Francophonies en Limousin 2018/2: Jours tranquilles à Jérusalem / Chronique d’une création théâtrale de Mohamed Kacimi

Francophonies en Limousin 2018 / 2

Jours tranquilles à Jérusalem/Chronique d’une création théâtrale de Mohamed Kacimi

« Mardi 11 février 2015. Il neige à Jérusalem. Autour de la table, huit comédiens fument à tombeau ouvert.» Ainsi commence le journal de bord de Mohamed Kacimi, publié  avec une préface du regretté metteur en scène Adel Hakim disparu l’an passé (voir Le Théâtre du Blog). Il nous donne lecture de sa chronique à la fois grave et humoristique d’une aventure de six mois dans des conditions « parfois très difficiles » …`

©Christophe Péan

©Christophe Péan

« En 2015, dit l’écrivain, Adel Hakim, metteur en scène et directeur du Centre Dramatique National d’Ivry, me demande de l’accompagner comme dramaturge pour la création de Des Roses et du jasmin, avec le Théâtre national palestinien, à Jérusalem-Est ».  Dès le début, l’affaire n’est pas simple : la pièce, écrite en français et traduite en arabe égyptien, sera réadaptée en arabe de Palestine, à partir d’un mot-à-mot en anglais! Mohamed Kacimi s’y colle avec l’aide des comédiens : «Jusqu’à la veille de la première, on s’arrachera les cheveux pour nettoyer la traduction des contre-sens et scories. »
« 12 février 2015. Le Théâtre national est un non-lieu géographique et politique… »  Après quelque temps, Hadel Hakim et Mohamed Kacimi affrontent un conseil d’administration qui leur reproche une ignorance totale du problème palestinien,  notamment qu’il y ait seulement deux rôles de Palestiniens sur cinq : « Mathématiquement, cette pièce est juive (…) Seuls des Palestiniens peuvent écrire sur la Palestine ».  Et le couperet tombe : «Nous ne sommes pas des censeurs mais nous ne voulons pas de votre pièce. »

Les arguments des Palestiniens, souvent compréhensibles, sont parfois cocasses: «Salah, le personnage palestinien, possède un atelier de céramique, à Jérusalem. Les Palestiniens font de la poterie, la céramique a été introduite en Palestine par les Arméniens qui ont fui le génocide en Turquie ».  « La pièce, leur dit-on aussi, met en scène la tragédie juive mais elle oublie la tragédie palestinienne.» Kamel El Basha, le comédien qui joue le père, puis le grand-père palestinien, se révolte contre ce comité: «Ils ont tué la politique, l’histoire, le théâtre de ce peuple ! » Il faut aussi gérer le ressenti des acteurs qui doivent se mettre dans la peau de personnages juifs mais, dit l’un d’eux.: « Je tiens à jouer cette pièce pour montrer à nos enfants que nos ennemis ne sont pas des monstres mais des êtres humains comme nous.»

Des Roses et du jasmin, après bien des négociations et sans trop de concessions, voit enfin le jour à Jérusalem en juin 2015, et sera joué ensuite au Théâtre des Quartiers d’Ivry (voir Le Théâtre du Blog). On écoute, avec délectation, ce récit qui plonge au cœur d’un «conflit de dingues». «D’année en année, je vois la paix s’éloigner davantage», conclut Mohamed Kacimi à la fin de sa lecture.  Mais, comme le lui rappelle une  spectatrice déplorant la noirceur de sa pièce : «N’oubliez pas ce que disait Rabi Nahman, de Bratselv: « Il est interdit de désespérer! “  Une version théâtrale de Jours tranquilles à Jérusalem sera créée par Jean-Claude Fall, à Montpellier, la saison prochaine…

©Christophe-Péan

©Christophe-Péan

Fissures, d’après Alma d’Hala Moughanie, et Nuits Inachevées d’Aristide Tarnagda, mise en scène de Mawusi Agbedjidji

Le metteur en scène et auteur togolais a construit son spectacle en tissant  deux pièces mises en chantier au festival L’Univers des mots à Conakry. Des textes qui se croisent par leur thématique : le drame de gens spoliés par «un peuple qui a appris à servir dans l’assiette des autres. » 

La langue économe d’Hala Moughanie évoque  cet achat de terres par une multinationale,   qui ne  laisse que des miettes aux Africains. Sur une place de village, une femme, Alma  chante en langue mina (Togo). Un étranger surgit de nulle part, perdu. Un dialogue succinct s’engage : « Il y a une terre à vendre, et je viens rencontrer le vendeur pour un projet de rizière, une les plus grandes du monde». « Nous avons déjà du riz, lui dit la femme. » La logique d’un commerce mondialisé s’oppose à celle de l’autochtone… Ailleurs, un homme s’apprête à vendre sa terre à un riche promoteur: «Ils n’ont parlé que de banque,  piscine,  supermarché,  belle maison. Mais ils n’ont pas parlé de la colère des étudiants, des écoles publiques fermées, des hectares de terre vendus au Chinois, aux Français.» Autrefois, la vente des terres était interdite dans ce pays…

Nuits inachevées raconte, dans un style plus charnu, l’achat d’une parcelle à une famille de paysans, à bon prix, pour y bâtir un quartier chic de la ville…Entrecoupée de chants togolais en langues mina et ewe, et de musiques pop ou traditionnelles, parfois en surimpression, cette pièce questionne la propriété, la territorialité, et la dépossession des racines natales. Mais un équilibre reste encore à trouver dans cette mise en scène polyphonique présentée comme un travail en cours. Par son chant et sa belle présence, Lady Apoc incarne une Alma insolite, ancrée dans sa terre, face à un étranger venu de nulle part. Une belle image.

La Fureur de ce que je pense d’après Putain,  Folle,  L’Enfant dans le miroir et Burqa de chair de Nelly Arcan,  adaptation et  mise en scène de Marie Brassard

©Michael Slobodian.

©Michael Slobodian.

« La beauté du monde, je pourrais la voir mais je suis trop occupée à mourir», écrivait Nelly Arcan (1973-2009) avant de se pendre, à trente-cinq ans, dans son appartement de Montréal. Habitée par la souffrance, son écriture plonge dans le malheur abyssal d’être femme, belle, mais mal dans une peau trop fragile, image de magazine exposée sur papier glacé aux regards. Hantée par une sœur morte avant sa naissance :  «Depuis toujours installée dans le silence de nos repas ». Poursuivie par la terreur de l’Enfer, de la damnation, promise aux pécheurs par un père puritain et ses récits bibliques culpabilisants.

Ses frayeurs et fantasmes d’enfant reviennent comme des leitmotivs dans le spectacle de Marie Brassard. Au-delà de l’angoisse, Nelly Arcan veut dire « la fureur de ce que je pense », car, lorsque l’on sait que l’on va mourir, on n’a plus aucune raison de pleurer. »

La metteuse en scène québécoise a travaillé quinze ans avec Robert Lepage et a gardé de cette collaboration un sens aigu de l’image et de l’espace. Elle travaille étroitement avec des musiciens et artistes pour créer des atmosphères surréalistes où vidéo, lumière et son occupent une place primordiale. Comme ici, avec  un collage de textes de Nelly Arcan, en sept chants pour six actrices et une danseuse, murées dans des cages de verre superposées, comme autant de cellules de peep-show. Des monologues successifs, sur fond de projections vidéos ou par bribes, simultanément, dans une choralité très bien orchestrée. En contrepoint, une danseuse évolue dans l’ombre, double de la sœur morte ou fantôme de l’écrivaine. Chaque chant exprime une obsession, une angoisse ou un espoir:  autant de facettes de Nelly Arcan, voix singulière et majeure de la littérature québécoise.

Le visuel ne l’emporte jamais sur le texte. La langue de cet écrivaine, écorchée vive, d’une grande beauté, s’articule avec les images, servie par les comédiennes avec une précision horlogère. Portée au théâtre, cette écriture s’entend d’une manière singulière :  «Mes pleurs sont entendus par une foule formée de spectateurs de moi-même, qui expie avec moi les liquides engendrés par la faiblesse, d’ailleurs, tout est vu et entendu par cette foule, la mienne, une foule globale, admirative aussi bien qu’impitoyable, (…) Et souvent, je me poste devant le miroir pour observer, dans l’ambiance tamisée de ma salle de bains impeccable, mes yeux rougis par les pleurs. »
Ces paroles résument un narcissisme fondamental qui peut gêner, malgré la perfection formelle du spectacle. Malgré aussi une dramaturgie qui tourne en boucle sur elle-même, on salue le talent de la metteuse en scène et de ses interprètes…

Mireille Davidovici

Jours tranquilles à Jérusalem, vu le 27 septembre, au bar du Théâtre de L’Union à Limoges.
Le texte est publié par Riveneuve, éditions  Hyperlink.
Fissures vu le 28 septembre à Limoges.
En octobre, dans les Instituts français de Lomé, Cotonou, Ouagadougou, Abidjan…
La Fureur de ce que je pense vu le 28 octobre. Et du 4 au 6 octobre, au Stadsschouwburg, Amsterdam.

Les romans de Nelly Arcan sont parus aux éditions du Seuil.


Archive pour septembre, 2018

Le Jeu de l’amour et du hasard de Marivaux, mise en en scène de Benoît Lambert

 

Le Jeu de l’amour et du hasard de Marivaux, mise en en scène de Benoît Lambert

 

 © Vincent Arbelet

© Vincent Arbelet

Une des pièces les plus célèbres du théâtre français et à juste titre : scénario et surtout dialogue brillant et savoureux qui semble avoir été écrit cette année… alors qu’il a déjà plus de trois siècles. Un certain M. Orgon a prévu de marier sa fille Silvia, avec Dorante, le fils d’un de ses vieux amis. Mais, père affectueux et bon prince, il ne veut rien imposer, et lui laissera le choix de tester ce possible futur mari et de voir s’il lui convient ou non. Silvia imagine donc de prendre la robe noire de Lisette, sa servante. Mais M. Orgon apprend que Dorante a lui aussi pris le vêtement de son valet Arlequin, et réciproquement. Il en prévient son fils, Mario qui va surveiller du coin de l’œil toute l’opération. C’est irréaliste mais, miracle, mais la fable fonctionne très bien.

Le public bien entendu, sait tout-  règle absolue du jeu théâtral- alors que ce quatuor de jeunes gens lui, connaît la moitié de ce subterfuge réciproque assez cynique qui doit permettre aux maîtres Silvia et Dorante qui ne se connaissaient, pas de s’évaluer et aux serviteurs  de se séduire… Jeux de l’amour et du hasard mais aussi jeux de dupe: ici, on parle souvent d’argent et l’irrésistible envie d’ascension sociale existe bien chez les domestiques qui rêvent d’une meilleure existence. Et Marivaux, dans cette histoire de classes et d’attirance amoureuse, nous renvoie à la réalité. A son époque, les maîtres n’épousaient  jamais les soubrettes, et maintenant les jeunes énarques, le plus souvent issus de famille grand-bourgeoise, ne se marient pas avec des caissières de super-marché. En France, le pouvoir royal a disparu mais les rapports de classe et de domination, sûrement pas. Arlequin épousera donc Lisette sans doute un peu déçue, et Dorante, qui apprécie de ne s’être pas trompé sur Silvia, sera ravi de se marier avec elle. L’ordre règne dans la société…

Sur le grand plateau de l’Aquarium, côté cour: une dizaine de tables en bois 1900, comme dans une sorte de laboratoire, avec des flacons orange de produits chimiques, des jardinières de fleurs, des livres et de quoi écrire. Et quelques chaises et fauteuils: une belle installation agréable à voir, mais qui parasite le jeu des personnages, noyés parmi tous ces objets, et qui ont un peu de mal à circuler… Dans le fond, une sorte de jardin d’hiver avec un palmier en pot, et une pelouse inclinée en gazon artificiel avec des arbres tout aussi artificiels. Là on comprend encore moins bien. Bref, une scénographie facile où on a privilégié l’aspect plastique mais qui ne rend guère service à la pièce… Côté mise en scène, Benoît Lambert fait les choses mais sans beaucoup de rythme- cela viendra peut-être!- mais la distribution reste bancale. Il a en effet confié les rôles de Silvia, Dorante, Lisette et Arlequin à de jeunes acteurs « en contrat de professionnalisation » au Théâtre de Dijon-Bourgogne: Rosalie Comby, Edith Mailaender, Malo Martin et Antoine Vincenot.

Lâchés dans ce grand espace, ils ont un peu de mal à s’en sortir, et, même s’ils sont sympathiques, ils ne sont pas toujours très crédibles. Et la diction d’Edith Mailaender (Silvia) reste parfois des plus approximatives: embêtant, surtout dans ces dialogues plus que ciselés. Etienne Grebot, très solide, même s’il n’a plus tout à fait l’âge du rôle, joue Mario avec un cynisme des plus savoureux, et Robert Angebaud fait un excellent père de famille.

Cela dit, on entend le texte toujours aussi somptueux de Marivaux et le public, ce soir-là en majorité de jeunes lycéens, prenait un plaisir évident à entendre ces répliques étonnantes: “Un mari porte un masque avec le monde, et une grimace avec sa femme.”Silvia : « Mon cœur est fait comme celui de tout le monde. De quoi le vôtre s’avise-t-il de n’être fait comme celui de personne? »  (…) « Quoi ! vous m’épouserez malgré ce que vous êtes, malgré la colère d’un père, malgré votre fortune ? » Dorante : « Mon père me pardonnera dès qu’il vous aura vue ; ma fortune nous suffit à tous deux, et le mérite vaut bien la naissance : ne disputons point, car je ne changerai jamais. » Monsieur Orgon : « Va, dans ce monde, il faut être un peu trop bon pour l’être assez. » Et cette dernière, mystérieuse dans ses derniers mots: Arlequin (à Lisette) : « Avant notre reconnaissance, votre dot valait mieux que vous; à présent, vous valez mieux que votre dot. Allons, saute, marquis ! »

Mais le dernier Jeu de l’amour que nous avions vu en juin dernier  dans la cour pavée de la Grande Ecurie à Versailles était magnifiquement joué par de jeunes acteurs et bien mis en scène par Salomé Villiers (voir Le Théâtre du Blog). Cela avait, avec quelques accessoires et cinq chaises de jardin, une autre rythme, une autre fraîcheur que cette réalisation souffrant d’une solide direction d’acteurs. A voir, si vous n’êtes pas trop exigeant mais, franchement, cette pièce fabuleuse méritait mieux…

Philippe du Vignal

Théâtre de l’Aquarium, Cartoucherie de Vincennes, route du Champ de manœuvre, jusqu’au 21 octobre. T. : 01 43 74 99 61.

 

Jeunesse de Joseph Conrad, traduction, adaptation et mise en scène de Guillaume Clayssen

Jeunesse de Joseph Conrad, traduction, adaptation et mise en scène de Guillaume Clayssen

 

(C) Victor Clayssen

(C) Victor Clayssen

Romancier britannique né en Pologne, Joseph Conrad (1857-1924), fils de déportés politiques vite disparus, s’engage dans la marine marchande. Les voyages: Inde, Singapour, Australie, Java, Sumatra, Bornéo… lui inspirent ses premiers ouvrages. Il découvre les apparences trompeuses d’un exotisme séduisant et fait l’apprentissage de la fraternité des gens de mer.  Ses héros, hantés par la morale de la solidarité, ont la solitude pour tout bagage.

Dans cette nouvelle (1898),  il ne montre pas la vanité du sacrifice pour une cause perdue, la loyauté illusoire des liens humains, l’échec, la lâcheté mais seule, la liberté lumineuse de la jeunesse. En 1881, Joseph Conrad embarque comme premier lieutenant sur la Judée, un vieux trois-mâts, en partance pour Bangkok. Le feu  se déclare dans la cargaison de charbon, et le navire est abandonné au large de Singapour. «Jeunesse est un bout d’autobiographie, tout simplement», dit-il à André Gide en 1913.

C’est le récit, par un retraité de la marine marchande, de sa première traversée vers l’Orient, vingt ans auparavant, à bord d‘un rafiot.  Avec mésaventures en série: tempête, incendie, naufrage. Autant de moments festifs d’une vie folle, avec la sensation indestructible d’immortalité. Joseph Conrad interroge ici l’idéalisme et l’énergie de la jeunesse. Le public est sous l’emprise de la voix de Marlow, le narrateur d’Au cœur des ténèbres (1899)  ou de Lord Jim (1900), soit une belle présence envoûtante à l’imaginaire chatoyant, et  le dévoilement d’une vie intérieure dans des situations extrêmes. Avec Frédéric Gustaedt, narrateur et personnage, loup de mer éclairé, on a le sentiment d’une présence au monde, et de l’irréalité, grâce à la magie d’une écriture tendue par la fuite, la quête et l’ailleurs.  Correspondant aux expérimentations littéraires de Joseph Conrad, avec dislocation chronologique et montage de points de vue.

Dépaysés, nous sommes subjugués par l’installation plastique de Delphine Brouard : sur le plateau, le squelette  d’un navire à voile de trois-mâts dont le mât de misaine et le grand mât sont gréés habituellement en voiles carrées. Mais ici nous ne voyons plus qu’un rafiot désossé, avec des cylindres métalliques et des guindes, un fantôme de bateau. Construite sur pivots, l’embarcation penche, avec une inclinaison transversale. Les artistes jouent de figures acrobatiques ou chorégraphiques, aériennes, entre les mâts du bateau, ou terriennes, quand il s’est renversé  et affaissé après l’incendie et la tempête. La mise en scène mêle théâtre et cirque, entre la déclamation de Marlowe et les acrobaties de l’équipage auquel il appartient aussi. Johan Caussin et Raphaël Milland sont fulgurants de prouesses et de maîtrise de soi. Grâce à Julien Crépin à la lumière, et à Samuel Mazzotti au son, on voit et on entend les rugissements sourds du vent et des vagues, et les cris des mouettes. Mer dévoreuse d’hommes, figures risquées des acrobates : entre énigme et crainte, tout le plaisir du spectateur…

Dans une subtile mise en abyme temporelle, le narrateur et héros raconte son histoire insolite,  avec l’illumination et la fureur de qui se sait encore vivant par hasard. Un regard, un vif échange de vies éveillées, et renaît le bonheur d’être là.  Toute  la prose poétique et humour de Joseph Conrad sont bien là, et Marlowe rend grâce d’avoir vécu, riant de sa jeunesse enfuie.

Véronique Hotte

Théâtre de l’Echangeur, 59 avenue du Général de Gaulle, Bagnolet, (Seine-Saint-Denis) du 27 septembre au 6 octobre. T. : 01 43 62 71 20.

 

Francophonies en Limousin : trente-cinquième édition, Françoise Nyssen, ministre de la Culture en visite

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Francophonies en Limousin : trente-cinquième édition

 Françoise Nyssen, ministre de la Culture en visite

 Un festival créé par le metteur en scène Pierre Debauche récemment disparu… C’est la dernière année du mandat de Marie- Agnès Sevestre dont  Hassan Kassi Kouyaté, metteur conteur et acteur burkinabé, prendra la succession. Pour la seconde fois,  la ministre se rend à Limoges.« Eh bien, oui, je suis très heureuse d’être parmi vous. (…) Ce festival m’est cher et je le dis avec force! » Elle a promis d’annoncer des mesures en faveur de la francophonie. «Il ne faut pas la laisser au passé, c’est une chance immense pour le France.» A la suite du rapport de Xavier Norh et Paul de Sinety préconisant la promotion de la Francophonie dans le champ des arts  scéniques,  la ministre entend la rendre « plus audible» et  «la dépoussiérer».

 Trois pôles de référence seront donc créés : en région, le festival des Francophonies comme vitrine de création. A Paris, avec Théâtre Ouvert,  centre d’écriture contemporaine du théâtre francophone. Et à la Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon, lieu de résidences francophones en France et de résidences croisées à l’international. Il s’agit aussi «de construire une stratégie articulée» et un maillage territorial par un soutien aux scènes engagées dans la production d’œuvres et d’artistes francophones.

L’Office National de Diffusion Artistique mettra en place un fonds de diffusion de créations sur le territoire national et aura une nouvelle mission de repérage et de diffusion des auteurs et créateurs ultramarins. La circulation de leurs œuvres au sein des Outre-Mer, et avec la métropole sera renforcée, comme, via les Instituts français, la création. Et en direction d’initiatives repérées, telles que  les Récréatrales à Ouagadougou, Mantsina-sur-scène à Brazzaville, ou encore l’Univers des mots à Conakry… Avec une enveloppe de deux millions d’euros pour l’ensemble de ces mesures.

 Pour conclure, la ministre a salué la forte présence des écrivains aux Francophonies en Limousin: «Sony Labou Tansi, Dieudonné Niangouna, Alaxandra Badea, Annick Lefebvre, Robert Lepage, Wajdi Mouawad, Guy Régis Junior, Koffi Kwaoulé, Leonora Miano, Mohamed Kacimi ou Gao Xingjian : la plupart  d’entre eux, connus dans le monde entier, ont pu faire leurs débuts en France grâce à ce festival, et sont unanimes pour dire l’importance d’espaces comme celui-ci. »

 Ensuite, pendant un bref point-presse, la ministre a réaffirmé ces options politiques. Quant à l’épineuse question sur le sort du Tarmac à Paris (voir Le Théâtre du Blog), «Valérie Baran, dit-elle, a fait un travail formidable pendant quinze ans. Mais les conventions s’arrêtent… ». Un deuxième train de mesures ministérielles est prévu en faveur de la danse, des arts de la rue et du cirque.

 Mireille Davidovici

Les Francophonies en Limousin, Limoges.  T. : 05 55 32 44 20. 

Points de non-retour, texte et mise en scène d’Alexandra Badea


Points de non-retour, texte et mise en scène d’Alexandra Badea

 

 © Simon Gosselin

© Simon Gosselin

Qu’est-qu’ «assumer l’histoire de ce pays, avec ses moments de grandeur et ses coins d’ombre» ?  L’auteure s’est interrogée sur cette injonction qui lui a été faite à la cérémonie de naturalisation, autrement dit quand elle est entrée de plein droit dans la nationalité française… Comment dire cette propriété qui est aussi un héritage ? Alexandra Badea, écrivaine de langue française, détentrice du passeport et du droit de vote dans notre pays qu’elle a choisi, et qui l’a adoptée, a relevé le défi et s’est penchée sur un de ces terribles coins d’ombre recouverts de mensonges que l’Histoire enfouit soigneusement dans l’oubli!
Comme cette affaire terrifiante du massacre de Thiaroye, au Sénégal: les tirailleurs sénégalais, incorporée en 1938, faits prisonniers, souvent évadés et entrés dans la résistance, sont rapatriés dans leur pays cinq ans plus tard, et regroupés au camp de Thiaroye. L’administration coloniale refusa de payer la solde due et, sous prétexte de rébellion, quand ils ne réclamaient que leur droit, les a fait mitrailler. Morts pour la France, et par elle, mais non reconnus comme tels jusqu’à présent !

Avec méthode, Alexandra Badea fait aussi se rencontrer, directement et indirectement, une jeune femme qui a quitté sans retour possible, la Roumanie communiste, et le fils de l’un de ces Sénagalais tués à Thiaroye, avec leur histoire d’amour vécue, et à la fois impossible à  vivre : un fils qui ne veut rien savoir ni assumer de ce passé ; le petit-fils d’un des massacreurs lui-même anéanti par la mémoire de cet acte, et une jeune journaliste qui, trente ans plus tard, exhume les dossiers et tisse les liens entre tous ces héritiers d’un passé dont on peut enfin parler. La dette sera enfin payée ou effacée.

Le spectacle porte avec force, avec une évidente volonté pédagogique, ce tissage des destinées, et cette conviction qu’il faut savoir d’où l’on vient, pour aller quelque part ou tout simplement pour vivre. Même l’amour entre deux personnes est politique et déterminé par l’Histoire : le fils du soldat tué à Thiaroye ne peut pas rester en France, et la réfugiée roumaine ne saurait la quitter… Bref, le présent grouille d’un passé parfois empoisonné, sans que nous le sachions.

 Le jeu sur les différentes temporalités, celle du récit, du vécu, de l’enquête,  mais aussi de ses effets en retour sur ceux qui ont vécu cette histoire, fonctionne  très bien. Sur tout cela, on suit l’auteure. Mais moins sur sa tendance à déplier les tenants et aboutissants psychologiques, le “ressenti“ de ses personnages, au risque de tomber parfois dans la formule, trop jolie pour n’être pas creuse.

Alexandra Badea a monté elle-même ce premier volet d’un triptyque avec une belle maîtrise et une parfaite cohérence. Scénographie unique de Velica Panduru en trois plans : une grève de sable rouge, le plateau et un triple écran. Les personnages glissent de l’un à l’autre, entrant dans le film, porteur aussi de leurs rêves, et de la mémoire d’images énigmatiques et obstinées. Et cela embrasse le spectacle dans une sorte de tendresse, au risque de le refermer sur lui-même.

«J’ai constitué, dit Alexandra Badea, une équipe multiculturelle d’artistes, pour la plupart binationaux, venus de différents pays à l’image de la France d’aujourd’hui : Madalina Constanti est roumaine, Sophie Verbeeck, franco-Belge, Aline Adjina franco-algérienne, Kader Lassina Touré, ivoirien, Thierry Raynaud, français (…). Je voudrais, dit dit Alexandra Badéa, connaître leur histoire, celle de leurs parents et grands-parents, croiser leurs expériences et réflexions, avec celles de personnes qui ont eu un tout autre parcours, une autre  vie,  et qu’on voit peu, qu’on entend peu »,.
Bénéfice de cette méthode : les comédiens sont eu cœur du projet, et au mieux de ce qu’ils peuvent donner. Avec un bémol : ce «théâtre-fleuve» est documenté, concret, civique et on attend la suite avec un grand intérêt, mais comment en porter le texte, quand il se perd en considérations explicatives, dans un trop-plein de mots ?

On pourra trouver le spectacle trop pédagogique, c’est là son moindre défaut. On ne reprochera jamais à un théâtre public de travailler sur de vraies questions collectives. Monter ce Points de non-retour, malgré les faiblesses d’un texte parfois logorrhéique, est un projet passionnant. D’autant plus que, parallèlement, dans la grande salle du même théâtre, se joue Révélation de Léonora Miano, mise en scène par Satoshi Miyagi (voir Le Théâtre du Blog) : après Antigone, au festival d’Avignon l’an passé,  le metteur en scène japonais travaille sur les âmes tourmentées du Roi Kongo, du Roi Bingue, de ceux qui ont été les complices de la “déportation transatlantique des sub-sahariens“. Il faut que les mots soient dits, et la dette payée, pour que se rééquilibre l’harmonie de l’univers.

Christine Friedel

Théâtre National de la Colline, rue Malte-Brun, Paris  XX ème, jusqu’au 14 octobre. T. : 01 44 62 52 52.

Les 18 et 19 octobre, à La Filature, Scène nationale de Mulhouse.
Les 29 et 30 novembre, au Next Festival à la Comédie de Béthune.

L’Éternel Premier, d’après Anquetil tout seul de Paul Fournel, mise en scène de Roland Guenoun

L’Éternel Premier, d’après Anquetil tout seul de Paul Fournel, mise en scène  de Roland Guenoun

eternel premier©Marco Cravero

©Marco Cravero

« J’avais dix ans, j’étais petit brun et rond. Il était grand blond et mince. Je voulais être lui… » Paul Fournel, lui-même passionné de vélo, raconte sa fascination, depuis son plus jeune âge, pour l’invincible champion: «Anquetil est une énigme» dont «l’essentiel se joue dans la solitude».  L’écrivain s’interroge sur son lien avec cet «athlète dans sa tête» et met en scène des moments-clefs de sa brève carrière, depuis sa victoire sur Fausto Copi à vingt-deux ans, en 1956, jusqu’à sa retraite  à trente-six ans. Décidant qu’il avait assez souffert, il met définitivement pied à terre et range son vélo au garage. Puis un cancer  eut raison de lui en 1987.
Il avait réalisé cet exploit inouï, en 1965, d’enchaîner le Bordeaux-Paris, après les huit jours du critérium du Dauphiné libéré, départ à minuit sous la pluie, et gagner ! «2.500 kilomètres en neuf jours». « Sportif atypique, dit Paul Fournel, il carbure au champagne et aux amphétamines, ne le cache pas et dénonce l’hypocrisie de la loi antidopage. »
 «Le dopage est un mode de vie dont Anquetil ne se défera pas, et jamais il ne renoncera à être le maître du jour et de la nuit, le maître de l’intensité, le maître du début et de la fin des fêtes. On raconte même qu’il dopait les poissons rouges. » (…) «On dit aussi qu’il encourageait tout son personnel à moissonner aux amphétamines pour travailler jour et nuit et passer vite à table, tous ensemble, pour dévorer le reste des forces. »

Il  ne crache pas sur le pognon, achète ses adversaires pour qu’ils le laissent gagner et sa vie privée défraie la chronique: il se marie puis a une liaison  avec sa belle-fille dont il eut un enfant… «Son coup de pédale était un mensonge. Il disait la facilité et la grâce, il disait l’envol et la danse dans un sport de bûcherons, d’écraseurs de pédales, de bourreaux de travail, de masculin pluriel». Paul Fournel brosse dans Anquetil tout seul, un portrait complexe et nuancé de ce champion légendaire qui a accompagné sa jeunesse, et Roland Guenoun a adapté pour trois comédiens ce texte magnifique, et en a tiré un spectacle attachant.

 Dans la scénographie discrète et efficace de Marc Thiébault, quelques images d’archives, une bande-son d’époque recréent ces années glorieuses du cyclisme. Matila Malliarakis, juché sur son vélo jaune, pédale vaillamment contre le vent, par monts et par vaux, sous le soleil et sous la pluie : «Je fonce, je suis un robot en fuite, j’ai des bras fourches, j’ai des cuisses bielles». Il campe avec grâce et ténacité, le coureur élégant et hautain qu’on admire plus qu’on ne l’aime. Les Français lui préfèrent Raymond Poulidor, joué, lui, par Stéphane Olivié Bisson. Poulidor l’éternel second qui, d’adversaire, deviendra son complice… On assiste à sa rencontre avec Jeanine : la séduisante Clémentine Lebocey, aux allures de Marilyn Monroe , qui incarne la femme du champion mais aussi la fille de Jeanine, Anne et sa petite-fille, Sophie. Stéphane Olivié Bisson tient à lui seul le rôle de Paul Fournel et des personnages gravitant autour d’Anquetil: Francesco Geminiani, Antonin Magne, des journalistes…

 Sobre, la mise en scène et la direction d’acteurs mettent en valeur l’écriture à la fois très personnelle, documentaire et iconoclaste de Paul Fournel. Cette reprise d’un spectacle créé en  2016 et joué au dernier festival off d’Avignon sous le titre Anquetil tout seul, reçoit ici un accueil chaleureux du public et devrait tenir l’affiche  longtemps.

MireilleDavidovici

La Pépinière-Théâtre 7 rue Louis-le-Grand, Paris II ème. T. : 01 42 61 44 16.
Anquetil tout seul est publié aux éditions du Seuil.
 

Au plus noir de la nuit d’après Looking on Darkness d’André Brink, adaptation et mise en scène de Nelson-Rafaell Madel

Au plus noir de la nuit d’après Looking on Darkness d’André Brink, adaptation et mise en scène de Nelson-Rafaell Madel

©Lena Roche

  »Savoir qui je suis… La fin approche et mon cœur s’affole. Tout écrire, ici» : du fond de sa cellule, Joseph Malan, un acteur noir sud-africain condamné à mort pour le meurtre de Jessica, son amoureuse blanche, écrit pour retracer son destin tragique. Il revit son passé, visite les grandes étapes de sa vie: une enfance pauvre, son goût pour la lecture et l’art, hérité de ses père et grand-père. Une  mère humble et une éducation religieuse qui lui apprennent la soumission aux maîtres blancs du pays, les « baas ». Il fallait rester à sa place, dans l’ombre. Et puis un jour, au cirque, la révélation. Il a neuf ans et fait le pari impossible d’être dans la lumière des projecteurs, au théâtre,  et de contribuer à changer les mentalités et la société ? Mais est-ce réalisable, pour un homme de couleur, au pays de l’apartheid? Désillusions à à la mesure de ses aspirations, et plus dure sera la chute qui le précipitera au cœur des ténèbres.

 Né dans une famille afrikaner, André Brink, (1935-2015), de retour en Afrique du Sud après plusieurs années passées en France, prend conscience de l’ignominie de l’apartheid: «Je découvrais avec horreur ce que les miens faisaient depuis toujours, sur quelles atrocités et perversions, notre fière civilisation blanche avait construit son édifice de moralité et de lumière chrétienne. » Son roman, Kennis van die aand, publié en 1973, censuré dans son pays est traduit en anglais en 1974, puis deux ans plus tard en français.

 L’habile adaptation de Nelson-Rafaell Madel et une distribution métissée nous font revivre, étape par étape, l’épopée d’un jeune homme bouillant de vitalité, incarné par Mexianu Medenou. Avec cinq partenaires qui se partagent une vingtaine de rôles, ce comédien  béninois, formé à l’Ecole du Théâtre National de Strasbourg, donne chair à l’écriture d’André Brink, et occupe naturellement l’espace, convaincant d’un bout à l’autre de la pièce.
Le registre de jeu des autres acteurs varie en fonction de leur nature et des épisodes, tirant souvent vers la parodie. Passant d’un personnage à l’autre, ils adoptent parfois un jeu forcé ou des mimiques décalées. Malgré ces lourdeurs et une gestuelle souvent superflue, la mise en scène est précise. L’histoire d’amour entre Jessica et Joseph et son issue fatale restent un peu floues, et le dénouement, abrupt.

Mais le spectacle d’une heure cinquante trouve son point d’orgue dans l’aventure théâtrale de Joseph Malan qui partira pour l’Angleterre, y connaîtra un certain succès comme comédien, et rentrera couvert de gloire en Afrique du Sud pour y créer une troupe ambulante. Nelson-Rafaell Madel choisit de ne pas représenter les extraits des pièces montées par Joseph -sauf avec une brève image d’Hamlet et d’Antigone-  et nous montre les coulisses d’une tournée, l’enthousiasme des protagonistes, leurs interrogations, et leurs rêves brisés par le couperet de la censure et la violence meurtrière du pouvoir blanc.  « Comment, dit le metteur en scène, survivre et s’épanouir dans des époques ou des pays marqués par l’injustice, l’inégalité, les conflits? » Une question d’actualité fréquente sur la planète.

Mireille Davidovici

Théâtre de la Tempête, Cartoucherie de Vincennes, route du Champ de Manœuvre, jusqu’au 21 octobre T. : 01 43 28 36 36

Le roman,  traduit de l’anglais par Robert Fouques-Duparc, est publié aux éditions Stock,

 

Attentifs ensemble, par Ici-Même (Paris), texte et mise en scène de Mark Etc

Festival d’Aurillac (suite et fin) :

Attentifs ensemble, par la compagnie Ici-Même, texte et mise en scène de Mark Etc

©Vincent Muteau

©Vincent Muteau

Sur le papier, on nous propose  une «maraude», terme intrigant. Nous serions invités à une forme de promenade citadine,  et à «rôder avec des intentions plus ou moins équivoques». Si nous en croyons le dictionnaire qui offre deux sens à « maraude » : soit le larcin soit, comme le pratiquent les taxis,  le fait de rouler à vide à la recherche d’un client. Nous pourrions donc picorer frauduleusement du réel, ou bien nous laisser aller,  à une belle rencontre au gré des rues.

Dans les deux cas, il s’agit de bien observer. Ici, pas d’objets connectés, pas d’écrans interfaces comme dans First Life, le précédent spectacle de cette compagnie qui proposait d’augmenter le réel, téléphone intelligent à la main, au gré d’une application. Ici-Même délaisse la technologie et nous donne rendez-vous au coin d’un square pour un « théâtre à mains nues ».

Dans l’idéal, nous nous retrouverions immergés dans le grand théâtre du monde, autrement dit : la ville, scène naturelle et familière, avec notre seule sensibilité pour boussole. «In real life» comme disent, en argot internet, ceux qui quittent le virtuel pour retrouver les joies de la vraie vie, celle qui nous confronte physiquement aux autres. Mais, premier paradoxe, nous sommes aussi sous l’égide du Petit Prince d’Antoine de Saint-Exupéry: «On ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux.» Dès lors, à quoi bon regarder? Et quel sens utiliser? Pourrons-nous entrer en interaction ? Et autre paradoxe, une quinzaine de saynètes disséminées dans le quartier, sont articulées selon un minutage précis. Alors quid, de notre liberté ?

Nous le sentons: en sollicitant notre regard d’une autre façon, ce projet enthousiasmant appelle une forme de contradiction. Le festival d’Aurillac peuple les rues d’une autre façon, l’exigence de sécurité impose ses lois et tout, ici, fait spectacle. Le metteur en scène nous indique le mode d’emploi. Nous allons partir en quête des invisibles, ces êtres qu’on ne remarquerait jamais. En bons contemporains des plans vigipirate, nous nous poserons la question : faut-il en avoir peur ? Nous sommes scindés en deux équipes qui vont suivre chacune, un parcours différent, à l’affût de ce fameux petit sigle -brandi par le guide- qui indique notre position sur une carte. Cette entrée en matière, une analyse sociale d’une grande intelligence et un discours incisif en soi, s’affiche d’emblée comme didactique. Et qui est vraiment ce guide, que son  apparence -couleurs vives, mini-short, coiffure et maquillage audacieux- rend plus que visible: un personnage, un contrepoint, une invitation à s’individualiser ? En tous cas, il s’escamote.

©olivier-pasquiers

©olivier-pasquiers

Le moment qui suit est d’une grande force. Tous les spectateurs regardent autour d’eux, traquent leur environnement. Là, un mec qui vend des cannettes bon marché sur un banc. Plus loin, un travailleur à gilet jaune. Et ces gardiens sur les marches du Palais de justice… Trop stéréotypés pour être vrais? Des comédiens? Le doute s’insinue… Le public s’effiloche, cherche, se  pose des questions.

« Attentifs ensemble »: la consigne dans les transports publics, sonne ici de façon étrange. Nous sommes hagards, en alerte. Bizarrement, ce n’est pas l’écart ou le suspect que nous sommes censés percevoir, mais l’ultra-normal, le banal. En vérité, nous cherchons bel et bien le spectacle. Ce qui est à voir. Cela tient d’abord de l’apparition: une prostituée d’origine asiatique, toute de blanc vêtue. Une vendeuse à la sauvette et son cabas… Silhouettes familières qui cherchent justement à se faire voir (du client), sans être vues (par la Police). En contrepoint, un militaire qui parade comme un robot, figure intimidante, et pourtant de moins en moins signifiante, en voie de banalisation, sous l’effet de l’état d’urgence permanent: un intéressant oxymore.

Et puis on l’aperçoit : mais comment ne pas le voir ? Cet ouvrier blanc des travaux publics est encadré par des grilles qui délimitent sa surface de travail. Sa scène donc. Sommes-nous en maraude ou au zoo,  ou touristes de safari qui traquent le « sauvage » dans un univers mis en scène pour leur bon plaisir ? Surgit alors une image, très belle et symboliquement forte : une soufflerie permet à l’ouvrier d’effacer le blanc et de lui redonner ses véritables couleurs. Magnifique métaphore de la réappropriation de son identité : un geste à la fois pictural et créatif.

©BERTRAND DE LAFARGUE

©BERTRAND DE LAFARGUE

Nous partons ensuite suivre la ronde mécanique d’un militaire Vigipirate qui nous enseigne comment ne pas paraître suspects. Jolis moments de plaisanteries avec le public, parfois un peu brutaux. Le rôle le requiert: dissuader, inspirer la sécurité et protéger. Potache, il propose de jouer à 1.2.3 soleil pour gagner une carte de séjour! Plus loin, dans un parc, une (fausse) lectrice de Paris-Match nous pose la bonne question : «Vous suivez sans savoir?» Mais oui, et c’est là que le bât blesse. On semblait nous proposer une expérience intime et vagabonde. Pourtant, nous sommes promenés comme un groupe de touristes japonais.

Au festival de Sotteville-lès-Rouen, nous dira-t-on  ensuite, plus de place était laissée à l’errance et au tuilage des propositions. Ici, ce n’est pas clair: nous sommes parfois relégués au rang de voyeurs, parfois sollicités par des adresses directes…  Sommes-nous simples visiteurs, témoins ou bien associés et coupables ? Comment savoir ?

  Cela ne fonctionne pas vraiment: la mise en scène pêche par excès et veut trop montrer, de toutes les façons possibles, alors qu’elle affichait un projet politique plus délicat. Certaines (rares) scènes sont hyperréalistes, d’autres ultra-stylisées. Quelques-unes semblent  prises sur le vif mais la plupart restent très encadrées. De prime abord effacé, le « quatrième mur » réapparaît et l’aspect documentaire s’efface devant une ostentatoire fictionnalisation du réel. Les dialogues, parfois très naïfs, n’apportent rien, véhiculent souvent des clichés. Pourquoi faire parler les invisibles -qui sont aussi souvent privés de porte-parole- s’ils charrient les habituels discours sur le capitalisme, les rêves de football professionnel et les élections-arnaques ?

Nous préférerions qu’ils nous racontent des tranches de vie. De belles propositions visuelles surréalistes esthétisent par ailleurs les personnages: un balayeur mazouté surgissant des égouts, une femme-caméléon fondue dans un mur, de fausses publicités cyniques dans les « sucettes » municipales… Tout cela bouscule les images convenues. Tour à tour, fin ou lourd, le méta-discours hésite ainsi entre la pédagogie, la confiance et un spectaculaire dirigiste.

 «Attentifs, nous le serons à l’autre, troublés par sa présence, à l’écoute de ses mots, écrivait Nicolas Romeas dans Attentifs ensemble, très curieux de sa différence.» Or, ici, il y a si peu de rencontres, si peu de vraies confidences… Subsistent de rares échappées avec des textes plus étonnants et un jeu quasi-naturaliste : émouvant personnage, cette S.D.F. rêvant à voix haute de proposer des soins esthétiques à domicile, à quelques mètres d’un militaire fantasmant sur le gîte rural qu’une fois à la retraite, il pourrait ouvrir.  De même, une vieille dame fustige le cirque Tinder, et, en tête-à-tête, confie ses malheurs à une spectatrice, attablée à une terrasse… Là, une poésie existe. Le public, tout proche de la scène, se sent concerné.

Mais l’ensemble pêche par surabondance d’esthétiques variées : chorégraphie abstraite, sur-jeu plaqué sur des gens censés êtres invisibles, gags visuels clownesques à distance du public, alternent avec des moments réalistes plus réussis  et intimistes. Les comédiens semblent freinés dans leur capacité à nous émouvoir. A qui s’adresse-t-on ? Fait-on nous confiance pour que nous sachions où regarder? Ou est-on plutôt en train de nous servir du champagne, des bulles, du divertissement, aux antipodes du projet initial? Qui sont ces techniciens qui participent et nous encadrent, mais qui jouent aussi parfois, cassant l’effet de réel et le jeu ?

Nous ne pouvons guère errer: tout est millimétré et nous le sentons. Attentifs ensemble, prometteur et ambitieux, a raté sa cible et n’a pas su résoudre les apories inhérentes à son thème et à sa méthode. Cette exhibition du faux nous donne envie de revenir à la grande émotion du début qui se montre efficace: et si on allait parler avec ce type qui buvait sa bière sur le banc? Ou avec notre guide, pour qu’il nous parle du désir  ambigu de visibilité ?

Stéphanie Ruffier

Spectacle vu place du Square, Aurillac (Cantal) le 24 août.

Jours (et nuits) de Cirque(s) Festival du C.I.A.M. à Aix-en-Provence

 

Jours (et nuits) de Cirque(s)

Festival du C.I.A.M. à Aix-en-Provence

 Le Centre International des Arts en Mouvement organise son sixième festival annuel sur deux week-ends : le premier dans des lieux du patrimoine régional, le second dans son vaste domaine boisé, autrefois centre aéré de la ville.  Consacré aux arts du cirque, le projet est né de par la volonté des élus d’Aix-en-Provence, dans la dynamique de Marseille Provence 2013-Capitale européenne de la culture. «La seule institution pérenne, issue de cet événement», dit Chloé Béron, sa directrice artistique et co-fondatrice avec Philippe Delcroix, président du CIAM.

Avec  six permanents et un budget d’un million d’euros dont 50% de recettes propres, mécénat compris (c’est-à-dire une part de financement public indirect), cette  «start up culturelle à but non lucratif» développe selon un modèle économique et managérial, quatre pôles d’activités dans le Pays d’Aix,  pour faire découvrir et promouvoir le cirque actuel. Au-delà du festival, il propose une école de pratique amateurs, des résidences de création pour les professionnels, des actions en milieu scolaire ou des formations en entreprises et des “ciamlabs“, laboratoires d’idées mettant en relation les arts du cirque et d’autres disciplines dans une perspective d’innovation comme Cirque et  objets connectés,  pour améliorer l’apprentissage des arts du cirque, ou Cirque et architecture pour imaginer les lieux de demain. De ces métissages résultent parfois des créations, comme Entre de Vincent Bérhault, né d’une rencontre entre ce danseur- acrobate et un ethnologue sur la question des frontières (voir Le Théâtre du Blog ) .

Le succès de l’école (quatre cent cinquante élèves) et l’appétence du public avec mille spectateurs par jour au festival (dont certains n’avaient jamais vu de spectacle!) sont tels que la ville s’apprête à construire, avec l’architecte Patrick Bouchain, une salle modulable en bois de six cents places en circulaire; et trois cents en frontal. Inauguration prévue en 2020. On peut en voir la maquette et une réplique éphémère en carton et en grandeur réelle édifiée par les spectateurs, à la force du poignet et  avec des rubans adhésifs, sous la conduite d’Olivier Grossetête, spécialiste international des « constructions participatives en carton“. Il a officié à  Nîmes, Annecy, Genève, Aubagne, Martigues… mais aussi au  Royaume-Uni, au Québec et au Sri Lanka… Sur le site du CIAM, la main-d’œuvre ne manquait pas…

Jours (et nuits) de Cirque(s) vitrine du Ciam, sans oublier les disciplines traditionnelles, met  en avant le “nouveau cirque“ où se croisent circassiens, danseurs, dramaturges, comédiens, musiciens… Grâce au renouvellement des formes, des écoles de qualité et des pôles de diffusion en nombre croissant, le cirque a un bel avenir devant lui.

Cabaret Çlectrique

le Russe Anton Mikheev dans Cabaret électrique

 Sous le grand chapiteau permanent du CIAM, s’enchaînent deux heures durant les numéros de cirque orchestré pour l’occasion. Davis Bogino, circassien de sixième génération, grand maître en acrobatie, a collaboré avec les plus grands noms du cirque et assure aux côtés de Chloé Béron, la programmation du festival : jonglage, traditionnelles assiettes chinoises de Barley Togni qui réalise aussi, avec son fils Oscar, des prouesses au lasso,  trapèze ballant de Lisa Rinne, contorsions et cerceau aérien de la gracieuse Emi Vauthey… Mais on a aussi apprécié Camille Châtelain sur son vélo, la poésie lumineuse du Russe Anton Mikheev aux sangles aériennes. Et, en Monsieur Loyal décalé, Mike Togni, un clown-acrobate, intervient en contrepoint des numéros. Revue éclectique, ce cabaret donne un remarquable aperçu des arts du cirque traditionnel, malgré un son martelé et parfois amplifié à la limite du supportable.

Face Nord - Cie Un loup pour l'homme - ∏Un loup pour l'homme Face Nord création d’Alexandre Fray, Sergi Parés et Pierre Déaux, dramaturgie de Bauke Lievens

Le spectacle créé en 2011, par quatre hommes et joué plus deux cinquante fois, voit le jour au féminin. La compagnie Un loup pour l’homme, née de la rencontre du porteur français Alexandre Fray, et du voltigeur québécois Frédéric Arsenault, offre un nouvel aspect de leurs d’acrobaties : «Il s’agit de transposer cette écriture, à des corps porteurs d’autres imaginaires. Dans la confrontation ou la coopération physique, des corps féminins transpireront-ils la même réalité humaine ? Dans un sens, il s’agit de se poser des questions de genre.» Aux quatre coins, saute-mouton et colin-maillard, succèdent des affrontements musclés et acrobaties complexes… Les corps s’empilent, les membres s’entrecroisent et ils enchaînent les figures dans un puzzle qui n’en finit pas de s’assembler et de se défaire.

« Comment cette partition évoquant la lutte, la résistance, l’imaginaire sportif, peut-elle résonner avec les corps de quatre femmes? se demandent les metteurs en scène.» Sanna Kopra, Lotta Paavilainen, Stina Kopra et Mira Leonard se lancent vaillamment dans un parcours d’obstacles ludique. Elles marchent, courent, sautent, grimpent et découvrent que l’équilibre naît de leur solidarité. Lisait-on cette douceur et cette complicité dans le versant viril de Face Nord ?

78 Tours - Cie La Meute - ∏Ian Grandjean 78 tours, de et par Mathieu Lagaillarde, Thibaut Brignier et Gabriel Soulard

L’homme est peu de chose face à l’immensité de l’univers, et devant l’imposante et bien nommée roue de la mort : deux nacelles sphériques au bout d’un grand bras  en acier à dix mètres du sol. Mathieu Lagaillarde et Thibaut Brignier affrontent l’imposante machinerie du cirque traditionnel avec autant de dextérité que d’humour, sur la musique de western de Gabriel Soulard. Les cow-boys de pacotille détournent cet agrès mythique pour démystifier la vanité des bravaches contemporains, tournent en rond comme des écureuils en cage et comptent ….78 tours.   Tout finit dans la poussière dans une parodie de lutte corps à corps. Leurs clowneries, leurs commentaires sur l’absurde de nos routines et le dérisoire de nos existences face à la mort, sont un peu appuyés mais leur talent parvient à insuffler au public ces impressions et une tension devant leur prise de risque. Ces artistes ont fondé le collectif La Meute basé à Auch, qui réunit six acrobates formés à l’école nationale des arts du cirque de Rosny-sous-Bois, et à l’Université de danse et cirque de Stockholm. Après la balançoire française, un agrès aussi rare et aussi peu enseigné que la roue de la mort, ils ont eu envie d’explorer cette grosse machine. Mais leur nouveau spectacle de trente-cinq minutes, prometteur, demande encore à être rodé.

Santa Madera - Cie MPTA - ∏Christophe Raynaud de Lage

©Christophe Raynaud de Lage

Santa Madera de et avec Juan Ignacio Tula et Stefan Kinsman– cie Mpta 

L’un a grandi au Costa-Rica et s’initie au jonglage, l’autre est argentin et danseur. Corps, origine et style dissemblables, ils jouent de la roue Cyr, ce grand cercle en métal,  pour en explorer toutes les variations possibles. Santa Madera (bois sacré en espagnol) s’inspire des rituels indigènes d’Amérique du Sud qui utilisent le Palo Santo, un bois d’une essence spéciale pour chasser les mauvais esprits et célébrer les liens communautaires. Ici, la circularité commande tout: en solo ou en  additionnant leur énergie, Juan Ignacio Tula et Stefan Kinsman enchaînent portés, manipulations, antipodismes… suivant une chorégraphie fluide. Ils calculent avec minutie les trajectoires de leur agrès commun afin de ne jamais s’exclure du cercle. Ils ne le lâcheront que pour déverser des seaux de terre rouge sur le sol. Aux bruissements et aux chutes de la roue de Cyr, se superpose avec discrétion un paysage sonore cosmopolite imaginé par Gildas Céleste: bribes de conversations, bruits de la rue, d’avion ou d’usine, enregistrés au Chili, Costa Rica, en Italie ou en France.

Jouant de leurs similarités comme de leurs différences, ces artistes, tour à tour adversaires ou complices tracent avec leurs pas-de-deux acrobatiques, tantôt lents, tantôt rapides, une circularité magique, à l’image des cosmogonies de leurs pays d’origine. Ce beau spectacle est né au sein de la compagnie lyonnaise Les mains, les pieds et la tête, sous le regard bienveillant de son directeur Mathurin Bolze et de Séverine Chavrier. Depuis 2011, en association avec Les Célestins-Théâtre de Lyon, M.P.T.A. conduit le festival biennal utoPistes  consacré aux arts du cirque.

strach Strach a fear song conception et mise en scène de Patrick Masset

 Une berceuse chantée dans le noir. Une autre voix dit les peurs d’enfance et les rêves d’être un cow-boy rouge. Dans l’intimité de leur petit chapiteau en toile et en bois, les artistes du Théâtre d’un jour en Belgique: trois acrobates, une chanteuse lyrique et un pianiste, nous entraînent dans un spectacle onirique. Leur corps investissent l’espace nocturne, défiant les cauchemars peuplés de bêtes féroces, hantés par la mort et sa grande faux.

De porté en porté, Airelle Caen, Guillaume Sendron et Denis Dulon enchaînent les escalades, montent en pyramide jusqu’au fait du chapiteau ou se livrent à des combats au sol, contre des monstres fantasmés qui rôdent dans l’obscurité. Ils impliquent dans leur jeu le musicien, la chanteuse, et bientôt le public… Dans des équilibres périlleux, Julie Calbete revisite les airs de Léonard Cohen (Dance Me to the End of Love), Henry Purcell (The Cold Song) ou Georg Friedrich Haendel (O Liberty, thou Choisest Treasure) qu’elle interprète a capella ou accompagnée par Jean-Louis Cortes. Son chant poétise et dramatise les figures virtuoses des circassiens (un peu trop parfois). Mais Patrick Masset, fondateur du Théâtre d’un jour, a su métisser et mettre en valeur ces talents.

Mireille Davidovici

Spectacles vus à Jours (et nuits) de Cirque(s) du 14 au 23 septembre, C.I.A.M. La Molière 4.181 route de Galice, Aix-en-Provence (Bouches-du-Rhône). T. :09 83 60 34 51.

Face nord , les 29 et 30 septembre Korso, La Haye (Pays-Bas). Les 16 et 17 octobre  à la Scène nationale de Dieppe.

Festival CIRCA à Auch du 19 au 21 octobre.

Festival Péripécirque à Saint-André-de-Cubzac (Gironde) du 12 au 15 mars. Le Sablier Ifs La Batoude à Beauvais du 19 au 23 mars.Théâtre Jean Vilar à Vitry-sur Seine, du 24 au 26 mars. Salle Dany Boon à Bray-Dunes ( Nord) les  29 et 30 mars.

 Santa madera Le Manège de Reims – soirée UTOPISTES, le 11mai. Cirque-Théâtre d’Elbeuf Week-end Hauts et courts les 18 et 19 mai.

 Strach a fear song  le 22 octobre au Festival Circa d’Auch. Le 8 mai à Marchin (Belgique).

Max Gericke ou pareille au même de Manfred Karge, mise en scène d’Olivier Balazuc

Max Gericke ou pareille au même de Manfred Karge, mise en scène d’Olivier Balazuc 

4E3B5D78-FA31-4EE5-B255-5C6BD5B7F8B2 Ecrit en 1982  et créé la même année par Lore Brunner, ce long poème dramatique avec un seul personnage, a été peu monté: la première pièce de Manfred Karge, comédien et metteur en scène allemand avait été mise en scène par Michel Raskine avec Marie Guittier, à Lille deux ans plus tard, avant la chute du mur de Berlin. Olivier Balazuc et Lou Wenzel ont souhaité avec cette création,«poursuivre leur geste avec la version de notre génération».

Inspiré d’un fait divers, c’est l’histoire d’une ouvrière, Ella Gericke, dans une Allemagne frappée de plein fouet par la crise de 29, et tout juste sortie vaincue de la guerre de 14-18. Jeune veuve, elle doit subvenir seule aux besoins de la vie quotidienne, et décide très vite d’usurper l’identité de son mari, Max Gericke, un grutier décédé d’un cancer :«Le collègue avec lequel Max avait le plus de contacts sur son lieu de travail, était Erwin. (…) C’est de lui que j’ai craint le plus d’être reconnue lorsque je décidais -advienne que pourra- pour sauvegarder l’emploi, de jouer le rôle de mon mari, comme grutier dans l’entreprise Nagel et Fils. » 

A travers une écriture originale et une dramaturgie tout en nuances, l’intime et l’existentiel rejoignent ici l’espace de la grande Histoire : «Les bouteilles vides, ça en dit long Toutes les oreilles ont des murs Zarah Leander ou Adolph Hitler Toujours rien à la télé.» Dirigée sans pathos, Lou Wenzel est impressionnante dans cette action qui dépasse les questions sociales, et économiques en temps de crise et d’après-guerre. Le monde d’ Ella/Max Gericke, du pareille au même, n’est-ce pas ? nous interpelle ici, avec  force.  Pour le metteur en scène, la question de l’entre-deux, est un des points forts de la pièce dans son fonctionnement théâtral et dans son récit. La temporalité, le personnage lui-même, le thème de la double, voire de la triple identité, se manifestent ici.« Moi, ni pour Front rouge, ni pour Heil Hitler Plutôt entre deux, à vrai dire pour rien d’autre Que mon travail et mes soucis. Une bière. Un schnaps. Tout finira par se régler. » 

Olivier Balazuc laisse percevoir avec beaucoup de finesse la présence de l’entre-deux qui sillonne toute la nouvelle vie d’Ella Gericke. Placée dans une situation d’indéfini de changement,  d’angoisse, d’instabilité, mais aussi de liberté. Sa mise en scène, classique, permet de suivre cette pièce parfois complexe de par la richesse de son personnage, successivement masculin/féminin ou les deux à la fois, et la période historique où elle s’inscrit: la montée du nazisme, et après ! Pour Olivier Balazuc, «L’espace scénique est celui d’un chantier -destruction, reconstruction, construction?- qui fait naître un théâtre où le poème prend corps de manière universelle et généreuse.»

Nous sommes quelquefois près du cabaret, de la comédie dell’arte et de l’art du clown.« Nous cherchons, dit Lou Wenzel, à interroger les genres artistiques et à les mêler… »  Et s’ajoutent ici la vie privée tourmentée du personnage, avec la question de l’identité sexuelle, de l’androgynie, de l’Histoire de l’Allemagne entre les deux guerres, et de la place de l’étranger dans le pays…  En effet, ce texte poétique, à forte dimension socio-politique, possède la qualité exceptionnelle de rester actuel.  Olivier Balazuc et Lou Wenzel ont été séduits par  Elsa/Max, ce personnage travesti, est à la fois drôle et attachant, mais aussi profiteur et antipathique. Belle occasion pour eux de se confronter à ce personnage théâtral qui est plus dans l’action, que dans la pensée, et qui faisant  fi des préjugés, brouille habilement les pistes sur la question du genre: «Moi, de moi-même la veuve, mon trépassé Je passe un pantalon; un homme, d’urgence. Pourquoi pas une femme. En fait, d’urgence les deux. » 

Le corps et l’apparence occupent ici une place majeure dans ce périple existentiel. Impressionnants : la vigueur, l’humour et paradoxalement, la féminité de Lou Wenzel quand elle s’empare du personnage d’Ella Gericke, devenue presque Max Gericke! Avec grâce et habileté, la comédienne prend possession de son corps pour laisser s’envoler ce conte dramatique. Ella/Max, héroïne des temps modernes, ne sait plus véritablement qui, et où, elle est… A nous de l’imaginer.  Un spectacle à découvrir ! 

Elisabeth Naud 

Les Plateaux sauvages, 5 rue des Plâtrières, Paris XX ème. T. : 01 40 31 26 35, jusqu’au 28 septembre. 

 

 

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