La Reprise, Histoire(s) du théâtre texte et mis en scène de Milo Rau

 

La Reprise, Histoire(s) du théâtre texte et mis en scène de Milo Rau       

(C)AFP Boris Horvat

(C)AFP Boris Horvat

Le metteur en scène suisse nouveau directeur du NTGent, théâtre national belge de Gand, s’est documenté sur l’histoire sordide et tragique d’un crime homophobe survenu à Liège en 2012, grâce à un des acteurs, Sébastien Foucault qui a assisté à toutes les audiences du tribunal. Mais il a aussi travaillé avec Sarah de Bosschere et Johan Leysen, tous trois compagnons de longue date. «Tom Adjibi, acteur franco-béninois, a été recruté pour cette pièce, dit le metteur en scène. Et à la fin, presque par hasard, deux comédiens amateurs se sont joint à nous. » Ensemble, nous nous sommes posé un certain nombre de questions : Pourquoi faisons nous du théâtre ? Comment dans quel but ? Je me suis rendu compte que, pour ne pas tomber dans le piège des vérités autobiographiques, je devais m’appuyer sur autre chose, quelque chose d’objectif. »

 Et Milo Rau a décidé d’adopter avec ce qu’il a appelé Le Manifeste de Gand, soit des règles très concrètes, comme le nombre d’acteurs non professionnels dans un spectacle et les langues parlées sur scène, la proportion maximale de texte non écrits par lui, le volume du camion pour le transport du décor. «Pour briser de manière méthodique, l’espace hermétique du théâtre.» (…) Curieusement, les règles dans l’art ont généralement quelque chose de libérateur». Bref, ces contraintes, comme seuls des artistes peuvent s’en imposer, rappellent curieusement la règle des trois unités du XVII ème siècle chez nous.

Su le plateau noir, côté jardin, un bureau avec un tourne-disques et côté court, un autre avec de nombreux dossiers… Cela commence par une sorte de leçon de théâtre avec un monologue par le grand acteur Johan Leysen. Il dit, formidablement en anglais, les mots du fantôme du père d’Hamlet: «Un récit dont le moindre mot labourerait ton âme, glacerait ton jeune sang, ferait sortir de leurs sphères tes yeux comme deux étoiles. » Le ton est donné et Milo Rau n’a pas choisi cette scène par hasard dans cette pièce qui parle magnifiquement de l’art de l’acteur, du théâtre mais est aussi fondée sur un meurtre. Il se demande comment entrer en scène et quand, un acteur peut devenir un véritable personnage. Puis on parle un peu  théâtre et distribution de cette pièce, à l’occasion d’une audtion pour recruter les comédiens professionnels comme ces deux comédiens liégois amateurs, à la formidable présence: Fabien Lenders, maçon à Liège pendant treize ans, puis chômeur reconverti en magasinier, qui interprète un des assassins qu’il a rencontré en prison. Il s’aperçoit alors qu’ils ont eu tous les deux, à peu près le même parcours de vie. Suzy Cocco, elle, a une petite retraite, qu’elle complète, en gardant les chiens de maîtres en vacances. Elle joue la mère d’Ihsane Jarfi, la victime de cette tragédie qu’interprète Tom Adjibi, un comédien français d’origine béninoise qui a joué avec les frères Dardenne. Lui aussi recruté à cette occasion, met vite les choses à plat: «On me propose, toujours dit-il, de «jouer des origines, pas des personnages».  On demande aussi aux candidats  s’ils ont déjà joué nus, et s’ils ont déjà eu l’occasion de frapper quelqu’un en scène. Mais aussi ce qui les tente dans le théâtre. « Une liberté », dira magnifiquement Fabian Leenders. Et Tom Adjibi  lui,  citera Wouajdi Mouawad.

Puis en quelque soixante dix minutes, les comédiens, donc quatre professionnels et deux amateurs, vont nous faire revivre cette tragédie malheureusement trop banale qui, grâce au théâtre, prend valeur d’exemplarité de la bêtise humaine. Dont le premier titre: La Reprise, c’est à dire la répétition, reprend celui d’un essai de Søren Kierkegaard (1813-1855), et le second titre  pastiche les Histoire(s) du cinéma de Jean-Luc Godard. Deux références…

L’histoire s’est passée un soir de 2012, dans le centre de Liège qui, jadis ville industrielle florissante, a été dévastée par une très grave crise économique comme dans l’Est de la France à cause de la concurrence mondiale;  la production d’acier a chuté, et très vite les hauts-fourneaux se sont éteints. Chômage et perte de repères dans les banlieues de Liège sinistrées où des gens et leurs enfants qui n’avaient pour raison de vivre que leur travail. Avec des jeunes, sans argent, sans projet de vie, désemparés, tristes et parfois violents, quand la bière coule à flots le samedi soir…

L’aspect anodin des assassins qui furent condamnés aux Assises, à de très lourdes peines de prison, est frappant ! Des jeunes semblables à celui qui près d’un bar, est monté dans la petite voiture. Déjà bien alcoolisés, inconnus de lui, en quête de conquêtes féminines ils l’ont couvert d’insultes puis de coups très violents. Puis ils l’enferment, déjà défiguré, couvert de sang mais sans doute encore conscient dans le coffre de la voiture. Ils le jettent ensuite sur la route, le déshabillent entièrement  et continuent à le rouer de coups. Horrible ! Il agonisera sous la pluie,  seul sur une route en pleine forêt.

Sur le plateau on assiste à la fois à un direct des scènes reconstituées de façon trés réaliste: à la fois les mêmes et pas tout à fait les mêmes que celles qui ont été tournées. Et dont les images sont projetées sur grand écran au dessus de la scène. Cela peut choquer facilement.  Il y a de très beaux moments comme celui où les parents du jeune homme Johan Leysen et Suzy Cocco, tous deux nus, très angoissés, sont sans aucune nouvelle de leur fils, le soir de son anniversaire. Lui voudra savoir ensuite s’il était encore conscient quand, déjà agonisant, il a été jeté sur la route. Suivra une sorte de reconstitution du crime fascinante avec une petite voiture où les protagonistes sont filmés. Et on voit la plupart du temps en gros plan, le pauvre Ihsane Jarfi,  terrorisé et roué de coups, alors qu’un des criminels conduit impassible. Pas très nouveau ce décalage entre réalité et fiction, mais la vieille recette fonctionne encore après du public, surtout quand Milo Rau fait cela en virtuose… Et c’est assez impressionnant

Pourtant plusieurs choses ne sont pas tout à fait dans l’axe dans ce spectacle : d’abord ce théâtre dans le théâtre dont toutes les scènes européennes débordent comme ici, dans le in et dans le off. Et le recours systématique à l’image filmée. Que ce soit pour évoquer un cadre de vie comme ici avec des vues sinistres d’usines liégeoises en déshérence de gros plans de scènes filmés en direct depuis le plateau. Milo Rau le sait bien : cela fait plus de dix ans que nombre de metteurs en scène, y compris et surtout les Flamands  comme Ivo van Hove avec Tragédie romaines etc. (voir Le Théâtre du blog) recourent à ce qui est devenu un procédé assez facile et rarement justifié, même quand, encore une fois, il est appliqué comme ici avec une technique irréprochable.

Mais pourquoi ce constant aller et retour entre scène et écran, pourquoi ne pas avoir choisi de faire un film, façon et méthodes des frères Dardenne,  plusieurs fois cités dans cette pièce? Sur le plan de la représentation, Milau Rau a privilégié les vingt minutes de cette longue agonie de la victime mais… les véritables raisons de cette tragédie sont passées sous silence. La victime n’était ni au très bon endroit ni au bon moment, quand elle est monté ce soir-là dans la voiture. Mais très franchement, la référence à celle d’Œdipe-Roi de Sophocle est un peu facile, quand il y a une telle misère sociale et affective. Parler ici «d’imperméabilité  traumatique de la violence et d’indicibilité de la mort» ne nous a pas vraiment convaincu».

Reste un spectacle dont la direction d’acteurs comme les six interprètes à la parfaite unité de jeu sont fabuleux, et il faut tous les saluer car leur travail n’a pas dû être des plus faciles… Mais encore une fois, le résultat est décevant. Même quand Milo Rau pense que «nous racontons quelque chose pour comprendre le récit dans l’acte même, pour le surmonter. »

Philippe du Vignal

Gymnase du Lycée Aubanel, jusqu’au 14 juillet.

Et, du 22 septembre au 5 octobre, Théâtre des Amandiers à Nanterre  (Hauts-de-Seine). Du 9 au 11 janvier, au Lieu Unique, à Nantes.

 


Archive pour 10 juillet, 2018

Iphigénie, de Jean Racine, mise en scène de Chloé Dabert


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Iphigénie de Jean Racine, mise en scène de Chloé Dabert

 

Drôle d’histoire que celle d’Iphigénie:  Racine l’a bricolée en s’appuyant sur Stésichore, mais elle tient autant du conte que de la tragédie. En deux mots : selon l’oracle, le sacrifice d’Iphigénie, la fille aînée d’Agamemnon, le Roi des rois, libérerait les vents qui emmèneraient la flotte grecque guerroyer contre Troie. Agamemnon souffre, tergiverse et finit par obéir.

 Iphigénie souffre aussi mais, dès qu’elle a compris sa fonction, obéit avec une inquiétante loyauté. Clytemnestre souffre, défend sa fille à mort, et porte en germe le meurtre d’Agamemnon vainqueur. Achille, le fiancé d’Iphigénie, souffre dans son cœur et dans son amour-propre baptisé «gloire». Et Eriphile, sa captive, souffre, plus que tout autre, de sa naissance cachée et forcément royale et de son amour frustré pour Achille. On voit tout de suite ce qui apparente la pièce à un conte : cette gémellité des deux jeunes premières, la gentille et la méchante, l’une, héroïque et fade -que Racine nous pardonne- l’autre, violente et désespérée, sacrifiée de son vivant,  mais libre de sa mort.
 Il y a surtout ce dénouement moliéresque : la parole de l’oracle est toujours ambiguë, et c’est une autre Iphigénie, fille cachée de l’incorrigible Hélène et de ce « volage adorateur de mille objets divers « , ce Thésée (avant l’histoire avec Pâris) que réclamaient les vents ! Passons sur les justifications que donne Racine dans sa préface, insouciant : avec ce “miracle“ et la trouvaille d’une héroïne sombre, à côté de la vierge victime, il désamorce tout la trilogie d’Agamemnon et son enchaînement de vengeances, jusqu’à l’instauration du droit.

Chloé Dabert n’a pas choisi de représenter le conte mais la tragédie classique en costumes contemporains. Dans un camp militaire figuré par un mirador- où les acteurs grimpent de temps en temps sans raisons vraiment lisibles,  et fermé par des filets de camouflage malencontreusement chargés de paillettes (image du feu ?)… Cela suggère plutôt un incongru palais oriental où les femmes dérangent.
Racine laisse Agamemnon, ici plus commandant militaire que roi, se débrouiller avec elles. Yann Boudaud est très juste dans ce rôle de puissant désarçonné, déchiré entre sa tendresse (et fierté) paternelle et la transcendance du pouvoir, face à une Clytemnestre, excellente Servane Ducorps, décidément terrestre et ancrée dans la vie. Vision classique de la femme, psychologie “bourgeoise“ de Racine, au détriment du mythe… Sébastien Eveno, en Achille plus faible qu’héroïque, fomente déjà sa légendaire colère, entre soupirs et rébellion de jeune coq, plutôt de mauvaise humeur. Bénédicte Cerrutti a le beau rôle en Eriphile, rythmant avec vivacité, ses retournements opportunistes.

On a un peu de mal à croire à l’amour entre Iphigénie  et Achille mais Victoire Dubois porte son rôle de princesse avec la douce obstination de la foi en son père. La mise en scène ne va pas jusqu’à suggérer un fantasme incestueux, mais… C’est presque dommage, car on en reste à une psychologie bourgeoise, qui ne peut aller jusqu’à la tragédie.

Le personnage d’Ulysse, le pur politique, est l’emblème de ces choix de mise en scène et de direction d’acteurs: dire le vers, dans toute son exactitude et sa puissance, le laisser parler, rien de plus. Une approche sobre, loin des “adaptations“ dévastatrices fondées sur le principe qu’il il vaut mieux donner au spectateur le résidu de ce que l’on ressent de la pièce que la pièce elle-même. Ce sérieux a son revers : manque de choix, manque de radicalité. Ainsi, Arcas (Olivier Dupuy), secrétaire, homme à tout faire d’Agamemnon, est réduit à la fonction traditionnelle du confident, qui bat des bras, faute de trouver le moteur de son personnage. Et la gestuelle souvent imprécise, est entravée par un problème de mémoire du texte mais c’était une première… Un élément poétique : Arthur Verret, dans le rôle de Doris : un jeune camarade vaut bien une suivante.  

Ce travail inspire le respect mais on quitte la salle, en pensant qu’Iphigénie n’est pas une bonne pièce. Mauvais signe : si la metteuse en scène l’aimait vraiment, elle devrait nous communiquer cet amour. Et la traiter, avec plus de folie? Le dénouement ambigu, contradictoire : Iphigénie survit, Eriphile, une  autre Iphigénie, lui vole la vedette (et sa victime au prêtre) en se suicidant, et pourtant rien ne change. Il y a là, un début de piste qui pouvait, rétrospectivement, guider la mise en scène vers un mythe moderne. Chloé Dabert, nouvelle directrice de la Comédie de Reims, aura l’occasion d’affirmer ses choix. Qu’elle en profite, mais pour le moment, cette Iphigénie ne nous a pas convaincu…

Christine Friedel

Cloître des Carmes, Place des Carmes, jusqu’au 15 juillet, et diffusion sur Arte, le 14 juillet à 22h 30.

Du 18 au 22 février au T2G Gennevilliers (Seine Saint-Denis).
Du 26 février au 2 mars,  Le Quai à Angers.
 Du 5 au 10 mars, Théâtre des Célestins Lyon (69) ; les 14 et 15 mars Théâtre Populaire Romand, La Chaux-de-Fonds (Suisse) ; les 19 et 20 mars La Passerelle à Saint-Brieuc ; le 23 mars,  Théâtre Louis Aragon à Tremblay en France ; les 28 et 29 mars aux Salins, scène nationale de Martigues .
Le 2 avril, Scènes du Golfe, Théâtre Arradon-Vannes. Les 5 et 6 avril, Théâtre de Saint-Quentin-en-Yvelines . Le 9 avril théâtre de Chelles  (77) ; le 12 avril, Espace 1789, Saint-Ouen ; du 16 au 19 avril. Théâtre de la Cité Toulouse ; les 29 et 30 avril, Le Trident à Cherbourg (50).
Le 10 mai, l’Archipel, à Fouesnant (29) ; du 15 au 22 mai, Théâtre National de Bretagne, Rennes.

 

 

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