie Marchal, moins de trente-cinq ans, chômeuse, mariée, athée, domiciliée à Annecy, hétérosexuelle, signe particulier : surdouée. Si on m’appelle, je dois rejoindre les animateurs dans l’arène pour participer au dispositif et défier les statistiques. «Panem et cireuses, ne soyez pas victime des chiffres, venez les combattre. »

Quatre personnages sont perchés sous le poteau: «Nous sommes tués par les experts (…) Seul le hasard fait-il qu’un seul puisse devenir Imperacteur? On en choisit trois: Julien Valois, Gérard Vidal, ouvrier métallurgiste, François Laborde. Il leur faut se décider entre un combat à mort ou les élections. Julien est décoré. L’Imper-acteur revêt sa toge et s’assied sur son trône. Du sang, de la sueur et des larmes, une bande de spermatozoïdes s’élance et tourne en rond, la plupart tombent par terre. Un seul en réchappe, et il y a la naissance d’une handicapée. «Dans ce pays, nous avons besoin de clandestins pour les sales boulots ! (…) Monseigneur Barbarin, lui, n’a pas su choisir entre pédagogie et pédophilie ! (…) Tous les trois jours, une femme meurt sous les coups de son mari, le marché n’a pas de règle et malheur aux vaincus !»

Une impressionnante course pleine d’humour interprétée par Peggy Dias, Frédéric Fort, Jonathan Fussi et Thierry Lorent qui a fait participer une bonne centaine de spectateurs enthousiastes.

Edith Rappoport

Spectacle vu le 15 juin à Paris XIème. Et tournée, début juillet à Vire (Calvados), dans la Manche et à La Flèche (Sarthe).

Economic strip le précédent spectacle sera joué le 23 juin à 20h 30 à Landerneau, cour de l’école Jules Ferry, et le 29 juin à 22 h à Limoges, Parvis de la cathédrale.
Le 4 août, à Villefranche-de-Rouergue (Aveyron).

Les 8 et 9 septembre, aux Accroches-Coeur à Angers.

La nouvelle saison du Théâtre de la Ville

La nouvelle saison du Théâtre de la Ville

 theatredelavilleLe Théâtre de la Ville de Paris aura le 10 décembre prochain cinquante ans… qu’il  ne fêtera pas dans sa salle, place du Châtelet. Ce lieu historique est en effet fermé pour des travaux de rénovation complète depuis deux ans déjà… et n’ont toujours pas commencé. La maire, madame Hidalgo n’est guère bavarde à ce sujet. Et Emmanuel Demarcy-Mota, le directeur a diplomatiquement fait passer le problème sous le tapis… Problèmes budgétaires ? Sans doute pas, la ville reste riche ! Manque de coordination entres services de la Mairie de Paris, retard dans la préparation des chantiers? Probablement un peu de tout cela ! Alors que la rénovation du théâtre du Châtelet, juste en face, avance vite.
En attendant, le Théâtre de la Ville campe à l’Espace Cardin dont la scène principale est petite, peu profonde et sans dégagements sur les côtés. Il y a toujours le Théâtre des Abbesses mais ni l’un il l’autre ne peuvent accueillir d’importants spectacles de danse comme de théâtre!

Emmanuel Demarcy-Mota, a donc demandé l’hospitalité à dix-sept autres lieux comme le Cent-Quatre, le Théâtre national de la danse de Chaillot, la Villette, etc.  Il y aura en effet cette saison quelque six cent représentations, avec vingt-sept spectacles de théâtre, trente six  de danse, quatorze dans le Parcours Enfance et Jeunesse, et  trente-neuf en musique! Un programme ambitieux et de grande qualité mais dont les représentations sont donc éparpillées un peu partout dans Paris et au-delà, et qui reste difficile à gérer pour les équipes techniques et administratives. Et pas très séduisant pour le public qui semble pourtant rester fidèle aux artistes programmés…

IMG_4049Sur grand écran, d’abord le logo original délicieusement daté du Théâtre de la Ville créé par Jean Mercure. Puis on voit un extrait du récital deJuliette Greco inaugurant la grande salle… Emmanuel Demarcy-Motta, très à l’aise, rappelle que le Théâtre de la Ville avait toujours été ouvert à toutes les formes de spectacles, notamment en danse. En 1980, Maguy Marin y créa son célèbre May Be joué un peu partout dans le monde, Anne Teresa De Keersmaeker y est venue pour la première fois en 85 et Sankai Juku en 82.
L’éducation artistique, a répété à plusieurs reprises, Emmanuel Demarcy-Mota, constitue une priorité avec de nombreux spectacles pour enfants et tout public, de remarquable qualité comme on a pu le voir cette saison. Ce qui reste exceptionnel dans les grandes structures à Paris…

 En théâtre, comme un peu partout actuellement, une tendance à programmer surtout des valeurs sûres mais pour peu de dates. On ne peut tout énumérer mais il y aura ainsi La Voix humaine de Jean Cocteau  et The Hidden force de Louis Couperus, mise en scène d’Ivo van Hove, le metteur en scène néerlandais maintenant bien connu. Et un festival des opéras chinois. Mais aussi une Ionesco suite d’Emmanuel Demarcy-Mota dont le remarquable spectacle-laboratoire  avait été beaucoup apprécié ( voir Le Théâtre du Blog).

Le directeur et metteur en scène recréera aussi avec la troupe du Théâtre de la Ville Les Sorcières de Salem, pièce-culte d’Arthur Miller écrite, publiée et jouée en 1953. Miller utilise le procès des sorcières de la petite ville de Salem aux États-Unis à la fin du XVIIème siècle, comme une allégorie du maccarthisme.. Mais fait inédit, le spectacle sera présenté avec répétitions ouvertes et avant-premières surprises…Autre histoire de sorcière Verte d’après Marie Despléchin, mis en scène de Léna Bréban et Alexandre Zambeaux

A noter aussi un important focus sur la Roumanie avec notamment Des Gens ordinaires de Gianina Cărburnaru, la reprise d’Alice et autres merveilles de Fabrice Melquiot…Et la création en langue française de Retour à Reims de Didier Eribon par Thomas Ostermeier. Autre focus à ne pas rater : une adaptation du Roi Lear de William Skakespeare par le Théâtre Kathakali.
 Et enfin Mary Said what she said de Darryl Pinckney, mise en scène de Robert Wilson  une pièce sur la vie et les tourments de Marie Stuart reine d’Ecosse qui perdit sa couronne. bobwilson...Apparition surprise à cette conférence de presse du grand Bob Wilson venu en voisin (il répétait ce jour-là avec Isabelle Huppert dans la petite salle de l’Espace Cardin).

Longuement ovationné par le public, il a rappelé avec une émotion visible qu’il avait aussi répété déjà sur cette même scène… en 1971 où il avait créé Le Prologue du Regard du Sourd! Et qu’à ses débuts, la France l’a beaucoup aidé…  Plus que les Etats-Unis qui avaient boudé ses premiers spectacles comme son célébrissime et merveilleux spectacle invité en 1971 par Jack Lang au festival de Nancy et qui durait sept heures sans paroles. Avec l’humour qu’on lui connaît, Bob Wilson (photo d’époque ci-dessus) a dit qu’il avait grandi au Texas… et qu’il avait eu la chance de ne pas aller au théâtre quasi inexistant dans la région. Et quand il était parti pour New York suivre des études d’architecture, il avait détesté ce qu’il avait vu à Broadway, comme à l’opéra d’ailleurs. « Mais, dit-il, j’ai eu la chance de voir et de beaucoup aimer les ballets de George Balanchine comme ceux magnifiques de Merce Cunningham sur la musique de John Cage. »

De son travail de directions d’acteurs, Bob Wilson  a précisé qu »en cinquante ans de travail, je n’ai jamais dit à un acteur ce qu’il devait penser mais, qu’après lui avoir donné des indications formelles avec un structure pas complètement fermée, je lui ai toujours laissé la liberté d’interpréter son personnage.  « Et avec Isabelle Huppert, que je connais bien, il n’y a pas besoin de beaucoup se parler.” Pas de grandes phrases mais en écoutant Bob Wilson, on  repensait aux passionnantes conférences de presse d’Antoine Vitez qui participait d’une leçon magistrale sur les théâtres contemporain  et classique…

 En danse, un programme aussi très fourni… On retrouve de fidèles chorégraphes comme Akram Khan qui va faire danser, en septembre, sept-cent amateurs sur le parvis de l’Hôtel de Ville. Et on pourra voir  de Maguy Marin,  le mythique May Be ; Rachid Ouramdane présente La Nuit, une pièce sur les migrants Et Hofesh Shechter reprendra son formidable Show (voir pour ces deux spectacles Le Théâtre du Blog). Et il y aura aussi  Josette Baïz et son groupe Grenade,  Ambra Senatore, le Sankaï Juku, le Tao dance Theater etc. Et bien sûr, le Tanztheater de Wuppertal toujours vivant, dix ans après la mort de sa célèbre directrice Pina Bausch, ce qui est exceptionnel !  Deux nouveaux venus : Alan Lucien Oyen que nous avions vu au Théâtre national de la danse de Chaillot et Dimitris Papaioannou découvert au festival d’Avignon avec son magnifique The Great Tamer  (voir Le Théâtre du Blog).

Le focus du Festival d’automne dont Emmanuel Demarcy-Motta est aussi le directeur, se fait sur Anne Teresa De Keersmaeker avec un programme très riche. Mais différents artistes associés sont aussi invités dont Israël Galvan, Gaëlle Bourges ou Eun-me Ahn. Il y  aura une saison  du Japon avec l’accueil de Takao Wagaguchi qui va faire revivre l’âme de Kazuo Ohno et une danse rituelle : sambasô. Mais aussi une lecture de deux pièces d’auteurs contemporains: La Promenade des envahisseurs de Tomohoro Maekawa et Blue sheet de Norimizu Ameya.  Il faut aussi signaler le Ballet Rambert de Londres, Les Indiens de Mandeep Raikhy ou l’inclassable Phia Ménard.
 Boris Charmatz dit, à propos du Théâtre de la Ville sans ses murs : «Et si un théâtre, c’était avant tout une architecture humaine ? Une équipe sur un fil ? Elle est si fragile, mais … Longue vie à eux».
On peut espérer que le Théâtre de la Ville retrouve enfin et vite son  lieu d’origine mais il ne faut pas trop rêver. Les travaux étaient prévus pour deux ans mais la réouverture ne pourra se faire au mieux qu’en 2020, voire 2021… Cherchez l’erreur!

Philippe du Vignal et Jean Couturier


Théâtre de la Ville à l’Espace Cardin, 1 avenue Gabriel, Paris VIII ème. T. : 01 42 74 22 77.

 

(Masterclass) Leçon magistraled’Eléonora Abbagnato et Benjamin Pech

 

(C) Jean Couturier

(C) Jean Couturier

Masterclass d’Eléonora Abbagnato et Benjamin Pech

Dans cette « leçon magistrale », les étoiles de l’Opéra national de Paris aborderont le pas-de-deux du Parc d’Angelin Preljocaj et celui de Carmen de Roland Petit, pièces emblématiques de ces grands chorégraphes avec qui ils ont travaillé ensemble dans le passé. Tout amateur de ballet rêve de partager le secret d’une répétition et les occasions sont rares de pénétrer l’intimité d’un univers qui reste assez fermé, même aux critiques de danse… Nous connaissions ces pas-de-deux pour les avoir vus, l’un, avec Eléonora Abbagnato, et Benjamin Pech aux adieux de ce dernier à l’Opéra de Paris, et l’autre au festival de danse de Cannes, avec le Ballet de l‘Opéra de Rome (voir Le Théâtre du Blog).

Ces étoiles seront accompagnés par Michele Satriano, Giorgia Calenda, Sara Loro et Claudio Cocino, danseurs du ballet romain avec, au piano, Laurent Choukroun de l’Opéra de Paris. Ils vont interpréter L’Abandon,  l’un des plus beaux duos contemporains et scène mythique du Parc (1994) d’Angelin Preljocaj, sur une musique de Mozart pour l’Opéra de Paris.

Carmen a été créé en 1949 par Roland Petit sur une musique de Georges Bizet et avec des costumes de Clavé. Le danseur et chorégraphe avait comme partenaire Renée Jeanmaire, première apparition de celle qui ne se prénommait pas encore Zizi ! Ce couple marquera définitivement l’histoire… En 1947, Rose Repetto, la mère de Roland Petit, conçoit pour son fils les chaussons de danse qui, eux aussi, vont devenir un succès français. Il est touchant de découvrir ces chaussons et tutus dans le foyer du Théâtre de Paris qui accueille cette leçon magistrale.

 Il ne faut pas manquer la dernière de cette leçon magistrale le 18 juin. En 1949, Marcel Achard écrivait dans le programme de Carmen: «Nous qui mourrions de ne pas mentir/Nous qui n’avons pas le temps et qui n’avons plus que l’espace/Nous, à qui on a durement enseigné que la chair est un poème maudit/Nous qui savons que le soleil a douze portes/Nous sommes heureux que les danseurs nous les aient ouvertes/ Avec des clefs de nuage».

Jean Couturier

Spectacle vu au Théâtre de Paris, 15 rue Blanche,  Paris IX ème, le 18 juin. T. : 01 48 74 25 37.  Dernière et unique leçon le lundi 18 juin à 20h.

       

L’Aria et les vingt-et-unièmes Rencontres internationales de Théâtre en Corse

ARIAL’Aria, et les vingt-et-unièmes Rencontres internationales de Théâtre en Corse

 Cet été, l’Association des Rencontres Internationales Artistiques fêtera ses vingt ans. Vingt ans d’utopie, dit son fondateur et président, Robin Renucci, comédien, metteur en scène et directeur du Centre Dramatique National Les Tréteaux de France. Une utopie, mais aussi «une volonté qui passe à travers moi mais qui a une histoire qui me précède largement. Celle de toutes celles et ceux qui ont voulu que les humains s’unissent et se rassemblent. »

Un désir ou plutôt un rêve devenu réalité en 1998 et le fonctionnement de l’Aria dans son principe qui n’a pas changé depuis. C’est le peuple qui s’exprime à travers le théâtre. Et si l’Aria n’a pas, pour vocation directe, le social, l’essentiel pour l’association réside cependant dans ce principe moteur : l’art engendre du lien social et permet de créer. Ce projet n’a cessé de grandir: selon Robin Renucci, grâce à des  « investissements très importants des Communes, du département, de la Région, de l’Etat, de l’Europe  et qui  ont permis cette grande réussite de développement local et artistique».

L’Aria, on le sait moins, remplit aussi toute l’année, les fonctions que l’on demande aux établissements culturels: transmission, création et éducation, formation. Ici tout acte de formation se traduit par une confrontation avec le public. Cette année, en éducation par exemple, s’est déroulé un travail théâtral avec spectacles joués par deux groupes issus chacun d’un foyer éducatif, à Bastia et dans la région parisienne. Le plateau dans cette énergie collective devient à la fois espace de création, de découverte, de discussion et de réflexion. Aria dispose d’un merveilleux espace scénique A Stazzona  inauguré en 2010 à Pioggiola, et occupé toute l’année! Avec une grande salle de trois cent places, deux petites salles de travail, des locaux techniques et des loges. 

«Ce chantier d’éducation artistique populaire a donné lieu à des équipements considérables en développement local, ce qui était presque impossible dans cette micro-région de Corse aussi éloignée», affirme son fondateur. Au cours de l’année, ont lieu notamment des résidences d’écriture: l’occasion pour tous de découvrir des auteurs. Des ateliers sont organisés avec eux de 8h 30 à 23 h. Mais aussi des ateliers réguliers: cirque, langue corse, théâtre amateur…  et des stages pour professionnels de la santé, etc. Cela, hiver comme été !

Autre point fort : rendre pérenne la revitalisation par l’activité culturelle en zone rurale, qui demeure un des objectifs prioritaires. Dans cette vallée de la Haute-Corse, la région du Giussani, à une quarantaine de kms de Calvi, c’est une réussite du développement de ces principaux axes d’action sociale, éducative et culturelle…. En vingt ans: 156 formateurs, 3.500 stagiaires de plus de quarante pays, et 5.500 enfants sont passés par l’Aria !

 Dans le cadre des Rencontres Internationales de Théâtre en Corse, un riche évènement estival, la vallée se remplit de gens venus de tous horizons pour rencontrer le théâtre! Ici, dans un environnement sauvage, une nature superbe, l’art dramatique tente de se fabriquer et de se manifester autrement: «Chaque année, dit Robin Renucci, les villages du Giussani vivent pendant quatre semaines, le théâtre à ciel ouvert. (…) Et la dernière, largement ouverte au public, est consacrée aux présentations des spectacles, aux ateliers de découverte pour tous».

 Des rencontres se construisent entre amateurs et professionnels, et avec un public diversifié, et peut-être de futurs stagiaires. La plupart du temps, les mises en scènes se font à partir d’un texte, sur une durée de travail d’une semaine. Des intervenants professionnels en choisissent chacun une, et les stagiaires décident avec qui ils veulent travailler. Tout cela épaulé par des techniciens souvent issus comme les stagiaires, de l’ENSATT (École Nationale Supérieure des Arts et Techniques du théâtre créée en 1941 et appelée couramment autrefois École de la rue Blanche à Paris avant son déménagement à Lyon).

  « Chaque réalisation est jouée quatre fois, sans billetterie, avec un public «spect’ acteur» et pour nous, dit Robin Renucci, l’adhésion remplace la billetterie et les publics viennent gratuitement assister aux  spectacles, en adhérant à l’Association». Chaque intervenant, professionnel, amateur ou simple observateur, prend conscience et  découvre à quel point, sur le plan artistique, chacun peut être porteur de quelque chose au service des autres pour construire et créer. Le collectif est ici à l’honneur.

« Dans les spectacles proposés cet été, il y en a pour toutes les sensibilités et tous les âges,  dit avec enthousiasme, le directeur des Rencontres Serge Nicolaï:  de l’alexandrin de Corneille, à la prose de l’américain Carver, en passant par des lectures, déambulations et projets originaux. » Avec cette saison,  du 15 juillet au 11 août, quatre semaines de stages de réalisation et du 4 au 11 août, une semaine de représentations publiques à Mausoleo, Olmi-Cappella, Pioggiola, et Vallica.

Il serait bienvenu que cette utopie: un lieu expérimental de création et de culture, de rencontres humaines et artistiques, puisse trouver plus d’écoute au Ministère de la Culture. De par son exemplarité, l’Aria mérite davantage reconnaissance culturelle et valorisation nationale. Allez découvrir ce lieu unique en France dans son fonctionnement et sa pratique du théâtre et ouvert à tous, amateurs et professionnels.

 Elisabeth Naud 

Vingt-et-unièmes rencontres internationales de théâtre du 15 juillet au 11 août, Stazzona. 20259 Pioggiola. T. : 04 95 61 93 18.

contact@ariacorse.net

 

Estro et Rêveries Romantiques de Thierry Malandain et Sirènes de Martin Harriague

 

Estro et Rêveries Romantiques, chorégraphie de Thierry Malandain et Sirènes, chorégraphie de Martin Harriague

IMG_0294On retrouve les qualités de ce chorégraphe néoclassique que nous avions appréciées dans Estro sur une partition d’Antonio Vivaldi (voir Le Théâtre du Blog) et qui est repris ici.  Dans Rêveries romantiques sur une musique de Frédéric Chopin, Thierry Malandain impose sa vision personnelle et teintée d’ironie, des Sylphides, une œuvre créée par les Ballets russes de Serge Diaghilev au Théâtre du Châtelet à Paris, en 1909.
Sous un ballon blanc qui symbolise la lune, les Sylphides, femmes et hommes, dansent tous en tutu blanc. La question du genre sur scène qui fera l’objet de nombreux débats au prochain festival d’Avignon, se dévoile ainsi au public. Mais sur ce thème, nous aurions aimé plus de folie et de surprises. Les danseurs, avec des mouvements précis et justes, s’impliquent  complètement, comme dans toutes ses créations…

La surprise vient de Martin Harriague avec Sirènes qui traite de la pollution dramatique des mers par les emballages en polyéthylène d’origine pétrolière.  Un thème au cœur de l’actualité : la revue National Geographic intitule son dernier numéro Apocalypse plastique et une baleine s’est échouée récemment sur les côtes thaïlandaises avec quatre-vingt sacs de polyéthylène dans le ventre.
Indépendant et danseur à la Kibbutz contemporary dance company, Martin Harriague a été lauréat du premier Concours du jeune chorégraphe, il y a deux ans, à Biarritz, ce qui lui a permis de réaliser cette création avec les danseurs de Thierry Malandain. Pour figurer les fonds marins, un miroir en fond de scène reflète l’image des danseurs au sol. Les mouvements de groupe sont d’une parfaite cohésion et les jeunes interprètes surprennent par leur énergie et la vivacité de leurs gestes. Martin Harriague révèle chez eux, une violence insoupçonnée. Les sirènes : des danseuses aux jambes gainées d’une queue de poisson en tissu, se meuvent avec une grande sensualité. Une créature étrange, poulpe ou Alien- à chacun son interprétation- apparaît au milieu des danseurs tous vêtus de noir, couleur dominante de ce spectacle et rappelant celle du pétrole brut, autre prédateur de l’écosystème marin.
Sirènes, tout en étant esthétique, dérange et c’est tant mieux ; il faudra suivre  les futures créations de ce jeune chorégraphe.

Jean Couturier

Spectacle vu à  la Gare du midi, à Biarritz (Pyrénées Atlantiques),  les 5 et 6 juin.

 

Le Bord d’Edward Bond, traduction et mise en scène de Jérôme Hankins

 

Le Bord d’Edward Bond, traduction et mise en scène de Jérôme Hankins

 

le Bord

le Bord

«Je n’écris pas pour les jeunes en tant que jeunes, mais pour les jeunes en tant qu’adultes : les adultes qu’ils deviendront un jour, dit Edward Bond. Je crois que pour les jeunes, j’écris au cœur de la radicalité de l’innocence. Pour les adultes, il est nécessaire au préalable, de mettre à découvert ou de ressusciter cette innocence. »

Poète engagé, né en 1934, le célèbre dramaturge britannique, fils d’ouvriers,  a passé son enfance sous les bombardements du Blitz. Il considère le théâtre comme un outil de réflexion, où il analyse les phénomènes sociaux et politiques face aux catastrophes actuelles. Il dédie depuis quelques années à la jeunesse un répertoire destiné à être joué par, et pour des enfants et des adolescents. Il y développe une réflexion sur les rapports humains et sociaux pour permettre aux jeunes de comprendre le monde dans sa complexité. Et si, comme dans Le Bord, l’ombre de la tragédie plane sur ses pièces  jeune public, il veille à une fin ouverte: « Les contes des frères Grimm  commencent dans le tragique et finissent dans la liberté. Je crois que c’est ce que font mes pièces pour jeune public… »

 Le Bord, écrit en 2013, fait partie de ses drames pour l’école (Theatre-in-Education). Avec de multiples rebondissements et renversements de situation, la pièce analyse les ressorts contradictoires qui dictent les conduites et les sentiments des individus entre eux. Au bord d’une nouvelle vie, en partance pour « l’autre bout du monde », un jeune homme trébuche sur le corps d’un vieillard, couché dans la rue. Il tente de lui porter secours, mais son geste, de manière inattendue, se retournera plus tard contre lui.

C’est la dernière nuit avant son départ et, rentré chez lui, il doit affronter la tristesse de sa mère. Le vieil homme fait irruption dans l’appartement familial et la situation bascule. Ron se trouve pris au piège d’une relation conflictuelle avec sa mère. Des tensions resurgissent, remontant à la mort du père sur un chantier et s’enveniment rapidement. Puis un jeu du chat et de la souris s’instaure entre lui et l’intrus qui l’accuse d’avoir volé son portefeuille, et par extension, accable la jeunesse de tous les maux dont souffre la vieillesse : «Vous les jeunes vous nous prenez tout (…) ils prennent tes cheveux et te les collent sur le corps. Ils prennent tes yeux (…) ils ont les yeux qui pétillent… etc. ».  La mère ne sait plus sur quel pied danser. On se trouve toujours au bord d’une situation explosive.

 Cette sorte de conte moral d’une heure n’a rien de didactique mais trouve son sens dans les antagonismes entre les personnages dont les points de vue diffèrent selon leur position sociale ou générationnelle. Elle laisse chaque spectateur libre de se faire une opinion face aux comportements paradoxaux et contradictoires des protagonistes.

Proche d’Edward Bond, Jérôme Hankins, traducteur et metteur en scène, s’est emparé, avec  sa compagnie l’Outil, de l’œuvre pour jeune public du dramaturge ( les EnfantsLa Flûte, Le Numéro d’équilibre…La pièce a été créée en 2016  à la Maison du théâtre d’Amiens dans le cadre des Rencontres européennes Edward Bond et la mise en scène de Jérôme Hankins, très scrupuleuse, fait bien entendre ce texte d’une économie modeste et d’une concision efficace. Dialogues secs, phrases saccadées, renversements rapides de situation, et pour finir, retour des personnages sur eux-mêmes. Le décor réalisé pour des représentations un peu partout, notamment dans les écoles, reste sommaire et permet les entrées et sorties fréquentes de Ron, correspondant au caractère impulsif du garçon en colère… Hermès Landu, dont c’est la première apparition professionnelle, interprète un jeune homme naïf et nerveux, face à Yves Gourvil qui compose un personnage fêlé, inquiétant et clownesque. Il apporte un peu d’humour à ce trio étouffant. Ce spectacle sans prétention nous fait découvrir un Edward Bond pour qui : «La jeunesse est devenue un nouveau continent, et le théâtre ne peut pas prétendre à un objectif humain s’il ne parvient pas s’y engager et à l’explorer ».  

 Mireille Davidovici

 Théâtre de l’Épée-de-bois, Cartoucherie de Vincennes, route de Champ de manœuvre. T. : 01 48 08 39 74, jusqu’au 30 juin.

 

Lettres à Felice de Franz Kafka, adaptation et mise en lecture de Bertrand Marcos

 

Lettres à Felice de Franz Kafka, adaptation et mise en lecture de Bertrand Marcos

 

©Pascal Victor /ArtcomPress

©Pascal Victor /ArtcomPress

Son Journal, ses écrits autobiographiques et son imposante Correspondance dont ces lettres  écrites de 1912  à 1917 à Felice Bauer, une jeune fille à laquelle il se fiança deux fois sans jamais l’épouser, révèlent chez leur auteur une inquiétude existentielle profonde. Conscient, le jeune homme se plaint d’une éducation rigide, du conflit qui l’oppose à son père, d’une constitution nerveuse et de la sourde violence d’un combat intérieur. La vie quotidienne n’est pour lui qu’une suite de drames successifs, intenses et irréversibles.  A l’image de l’état conflictuel que connaît historiquement sa Prague natale dans l’ancienne Autriche-Hongrie.

Franz Kafka rencontra Felice Bauer en 1912, et une correspondance amoureuse s’ensuit ; ils se rencontrèrent à nouveau à quelques reprises, se fiancent mais sans projeter nul mariage. Il vit à Prague avec les siens, et elle, de même, à Berlin. Seule la correspondance peut les rapprocher et ils s’écrivent régulièrement et parfois même plusieurs fois par jour. Franz Kafka travaille dans une compagnie d’assurances le jour, et compose la nuit de grandes œuvres comme La Métamorphose. Mais cette charge de travail met à mal son élan créateur  et sa santé.

Ces lettres témoignent d’une lutte personnelle. Désireux d’aimer mais craignant d’être abandonné et sa dévalorisation, l’écrivain ne sait pas goûter au bonheur. Inaptitude à vivre, dénigrement de soi et grande humilité, bref, il fraie avec le pessimisme. Le conflit devient aigu quand il rencontre Felice.  Franz Kafka devra faire le choix décisif de sa vie et cinq ans passent  avec un contretemps récurrent: s’il se marie, il devra travailler pour faire vivre sa famille et il en finira donc avec l’écriture: ce serait une renonciation douloureuse et un consentement à ne plus exister. Il restera donc  seul avec l’ascétisme, la rigueur et le sacrifice dû à l’œuvre en cours.

Mais en 1917 une maladie pulmonaire exile l’écrivain hors du monde et lui offre la solitude, sans qu’il l’ait vraiment choisie.  Et il est écartelé entre l’art et la vie ;  la littérature est victorieuse avant d’être elle-même balayée sans recours par la mort.

Dominique Pinon interprète  l’écrivain à sa table qui, nerveux, exigeant, plaintif, conscient d’être enclin à la lamentation, attend en amoureux impatient les  lettres de Felice. Distant, il joue avec lui-même et connaît à fond sa propension à goûter au malheur. Isabelle Carré, longue robe et chignon bas, incarne une jeune fille touchée par des sentiments sincères. Elle a une écoute attentive et accorde à l’épistolier tyrannique des preuves d’amour. 

Un échange scénique délicat dont le feu vif passe par les mots de Franz Kafka.

Véronique Hotte

Théâtre de l’Atelier, Place Charles Dullin, Paris XVIII ème, T. : 01 46 06 49 24 jusqu’au 1er juillet

La Correspondance de Franz Kafka est publiée aux Editions Gallimard. 

Lettre à la ministre de la Culture

 

©Abaca

©Abaca

Nous avons reçu cette lettre qui résume assez bien la très grande difficulté pour les compagnies  de spectacle  théâtre, danse, etc.) même connues comme celle de Pauline Bayle (voir Le Théâtre du Blog), de trouver une salle de répétition correcte, ailleurs qu’en lointaine banlieue, voire dans un théâtre en Avignon (en dehors, bien entendu, de la période du festival). Pourtant, Paris ne manque pas d’espaces qu’il serait facile d’aménager à un prix raisonnable. Ce qui serait nettement plus efficace sur le plan artistique: cela ferait gagner un temps considérable aux responsables de ces compagnies et économiserait aussi une part non négligeable des subventions publiques…

Quand nous nous étonnions de cette situation, il y a déjà bien longtemps auprès de Bernard Faivre d’Acier alors en responsabilités au Ministère de la Culture, il nous avait répondu: « Quand l’Etat veut louer ou acheter, les  prix montent en flèche!  » On veut bien mais le Ministère de la Culture n’a jamais, que l’on sache, fait beaucoup d’efforts de ce côté-là et par ailleurs, n’a pas hésité à vendre le bel hôtel particulier de la rue Saint-Dominique puis à le louer à son nouveau propriétaire, le temps que le bâtiment de la rue des Bons-Enfants (d’une laideur architecturale exceptionnelle!) soit habitable… Cherchez l’erreur!
Madame Françoise Nyssen, qu’on dit sur le départ lors du prochain remaniement ministériel, s’honorerait de trouver une solution à ce cruel manque d’espaces de travail pour les compagnies de théâtre et de danse. 

Philippe du Vignal 

Lettre ouverte à Madame Françoise Nyssen, Ministre de la Culture et de la Communication,

Paris, le 30 mai 2018

Madame la Ministre,

Nous, Olivier Augrond (collectif Les Apaches), Anne Barbot (compagnie NAR6), Pauline Bayle (compagnie À Tire d’Aile), Clément Bondu (compagnie Année Zéro) et Lorraine de Sagazan (compagnie La Brèche), sommes metteuses en scène, metteurs en scène, autrices, auteurs, comédiennes, comédiens, créatrices et créateurs actifs du spectacle vivant.
Nous vous écrivons aujourd’hui afin de vous lancer un appel, en espérant qu’il soit entendu par vous, madame la Ministre, et suivi par toutes les jeunes directrices et directeurs de compagnies qui le souhaiteront. Un appel à partager notre rêve de créer une Maison des Compagnies en Île-de-France, à Paris.
Les compagnies sont le moteur et le pilier de la création théâtrale française, et pourtant nous faisons l’amer et désolant constat qu’elles ne disposent pas à ce jour d’un espace qui leur soit propre. Il existe plusieurs centaines de compagnies en Île-de-France, mais celles-ci se trouvent dans la majorité des cas dépendantes des producteurs et des diffuseurs, dans une situation d’isolement et de précarité, livrées à la concurrence et aux effets de mode.
Aujourd’hui, une programmation dans un théâtre ne suffit plus à fournir des conditions décentes et pérennes de travail. Même après plusieurs créations, nous sommes souvent obligés de trouver de petits arrangements pour pouvoir répéter dans des lieux inadaptés, ou encore, nous résigner à louer à des prix exorbitants des salles de répétitions exiguës et non-chauffées.
Parce que le théâtre est un endroit de recherche et d’expérimentation, nous pensons qu’il a avant tout besoin d’un espace, d’une maison, d’une « chambre à soi » comme l’écrivait Virginia Woolf, un lieu pour s’imaginer lui-même, et durer.
Il est donc plus que jamais nécessaire d’inventer une Maison des Compagnies. Un lieu-
passerelle entre les compagnies, où elles pourraient tisser des liens, de façon autonome. Un lieu où la réflexion sur la création sera menée par la création elle-même et pas seulement par ceux qui la financent. Un lieu de rencontre et de mutualisation des compétences, un lieu de tentatives et de transmission, sans souci de programmation. Un lieu qui permettra aux compagnies de se structurer, de répéter, un lieu de pensée, d’effervescence, d’invention.
Nous savons que le projet de la Cité du Théâtre, qui verra bientôt le jour, laissera une partie du bâtiment du Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique vacant. Nombreux sont ceux qui aujourd’hui s’interrogent sur son devenir, s’inquiétant du fait que ce lieu historique pourrait être vendu à des promoteurs privés, et bientôt se voir transformé en boutique, en restaurant ou en banque.

Nous ne pouvons pas croire, Madame La Ministre, que vous puissiez imaginer et laisser faire une telle chose. Parce que certains de nous connaissent bien ce bâtiment pour y avoir fait leurs études, nous pensons au contraire que celui-ci offrirait un espace idéal à la création d’une Maison des Compagnies en Île-de-France.
Quel magnifique symbole ce serait là pour vous, pour nous, que l’enceinte historique du Conservatoire, riche de tant de promesses, se pérennise à travers ce projet, conservant là sa vocation de transmission, d’épanouissement et de développement artistique.
«La mise en scène est une naissance» écrivait Louis Jouvet. Mais il ne suffit pas de naître, Madame la Ministre, encore faut-il pouvoir grandir et s’épanouir. Le Conservatoire, cette maison qui fût la sienne et aussi la nôtre, pourrait accueillir un nouveau projet, susceptible d’offrir des conditions de travail nécessaires à l’émancipation des compagnies aujourd’hui. Nous attirons donc votre attention, Madame la Ministre, sur la formidable opportunité qui vous est donnée de pouvoir offrir un outil d’importance à la création contemporaine en Île-de-France.
Nous sommes déterminés à défendre auprès de vous ce projet essentiel au paysage théâtral, et nous vous demandons de bien vouloir accepter de nous recevoir afin d’évoquer ensemble nos propositions.
Dans l’attente de votre réponse, nous vous prions de croire, Madame la Ministre, à l’expression de nos salutations distinguées.

Olivier Augrond, Anne Barbot, Pauline Bayle, Clément Bondu, Lorraine de Sagazan.

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