L’Avalée des Avalés, d’après le roman de Réjean Ducharme, mise en scène de Lorraine Pintal

L’Avalée des Avalés, d’après le roman de Réjean Ducharme, mise en scène de Lorraine Pintal

Crédit photo : Yves Renaud

Crédit photo : Yves Renaud

 « La vie ne se passe pas sur la terre, mais dans ma tête. La vie est dans ma tête et ma tête est dans la vie. Je suis englobante et englobée. Je suis l’avalée de l’avalé.  Ce roman,   première œuvre de l’écrivain québécois Réjean Ducharme (1941-2017), avait essuyé un refus des éditeurs de son pays mais fut publiée par Gallimard en France. Il reçut aussi le prix du Gouverneur général,poésie ou théâtre de langue française.

Etrange fillette que cette Bérénice Einberg, le personnage principal aussi conteuse de son histoire, qui témoigne d’une lucidité précoce. Elle a la sensation, quand elle se présente au public, d’être avalée par tout ce qui l’environne, physiquement et mentalement. Elle s’imagine, soit tomber dans le vide de son ventre où elle étouffe, soit suffoquer en scrutant la vie alentour : «Que j’aie les yeux ouverts ou fermés, je suis englobée: il n’y a plus assez d’air,  tout à coup, mon cœur se serre, la peur me saisit ».

Cette héroïne volubile crée, avec une  puissance d’invention et en langue québécoise, des images et métaphores à n’en plus finir. Dans une sorte de ballet verbal, dans un bouquet de mots stimulés par une ivresse naturelle, avant de repartir et s’envoler encore sur les chemins de la langue française… «Je veux voguer sur des continents et des déserts. Je veux venir à bout des abysses et des pics. Je veux bondir d’abîme en sommet. Je veux être avalée par tout, ne serait-ce que pour en sortir. Je veux être attaquée par tout ce qui a des armes.»

 Aux côtés de son frère bien-aimé, Christian, qui rêve de devenir lanceur de javelot,  elle ne peut vivre heureuse sur l’île des Sœurs, dans la banlieue de Montréal. Les enfants sont en effet au cœur d’un conflit entre leurs parents. Particulièrement lucide, elle est encline à suivre la fantaisie de ses rêves à travers des jeux de langage insolites, comme pour s’immuniser contre l’ennui des jours.«Je suis avalée par le fleuve trop grand, par le ciel trop haut, par les fleurs trop fragiles, par les papillons trop craintifs, par le visage trop beau de ma mère. »

 Bérénice est éduquée dans la foi juive de son père , et Christian dans celle, catholique  de sa mère. Mais chacun de leurs parents instrumentalise les enfants pour blesser leur conjoint. Manipulation parentale, mensonges, souffrances et violences imposées, ces adultes ignorent que leurs enfants ont besoin de bien-être De là, l’amour sans limites de Bérénice pour Christian auquel elle écrit des lettres dithyrambiques, interceptées par leur père, Mauritius Einberg.

La fillette  aime aussi ses amies, Constance, Chlore et Gloria. Pour la punir et mettre fin à cet amour rebelle et démesuré, le père envoie Bérénice en pension à New York, chez un oncle autoritaire, un juif très orthodoxe, et enfin en Israël, où l’action  finira tragiquement,  au cœur du conflit armé.

Eternellement juvénile, Sarah Laurendeau porte la prose poétique de Réjean Ducharme avec verve et rythme, et interprète cette jeune fille, sage avant l’heure, qui sait changeante l’étoffe des jours : «Il ne faut pas avoir vécu bien longtemps pour pouvoir tirer de justes conclusions à propos du bonheur … On fait l’effort de s’en ficher, quand on est sage, quand on vit sa vie, Les alternances de joie et de tristesse sont un phénomène incoercible, extérieur, comme la pluie et le beau temps, comme les ténèbres et la lumière. On hausse les épaules et on continue. Fouette, cocher ! »

 Charles Binamé a imaginé, pour révéler à la lumière les tableaux successifs du parcours de Bérénice, une boîte qui donne vie à des instants de rêve éveillé, entre théâtre d’objets : belle armoire de poupée, échelle en bois, et marionnettes qu’animent Sarah Laurendeau, Benoît Landry et Louise Marleau. Il y a aussi les chansons poétiques de l’auteur, mises en musique par Robert Charlebois pour ce conte philosophique, ancré dans l’actualité, qui, malgré une sombre fin, déplie une foi irrésistible en la  vie….

 Véronique Hotte

Le Petit Louvre, 23 rue Saint-Agricol, Avignon, jusqu’au 29 juillet à 12 h50, relâche les 18 et 25 juillet. T. : 04 32 76 02 79.

Les Déchargeurs, 3 rue des Déchargeurs, Paris Ier , du 6 novembre au 8 décembre. 

 


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