Tous les enfants veulent faire comme les grands, texte et mise en scène de Laurent Cazenave

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Tous les enfants veulent faire comme les grands, texte et mise en scène de Laurent Cazenave

Que se passe-t-il dans l’instant sans fin qui sépare un : embrasse-moi, du baiser ? Toute une vie, tout un corpus de légendes qui finissent par : «Ils furent heureux et eurent beaucoup d’enfants», tout le mystère d’une rencontre au coin d’un bois, et même, entre les lignes, les secousses des rapports traditionnels entre femmes et hommes. Lui est naïf, maladroit, timide, et résolu. Elle, se définit comme «la Frileuse». Un baiser, c’est peut-être trop chaud, trop tôt. Il faut une heure quinze de représentation pour que la situation se retourne comme un gant, que les fuites et assauts changent et rechangent de camp, et qu’arrive Le moment, ce joli mot né du latin, et qui évoque le mouvement décisif que fait le plateau d’une balance quand on y ajoute un unique grain de sable.

L’écriture de Laurent Cazenave allie franche naïveté, astuce, clins d’œil, humour délicat et pas dupe, le tout avec un grand raffinement. On vous laisse découvrir une parodie de chanson yéyé beaucoup plus savoureuse que ses modèles. L’ambition du texte : tout simplement de dire ce qu’on ne dit jamais ; le monologue intérieur s’entrelace avec le dialogue, avec le commentaire, même muet, des témoins qui tirent les ficelles avec leurs délicates interventions sonores.

Comment jouer cela  sans tomber dans une totale mièvrerie ?  Les comédiens, formés, pour trois d’entre eux, à l’école du Théâtre National de Bretagne, ont tous les quatre des CV en or massif. Beaux sans coquetterie, à l’aise dans leur plaisir de jouer, à la fois investis et «à la bonne distance», précis, ils donnent l’image d’une jeunesse heureuse, mûre, sans illusions ni renoncements.

Le sous-titre du spectacle, La Poésie est la seule réalité, est emprunté au metteur en scène Claude Régy, qu’ils ont fréquenté. Le spectacle  ne manque pas de cette poésie, mais reste légère, sans risque. Sans doute Tous les enfants veulent faire comme les grands  n’en demande pas plus. Un “petit bijou“, comme on dit, dans son décor de papier découpé. La vérité du titre est dans son inversion : tous les grands veulent faire comme les enfants. Peut-être la petite goutte d’acide qui fait ici défaut : pas facile de se résoudre à devenir adulte dans ce monde. On fera comme si, par pudeur et prudence, et on se réfugiera du côté de l’enfance, on jouera à cache-cache et à chat, avec cette réalité.

Christine Friedel

Théâtre des Déchargeurs, rue des Déchargeurs, Paris Ier. T. 01 42 36 00 50 -19h30, jusqu’au 18 octobre.


Archive pour 7 septembre, 2018

Festival Extra ! 2018 : quand le littérature sort du livre au Centre Georges Pompidou

©Herve Veronese  Centre Pompidou

Julien Blaine (Président du jury), Michèle Métail (Prix d’honneur), Alain Arias-Misson (Mention spéciale Fondazione Bonotto), Patrizio Peterlini de la Fondazione Bonotto, Jean-Max Colard (Chef du service de la Parole – Centre Pompidou, Directeur artistique du Festival EXTRA !) © Hervé Véronèse / Centre Pompidou

 

Festival Extra ! 2018 : quand la littérature sort du livre au Centre Georges Pompidou

 

Lectures, performances, expositions visuelles ou numériques, poèmes graphiques ou sonores : des pratiques sortant la littérature de la page imprimée, pour lui redonner son oralité initiale et le sens du spectacle. Depuis plusieurs décennies, les écrivains s’expriment dans la rue, les musées, sur les murs et les écrans: avec Dada, à l’orée du XX ème siècle, puis avec Isidore Isou (1925-2007),  et plus récemment dans les années soixante- soixante-dix, en France, avec des mouvements comme le Polyphonix de Jean-Jacques Lebel.

 Michèle Métail  Prix d’honneur Bernard Heidsieck

 Bernard Heidsieck (1928-2014) fut l’un des chefs de file de la littérature hors-livre et un prix portant son nom inaugure, depuis l’an dernier, le Festival Extra! Une récompense dotée par la Fondazione Bonotto (voir Le Théâtre du blog). Avec ses «poèmes-partitions», ses planches d’«écritures-collages», ses abécédaires sonores, il fonda en 1959, aux côtés de François Dufrêne, Gil J. Wolman et Henri Chopin, le mouvement de la « poésie sonore »,  puis de la « poésie-action » en 1962. «  Je propose  toujours, dit-il, un minimum d’action, pour que le texte se présente comme une chose vivante et immédiate, et prenne une texture quasiment physique. Il ne s’agit donc pas de faire une lecture à proprement parler, mais de donner à voir le texte entendu.» Proche des courants Beat, Fluxus et des minimalistes américains, il utilise, dès 1959, le magnétophone comme moyen d’écriture. Une partie de ses œuvres est archivée à la bibliothèque Kandinski du Centre Georges Pompidou.

Julien Blaine, le président du jury cette année, s’inscrit dans cette lignée avec son concept de poésie élémentaire (une poésie qui inclut tout élément signifiant et qui naît de la marche et du souffle). Il annonce avec un plaisir visible le nom de la lauréate du Prix d’honneur : Michèle Métail, une complice de toujours, et évoque avec émotion, la Revue Parlée de Blaise Gautier : « Tout a commencé dans cette petite salle du Centre Pompidou. Avec lui et nos tournées de poésie sonore… » Non, sans s’inquiéter de la fin de cet âge d’or «quand nombre d’associations d’artistes et de poètes mettent aujourd’hui la clef sous la porte ». « Si ce prix peut exister, dit-il,  c’est grâce à une fondation étrangère ! » 

 Michèle Métail a longtemps refusé de publier le texte de ses performances et préfère joindre le geste à la parole : elle lit en public ses écrits comme des partitions, interprétées en fonction du lieu, du contexte, et souvent accompagnées de diapositives et d’une bande-son. Son goût pour le théâtre l’amène à privilégier l’aspect visuel et la mise en espace du texte sur la page avec collages, photos, ou estampages… La projection du mot dans l’espace représente pour l’autrice, également musicienne, le stade ultime de l’écriture.

 Ce prix est l’occasion de découvrir les créations de cette artiste qui écrit aussi en allemand, anglais et chinois. Parmi ses Publications orales, le  Poème infini : compléments de noms, commencé en 1972 et devenu, au bout de quarante ans et après 2.888 vers, Le cours du Danube/ en 2.888 kilomètres/vers…l’infini.  Elle a appartenu à l’Oulipo, et se fixe une contrainte : six mots par vers sont des compléments de nom par concaténation et inspirés par les mots que la langue allemande agglutine à l’infini grâce à son génitif… Exemple :  «Der Donaudampfschifffahrtsgesellchaftkapitän  devient « Le Capitaine de la compagnie des voyages en bateau à vapeur du Danube ». D’un vers à l’autre, le dernier mot chasse le premier, un peu selon le système maraboutdeficelle. Dans sa version originale, en allemand, à l’échelle d’un vers pour un kilomètre, le texte se déroule du n° 01 au n° 2.888… En français, à l’inverse, il va de 2.888 à 0001, car la longueur du fleuve est calculée à partir de son embouchure . « Donc un aller-retour entre deux langues, l’allemand, langue-source, et le français. La fin est aussi le commencement. Le Cours du Danube fut dédié à Bernard Heidsieck qui le reçut en 2012 sous forme d’un cahier prototype. », écrit Michèle Métail dans sa préface.

 Elle présente son impressionnant poème-fleuve calligraphié sur cinq lés de papier de dix mètres de long, accompagnés d’éléments visuels peints à l’acrylique. Le texte se termine par le vers 0001 : « Le delta de l’accumulation des alluvions de l’embouchure du fleuve de la confluence. » Le vers 2.888 en tête de l’œuvre est aussi sa conclusion : « De l’infini ».

 Sound off the page lecture-performance par Tracie Morris

 Connue pour ses performances où se mêlent expérimentations vocales et improvisations scat, rythmes be-bop et hip-hop, l’artiste afro-américaine se caractérise par  «l’irruption» : une poésie du corps née dans le moment. Ici, pour faciliter le travail des deux traducteurs qui l’accompagnent, Tracie Morris s’en est tenue à la lecture d’un texte déjà écrit. Une «performance » en soi, tant elle sait jouer de sa voix, et enchaîner vibratos, staccatos et allitérations, rires et onomatopées… Une mise en scène vocale qui n’appartient pas au chant mais à un engagement total du corps et du sens pour mettre à jour la violence raciale  invisible. Car on entend à travers ses jeux de mots concis et son humour, toute l’histoire de la ségrégation des Noirs et de leur exil. Son corps s’anime pour transmettre une émotion communicative, même si le public ne saisit pas toutes les subtilités de cette langue très inventive. Abigail Lang et Vincent Broqua ont su traduire avec modestie, la voix puissante de Tracie Morris, mettant en valeur ses mots, sans phagocyter sa performance…

 Dans cette deuxième édition d’Extra ! on pourra aussi découvrir cette littérature sous bien d’autres formes : l’artiste azéri Babi Badalov installera dans le Forum ses tissus imprimés de poésie visuelle, à la lisière des art plastiques. Pour marquer sa  dixième année et la centième séance de son Encyclopédie des Guerres, initiée au Centre Pompidou, l’écrivain et critique d’art Jean-Yves Jouannais investit une salle d’exposition où il déploie sa documentation sur la guerre et où il recevra le public pendant les cinq jours de ce festival.
La romancière Chloé Delaume lira des textes dans le Jardin d’Hiver de Jean Dubuffet, une œuvre du Musée national d’art moderne. L’écrivaine franco-japonaise Ryoko Sekiguchi et ses invités nous convient à un Banquet Fantôme, conçu par Ange Leccia, Hiromi Kawakami, dans le cadre de Japonismes 2018

 Mireille Davidovici

 Festival Extra ! du 5 au 9 septembre (entrée libre) Centre Georges Pompidou, Paris IVème T. : 01 44 78 12 33

www.centrepompidou.fr 

 Michèle Métail Le Cours du Danube édition Les presses du réel

Tracie Morris Hard Koré poème/Per From  joca séria, collection américaine (édition bilingue)

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