J’appelle mes frères, de Jonas Hassen Khemiri, mise en scène de Noémie Rosenblatt

©Simon Gosselin

©Simon Gosselin

 

J’appelle mes frères, de Jonas Hassen Khemiri, traduit du suédois par Marianne Ségol-Samoy, mise en scène de Noémie Rosenblatt

 

« J’appelle mes frères et je dis : il vient de se passer un truc complètement fou. Vous avez entendu ? Un homme. Une voiture. Deux explosions. En plein centre. J’appelle mes frères et je dis : Non personne n’a été arrêté. Personne n’est suspecté. Pas encore. » Contraire à toutes les règles de commencer une critique par l’accroche du spectacle. Mais, comme c’est la meilleure formulation pour en donner une idée, on la garde…

Jonas Hassen Khémiri, d’abord romancier (Un Oeil rouge, Montecore), est passé à la scène avec Invasion !, un immense succès en Suède, et créé en France en 2008 par Michel Didym (voir Le Théâtre du Blog). La question ? Toujours la même : qui suis-je, avec mes cheveux noirs dans ce pays de blonds, quel est mon pays, et ma nationalité ? La question de l’identité, rebattue, vidée de son sens et bourrée d’idéologies suspecte, prend ici une autre réalité, brute, au carrefour du théâtre de l’intime, et du politique.

 Amor, étudiant suédois “issu de l’immigration“, habite une ville traumatisée par un attentat (qui n’a fait aucune victime, apparemment). Et, au fur et à mesure de ses déambulations, il se sent suivi, harcelé, soupçonné par la police. Les jeux même avec celle qu’il aime et qui ne lui rend pas la pareille, quoi qu’il en pense, tournent à la persécution. Ses devoirs envers ses «frères», de sang ou non, l’accablent de culpabilité : acheter une mèche de perceuse devient un calvaire, comme reconnaître que le «frère» vendeur n’a rien à faire de cette parenté. Amor vit une journée de cauchemar, se sent coupable de tout, et pourquoi pas de l’attentat, jusqu’à ce que…

 La mise en scène sert avec une grande précision, l’humour et la radicalité de la pièce. Autour de Slimane Yesfah (Amor), Priscilla Bescond, Kenza Lagnaoui et Maxime Le Gall (artiste associé lui aussi à la Comédie de Béthune), et un chœur de onze amateurs. Le travail avec eux, commencé à Béthune, se renouvelle dans chaque ville de représentation. Et il est essentiel au spectacle, ces amateurs  représentent, ensemble et individualisés, cette ville fantasmée, effrayante, qui hante Amor. Noémie Rosenblatt a travaillé précisément sur l’électricité qui passe entre les corps, sur la perception d’un espace qui peut être neutre ou très hostile. Et, si mon prochain passe trop près de moi, il n’est plus un prochain, mais devient une dangereuse force d’intrusion…

 Un auteur fort, une pièce où nous affrontons nos angoisses, celles des banlieues intégrées qui vivent avec, au moins une double identité. Ici, la direction d’acteurs est serrée et généreuse, et la scénographie à la fois minimale et riche (Angéline Croissant). Que demande le peuple ? Noémie Rosenblatt, après le Conservatoire national, s’est formée à la mise en scène comme assistante d’Eric Lacascade, et de Cécile Backès, et s’est associée avec trois autres jeunes compagnies dans une société de production, Le Bureau des filles : partager l’administration et la diffusion des spectacles permet de mieux les travailler. Simple bon sens artisanal, essentiel en ce temps où il faut réinventer les conditions de la création artistique. On dit bravo à ces jeunes femmes, pieds sur terre et imaginatives, et on se dit qu’on reverra vite Noémie Rosenblatt qui a déjà convaincu pas mal d’institutions. En attendant, allez à la Manufacture.

 Christine Friedel

 La Manufacture, 2 rue des Ecoles, Avignon (mais à la Patinoire ATTENTION: navette une demi heure avant 15h55, jusqu’au 26 juillet. T. : 04 90 85 12 71.

Le Théâtre de J.H. Khemiri est publié aux éditions Théâtrales.

 


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