Solos et collectifs de clowns

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Solos et collectifs de clowns à l’école du Samovar

Franck Dinet a initié à Bagnolet, depuis une dizaine d’années une école de formation dans un joli local donnant sur une rue passante. Deux parties dans cette soirée dynamique, d’abord des solos, puis des scènes avec les dix-sept élèves qui ont suivi l’école pendant deux ans.
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Une fille s’extasie devant une cage, elle en sort un mulot : «T’es un cadeau, une surprise ! » Elle fracasse la cage, en sort une petite chemise, cajole le mulot, et est saisie de tremblements. Entrent un militaire et deux balayeuses. On apporte une table, une femme voilée entre à la sonnerie de cloches. Fluctuat nec mergitur, on pose un casque sur un cercueil. On débouche une bouteille de champagne. «Ite missa est ! ».

D’autres clowns entrent avec un Christ en croix. «Aujourd’hui nous allons voir, prière de ne pas stationner. Qui a volé le panneau de stationnement devant l’église? (…) Pour vous détendre, voici un petit intermède musical…» Une succession d’images insolites, affirmées par des interprètes décidés. Difficile de tout se remémorer mais c’est très efficace et le public rit beaucoup.

 En deuxième partie, dix-sept élèves jouent La Belle au bois dormant. Dix pleureuses autour du corps inanimé de la Belle. Le Prince arrive, l’embrasse et elle se réveille. On raconte l’histoire. La Reine cousait, elle finit par accoucher, on agite des rubans, puis elle mourut.La méchante Belle Mère n’est plus la plus belle, et elle enjoint le chasseur de tuer sa belle-fille et de lui rapporter son cœur. Mais Blanche Neige est protégée par les sept nains. Scène hilarante. Elle finit par triompher, et  la méchante reine doit chausser des chaussures brûlantes.

Une soirée régénérante qui nous fait espérer le meilleur, quant à l’avenir de ces jeunes élèves-comédiens sortis de l’Ecole du Samovar.

 Edith Rappoport

Le Samovar, 165 avenue Pasteur, Bagnolet (Seine-Saint-Denis). T. : 01 43 60 98 08.


Archive pour juillet, 2018

Thyeste de Sénèque, mise en scène de Thomas Jolly

THYESTE

Photo Christophe Raynaud de Lage

Festival d’Avignon

Thyeste de Sénèque, traduction de Florence Dupont, mise en scène de Thomas Jolly

 C’est l’une des dix tragédies de Sénèque, le philosophe  (1er siècle après J. C.). Elle a pour thème, la violente rivalité entre Atrée, roi de Mycènes et son frère jumeau, Thyeste, petits-fils comme lui, de ce Tantale qui avait offert aux Dieux, son fils Pélops… Bref, la violence et le meurtre, et une histoire de famille et de société. Donc Atrée a décidé de se venger de son frère et mime une réconciliation avec, à la clé, un banquet un peu spécial. Il va tuer en effet ses trois neveux, puis se livre à un travail méthodique de boucher, et pour finir, lui sert à son insu la chair de ses enfants à dîner, soit en grillades soit en cocotte. Tout cela pour se venger cruellement: Thyeste avait séduit sa femme Europe et avait volé le Bélier d’or, symbole de la royauté. Joie d’accomplir un meurtre d’un côté, et profonde douleur et dégoût de l’autre, quand Thyeste apprend par un messager le crime accompli par son frère.

Cela commence par un assez banal cocuage, puis continue par un vol important parce que symbolique, puis par un infanticide et finit par la préparation d’un repas, façon cannibale! Cela fait beaucoup et cette série de crimes est si horrible qu’elle réussit à faire dévier le soleil de sa course et à causer de nombreuses victimes -on dirait aujourd’hui collatérales- qui en auront à subir les conséquences toute leur vie. Ce qui pose aussi la question des motivations profondes d’un homme capable d’une telle tragédie. Mais qui remet aussi en cause l’ordre humain, déjà si pénible à construire. Comme le rappelle Thomas Jolly, Sénèque dans De la Colère, l’écrivait avec une grande lucidité : «Nous sommes tous inconsidérés et imprévoyants, tous irrésolus, portés à la plainte, ambitieux. Pourquoi déguiser sous des termes adoucis, la plaie universelle? Nous sommes tous méchants. Oui, quoi, qu’on blâme chez autrui, chacun le retrouve en son propre cœur. (….) « La peste est chez tous. Soyons donc, entre nous, plus tolérants : mauvais, nous vivons parmi nos pareils. Une seule chose peut nous rendre la paix : c’est un traité d’indulgence mutuelle. »

En cinq actes mais assez courte (un peu plus de mille vers) avec prologue, chants du chœur, scènes  violentes entre protagonistes, récit du messager, la pièce s’inspire des tragédies grecques de Sophocle, Eschyle, Euripide qui ont traité ce même thème mais aussi d’auteurs latins, et que l’on retrouvera chez Shakespeare avec Titus Andronicus. Pour Thomas Jolly, cette tragédie est un attentat à l’humanité avec un réplique-clé tout à fait étonnante  : « Mets-toi bien dans l’esprit que faire du mal à son frère, Même si c’est un mauvais frère, c’est attenter à l’humanité. »

Photo Christophe Raynaud de Lage

Photo Christophe Raynaud de Lage

Cela dit, comment réactiver aujourd’hui ce conflit tragique qui est à la base de Thyeste, une pièce rarement jouée  et la créer sur un aussi grand plateau que celui de la Cour d’honneur ? Côté cour, un grosse tête humaine couchée sur le côté avec en haut, une sorte de balconnet en fer, et côté cour, une main gauche humaine avec l’index et le majeur levés. Soit sans doute, le symbole de la pensée et de l’action,  tout aussi nocifs d’un homme qui va se transformer en monstre. Cette scénographie, assez réussie sur le plan visuel mais pas très originale ( on l’a vue un peu partout)  et à part la verrue en ferraille au-dessus de la tête, elle ressemble à une sorte de sculpture qui sert finalement très peu.

Et la mise en scène ? Vraiment pas très fameuse, plus proche d’effets faciles, genre mauvais music-hall, avec lumières clignotantes, rayon vert traversant toute la Cour d’Honneur, couronnes des deux rois posées sur une autre rayon vert, vapeurs sortant du sol, projections de fragments de texte sur le grand mur du Palais- la manie actuelle- costumes et accessoires sans unité et assez laids. Et, du côté jeu et direction d’acteurs, cela ne vaut guère mieux: les acteurs criaillent sans arrêt sur fond musical et, comme le son est démesurément amplifié, on sature vite devant cette avalanche de signes qui parasitent un texte très noir, souvent passionnant mais qui aurait mérité un vrai travail sur l’interprétation. Et cette mise en scène, sèche comme un coup de trique, ne dégage pas la moindre émotion…Mais peut-être est-ce la volonté de Thomas Jolly?

Seule, Lamya Regragui, dans le rôle du Messager, simple et efficace, arrive à nous convaincre. Le spectacle dure deux heures et demi! Et c’est terriblement ennuyeux ! Alors que le texte, souvent d’une violence et d’une beauté virulentes,  vaut mieux que cette mise en scène approximative et qui a dû coûter fort cher. Dès les premières minutes, on a bien senti que les choses n’allaient pas fonctionner surtout sur cet immense plateau: jouer dans la Cour d’Honneur est un cadeau que tout metteur en scène rêve un jour de recevoir pour son petit Noël, mais… elle ne fait justement aucun cadeau!

 Cette Cour d’Honneur (qui en a vu d’autres) et le festival s’en remettront ! Mais pour le spectacle d’ouverture, on aurait aimé voir autre chose de plus solide! Le public, assez âgé comme d’habitude, sommeillait un peu ou regardait son portable comme ce metteur en scène bien connu qui, lui, écoutait ses messages avec une oreillette. (Il faut bien s’occuper !) Mais peu de gens se sont enfuis. Les inconditionnels de Thomas Jolly ont applaudi, les autres peu, et pas longtemps. Que sauver de ce pauvre ovni ? Quelques belles images mais quand on a des moyens aussi considérables, c’est disons, le minimum syndical… Comme celle de la scène où les frères ennemis sont chacun à un bout d’un belle et très longue table du festin nappée de blanc (on l’a vue un peu partout mais cela fait toujours plaisir, et merci au passage à Tadeusz Kantor qui en eut l’idée, il y a … quelque quarante ans!). Il y a aussi la disparition de la course du soleil avec l’obscurité totale dans la Cour : impressionnant.

Photo Christophe Raynaud de Lage

Photo Christophe Raynaud de Lage

Tout comme la chorale d’enfants à la fin… Mais ces quelques rares moments ne font pas un spectacle réussi et on est beaucoup trop loin du compte. Thomas Jolly est un jeune metteur en scène doué, et il l’a prouvé avec ses Shakespeare. Mais là, il s’est vraiment planté, et on ne vous conseille pas d’y aller voir, que ce soit maintenant, ou en novembre dans une salle… Vous pourrez en regarder quelques minutes le 10 juillet sur France 2 : cela vous suffira amplement pour constater les dégâts… En tout cas ici, on a la nette impression que le metteur en scène s’est surtout fait plaisir, et cela donne une image de marque assez branchouille du festival. Dommage!

Philippe du Vignal

Cour d’Honneur du Palais de papes, Avignon, les 7, 8, 9, 10, 12, 13, 14 et 15 juillet à 21h 30. Diffusion en direct sur France 2 le 10 juillet.

Tournée en France.

 

Madame Bovary, d’après Gustave Flaubert, mise en scène de Sylvie Blotnikas

 

Madame Bovary, d’après Gustave Flaubert, adaptation d’André Salzet et Sylvie Blotnikas, mise en scène de Sylvie Blotnikas

DF8E7DE8-408D-4322-AE84-0B2D62475476Le célèbre roman de Gustave Flaubert  fut écrit de 1851 à 1856, publié dans la Revue de Paris mais  le gérant, l’imprimeur, ainsi que l’auteur seront jugés un an plus tard pour «outrage à la morale publique et religieuse, et aux bonnes mœurs ». Gustave Flaubert sera finalement acquitté. 

C’est l’histoire de la jeune Emma Rouault, fille d’un riche fermier, qui épousa Charles Bovary, un veuf, officier de médecine-un grade en-dessous de celui de médecin- qui était vite tombé amoureux d’elle. Mais Emma voit qu’elle a quitté l’ennui d’une propriété à la campagne pour celui d’un gros village, Tostes,  à une trentaine de kilomètres de Rouen. Elle rêve d’une vie mondaine… et apprécie d’avoir été invitée au bal du marquis d’Andervilliers…

Puis Emma attend un enfant, et Charles son mari décide s’installer à Yonville. Elle y rencontre les notables du coin, comme  le pharmacien athée et content de lui Homais, Bournisien le curé,  Léon Dupuis, un clerc de notaire,  et surtout Rodolphe, un riche châtelain. Emma déçue, par la naissance de sa fille (elle voulait un garçon), s’ennuie et n’a plus aucune attirance pour Charles. Alors, elle compense et achète des vêtements de prix dans la boutique de M. Lheureux. Elle cédera vite à Rodolphe comme à Léon, tous les deux fascinés par sa beauté et son élégance mais qui se fatiguent assez vite des rêves romantiques de la belle Emma… Tout irait quand même à peu près bien si- ce que son mari ne sait pas- elle n’avait fait une belle ardoise chez M. Lheureux qui exige d’être payé et la menace de saisie. Emma paniquée n’a pas un sou devant elle, et demande de l’argent à Léon de piquer dans la caisse de son patron puis à Rodolphe qui refuse de lui en prêter. Désespérée, elle ira voler un peu d’arsenic chez le pharmacien pour se suicider. Charles de nouveau veuf, erre, terriblement seul dans la maison vide, puisque tout a été vendu par la justice, et mourra très vite. La petite Berthe sera confiée à une tante pauvre qui ne pourra même pas la nourrir et l’enverra travailler dans une filature de coton. Tragédie dans le bocage normand… Ce roman-culte a souvent été adapté au cinéma notamment par Claude Chabrol avec Isabelle Huppert il y a presque trente ans mais moins au théâtre. Sans doute à cause de la difficulté de mettre en scène de nombreux personnages et lieux. André Salzet qui est déjà venu avec Avignon avec un beau solo avec La Colonie pénitentiaire d’après Franz Kafka et Le Joueur d’échecs de Stefan Zweig (voir Le Théâtre du Blog), a en fait une sorte de récit et demandé à Sylvie Blotnikas de mettre en scène ce solo. Il se révèle ici, une fois de plus, très bon conteur, précis et plein d’humour et incarne aussi l’amoureuse Emma, le cynique Rodolphe, le père d’Emma, ou le notaire… Le comédien, aussi efficace que discret, a acquis au fil des années un solide métier. Diction parfaite, ton juste. Aucun doute là-dessus, les spectateurs écoutent fascinés comme des enfants cette histoire qu’ils ont sûrement déjà tous lue.

 Côté adaptation,l’essentiel du roman est assez bien condensé. Mais il y de sérieux défauts de mise en scène : le début et la fin où Gustave Flaubert semble se parler à lui-même sont du genre pas très finauds, avec un grand fil blanc incompréhensible sur le plateau. Des musiques trop solennelles (Litz au début, Chopin, Donizettti) sans unité et assez pléonastiques, qui couvrent parfois le texte, et le costume, pas très réussi et… mal repassé, fait théâtre amateur! La direction d’acteurs gagnerait à être sérieusement révisée: phrases mal dites, effets gestuels surlignant certains passages, etc.  Tout cela nuit au spectacle et André Salzet mérite beaucoup mieux que ces approximations d’une réalisation qui reste timorée, un peu scolaire. Et comme la pièce a déjà été jouée plusieurs semaines l’été dernier à Paris,  ce ne sont pas des défauts de jeunesse. Cela dit, si vous n’êtes pas trop difficile, vous pouvez toujours une heure durant et dans une petite salle calme, aller écouter la langue française d’une qualité sémantique et musicale absolument exceptionnelle de Gustave Flaubert. Et dite par un très bon acteur-conteur. Cela fait toujours du bien par où cela passe. Pour le reste, autant en emporte le mistral…

Philippe du Vignal

Salle Roquille, 3 rue Roquille, Avignon à 21h, du 6 au 26 juillet. T. : 04 90 16 09 27.

 

Nefès une pièce de Pina Bausch, par le Tanztheater Wuppertal

(C) Jean Couturier

(C) Jean Couturier

Nefès une pièce de Pina Bausch, par le Tanztheater Wuppertal

«Depuis neuf ans, elle … , j’espère pouvoir vous retrouver dans un autre monde » : une danseuse du Tanztheater de Wuppertal parle ainsi de Pina Bausch, disparue en 2009.  Nefès, créée en mars 2003 à Wuppertal et reprise pour la première fois,  et l’ombre de la chorégraphe plane toujours mais pour combien de temps encore?

Plus de la moitié des vingt danseurs présents sur scène ont connu la chorégraphe et perpétuent son langage singulier. Cette pièce de deux heures cinquante avec entracte, est née d’une tournée du Tanztheater à Istanbul  et les  tableaux évoquent les bains et hammams.

 Au centre du plateau vide, limité côté jardin par un long voile descendant des cintres, une marre d’eau qui se forme progressivement et permet de beaux effets visuels quand les danseurs la traversent. De nombreux soli d’une grande beauté ponctuent le spectacle et certaines scènes abordent la question de la domination des hommes, dans cet univers de femmes sensuelles.

 Le rythme d’ensemble est lent, plus proche de la méditation dansée que d’une performance sauvage, même si certains soli masculins surprennent par leur folle énergie.  Quelques scènes de groupe possèdent toujours cette puissance hypnotique sur le public, en particulier le final. La musique de Tom Waits et de  l’Istanbul Oriental Ensemble induit chacun des mouvements mais il y aussi nombre d’autres morceaux.

 Cette œuvre, qui ne fait pas partie des créations majeures de la chorégraphe, a été remontée grâce au travail minutieux d’Helena Pikon et d’autres anciens danseurs de la troupe. Mais la salle du Théâtre des Champs-Elysée est sans doute trop vaste pour  percevoir les gestes intimes des danseurs. L’année prochaine, toujours dans le cadre de la programmation hors-les-murs du Théâtre de la Ville, le Tanztheater Wuppertal présentera deux œuvres chorégraphiées par Dimitris Papaioannou et Alan Lucien Øyen. On verra si l’éternelle passion du public parisien pour ce magnifique groupe de danseurs perdure encore… 

 

Jean Couturier

Théâtre des Champs-Elysées,  15 avenue Montaigne Paris VIII ème , jusqu’au 12 juillet.

Theatredelaville-paris.com 

       

La vie de Molière, sur une idée de Frédéric Mauger, mise en scène de Gilles Martin

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La Vie de Molière, sur une idée de Frédéric Mauger, mise en scène de Gilles Martin

Cela se passe au domaine de Saint-Cloud comme depuis cinq ans.  Les Trois Clouds, une troupe de vingt amateurs ont donné deux représentations par jour d’un spectacle-balade  en  hommage à Molière.« Nous essayons de faire vivre les lieux du domaine, dit Frédéric Mauger,  à travers des personnages historiques qui ont un rapport et une histoire avec Saint-Cloud. » Cela se passe  en plein air- et c’est gratuit- sur l’esplanade de l’ancien château.

Il y a quatre petits épisodes dans quatre lieux du domaine de Saint-Cloud qui attirent nombre de promeneurs ou de coureurs Nous suivons sous une pluie fine les sept comédiens qui retracent les étapes de la vie de Molière: Des étapes dans ce parcours : les années de jeunesse, Je serai comédien, Les années difficiles.  Jean-Baptiste Poquelin vient de perdre sa mère mais le jeune garçon, refuse d’être tapissier comme son père et veut être comédien. Il préféra vite aller sur les grands chemins pour jouer dans des conditions parfois difficiles et faire rire le public populaire. Puis Molière eut la charge de la troupe officielle de Monsieur, frère du roi et propriétaire du château… de Saint-Cloud. Comme à Versailles, il connaîtra aussi des échecs avec des tragédies, mais un vrai succès avec des farces qui déchaîneront les rires de la Cour. Le voilà lancé, jusqu’à sa mort en scène ou presque, quand il jouait Le Malade imaginaire.

Nous suivons les acteurs dans les allées du parc, accompagnés par un ensemble musical (Nicolas Wenderbaum, Christine Giovannetti, Jeanne Quinette, Juan Sandoval et Bertrand Palanque).Mais nous sommes obligés de nous réfugier sous les arbres à cause de la pluie qui, heureusement,  s’arrêtera pour un final réjouissant. On apprécie le véritable engagement de ces acteurs amateurs …

Edith Rappoport

Le spectacle s’est joué les 23, 24, 30 juin et le 1er juillet. et sera repris en septembre.

Festival des Ecoles de Théâtre du Théâtre public

 

 

Festival des Ecoles de théâtre du Théâtre public

Le théâtre bouge, vit, et prend hélas, très vite,  des habitudes. Les jeunes «collectifs » ont établi sans se concerter bien sûr, une grammaire commune, et les représentations se suivent et se ressemblent. Dans la liste des «passages obligés»: un chant choral pour commencer- plutôt beau, en général- et  la constitution d’un groupe ; une table, familiale, conviviale, sanglante, et la fête qui va avec, comme élément scénographique central… Un homme mis à nu, éventuellement. De la vidéo en option, un « stand-up» et/ou un discours au public, du cru des acteurs, et la participation des spectateurs…

Carillon et Scarabée, d’après Les Frères Karamazov de Dostoievski, de l’E.S.A.D. (Ecole supérieure d’art dramatique de Paris), travail dirigé par Jeanne Candel et Lionel Gonzalez

© Christophe Raynaud De Lage

© Christophe Raynaud De Lage

Encore un spectacle qui se construit «d’après», ce qui implique le plus souvent la réduction à un langage pauvre et relâché, à un  sous-texte, celui de nos premiers ateliers au lycée. Pour cette présentation de sortie d’école, Jeanne Candel et Lionel Gonzalez ont travaillé avec les élèves de l’E.S.A.D. (Ecole supérieure d’art dramatique de Paris). Un bon point, au moins avec ce titre Carillon et Scarabée: une fantaisie au moins clairement annoncée!

Mais cela reste «d’après», et de très loin ! Le prologue, avec chant funèbre et image forte (et drôle) du cadavre du père, trop grand pour le cercueil (il sera finalement enterré les pieds dehors, problème à jamais non résolu), est plutôt réussi. Des flots du roman, il reste juste de quoi tracer de grandes lignes (de conduite) et trois prénoms : Dimitri, l’exalté, Aliocha, le pieux, un peu naïf mais pas si bête, et un Ivan assez mal défini. Du côté des filles, c’est plus complexe et plus démonstratif: Katerina, la noble fiancée abandonnée par Dimitri, se révèle une sorcière ravageuse vêtue de rouge, c’est tout dire, et elle exhibe (longuement) sous sa robe, un sexe masculin postiche très satanique. Quant à Groucha, en vert (la Femme comme Nature ???), et au centre des tourments masculins, on la voit peu : un destin de femme ordinaire.

Les rôles ne sont pas indiqués sur la feuille de salle! Dommage! On ne citera donc pas les noms de ces élèves dont on aurait aimé faire la connaissance en particulier  ce jeune homme, très fille mais pas du tout efféminé, qui nous gratifie de ce “stand up“ à froid. Quand on ajoute de jolis moments de musique en amateurs, et cela donne un spectacle, drôle parfois, avec des trouvailles mais sans l’intensité du «théâtre précipité», annoncé par les metteurs en scène. Prêts à jouer? Oui, mais il leur faudra déjà sortir de l’habitude, et ne pas avoir peur des textes…

Platonov, ou les désillusions de la jeunesse, d’après Anton Tchekhov, par les élèves de trois promotions de l’E.S.C.A. (Ecole supérieure de comédiens par alternance d’Asnières)

© Miliana Bidault

© Miliana Bidault

Une autre adaptation d’un grande pièce, sous la direction de Paul Desveaux. Mêmes renoncements: le sous-texte monte à la surface et se substitue au texte, une méthode  usée pour attaquer  (c’est le cas de le dire) une écriture, et la ramener au connu d’une psychologie banale. Et cette présentation réunissait tous les ingrédients déjà usés,  et cités plus haut ! Les copains des  élèves riaient, sans complexe, des blagues sexistes et avinées des personnages, et applaudissaient en même temps la protestation féministe de la comédienne qui venait de jouer le rôle de Maria Grekova, la jeune fille naïve de vingt-ans. Il faut quelquefois se demander de quoi on rit (sachant qu’au théâtre, c’est généralement en bonne compagnie) : camaraderie mais mauvaise pente, l’indulgence: un cadeau empoisonné !

Ce qui nous gêne ici: le théâtre est traité par le bas. Quand on monte sur une scène, y compris pour faire rire, ce doit être le signe d’une haute exigence. Mais le public a le droit, lui aussi, de découvrir  la pièce de Tchekhov. Qu’est-ce qui fait un grand texte ? Que son interprétation soit sans fin, et qu’il parle successivement aux différentes générations. Nous n’avons pas besoin que des élèves-comédiens nous exposent en sous-texte ce qu’ils en ont retenu ! Les tourments de la jeunesse, nous les avons à la maison… Mais nous avons besoin de leur lecture, de leur interprétation, grandie, parce qu’ils auront eu à surmonter les difficultés de la pièce…

Bien sûr, Platonov parle à la jeunesse d’aujourd’hui. Bien sûr,  on a le droit de couper largement dans les russitudes qui l’encombrent, pour aller droit au but, existentiel. Le public est intelligent, mais à condition, qu’on s’adresse à son intelligence et à sa sensibilité. La pièce en dit assez avec la brutalité et la clarté nécessaires, sur la domination masculine, et on n’a pas besoin d’un petit sermon adventice sur la question. Ces jeunes gens, doués et motivés, doivent faire le point sur leur désir de théâtre. Auraient-ils peur de l’ambition d’être un grand acteur, une grande actrice ? Sur cette voie-là, ils n’ont aucune chance de laisser des traces dans la mémoire du théâtre. Ce qui rend un texte accessible à tous, ce n’est pas la vulgarité mais la sincérité, la profondeur. On nous dira que ces jeunes commencent, qu’ils ont la vie devant eux pour devenir grands. Faux. Ils ont besoin de commencer haut, et non d’adapter les chefs-d’œuvre à la sauce quotidienne, et de les débiter à la vitesse des mentions obligatoires de la publicité radiophonique.

Deux proverbes, à méditer pour ceux qui entrent dans la carrière : «Au théâtre, on n’a pas d’excuses» et «Le devoir de tout artiste est de faire de l’art». Pas moins, s’il vous plaît. De même, Che Guevara disait: «Le devoir de tout révolutionnaire est de faire la révolution», ou encore, Simone Veil : «Travaillez, et ne soyez jamais modeste». Au sens d’une grande ambition, cela va de soi.

Christine Friedel

Présentations vues au Théâtre de l’Aquarium, Cartoucherie de Vincennes,  les 27 et 28 juin.

On aura pas le temps de tout dire, portrait d’acteur#1

On aura pas le temps de tout dire, portrait d’acteur#1, conception/adaptation d’Eva Vallejo/Bruno Soulier, acteur/textes de Gilles Defacques

20180621_pasletempsdetoutdire_0040Il s’agit sans doute officiellement du seul Théâtre International de quartier : le théâtre du Prato, à Lille, qui est aussi pôle national cirque. Ce genre d’appellation contrôlée donne un peu le vertige, comme si on était en train de se balancer en haut d’un mât chinois. Pour arriver au Prato, dans le quartier populaire des Moulins, on prend le métro, par exemple, à la gare Lille-Flandres ; on survole les quartiers, les rues, les friches urbaines, et la majesté des constructions industrielles vides comme des coquilles, et belles de leur gloire pas si ancienne.

Et on arrive à ce qui fut une filature. Mais ici l’on file la métaphore, la gestuelle, les mots, la musique, sous la haute bienveillance de Gilles Defacque, l’un des fondateurs (1973) d’une maison où sont passés les clowns de tous les pays, Ronny Couteure, la Compagnie de l’Oiseau-Mouche, et les textes de Samuel Beckett. Mais n’oublions pas le titre du spectacle que vous allez voir : On aura pas le temps de tout dire.

Donc, Gilles Defacque a été professeur de lettres, et puis les lettres, tout en finesse, pointues, pleines d’esprit, l’ont aspiré corps et biens, ce qui fait qu’il est devenu clown, acteur, arpenteur de plateaux et piéton de cirques. Ce Portrait d’acteur#1 (sous-titre du spectacle) s’est construit – on a envie de dire, comme pour une plante, «a poussé», en symbiose parfaite entre l’acteur-clown, Eva Vallejo qui l’a mis en scène avec le compositeur Bruno Soulier qui sur le plateau, l’accompagne, l’environne, le guide, le surprend, l’écoute.

Presque rien sur le plateau, sinon l’indispensable laboratoire musical, quatre ou cinq chaises  de différentes tailles héritées de spectacles précédents, des micros pas toujours commodes –mais ça, c’est le destin du clown-, et des lumières suggestives. L’acteur peut entrer, tout replié sur son concertina, l’emblème du clown. Gilles Defacque nous offre un Auguste discret, souffrant à peine de l’ironie de son nom. L’Auguste n’est jamais à sa place, il ne tient pas debout, du moins il est en perpétuel déséquilibre, ce qui le met sans cesse en mouvement, du coup il a inventé le mouvement perpétuel. Aaah, trouvaille, hein ? Le clown est inquiet, d’autres diraient intranquille. C’est avec ça que se raconte une vie d’acteur, tantôt du côté du journal intime, partagé, telle la première aventure dans le off Avignon, tantôt du côté de la métaphysique, l’âme même du théâtre : être ou ne pas être, là est bien la question. Le Gilles que vous aurez devant vous se la pose sans fausses pudeurs, sans le moindre cabotinage. Sans complaisance, non plus. Il parcourt sa vie d’artiste avec une nostalgie légère, un humour délicat, bref avec une grande élégance et une vraie poésie.
On pourrait citer des extraits de son écriture, mais elle est née d’abord de la parole et du geste, sur le plateau (même si on peut la lire : Parlures 1 et 2,  éditions Invenit/Muba, La Rentrée littéraire, éditions La Contre-allée, entre autres, ou dans les très beaux cahiers édités par le Prato). Pas moyen de faire autrement : il faut aller l’écouter-voir.

Christine Friedel

Spectacle vu au Théâtre du Prato, production L’Interlude T/O..
A 14 h30 à la Manufacture (patinoire) à Avignon, du 6 au 26 juillet. T. : 04 90 85 12 71

 

Kiz-Zhibek et Korkut “ par les acteurs-chanteurs et danseurs du Kazakhstan “

 

Kiz-Zhibek et Korkut par  les acteurs-chanteurs et danseurs du Kazakhstan

Le deuxième festival mondial de théâtre d’Astana, une ville futuriste plantée au beau milieu de la steppe, vient juste de se terminer. Après le toujours enchanteur Arlequin serviteur de deux maîtres de Giorgio Strehler, le programme offrait les récentes créations du Russe Iouri  Boutoussov (un formidable Oncle Vania récompensé au Festival de Moscou par un Masque d’or), du Géorgien Robert Stouroua, du Lituanien Eimuntas  Nekrochius, du Polonais  Grzegorz Jarzyna, et des spectacles kazakhs, ouzbeks , kirghizes, japonais et chinois… Nous y reviendrons plus longuement.

Pour fêter les vingt ans de sa capitale Astana, la jeune nation indépendante qu’on connaît mal, s’invite en Avignon avec deux spectacles :  Kiz-Zhibek  et Korkut. Le Kazaksthan est un pays cinq fois grand comme la France, aux rudes hivers (jusqu’à moins 40°!),  avec cent vingt-sept ethnies, deux langues (le russe, langue officielle et le kazakh, nationale) et  où cohabitent dix-huit confessions, à dominante musulmane mais qui s’affirme obstinément laïque et n’autorise pas le port du foulard dans les établissements scolaires. Très éloigné de  Moscou, le Kazaksthan a su et pu, au temps de l’U.R.S.S. garder ses musiques, ses contes et épopées traditionnels et il y puise largement aujourd’hui.

Kiz-Zhibek 

IMG_9366Ce titre (on pourrait traduire par Fille de soie) est celui d’une comédie musicale dite « ethno-folklorique ». Mais il est plus que cela : il s’agit d’une épopée poétique et lyrique, rédigée seulement au  XIX ème siècle et qui  a connu par la suite de nombreuses versions écrites. Une sorte de Roméo et Juliette des steppes, lorsqu’au seizième siècle, le pays est déchiré par les invasions et guerres claniques. En 1934, Evgueni Broussilovski, compositeur russe qui fit toute sa carrière à Almaty, l’ancienne capitale du Kazakstan, en fit un opéra, rassemblant pour cela de nombreux «quiu» (morceaux transmis puis écrits pour le «dombra», un instrument à deux cordes capable d’exprimer une multitude de sentiments),  et des chants populaires. Cette œuvre fut présentée l’année dernière à l’Opéra d’Astana construit par un architecte italien et qui depuis 2013, rivalise par des dimensions et son équipement avec le Bolchoï de Moscou !

Pour donner une idée de l‘importance de Kiz-Zhibek dans la culture kazakhe, il faut aussi évoquer le  film éponyme tourné en 1970 par Sultan Akhmet Khodjikov dont le succès court jusqu’à aujourd’hui, et dont les deux acteurs principaux Maruert Utekesheva et Asanali Achimov sont vénérés comme  »trésors nationaux ». Quarante-cinq jeunes comédiens et chanteurs du Théâtre du Music-hall d’Astana interprètent le spectacle sous la direction d‘Askat Maemirov, avec la musique de Broussilovski. Il y a dans Kiz-Zhibek des éléments du livret de l’opéra, du à Gabit Mousrepov. C’est une étape moderne du long travail du temps et des hommes sur la tradition orale…

Korkut

2018-04-16-PHOTO-00000115Ce spectacle, par le Théâtre du drame M. Aouedov d’Almaty, est monté par Ionas Vaïtkus, grand metteur en scène lituanien, le maître d’Oskaras Korsunovas qui présente Tartuffe  dans le in. Etonnante coïncidence… Ecrite par le poète Iran Gayip, la pièce porte pour titre, le nom d’un sage-musicien, auquel les Kazakhs attribuent l’invention d’un autre de leurs instruments de musique:  le kobyz. Korkut, un personnage légendaire et mystérieux, est à la recherche de son identité au temps des conflits entre le tengrisme, religion des populations nomades turques et mongoles, aux confins du chamanisme et de l’animisme, et de l’Islam nouvellement arrivé dans les steppes. A l’intérêt de la découverte de cette culture encore si peu connue tant sur le plan littéraire, spirituel que musical, s’ajoute celle du regard qu’un artiste lituanien porte sur une autre culture que la sienne. Ce spectacle s’inscrit dans un mouvement plus large où les artistes de l’ancienne Union soviétique cherchent aujourd’hui à travers le théâtre, à reconstruire les liens fraternels et multiculturels qui existaient entre eux, et que la chute de l’U.R.S.S. avait brisé net .

Béatrice Picon-Vallin

Kyz-Zhibek, Collège de la Salle, du 19 au 25 juillet, à 21 h 45 (sur-titré en français) et Korkut, du 13 au 17 juillet, à 21 h 45. (sur-titré en français).

Festival de danse de Marseille (suite)

Festival de Marseille (suite)

Kirina, conception et chorégraphie de Serge Aimé Coulibaly,  direction et création musicale de  Rokia  Traoré, livret de Felwine Sarr

 

©philippe-magoni

©philippe-magoni

Après Kalakuta Républik, salué par la critique au dernier festival d’Avignon, le chorégraphe belgo-burkinabé se lance, avec sa compagnie Faso Danse, fondée en 2002, dans l’évocation de la bataille de Kirina qui, en 1.235 , a vu la victoire de Sundjata Keita  sur le tyran Soumahoro Kanté, oppresseur du peuple mandingue et marque l’avènement de l’Empire du Mali qui domina l’Afrique de l’Ouest pendant plusieurs siècles…. Kirina évoque la geste du premier empereur, né infirme. On assiste à sa mue en héros, à la coalition qu’il suscite, puis aux combats qu’il mène et au terrassement des ennemis.

La scénographe Catherine Cosme a imaginé des piles de tissus en hautes colonnes mobiles, baignées dans  une lumière rouge. Neuf  interprètes, vêtus du blanc au grège se déploient avec des mimiques expressives. Ils virevoltent, s’élancent dans les airs, chancellent, tombent et se relèvent, habités par une énergie vitale.  En contrepoint dans la pénombre, puis de plus en plus présents, défilent calmement une quarantaine d’amateurs marseillais, procession figurant les éternelles migrations des peuples.  Serge-Aimé Coulibaly dit avoir travaillé sur plusieurs pistes à partir du livret de Felwine Sarr. Pour l’écrivain sénégalais, chantre de l’émancipation africaine  : “La lutte est une ordalie. Elle libère les peuples des jougs sous lesquels ils ploient.”

Lâchant souvent un fil narratif peu évident, le chorégraphe a développé des séquences d’une grande énergie, commentées par un conteur et soutenues par la musique et le chant.  Aly Keita, Youssouf Keïta au  balafon,  Saidou Ilboudo à la batterie, Mohamed Kanté à la base  et Yohann Le Ferrand à la guitare, mêlent avec excellence les sonorités africaines aux riffs jazzy. Naba Aminata Traoré et Marie-Virginie Dembelé chantent magnifiquement les épisodes de cette épopée. On regrette seulement le manque de surtitres pour éclairer le sens de cette histoire mythique et fondatrice. Mais le chorégraphe estime qu’il appartient à chaque spectateur de décrypter et de trouver son chemin dans cette œuvre.

 Restent d’impressionnants passages dansés comme le duel interprété par Issa Sanou  et Ahmed Soura, la gestuelle saccadée (et un peu forcée) de Marion Alzieu se débattant face à des jets continus d’étoffes rouges arrachées au décor. Sauouba Sigué clôt la pièce avec un impressionnant solo : renaissant d’entre les morts qui jonchent le champ de bataille, il se livre à une danse féline, héros redoutable ou monstre de l’Enfer.

Entré dès le début dans la compagnie de Serge Aimé Coulibaly, ce danseur mène parallèlement une carrière de chorégraphe avec sa troupe lyonnaise, et commence une résidence à Hambourg. Malgré l’excellence des musiciens et des interprètes -qui forcent parfois un peu trop le trait-  le public se sent frustré de n’avoir perçu qu’en filigrane, cette chanson de geste, annoncée comme équivalent des grandes sagas orientales, bibliques et africaines, avec leurs  batailles, leurs héros et leurs sacrifices…

 

Domo de Europa Historio en Ekzilo (Maison de l’histoire européenne en exil) /Vivo en la eksa Europa Unio (La Vie dans l’ancienne Union Européenne), concept et réalisation de Thomas Bellinck, dramaturgie de Sébastien Hendrickx

 FdM2018_DomoDeEuropaHistorioEnEkzilo_Thomas Bellinck©stefstessel-2Avec cette exposition au MUCEM, dans le cadre du Festival de Marseille, Thomas Bellinck poursuit sa réflexion sur le devenir de l’Europe. À la croisée du théâtre, de la performance, des arts visuels et du cinéma, l’artiste belge a déjà réalisé plusieurs « événements » : avec des immigrants sans-papiers menant une grève de la faim, des détenus de la prison de Louvain, des patients d’un hôpital psychiatrique…. Il développe actuellement le projet Simple as ABC qui traite de la «machine migratoire en Europe de l’Ouest».

Dans la lignée de ses actions avec Domo de Eŭropa Historio en Ekzilo, créé en 2013, à Bruxelles,il imagine qu’une catastrophe a mis fin à l’Union Européenne et analyse la faillite de cette utopie. Cinq ans plus tard, à Marseille, ce qui n’était encore que de la politique-fiction rejoint la réalité et Thomas Bellinck a dû réadapter son panorama historique : Vivo en la eksa Europa Unio présenté par les «Amis de l’Europe réunifiée » (La Amikoj de Kunvenitaj Europo). «Avec le Brexit ou la crise ukrainienne, il y a beaucoup trop de réalité dans l’exposition. Je dois maintenant imaginer de nouvelles fictions, de nouveaux points d’ancrage »…

 Le scénographe Stef Stessel a reconstitué un musée désaffecté, labyrinthe poussiéreux abritant les vestiges d’une union européenne désormais défunte, que le visiteur va parcourir en solitaire. Dans l’antichambre où on attend son tour avant d’entrer, il y a une grande carte d’Europe : la France, l’Italie, l’Angleterre, la Belgique sont sorties de l’Union alors que de petits Etats l’ont rejointe en 2023 comme le Montenegro, l’Ecosse et la Serbie… L’itinéraire, balisé en espéranto (comme le titre de l’exposition), langue aussi artificielle et moribonde que l’idée d’Europe-Unie, comporte douze stations.
 
Nous remontons à l’orée de l’an 2000 plus de cinquante ans avant la crise. D’abord la réserve où s’entasse un bric-à-brac de souvenirs, du portrait de Lénine à des drapeaux défraîchis. Des archives réelles ou fabriquées, sont présentées dans des vitrines ou sur de grands panneaux, salle après salle, et on va revoir les étapes de ce projet de paix et de progrès. Des morceaux du mur de Berlin, des maquettes de billets de banque : de l’écu à l’euro, des tonnes de paperasses administratives : «Aux heures les plus florissantes de l’Union, 80 % des décisions en matière de règlements des États membres se prenaient au niveau européen ». Des centaines de cartes de visite de lobbyistes …. Mais La Longue Paix (Longan Pacon) fait place à la Grande Récession (Granda Recesio) puis à la montée des populismes et au repli identitaire : drapeaux noirs et insignes fascistes s’exhibent… : «L’Europe replongea et redevint ce qu’elle avait toujours été, un continent divisé politiquement», concluent les Amis de l’Europe réunifiée.

 Malgré l’atmosphère volontairement étouffante et délétère de ce lieu, catacombe ou tombeau où s’entassent des reliques oubliées, nous sommes séduits par l’humour qu’introduit cette dystopie. Thomas Bellinck met à distance avec intelligence et malice l’histoire en train de se faire sous nos yeux. Ce parcours sensible et raisonné nous invite à regarder la réalité en face, même si certains eurosceptiques risquent de prendre cette installation au pied de la lettre.

 Mireille Davidovici

Création le 29 juin à la Friche de la Belle de Mai Marseille

 Et les 18, 19, 22, et 23 août, Ruhrtriennale (Allemagne); les  19 et 20 septembre Romaeuropa Rome (Italie);  les 28 et 29 septembre/Divadelná,  Nitra (TBC).
Le 19 octobre, De Grote Post, Oostende . les 22 et 24 octobre, Théâtre de Namur (Belgique) ; le  29 octobre et 2 novembre Les Récréatrales,  Ouagadougou (Burkina Faso).
Les  6 et 7 novembre, Mars, Mons et les 8 et 9 novembre, Vooruit, Gand (Belgique). Et Le 5 novembre, Espace des Arts, Chalon-sur-Saône

Le calendrier de tournée des spectacles programmés pendant le Festival est régulièrement mis à jour et consultable sur bit.ly/2kyejvr

 

Domo de Europa Historio en Ekzilo/ Vivo en la eksa Europa Unio, jusqu’au 31 août Mucem/Fort Saint-Jean, Marseille T. : 04 84 35 13 13

 Festival de Marseille,  du 15 juin au 8 juillet, 23, rue de la République, Marseille  IIème  (Bouches-du-Rhône). T. :04 91 99 02 50

Kirina fait partie des trois spectacles soutenus en 2018 par L’ExtraPôle (avec Thyeste de Thomas Jolly  et Épouse-moi de Christelle Harbonn) » Ce dispositif,  mis en place par la Région Sud (PACA), territoire des festivals par excellence, est piloté par La Friche La Belle de Mai à Marseille et inclut de grandes structures régionales. L’ExtraPôle sera présenté au festival d’Avignon, parmi d’autres débats du 9 au 14 juillet sur la Péniche de la Région PACA, Porte de la Ligne Avignon (Vaucluse)

 

 

Noces de Sang d’après Federico García Lorca, adaptation et mise en scène de Vincent Goethals

©Jean Delmarty

©Jean Delmarty

Noces de Sang d’après la pièce de Federico García Lorca, adaptation et mise en scène de Vincent Goethals, direction musicale de Gabriel Mattei

A l’origine, un fait divers qu’avait relaté le journal espagnol A.B.C. il y a tout juste quatre-vingt dix ans ce mois-ci, et comme il en existe sans doute encore parfois: un mariage entre jeunes gens s’annonce  bien mais au dernier moment, bascule et part en vrille à cause d’une ancienne passion. Avec, pour conclusion, un bain de sang.  Federico García Lorca avait fini d’écrire ces  Bodas de sangre en 1932, donc  six ans avant d’être assassiné par des hommes de main de franquistes qui ne supportaient ni les idées politiques ni l’homosexualité du poète maintenant devenu une icône en Espagne.

Cela se passe au Sud de l’Espagne… Le jeune et beau Novio a de bonnes terres, et est  fiancée à la belle et riche Novia. On prépare la fête du mariage qui doit se dérouler selon les traditions mais on sent bien qu’il y  a quelque chose  qui coince. D’abord, la mère du Novio, veuve d’un mari et mère d’un autre fils tué par la famille de la Novia,  ne s’est jamais remise de ces deuils successifs. Et quand elle voit son fils lui échapper, c’en est trop, et elle apprécie peu cette union, puisqu’elle se retrouverait seule dans sa maison jusqu’à sa mort. Mais elle donnera finalement son accord, pour avoir des petits-enfants qui, au moins, ne la laisseront peut-être pas dans sa solitude…

©Jean Delmarty

©Jean Delmarty

La Novia, elle, a choisi de se marier, même si elle sait que la société de l’époque la condamnera à rester enfermée dans sa maison avec son époux. Mais elle se souvient aussi qu’encore libre et très jeune, elle aimait d’une passion absolue, Leonardo, trop pauvre et maintenant marié à une autre, père d’une enfant et bientôt d’un autre…Mais quand il apprend son futur mariage, il va aller roder à cheval la nuit sous la fenêtre de la Novia.  Le matin même du mariage, Leonardo arrive le premier, retrouve son ex-fiancée, et c’est une évidence, l’histoire d’une passion réciproque entre elle, et lui et que les deux familles  avaient violemment repoussée, est loin d’être éteinte.  Sinon, il n’y aurait pas de pièce… Les deux ex-amoureux se séparent donc et le mariage aura bien lieu, suivi d’une très belle fête. Mais Leonardo et la Novia s’enfuient tous les deux loin du village dans les bois. Le Novio a fait rechercher Leonardo et ils vont se battre et se tuer réciproquement, au couteau. Le destin a encore frappé dans ce pauvre village où tout le monde se connaît. Et ce sont les femmes et surtout la jeune mariée qui auront été sacrifiées… Zéro partout : un père et un fils déjà tués, et ensuite un jeune père de famille et un nouveau marié. Les trois veuves : la vieille mère, la mariée encore vierge, et la femme de Leonardo, seront unies par une même douleur et pleureront leurs hommes morts au champ des passions. La pièce- rarement montée en France- est ancrée dans une Espagne rurale d’autrefois, mais garde encore quelque chose de fascinant malgré quelques longueurs. Reste à savoir comment on peut la mettre en scène aujourd’hui. Terrain glissant en effet : soit on recrée une Espagne rurale pur-jus, stéréotypée, avec murs de ferme blanchis à la chaux sous un soleil brûlant, avec costumes noirs et musique ethnique… Ce genre de théâtre-carte postale serait sans doute insupportable ! Ou alors il y faudrait un sacré génie! Soit on épure les choses, sans les moderniser, tout en gardant aux habitants de ce village, à la fois acteurs et victimes de cette tragédie, leur personnalité, au risque de tomber dans une certaine sécheresse et dans les choix de mise en scène, les marges de manœuvre restent donc  limitées… Comment dire en effet, la  tension et la violence sous-jacente de ce monde d’autrefois mais pas si lointain qui traverse toute la pièce, et de façon efficace, sans tomber dans le pathos et la grandiloquence? Daniel San Pedro  n’avait pas mal réussi son coup dans le magnifique petit théâtre d’Aix-en-Provence il y a  deux ans (voir Le Théâtre du Blog).

Mais en plein air, devant la façade des plus imposantes d’un beau château XVIème siècle -revu début vingtième- sur  un plateau d’une ouverture d’une trentaine de mètres et devant huit cent personnes, cela donne quoi ? Du meilleur, vraiment, et du pas très bon… D’abord le meilleur : rendons d’abord hommage à l’auteur de cette scénographie sobre et intelligente, Benoît Dugardyn, brutalement décédé en mars dernier juste après avoir fini les décors (des noces de sang avec le théâtre !). Il a imaginé des praticables  rouges en planches avec table, chaises et tabourets, des gradins aussi en bois adossés à de la façade, et côté jardin, un petit kiosque pour les trois musiciens.  Sobre et suffisant pour cette grande cour où des éléments réalistes, quels qu’ils soient, auraient été ridicules.

Et Vincent Goethals a eu une très belle idée : demander chaque soir à une trentaine de spectateurs volontaires de tout âge de figurer, en costumes noir et blanc, les gens du village invités au mariage. Sagement assis contre le mur du fond, ils assistent au spectacle, et en même temps, viennent se mêler parfois aux acteurs, chantent et dansent aux moments et endroits qu’on leur a précisés avant le spectacle. Ce qui représente un discret petit tour de force pour le metteur en scène, puisqu’il faut recommencer l’opération chaque soir !

 Deuxième trouvaille pour ce festival grand public, distribuer un petit programme avec les paroles d’une courte chanson en espagnol à interpréter. Quand Mélanie Moussay, actrice-chanteuse, leur fera signe. Auparavant, fort habile pédagogue, elle aura fait répéter quelques minutes ce chant choral. Et cela fonctionne! Avec quelques approximations bien sûr, mais suffisamment pour créer une belle unité entre acteurs, figurants et public. Autre belle idée: une image absolument magnifique, comme on en voit  peu, et qu’aurait apprécié le célèbre Polonais Tadeusz Kantor (lui qui aimait tant les mariées et les longues tables nappées de blanc). Soit une entrée en silence, par la lourde porte en bois du château, du marié et de la mariée avec une très longue traîne blanche d’une quinzaine de mètres qui servira ensuite de nappe au banquet des noces. Avec ensuite un chant choral de grande beauté…

Et du côté moins bien?  Une mise en scène sans beaucoup de rythme un peu sèche d’où ne se dégage pas beaucoup d’émotion, surtout au début où les choses ont bien du mal à se mettre en marche; Vincent Goethals aurait pu nous épargner des effets faciles avec fumigènes éclairés en bleu ou rouge qui s’échappent par la grande porte. Lesquels fumigènes se sont cruellement vengés, en déclenchant dans les salles du château pendant cinq minutes- ce qui a paru une éternité- une alarme des plus stridentes. Les comédiens, malgré tout, ont continué à jouer ! Chapeau ! Et le public les a applaudis quand l’alarme s’est arrêtée…

©Jean Delmarty

©Jean Delmarty

Côté distribution: il y a heureusement Anne-Marie Loop,  formidable comédienne belge, qui joue la Mère. Diction et gestuelle impeccable, elle impose tout de suite son personnage mais ses jeunes- et moins jeunes- camarades ont bien du mal à rendre crédible toute la violence contenue et la sensualité qui s’expriment dans les  scènes imaginées par Federico Garcia Lorca. Notamment Angèle Baux Godard ( la fiancée), Nabil Missoumi (Léonardo), Sébastien Amblard (Le fiancé). Et c’est tout de même ennuyeux pour des rôles principaux… Et ce moment crucial : le combat au couteau entre les deux garçons- ici faiblard et pas crédible pour une peseta- aurait dû être réglé par un maître d’armes spécialisé pour la scène, comme le grand Bob Heddle-Roboth aujourd’hui disparu.   Le petit orchestre accordéon, violoncelle et vibraphone joue bien mais il faudrait le sonoriser car on l’entend mal et c’est dommage, car la musique et les chansons sont capitales dans cette œuvre. Côté lumières, on se disait que cela n’irait pas sans une bonne douche rouge sur la façade ! Et cela n’a pas raté : Vincent Goethals est tombé dans le piège à la fin seulement, mais quand même !

Bref, une mise en scène inégale qui se rodera sans doute et qui a encore le temps de se bonifier. De toute façon, cette pièce, intimiste, ne convient pas  vraiment à ce lieu magnifique et chargé d’histoire, mais trop vaste et un peu écrasant pour cette tragédie rurale. Presque un siècle après sa création, Noces de sang a encore des choses à nous dire et peut nous toucher, à condition d’imaginer une dramaturgie solide… Et Vincent Goethals aurait intérêt à resserrer de toute urgence les boulons côté interprétation.  Donc à suivre…

Philippe du Vignal

Fêtes nocturnes de Grignan (Drôme), du 27 juin au 25 août, à 21 h. T. : 04 75 91 83 65.

 

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