Iphigénie, de Jean Racine, mise en scène de Chloé Dabert


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Iphigénie de Jean Racine, mise en scène de Chloé Dabert

 

Drôle d’histoire que celle d’Iphigénie:  Racine l’a bricolée en s’appuyant sur Stésichore, mais elle tient autant du conte que de la tragédie. En deux mots : selon l’oracle, le sacrifice d’Iphigénie, la fille aînée d’Agamemnon, le Roi des rois, libérerait les vents qui emmèneraient la flotte grecque guerroyer contre Troie. Agamemnon souffre, tergiverse et finit par obéir.

 Iphigénie souffre aussi mais, dès qu’elle a compris sa fonction, obéit avec une inquiétante loyauté. Clytemnestre souffre, défend sa fille à mort, et porte en germe le meurtre d’Agamemnon vainqueur. Achille, le fiancé d’Iphigénie, souffre dans son cœur et dans son amour-propre baptisé «gloire». Et Eriphile, sa captive, souffre, plus que tout autre, de sa naissance cachée et forcément royale et de son amour frustré pour Achille. On voit tout de suite ce qui apparente la pièce à un conte : cette gémellité des deux jeunes premières, la gentille et la méchante, l’une, héroïque et fade -que Racine nous pardonne- l’autre, violente et désespérée, sacrifiée de son vivant,  mais libre de sa mort.
 Il y a surtout ce dénouement moliéresque : la parole de l’oracle est toujours ambiguë, et c’est une autre Iphigénie, fille cachée de l’incorrigible Hélène et de ce « volage adorateur de mille objets divers « , ce Thésée (avant l’histoire avec Pâris) que réclamaient les vents ! Passons sur les justifications que donne Racine dans sa préface, insouciant : avec ce “miracle“ et la trouvaille d’une héroïne sombre, à côté de la vierge victime, il désamorce tout la trilogie d’Agamemnon et son enchaînement de vengeances, jusqu’à l’instauration du droit.

Chloé Dabert n’a pas choisi de représenter le conte mais la tragédie classique en costumes contemporains. Dans un camp militaire figuré par un mirador- où les acteurs grimpent de temps en temps sans raisons vraiment lisibles,  et fermé par des filets de camouflage malencontreusement chargés de paillettes (image du feu ?)… Cela suggère plutôt un incongru palais oriental où les femmes dérangent.
Racine laisse Agamemnon, ici plus commandant militaire que roi, se débrouiller avec elles. Yann Boudaud est très juste dans ce rôle de puissant désarçonné, déchiré entre sa tendresse (et fierté) paternelle et la transcendance du pouvoir, face à une Clytemnestre, excellente Servane Ducorps, décidément terrestre et ancrée dans la vie. Vision classique de la femme, psychologie “bourgeoise“ de Racine, au détriment du mythe… Sébastien Eveno, en Achille plus faible qu’héroïque, fomente déjà sa légendaire colère, entre soupirs et rébellion de jeune coq, plutôt de mauvaise humeur. Bénédicte Cerrutti a le beau rôle en Eriphile, rythmant avec vivacité, ses retournements opportunistes.

On a un peu de mal à croire à l’amour entre Iphigénie  et Achille mais Victoire Dubois porte son rôle de princesse avec la douce obstination de la foi en son père. La mise en scène ne va pas jusqu’à suggérer un fantasme incestueux, mais… C’est presque dommage, car on en reste à une psychologie bourgeoise, qui ne peut aller jusqu’à la tragédie.

Le personnage d’Ulysse, le pur politique, est l’emblème de ces choix de mise en scène et de direction d’acteurs: dire le vers, dans toute son exactitude et sa puissance, le laisser parler, rien de plus. Une approche sobre, loin des “adaptations“ dévastatrices fondées sur le principe qu’il il vaut mieux donner au spectateur le résidu de ce que l’on ressent de la pièce que la pièce elle-même. Ce sérieux a son revers : manque de choix, manque de radicalité. Ainsi, Arcas (Olivier Dupuy), secrétaire, homme à tout faire d’Agamemnon, est réduit à la fonction traditionnelle du confident, qui bat des bras, faute de trouver le moteur de son personnage. Et la gestuelle souvent imprécise, est entravée par un problème de mémoire du texte mais c’était une première… Un élément poétique : Arthur Verret, dans le rôle de Doris : un jeune camarade vaut bien une suivante.  

Ce travail inspire le respect mais on quitte la salle, en pensant qu’Iphigénie n’est pas une bonne pièce. Mauvais signe : si la metteuse en scène l’aimait vraiment, elle devrait nous communiquer cet amour. Et la traiter, avec plus de folie? Le dénouement ambigu, contradictoire : Iphigénie survit, Eriphile, une  autre Iphigénie, lui vole la vedette (et sa victime au prêtre) en se suicidant, et pourtant rien ne change. Il y a là, un début de piste qui pouvait, rétrospectivement, guider la mise en scène vers un mythe moderne. Chloé Dabert, nouvelle directrice de la Comédie de Reims, aura l’occasion d’affirmer ses choix. Qu’elle en profite, mais pour le moment, cette Iphigénie ne nous a pas convaincu…

Christine Friedel

Cloître des Carmes, Place des Carmes, jusqu’au 15 juillet, et diffusion sur Arte, le 14 juillet à 22h 30.

Du 18 au 22 février au T2G Gennevilliers (Seine Saint-Denis).
Du 26 février au 2 mars,  Le Quai à Angers.
 Du 5 au 10 mars, Théâtre des Célestins Lyon (69) ; les 14 et 15 mars Théâtre Populaire Romand, La Chaux-de-Fonds (Suisse) ; les 19 et 20 mars La Passerelle à Saint-Brieuc ; le 23 mars,  Théâtre Louis Aragon à Tremblay en France ; les 28 et 29 mars aux Salins, scène nationale de Martigues .
Le 2 avril, Scènes du Golfe, Théâtre Arradon-Vannes. Les 5 et 6 avril, Théâtre de Saint-Quentin-en-Yvelines . Le 9 avril théâtre de Chelles  (77) ; le 12 avril, Espace 1789, Saint-Ouen ; du 16 au 19 avril. Théâtre de la Cité Toulouse ; les 29 et 30 avril, Le Trident à Cherbourg (50).
Le 10 mai, l’Archipel, à Fouesnant (29) ; du 15 au 22 mai, Théâtre National de Bretagne, Rennes.

 

 

 

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