Mu, texte de Fabrice Melquiot, mise en scène de Laetitia Mazzoleni

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Mu, texte de Fabrice Melquiot, mise en scène de Laetitia Mazzoleni

Il a aimé, il aime toujours et il tient encore debout. Tel un personnage du film d’Alain Guiraudie, il semble n’avoir d’autre projet que «rester vertical». Comment y parvenir, sinon en se raccrochant aux mots ? Nicolas Gény interprète Jacob, fou de Mu. Dressé dans la pénombre du plateau quasi nu, au milieu d’une symbolique clairière de bouleaux-sculptures, il vient rebroder devant nous son histoire élégiaque autour du prénom qui l’obsède. Comme dans une litanie à l’encre sympathique, reviennent alors les choses vécues puis pâlies.

Laetitia Mazzoleni s’appuie sur cette volonté tenace de verticalité : « On emprunte ailleurs de quoi tenir debout, et devenir encore. » Cela pourrait se passer en lisière d’un bois et de la société, là où le désir nocturne rôde. Mais la ville semble toute proche, bâtie sur l’imagerie des comics américains.  L’amoureux a des oreilles de Daredevil, dressées et attentives aux réactions de ses proches. Trompe-la-mort , lui aussi, il avoue souffrir d’une grande difficulté à exister autrement que dans l’autre. Du super-héros, il possède la cécité allégorique et l’hypersensibilité aux aguets,  mais il a renoncé à sa fierté. Il se tient devant nous, fragile et têtu. Survivante silhouette à la Giacometti. De sa voix grave, presque atone, il se fait radar humain qui bute, obstiné et ravi, sur l’éternel obstacle, l’Autre. Ici : Mu.

Dans L’Amour du nom, Michèle Broda étudiait le lyrisme non plus comme hypertrophie du je, mais comme un chant décentré, projeté sur l’être aimé. Elle l’envisageait telle la possibilité d’un accès à soi, par l’entremise de l’Autre. Cette mise en scène en est la parfaite illustration. Jacob, à la présence certes fantomatique, déplace encore ces étranges bouleaux morts dressés, ces semblants d’arbres sur socle de fer, entre nature et culture. Et ces spectres se font tour à tour : herse, clôture, barricade, foule anthropomorphe mais peuvent être balayés comme des fétus de paille.

Puis ils se dressent à nouveau. Comme l’être aimé qui peut tout aussi bien ouvrir l’horizon, que le barrer. Si les déplacements des modules de bois sont parfois laborieux, stridents (et trop systématiques), ils permettent toutefois de voir comment le sujet, dépouillé de tout, se maintient et sculpte l’espace et les mots, à partir du prénom fantasmagorique de l’autre.

Jacob se meut, s’émeut. Il est encore mû. Ce prénom japonais, clé de la pièce, constitue sa planche de salut : s’il dit avec précision l’absence qui fonde tout éros, il s’offre aussi comme fondement solide du poème. Car mu, nouvelle Atlantide, se fait aussi mythique continent englouti: territoire autrefois parcouru, désormais perdu, mais dont la parole fait perdurer l’existence.

Avec ce texte inédit, véritable pépite, Fabrice Melquiot réactive ici le senhal, un nom imaginaire pour une pratique de broderie qui servait de canevas lyrique aux troubadours… »Il puise aussi avec élégance dans une veine mythologique et primitive où affleurent la sauvagerie des bois et celle des désirs. Pour autant, il sait y injecter des images plus contemporaines : des couples qui communient sur un canapé autour de séries télévisées de science-fiction, le traitement du cancer… Nicolas Gény, un  acteur qu’on a souvent vu effusif et rock n’roll chez Agnès Regolo, porte, avec humilité et précision, cette poétique singulière soutenue par une musique originale de Sebum. Du bel ouvrage…

Stéphanie Ruffier

Théâtre Transversal, 10 rue Amphoux, Avignon, jusqu’au 29 juillet, à 20h10. T : 04. 90. 86. 17. 12.

 

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