Belle-Fille, texte et mise en scène de Tatiana Vialle


Belle-Fille,  texte et mise en scène de Tatiana Vialle

©Caroline Bottaro

©Caroline Bottaro

Seule en scène, Maud Wyler incarne cette jeune femme qui grandit dans l’ombre de son beau-père, comédien célèbre dont on révélera l’identité au cours du spectacle. Jean Carmet partagea  la vie d’Olga, sa mère: « Tu es entré dans ma vie par effraction. J’avais quatre ans, peut-être cinq et je t’ai immédiatement détesté … »

Mais l’ennemi deviendra petit à petit un allié, un refuge, mais restera un étranger : « Ma fille dis-tu, avec une certaine fierté, en me poussant devant toi, entourant mes épaules, de tes bras. Ça ne me déplait pas. Pourtant, quand nous croisons des gens que j’ai déjà rencontrés avec mon père, j’ai envie de disparaître, de devenir invisible. »

Son existence sera intimement mêlée à la sienne: l’acteur avait pris la place d’un homme défaillant, trop marqué par la guerre d’Algérie pour assurer son rôle de mari et de père.
Adressé à ce beau-père, le récit évoque avec pudeur mais force détails, tous les moments- clés de l’existence de la fillette, de l’adolescente puis de la femme. «Avec l’écriture, dit Tatiana Vialle,  est venu le désir impérieux de faire entendre ma voix et d’en trouver la forme théâtrale. »

Il fallait quelqu’un du talent de Maud Wyler pour porter à la scène ce récit délicat,  en rendre l’émotion à fleur de peau, et restituer la complexité d’une relation que beaucoup rencontrent dans les familles recomposées. L’effet “people“ et la curiosité malsaine que pourrait susciter le texte sont vite gommés: Tatiana Vialle ne cherche en effet ni  le sensationnel, ni le spectaculaire.  

Tatiana Vialle, l’auteure et metteuse en scène, avait apprécié la comédienne quand elle a joué  Roxane dans Cyrano de Bergerac, monté par Dominique Pitoiset et la met en scène de manière très sobre. Sur le plateau, Maud Wyler exhume d’une grande armoire des objets hétéroclites: photos, vieilles lettres, affiches, chaussures, vêtements… autant de reliques du passé.  Et l’on vit avec elle la pudeur et les émotions intenses que le texte lui inspire.
Cette  jolie proposition ne peut laisser indifférent.

Mireille Davidovici

Petit Louvre, 23 rue Saint-Agricol Avignon T. 04 32 76 02 79, jusqu’au 26 juillet.


Archive pour juillet, 2018

Mon Grand-Père de Valérie Mréjen, mise en scène de Dag Jeanneret

Festival d’Avignon:

Mon Grand-Père de Valérie Mréjen, mise en scène de Dag Jeanneret
 

©-Christian-Pinaud

©-Christian-Pinaud

Valérie Mréjen explore différents langages. Vidéaste, réalisatrice de courts-métrages et  auteure, elle sait aussi se tourner vers ce qui fait théâtre, quand le singulier rencontre l’universel. Elle égrène ici les souvenirs d’une famille un peu bizarre, mais qui ressemble à tant d’autres. La pièce débute un peu comme la Genèse, avec une succession de noms de personnes, avec surnoms en prime,  et les liens qui les unissent, qu’ils soient de premières noces ou des pièces rapportées. Le texte est ponctué d’expressions idiomatiques, employées par les parents ou les grands-parents, mais familières à tout un chacun.
 
Pendant cette énumération, Stéphanie Marc tartine, et tartine encore des canapés avec du  pâté de foie ou des œufs de lump, comme si elle préparait une réception. Un geste anodin qui s’avère être une astuce de mise en scène pour faire passer un texte difficile parce qu’ énumératif, et écrit un peu à la manière de Georges Perec. Mais cela ne contraint pas l’interprète à un rapport frontal avec le public qui figerait et aplanirait son jeu.
 
Après cette séance de tartines, le scène s’ouvre sur un salon où, là encore, Stéphanie Marc s’occupe, sans interrompre son récit. Très convaincante dans cette évocation familiale douce amère, elle joue, toute en retenue, les moments drôles du texte où elle pourrait avoir la tentation d’en faire plus. Elle observe des moments de pause et se laisse pénétrer par le souvenir: on sent alors l’émotion la gagner et ses yeux s’embuer.
 
Dag Jeanneret réussit à mettre en scène un texte bien écrit mais pas commode qui, mal interprété, pourrait glisser vers la facilité et que, grâce aussi à une scénographie inventive, la metteuse en scène sait mettre en valeur . Ce qui donne un beau spectacle…
 
Julien Barsan
 
Théâtre Artéphile, 7 rue du Bourg Neuf, Avignon jusqu’au 27 juillet, à 16 h 20. T. 04 90 03 01 90.

Un Garçon d’Italie, d’après le roman de Philippe Besson, mise en scène de Mathieu Touzé

Festival d’Avignon

Un Garçon d’Italie, d’après le roman de Philippe Besson, mise en scène de Mathieu Touzé

un-garc3a7on-ditalie-1 Le metteur en scène et comédien semble seul sur le plateau mais on a vu furtivement dans l’ombre et de dos, une femme et un homme. Il évoque un accident: il aurait perdu la vie par noyade. Depuis, il parle étrangement, comme s’il était  encore vivant, et fait le récit de ses sensations quand il se retrouva dans une rivière aux herbes longues et quand , peu à peu, il sentit l’eau envahir ses poumons et lui gonfler le visage.

 Après un récit assez long de sa vie, Luca, l’époux d’Anna et l’amant de Léo, écartelé entre ses deux amours, revient en parler. Et depuis le monde souterrain des Enfers, il regarde au-dessus de lui, se débattre les vivants. Les proches de Luca s’adressent au public, en même temps qu’à l’inspecteur de police. Anna et Léo complètent le portrait du disparu. Mais c’est la mort, plus que la vie secrète du défunt, qui fait énigme : Luca abusait des somnifères, et est tombé depuis un pont dans le fleuve.

 « J’ai perdu l’équilibre ! » dit simplement Luca. Un accident… Mais cette métaphore dit bien la situation bancale où le vivant d’hier se débattait, mentant à Anna plus qu’à Léo auquel il avait montré des photos d’elle pour lui signifier que sa présence comptait. Avec des images vidéo et sur une musique techno, les personnages racontent cette histoire de leur seul point de vue et usent d’un « je» authentique.  Forts de leur détermination à vivre leur vie selon leur choix, une fois pour toutes.

 Anna a épousé un fils de famille, et Léo se prostitue près de la gare. Des visions de la vie presque banales, mais antithétiques… Ils ne se sont jamais croisés et ne connaissent donc l’autre qu’à travers le regard de Luca… Et il aura fallu une enquête policière pour que cette femme et cet homme se rencontrent.

 La tension dans ces trois monologues est intense mais chaque personnage entonne, à un moment propice, une chanson populaire qui attendrit  le public. Tendu et rivé à une partition douloureuse, Mathieu Touzé joue le mort-vivant… Et heurtés moralement par ses mensonges,  Anna (Estelle Ntsendé) et Léo (Yuming Hey) savent dire  toute la souffrance des jours  mais aussi  montrer leur résistance aux aléas de la vie.

 Véronique Hotte

Théâtre Transversal, 10 rue d’Amphoux, Avignon, jusqu’au 29 juillet, à 10h35. T. : 04 90 86 17 12

Bruit de couloir, solo de jonglage chorégraphique de Clément Dazin

 

 

© Michel Nicolas

© Michel Nicolas

Festival d’Avignon: 

Bruit de couloir, solo de jonglage chorégraphique de Clément Dazin  (tout public, à partir de dix ans)

 Jonglage, cirque, geste et danse: Clément Dazin, interprète discret en pantalon et T-shirt noir, possède une technique audacieuse, avec un décomposé de mouvements à peine dansés: marche avant, marche arrière puis arrêt et pause, enfin tournoiement et demi-tour complet, silence…Mais il y a, aussi et surtout, une dimension ludique avec cette balle de jonglage qui glisse, silencieuse, entre puis les mains, les bras, le front, le visage et le cou de l’interprète… Puis Clément Dazin rattrape enfin ses balles, nombreuses à s’échapper puis à revenir au creux de ses mains. Avant, personnage muet, de reprendre ses allées et venues sur le plateau,

 Une invitation à un étrange voyage poétique, au plus près des sensations à l’instant ultime avant la mort. Comme un film intérieur qui défilerait plus vite que voulu. Avec danse contemporaine et gestuelle hip-hop, ce solo, inspiré par les récits de patients qui firent l’épreuve de comas, évoque une vision métaphorique de la mort, sous forme d’une danse avec jonglage, où un homme se remémore sa vie avec mélancolie. Dans la douce lumière d’un clair-obscur, Clément Dazin a une gestuelle ample puis saccadée, fluide et légère qui fait de la balle, sa partenaire.

 Puis il ôte son T-shirt noir offre un dos lisse aux omoplates saillantes, ressemblant aux ailes d’un grand oiseau incompris et empêtré sur le sol, comme dans le célèbre poème L’Albatros de Charles Baudelaire. Les balles, lancées puis rattrapées, permettent à l’artiste de s’envoler enfin, avec le public, loin dans les airs et l’imaginaire. Touchant des sommets inaccessibles et nous donnant la révélation de la beauté et la saveur d’exister.

Un spectacle chorégraphique, dont la poésie charme le public, très agréablement surpris par ce remarquable homme-marionnette, passé maître dans la manipulation de son corps comme dans le jonglage. Un très beau solo, à la fois onirique et métaphysique.

 Véronique Hotte

La Caserne des Pompiers, 116 rue de la Carreterie , Avignon, jusqu’au 23 juillet, à 13 h 30. Tél : 04 90 01 90 28.

Maloya de Sergio Grondin, David Gauchard et Kwalud, mise en scène de David Gauchard

Maloya de Sergio Grondin, David Gauchard et Kwalud, mise en scène de David Gauchard

 

©Dan Ramaen

©Dan Ramaen

Sous l’impulsion du conteur Sergio Grondin, la compagnie Karanbolaz retrouve une parole réunionnaise, forte et fière, pour mettre en scène des spectacles populaires. Avec Maloya, leur  troisième réalisation en commun,  Sergio Grondin, le musicien Kwalud et le metteur en scène David Gauchard privilégient une écriture collective. A partir de collectes de témoignages et d’entretiens avec les habitants, musiciens, etc.,  les maîtres d’œuvre analysent les rouages du Maloya, une langue identitaire qui désigne aussi la musique traditionnelle de la Réunion et en est le symbole culturel et historique. Mais ce mot subit une mutation sémantique, à cause de la mondialisation indifférente à la préservation des identités.

 Ces créateurs  défendent donc le concept d’Edouard Glissant: une «mondialité» roborative qui, à l’inverse de la mondialisation, reconnaît la présence de cultures différentes mais vécues dans le respect de l’autre. Comment se départir des problématiques locales pour accéder à l’universel ? Ainsi, si le Kabar, lieu de célébration de la mémoire des ancêtres, est aussi celui de la parole dans toute sa diversité. Cette recherche identitaire, menée à la fois sur le territoire puis sur le plateau, évoque d’abord l’âme du Maloya, plutôt que sa tradition, à travers une enquête documentaire. Avec des relevés précis de vies, et un état d’esprit qui va de l’intime,  à  l’universel.

 Sur le plateau nu, le musicien Kwalud joue rock, jazz, hip-hop, électro, pendant que le conteur Sergio Grondin arpente la scène vide, encore étonné que ce soit en français  qu’il ait adressé ces mots à son nouveau né : « Bienvenue Saël, ta maman et moi, on est heureux de te voir !… »
Une  phrase  devenant une obsession pour le jeune père qui ne comprend pas pourquoi  elle lui est venue aux lèvres, spontanément en français et non en créole, sa langue maternelle parlée encore par 98% de la population réunionnaise. Danyel, un ami sexagénaire lui explique que, si sa génération a vécu, préservée du monde extérieur, celle de l’interprète est née « avec ce fameux monde du décor… dans ce monde-là, eh ! Bien c’est simple, la langue maternelle, elle n’existe pas. » Se pose une question paradoxale sur l’identité : l’enfant, né au monde, est-il obligé d’appartenir à une langue, à une région, à un peuple, à un drapeau ?

Un témoignage collecté parmi d’autres, résonne de façon similaire, avec Stéphane, né dans le Vaucluse, mais habitant depuis des années  la Réunion : est-il Réunionnais ? Il est né de père inconnu, et l’idée de filiation est restée abstraite pour lui d’autant qu’à son tour père adoptif d’une petite fille thaïlandaise, il a lancé loin encore l’idée de racine. L’amour parental pour un enfant est ce qui importe : une force interactive, et ces parents-là avouent pourtant qu’ils seraient heureux que leur fille apprenne le thaï, un choix qui est laissé seul, à sa liberté et à sa convenance 

Messager d’une parole décidée et fort de ses convictions, Sergio Grondin nous conte en créole, une langue vive, imagée, gourmande et joyeuse qu’il traduit aussitôt en français, le cours circonstancié de son histoire … Pour sauvegarder la langue et la laisser libre de se frayer tel passage ou tel autre, traçant sur le sol des lignes imaginaires, des territoires secrets, il place régulièrement, en guise de petits cailloux repérables comme ceux des contes de fée, les prénoms des hommes et femmes qui dessinent le Maloya:  une mémoire et un patrimoine.

 Mais aussi une leçon de choses et de vie, un paysage géopolitique, tenant lieu de Défense et Illustration de la langue créole, un humble et beau manifeste poétique, ici mis en scène avec efficacité.

 Véronique Hotte

 La Manufacture, 2 rue des Ecoles, Avignon, jusqu’au 26 juillet à 12h. T. :

 

Léonie et Noélie de Nathalie Papin, mise en scène de Karelle Prugnaud

Festival d’Avignon :

 Léonie et Noélie de Nathalie Papin, mise en scène de Karelle Prugnaud

 © Christophe Raynaud de Lage

© Christophe Raynaud de Lage

Qu’est-ce que la stégophilie ? Léonie le sait, qui apprend le dictionnaire par cœur. C’est justement la passion de sa sœur jumelle Noélie : l’escalade des toitures.

Elles ont seize ans, et nées du même œuf ou  zygote, comme se plaît à le dire Léonie. Orphelines, elles ont incendié le foyer qui les recueille, de peur d’être séparées. Grimpées sur les toits, elles contemplent leur méfait. Par un jeu de miroir, l’amoureuse des mots et la funambule vont au bout de leur passion, à la fois semblables et différentes. Elles n’ont pas froid aux yeux !

Avec Léonie et Noélie, Nathalie Papin, autrice majeure de théâtre-jeunesse (Mange-moi, Le Pays de Rien, Quand j’aurai mille et un ans...), aborde le thème de la gémellité : «J’ai souhaité interroger ma mère sur le rapport qu’elle entretenait avec sa propre jumelle. Beaucoup de réécritures, à la suite de cette discussion entre ma mère et moi, s’en sont suivies, mais Léonie et Noélie m’est apparue comme la version la plus libre, la plus dégagée de son récit personnel.»

 Ici, les jumelles ont seize ans. L’âge de s’émanciper et de se distinguer. Un dénommé Mattias, lui aussi stégophile, dont on perçoit la présence, permettra cette nécessaire séparation, après une rivalité apparente entre les sœurs. «  Si tu dis le dernier mot du dictionnaire, on se sépare, dit Léonie. Nos rêves sont déjà séparés, lui répond Noélie.» 

« Ces personnages, remarque Karelle Prugnaud, nous posent aussi la question du «n’être qu’un». C’est  toute une réflexion autour de l’émancipation et de l’identité qui est au travail. Si, d’un seul coup, chacune d’elles a accès à elle-même, que lâchent-elles?» . La metteuse en scène se saisit du texte de Nathalie Papin à bras-le-corps,  tout en en respectant la délicatesse et la dimension onirique. Des plumes blanches, puis des images du ciel où parmi les nuages, flottent des cellules et des fœtus, accueillent les spectateurs. Sur des écrans côté cour et côté jardin, des représentants  de l’autorité apparaissent de temps à autre : mère, professeur, juge, policier… pour délivrer un discours répressif.  Acrobate et performeuse, Karelle Prugnaud donne du champ au jeu des comédiennes,  avec ces images excentrées ; elle a aussi  confié à deux freerunners ( sauteurs d’obstacles), le rôle de Matthias.

 Perchées sur une structure métallique à plusieurs paliers, Justine Martini et Daphné Millefoa racontent leurs aspirations, leurs rêves et leurs souffrances. La Chapelle des Pénitents blancs, toujours difficile à habiter, a inspiré à Thierry Grand un décor tout en hauteur où Mattias, (Simon Nogueira et Yoann Leroux), déambule au-dessus du vide, cabriole, et se glisse dans les interstices. Diablotins facétieux, ces circassiens omniprésents sont invisibles pour les fillettes.

 Coiffées et habillées à l’identique, à la mode des écolières japonaises, les adolescentes parcourent cette structure comme une passerelle vers leur émancipation: « Moitié grandes, moitié petites. (…) On est des doubles et des moitiés.» Elles partagent  l’absolu de l’enfance, et le vertige devant l’avenir.  

 La musique  de  Rémy Lesperon passe d’une plénitude douce, à des moments de chaos. Et à la fin, les acrobates se transforment en anges : l’un noir, l’autre blanc… La force des mots et celle des images se conjuguent pour une heure de plaisir. On se réjouit de voir un spectacle jeune public, programmé dix jours de suite dans le festival in,  et d’une  qualité telle qu’il plaît aux enfants comme aux  adultes venus nombreux…

 Mireille Davidovici

Chapelle des Pénitents blancs, Place de la Principale, Avignon, jusqu’au 27 juillet, à 11 heures,  et 15 heures,  

Le 18 octobre,  Scène nationale d’Aubusson.
Les  8 et 9 novembre, Scène nationale d’Albi.
Les  9 et 10 décembre, Théâtre des Quatre Saisons, Gradignan; du 13 au 15 décembre, Centre Dramatique National de Normandie-Rouen. Le 18 décembre, Le Rayon Vert, Saint-Valéry-en-Caux.
Le 10 et 11 janvier, Gallia Théâtre, Saintes ; les 14 et 15 janvier et les 17 et 18 janvier, Scène nationale de Tulle/Brive, Tulle.
Du 12 au 14 février, La Coursive, La Rochelle ; le 26 février, Dieppe Scène nationale de Dieppe. Les 7 et 8 mars, Le Grand Bleu, Lille ; les 10 et 11 mars, La Rose des Vents, Villeneuve-d’Ascq ; du 30 mars au 1er avril, Festival Petits et Grands, Le Grand T, Nantes.

 Léonie et Noélie, Grand Prix de littérature pour la jeunesse 2016,

est publié à L’École des Loisirs.

Mu, texte de Fabrice Melquiot, mise en scène de Laetitia Mazzoleni

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Mu, texte de Fabrice Melquiot, mise en scène de Laetitia Mazzoleni

Il a aimé, il aime toujours et il tient encore debout. Tel un personnage du film d’Alain Guiraudie, il semble n’avoir d’autre projet que «rester vertical». Comment y parvenir, sinon en se raccrochant aux mots ? Nicolas Gény interprète Jacob, fou de Mu. Dressé dans la pénombre du plateau quasi nu, au milieu d’une symbolique clairière de bouleaux-sculptures, il vient rebroder devant nous son histoire élégiaque autour du prénom qui l’obsède. Comme dans une litanie à l’encre sympathique, reviennent alors les choses vécues puis pâlies.

Laetitia Mazzoleni s’appuie sur cette volonté tenace de verticalité : « On emprunte ailleurs de quoi tenir debout, et devenir encore. » Cela pourrait se passer en lisière d’un bois et de la société, là où le désir nocturne rôde. Mais la ville semble toute proche, bâtie sur l’imagerie des comics américains.  L’amoureux a des oreilles de Daredevil, dressées et attentives aux réactions de ses proches. Trompe-la-mort , lui aussi, il avoue souffrir d’une grande difficulté à exister autrement que dans l’autre. Du super-héros, il possède la cécité allégorique et l’hypersensibilité aux aguets,  mais il a renoncé à sa fierté. Il se tient devant nous, fragile et têtu. Survivante silhouette à la Giacometti. De sa voix grave, presque atone, il se fait radar humain qui bute, obstiné et ravi, sur l’éternel obstacle, l’Autre. Ici : Mu.

Dans L’Amour du nom, Michèle Broda étudiait le lyrisme non plus comme hypertrophie du je, mais comme un chant décentré, projeté sur l’être aimé. Elle l’envisageait telle la possibilité d’un accès à soi, par l’entremise de l’Autre. Cette mise en scène en est la parfaite illustration. Jacob, à la présence certes fantomatique, déplace encore ces étranges bouleaux morts dressés, ces semblants d’arbres sur socle de fer, entre nature et culture. Et ces spectres se font tour à tour : herse, clôture, barricade, foule anthropomorphe mais peuvent être balayés comme des fétus de paille.

Puis ils se dressent à nouveau. Comme l’être aimé qui peut tout aussi bien ouvrir l’horizon, que le barrer. Si les déplacements des modules de bois sont parfois laborieux, stridents (et trop systématiques), ils permettent toutefois de voir comment le sujet, dépouillé de tout, se maintient et sculpte l’espace et les mots, à partir du prénom fantasmagorique de l’autre.

Jacob se meut, s’émeut. Il est encore mû. Ce prénom japonais, clé de la pièce, constitue sa planche de salut : s’il dit avec précision l’absence qui fonde tout éros, il s’offre aussi comme fondement solide du poème. Car mu, nouvelle Atlantide, se fait aussi mythique continent englouti: territoire autrefois parcouru, désormais perdu, mais dont la parole fait perdurer l’existence.

Avec ce texte inédit, véritable pépite, Fabrice Melquiot réactive ici le senhal, un nom imaginaire pour une pratique de broderie qui servait de canevas lyrique aux troubadours… »Il puise aussi avec élégance dans une veine mythologique et primitive où affleurent la sauvagerie des bois et celle des désirs. Pour autant, il sait y injecter des images plus contemporaines : des couples qui communient sur un canapé autour de séries télévisées de science-fiction, le traitement du cancer… Nicolas Gény, un  acteur qu’on a souvent vu effusif et rock n’roll chez Agnès Regolo, porte, avec humilité et précision, cette poétique singulière soutenue par une musique originale de Sebum. Du bel ouvrage…

Stéphanie Ruffier

Théâtre Transversal, 10 rue Amphoux, Avignon, jusqu’au 29 juillet, à 20h10. T : 04. 90. 86. 17. 12.

De dingen die voorbijgaan, d’après le roman de Louis Couperus, mise en scène d’Ivo van Hove

De dingen die voorbijgaan, d’après Van oude menschen, de dingen, die voorbijgaan (Vieilles gens et Choses qui passent), roman de Louis Couperus, adaptation de Koen Tachelet, mise en scène d’Ivo van Hove

 

 © Christophe Raynaud de Lage / Festival d'Avignon

© Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

Le metteur en scène néerlandais, habitué du festival d’Avignon, a choisi de porter à la scène les romans de Louis Couperus (1863-1923), qu’il estime être une figure majeure de la littérature de son pays mais injustement méconnu :  «En néerlandais, le texte est très beau, et  écrit dans un langage de l’époque qui possède une grande poésie ». D’une sobre rigueur, son adaptation nous mène au cœur d’une famille sur laquelle pèse une malédiction innommée qu’on découvrira au fil des deux heures de la représentation. « Je punis la faute des pères sur les enfants jusqu’à la troisième et la quatrième génération de ceux qui me haïssent »,  menace Dieu dans l’Exode de la  Bible.

Cette sentence pourrait résumer l’action de ces  Choses qui passent. De très vieux amants attendent la mort, liés par un horrible secret qui hante depuis soixante ans, les jours et les nuits de Mama Ottilie, mais aussi, de façon plus souterraine,  ses quatre enfants et ses petits-enfants. Dans les sombres et sévères costumes d’An D’Huys, cette nombreuses descendance dont on comprendra peu à peu l’arbre généalogique, glisse, telle de funestes fantômes,  autour des vieillards assis, immobiles au centre d’un immense plateau vide.  Jan Versweyveld, qui signe aussi les lumières, a imaginé un plancher clair flanqué de longues rangées de chaises, comme dans une très grande salle d’attente, ou un hall de mairie où l’on s’apprête à célébrer le mariage sans passion de Lot et Elly.

Au fond, un miroir reflète les allers et venues des personnages et une horloge à balancier égrène le temps qui sépare de la mort, les amants maudits. Le jeune couple tente d’aller au bout de ses  aspirations, et Lot voudrait briser la malédiction familiale, alors que sa mère, ses oncles et ses tantes sont tous passés à côté de leur vie.  Comme un cortège funèbre, les personnages de ce chœur d’âmes en peine se croisent selon une chorégraphie très précise, et les personnages se détachent du groupe pour des scènes dialoguées qui, de séquence en séquence nous laissent entrevoir le crime fondateur de cette tragédie:  l’assassinat du mari d’Ottilie par son amant Emile Takma et dont Harold (soixante-treize ans), témoin de ce crime, porte, plus que les autres, les stigmates.

Plus jeune (soixante ans), sa sœur,  la mère de Lot, est une adolescente attardée qui  entretient des rapports passionnels avec ses fils. Et la mise en scène en souligne le caractère quasi incestueux.  Accompagnés en direct par la musique discrète mais très présente d’Harry de Wit,  les comédiens composent avec une grande rigueur des personnages effondrés de l’intérieur. Même la scène érotique de la nuit de noces prend des allures de sinistre comédie  avec une orgie de fraises à la crème Chantilly, arrosée de champagne.

Directeur du Toneelgroep d’Amsterdam depuis 2001, Ivo van Hove a réalisé plus d’une centaine de spectacles, (voir Le Théâtre du Blog) : pièces de théâtre, adaptations de romans ou de films, théâtre musical et opéras. De Sophocle à Bowie, Shakespeare, Duras, Miller ou Visconti.  En portant au théâtre l’œuvre de Louis Couperus, il a «essayé de réaliser une nouvelle théâtralité, plus proche d’une mise en scène d’opéra ». Il réussit à moderniser un roman psychologique et naturaliste où le poète et écrivain distille une critique implacable de la société rigoriste de La Haye, en s’attachant aux thèmes littéraires de la fin du XIX ème siècle: le destin et la décadence.

Visionnaire, lui-même opprimé dans son homosexualité dans son pays puritain, il voit, avant Freud, quel est le poids de l’héritage familial et comment il crée des névroses chez les enfants. Il faut espérer que ce spectacle, d’une grande beauté et d’une intensité dramatique hors pair, créé en 2016 en Allemagne, sera encore présenté.
En attendant, on peut lire le seul roman de Louis Couperus publié en français, même si Ivo van Hove en trouve la traduction un peu vieillotte.  

Mireille Davidovici

Jusqu’au 21 juillet,  à 22 heures, Cour du lycée Saint-Joseph, 51 rue des Lices,  Avignon,   Les 12 et 13 octobre, Baltic House Theatre-Festival, Saint-Pétersbourg (Russie).
Vieilles gens et choses qui passent, traduction de Selinde Roosenburg, est publié aux Editions universitaires (1973).

Juste la fin du monde de Jean-Luc Lagarce

Juste la fin du monde de Jean-Luc Lagarce, mise en scène de Jean-Charles Mouveaux
©Chantal Depagne/ Palazon.2017

©Chantal Depagne/ Palazon.2017

Dans un décor insolite de tables empilées que les personnages  ne cessent de gravir et de descendre, la pièce a pour thème le non-dit dans une famille-  il s’agit en fait de de celle de  Jean-Luc Lagarce. Revenu chez lui, en Franche-Comté pour la première fois depuis des années, il sait qu’il va mourir du sida, mais garde un silence impressionnant.
Tout sa famille est interdite, et il fait le point avec ceux qu’il a perdus de vue. Un neveu est né:  «Il s’appelle comme toi: Louis. »  (…) « Ce n’est pas bien que tu sois parti, des lettres, ce n’est pas bien les lettres, juste des petits mots.», lui dit sa sœur.
Louis l’écoute pendue au-dessus de lui: elle commente les cartes postales, avec un regard attentif. La mère vitupère contre son fils, puis l’entoure de ses bras et se réfugie sous la table. Puis la sœur danse un twist avec son jeune frère qui s’énerve contre ce visiteur inattendu.
Louis se prépare à partir:  son frère qui n’a pas envie de l’écouter, dit seulement: « Je ne sais pourquoi je suis fatigué, ne lui dites pas de partir !» Les deux frères sont face à face, Louis reste  silencieux, dans l’ombre : « Je ne dirai rien, après ce que j’ai fait, je pars ! »
Ce texte autobiographique bouleversant reste le plus beau des livres de Jean-Luc Lagarce. est mis en scène  de façon rigoureuse et dans l’interprétation de Vanessa Cailhol, Philippe Calvario, Jil Caplan, Esther Eboo, Chantal Trichet et Jean-Charles Mouveaux, cela donne un spectacle  à ne pas manquer,

Edith Rappoport

Le Petit Louvre, 2 rue Félix Gras, Avignon, jusqu’au 29 juillet à 18h 20.

A lire: le très beau livre de Jean-Pierre Thibaudat, Le Roman de Jean-Luc Lagarce Editions des Solitaires intempestifs.

Knusa/Insert coins, de Cindy Van Acker et Christian Lutz

© Simon Letellier

© Simon Letellier

Festival d’Avignon

 Knusa/Insert coins, de Cindy Van Acker et Christian Lutz

La collection Lambert,  installée dans l’hôtel particulier de Caumont,  réunit un ensemble d’œuvres  contemporaines achetées par le galeriste parisien Yvon Lambert depuis les années 1960. Cet écrin  architectural devenu musée sert parfaitement la rencontre entre le photographe Christian Lutz et la chorégraphe Cindy van Acker  qui interprète un solo de trente-cinq minutes sur la musique électronique de Mika Vaino.  Cette pièce s’inspire d’une série de vingt photos prises à Las Vegas, montrant des personnages pathétiques, victimes de ce miroir déformant de la société  de consommation qu’est cette ville. Une femme recroquevillée dans un hall de gare routière vide, deux hommes alcoolisés déguisés en canards, effondrés au sol, un autre homme au regard vague, une bière à la main devant une machine à sous… 

D’habitude, le photographe de danse capte le mouvement, de son propre point de vue,  mais ici c’est l’inverse qui se produit. Aux murs, on découvre les clichés pris par Christian Lutz, tandis que  la danseuse, vêtue de noir, le visage presque constamment masqué par ses cheveux,  se meut avec lenteur, dans la pénombre, avec seulement le rétro-éclairage des photos. Avec une gestuelle, précise sans être figurative, l’artiste nous emporte dans un voyage très personnel dans une proximité troublante avec le public.

Cette performance originale ne laisse pas indifférent et donne libre cours à de multiples interprétations.  Avant, où à la fin de ce spectacle, il faut visiter les deux salles où sont exposés d’autres travaux du photographe, en particulier une série , Chronologie d’une interdiction, représentant des membres de l’Église évangélique suisse aux visages barrés par  les marques de la censure. En légende, figurent  les motifs de l’interdiction. Knusa/Insert coins est présentée dans le cadre de la sélection: Suisse en Avignon et de la programmation danse des Hivernales.

Jean Couturier

Collection Lambert, Hôtel de Caumont, 5 rue Violette, Avignon, jusqu’au 19 juillet, à 16 H 50.

 

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