La Tour de Balbel, conception et mise en scène de Natascha Rudolf

 

La Tour de Balbel, conception et mise en scène de Natascha Rudolf

Photo Christophe Raynaud Delage

Photo Christophe Raynaud Delage

Il était une fois, ou il sera une fois, ou il ne sera jamais, cette Tour de Balbel. 173 étages, autant de couloirs, recoins, ascenseurs introuvables,  sous-bois peints sur les murs et sous-sols colmatés, étayés, car cette tour s’enfonce doucement… Comment retrouver là-dedans l’appartement où se prépare l’anniversaire-surprise de Carmela ? Et Carmela elle-même?

On s’apercevra qu’il faut beaucoup de chemins de traverses et détours jusqu’au Mexique, pour y parvenir. Et beaucoup d’histoires d’amour, très courtes, ou pour la vie, beaucoup de travail et de rencontres. Parce qu’il ne faut pas confondre Balbel et Babel : le premier vient des Balbyniens, habitants de Bobigny, et n’a rien à voir avec la malédiction biblique, au contraire. Il chante la diversité bénie, quoique parfois compliquée, des langues, goûts et couleurs.

Sur la grande scène, quarante comédiens, amateurs et professionnels, se réunissent, se séparent, entrent en scène avec fracas ou ramènent presque en douce leurs personnages dans le récit, onirique et bien ancré dans le vécu. Les scènes se heurtent, s’enchaînent, traînent un peu, tombent comme des cheveux magiques sur une soupe parfois amère, et souvent hautement épicée.

Il y aura des vivants et des morts, une fée, des travailleuses en révolte, Frida Kahlo sur un fauteuil roulant, beaucoup de monde et une grande scène de comédie musicale avec maracas et sombreros. Un patchwork de moments vrais, un palais idéal à la manière de celui que construisit le facteur Cheval, inspiré par les images du monde dans les illustrés qu’il distribuait. Avec une immense différence : il le revendiquait comme l’œuvre « d’un seul homme »,  alors qu’ici, plus d’une centaine de personnes ont participé, deux ans durant, à la construction de cette Tour de Balbel. Autour d’une metteuse en scène résolue à tenir ferme sa vision, scénographie et chorégraphie comprises.

Au fil des travaux, Natascha Rudolf s’est construit une méthode : s’interroger d’abord sur sa place d’artiste. Insatisfaite dans l’entre-soi des «professionnels de la profession», elle est allée chercher ailleurs le sens de son art : dans les prisons, centres pour handicapés ou personnes âgées, foyers de jeunes travailleurs… Et elle a voulu entendre ceux qu’on n’écoute pas mais s’est rendue compte que l’entre-soi de ces institutions ne pouvait pas non plus la satisfaire. D’où son désir de travailler en îlots hétérogènes, avec de petits groupes différents, rassemblés ensuite dans toute l’amplitude de chaque projet.

Ainsi de son Iphigénie, d’après Racine, bousculée par le slam et par un chœur contemporain qui remettait sur la scène le peuple que le grand dramaturge courtisan avait exclu. Et cette vision fouillée et iconoclaste a triomphé à Versailles ! Ainsi, de Praxys, d’après L’Assemblée des Femmes et Lysistrata d’Aristophane, où elle a fait appel à Angela Davis, Condorcet, Hubertine Auclert (une de premières suffragettes en France) pour secouer le vieux misogyne qui avait vu si clair…

Regarder les textes de près, au fond, en essorer l’idéologie pour trouver la vérité qu’ils portent : voilà le travail dans la durée. Les petits collectifs bien constitués se rassemblent en un plus grand, les cartes sont rebattues : Natascha Rudolf appelle cela « faire la mer avec de petits seaux d’eau ».

La Tour de Balbel est de cette eau-là. Faite de multiples rencontres, à partir d’un point de départ littéraire : Georges Perec et sa Vie Mode d’emploi, qui a donné leurs trames aux ateliers d’écriture. Il a fallu à cette Tour de Balbel deux ans de propositions, retours, écoutes, improvisations, modifications, pour arriver à l’écriture finale et au spectacle. Et l’entreprise, aussi démesurée et quand même aussi fragile que cette Tour métonymique, tient debout, un peu échevelée, avec des libertés et digressions que n’oserait pas un spectacle purement professionnel.

 «Mettre ensemble, mais surtout ne pas mixer ; ça frotte, ça se répond, ça s’articule.  Avec Anne Kawala, nous avons scénarisé ce qu’avaient apporté les participants des ateliers d’écriture et leurs récits personnels. Un aller et retour, un partage qui a abouti au texte joué ici. Un texte “avec des morceaux dedans », comme le dit une publicité pour des yaourts, qui ne se plie pas à un quelconque politiquement correct. Les sujets graves sont évoqués au passage, centraux ou périphériques, comme dans la vie des “vrais gens“ que nous sommes tous.  Et Natacha Rudolf ajoute : «Merci à tous ceux qui me permettent de penser».

Résultat: un magnifique Théâtre-Mode d’emploi, haut en couleurs, étrange et riche. Une façon généreuse de lancer la saison de la M C 93 : réinventer un théâtre populaire ancré dans un territoire (qui a soutenu le projet) et relevant haut la main le défi du théâtre et du plateau. En toute fraternité, osons le mot.

Christine Friedel

M C 93 Bobigny  (Seine-Saint-Denis), jusqu’au 16 septembre. T. : 01 41 60 72 72.

 


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