Le Père, d’après L’Homme incertain de Stéphanie Chaillou, adaptation et mise en scène de Julien Gosselin

Crédit photo : Simon Gosselin

Crédit photo : Simon Gosselin

Le Père, d’après L’Homme incertain de Stéphanie Chaillou, adaptation et mise en scène de Julien Gosselin

« Quand j’étais jeune et que je jouais au foot, j’étais heureux. Je courais derrière le ballon. Et rien d’autre ne comptait. Il y avait seulement cette évidence du ballon au milieu du terrain. Le ballon après lequel il fallait courir. Et je courais. Et j’étais heureux. » Ainsi parle l’ex-paysan, Le Père, de son enfance sans souci ni conflit. La campagne, les villages,  l’agriculture et l’élevage n’ont pas disparu mais le progrès technique, les machines coûteuses, les emprunts et la nécessaire compétence d’entrepreneur ont  tout bouleversé de cette civilisation d’autrefois. Et l’utilisation massive des engrais et pesticides, le remembrement (1960/70)  avec la création de surfaces à la mesure des machines agricoles, ont entraîné la suppression de nombreuses exploitations et un exode rural. Et le taux de suicides chez les agriculteurs a aussi régulièrement augmenté!

Dans cette disparition d’un monde,  s’inscrit Le Père, et l’histoire à la fois privée, collective et politique d’un échec, avec  une performance poétique de Laurent Sauvage, orchestrée par Julien Gosselin avec acuité… Dominants et dominés, puissants et misérables, toute société, sauf dans les utopies, comprend des repus et des affamés, des abrités et des sans-abri,  à cause de la très grande inégalité des biens et moyens de paiement

La victime oscille ici entre fatalisme et culpabilité. Ce qu’accomplit par la seule force du verbe, en cheminant dans la mémoire ce père avec amertume et patience. Il fait un retour sur lui-même, analyse son parcours, arrête les pleurs de sa femme et répond aux questions de ses enfants.Sentiment de ratage et de dévalorisation intime, l’ex-agriculteur qui a perdu sa ferme  à cause de crédits impossibles à honorer s’interroge lui-même avec une claire conscience existentielle, face à lui-même, et au lecteur ou au public. Innocent et naïf, il s’est trompé, il a cru en la vie, en ses promesses de contes de fée, et est tombé dans le piège des publicités mensongères et slogans du genre : Vivez vos rêves.

L’identité est fragile, et un rien peut la détruire,  et si on supporte une souffrance de dévalorisation intime dans la solitude, les autres, sans cœur, parachèvent la chute subie, à coups de médisances, jugements oiseux à l’emporte-pièce et phrases méprisantes.« Allez-vous en, avec vos deux roues motrices », répond le narrateur devant la réussite artificielle de l’autre qui, lui,  n’est pas tombé. Avec objets ostentatoires, vanité des vanités….

Ce père qui a le devoir de protéger femme et enfants, n’a pu honorer ses engagements. Laurent Sauvage, artiste associé au Théâtre National de Strasbourg et acteur fidèle de Stanislas Nordey,  s’empare de la prose poétique de Stéphanie Chaillou avec un naturel confondant, entre humilité et communication authentique avec le public. Les mots fusent, déposés sur les choses pour qu’on les perçoive mieux. Nul jeu extériorisé, nulle volonté de s’imposer mais une simple présence. Laurent Sauvage, droit dans la nuit puis dans la pénombre, libère une parole qui résonne sur un fond sonore enveloppant. Peu à peu, le personnage sort de l’ombre, et s’approche du public, et quitte le plateau.

Un châssis se soulève alors lentement, tiré par des filins jusqu’au mur du lointain : la lumière se fait sur un carré d’herbe verte, cerné de brumisateurs. La parole des enfants sonorisée puis déversée graphiquement sur l’écran  avec des mots dansants, évoque un passé lointain : souvenirs et émotions d’une vie rustique : «On enregistrait, sans le savoir, on enregistrait, les sons, les odeurs, les cris, les mouettes, la mer, le lointain, on disait, demain, demain, on avait un père, une mère, on était petits, quelques centimètres, des kilos, un souffle. »

L’ex-agriculteur ne veut pas désespérer: chez lui, la fraîcheur éternelle du vert paradis survit à la dégradation du monde : « On avait nos mains, on se les donnait, on se donnait nos mains sur la route, dans la cour, en attendant le car, on se donnait ce qu’on avait, nos mains, nos cœurs, nos billes en verre. » Avec ces paroles d’enfance qui ne cachent ni l’ennui ni la tristesse de l’hiver à la campagne, le public reste à l’écoute de ces vestiges savoureux de la civilisation paysanne, telle que la voit Stéphanie Chaillou.

Véronique Hotte

M C 93, 9 boulevard Lénine,  Bobigny (Seine-Saint-Denis)  jusqu’au 29 septembre. T. : 01 41 60 72 72.


Archive pour 15 septembre, 2018

Les Plateaux sauvages

Les Plateaux sauvages 

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Laëtitia Guedon et Sifart

 Après La Scala, le public parisien a la chance de compter un théâtre rénové de plus :  Les Plateaux sauvages, remplacent le Vingtième théâtre. De préfiguration (voir Le Théâtre du blog) en inauguration, cet établissement de la Ville de Paris, situé au cœur de Ménilmontant, réouvre ses portes.

Laëtitia Guédon nous fait l’honneur de cet espace entièrement transformé regroupant l’ex-Vingtième Théâtre (animé jusqu’en 2016 par le regretté Pascal Martinet)  et le Centre culturel des Amandiers. Pour servir la cohérence de son projet, la jeune femme, nommée depuis deux ans à la tête de ce complexe culturel, revient à l’architecture d’origine conçue par Jean Dumont qui, autour d’un patio central, en contrebas de la rue des Plâtrières, s’enroule, d’étage en étage, ouvrant sur des halls, salles et terrasses. La réunification des deux entités, après de longs travaux menés avec la Ville de Paris, rend lisible l’objectif ambitieux des Plateaux sauvages : « Etablir une porosité entre l’art et les pratiques amateurs dans une logique de partage sur le territoire ».

 Un parcours fléché avec une signalétique claire nous emmène, depuis le hall d’accueil, qui inclut les bureaux des permanents (une dizaine) et le foyer des artistes, vers les studios de répétition, les espaces pour les répétitions et les ateliers de pratiques amateurs, le bar, la bibliothèque, la petite et la grande salles de théâtre.

 De cet outil de trois mille ms 2, Laetita Guédon entend faire une «fabrique artistique»  à partager entre professionnels et amateurs. Pour pallier les carences éprouvées par les compagnies accueillies pour moitié « très émergentes », et pour moitié, « très confirmées et solides », en amont de la diffusion, elle propose des résidences de cinq jours à un an, allant parfois jusqu’à la création. Chaque création se double ici, pour les équipes, d’un projet de transmission. A construire sur mesure avec l’une des quelque quarante structures partenaires du théâtre (du foyer de jeunes travailleurs, collèges…, aux  associations de d’artistes ou de streetart)

IMG_3994Pour ce lieu ouvert sur l’extérieur grâce à des baies vitrées et des puits de lumière, décoré simplement mais avec goût,   sa directrice envisage d’autres innovations : un potager partagé sur la petite terrasse, des murs dévolus aux  grapheurs sur la grande où nous accueille aujourd’hui l’artiste murale  franco-bengalie  Sifart, avec ses calligraphies colorées et épurées.  Une paysagiste se penche actuellement sur la végétalisation des parties extérieures…

Côté accueil:  « une tarification sociale » en fonction du quotient familial pour les ateliers, et une « tarification responsable » pour la billetterie : entre cinq et trente euros, au choix, et un « billet suspendu » de cinq euros, avancé par un spectateur pour un autre qui ne pourrait payer sa place… Pour les compagnies, un stock de costumes à partager, ou encore l’accompagnement des artistes pour le parcours du combattant qu’est la constitution d’un dossier…

 Ce vaste programme est mené avec entrain par Laëtitia Guédon. Formée au Studio- Théâtre d’Asnières, puis au Conservatoire National. Elle s’est intéressée très tôt à la mise en scène en assistant Antoine Bourseiller, et a fait ses premières armes au Théâtre de la Commune d’Aubervilliers, puis comme associée à la Comédie de Caen. La programmation du « Festival au féminin » à la Goutte d’or lui donne le goût du partage et de l’organisation d’événements. Elle se présente alors  à l’appel à projet lancé par la Ville de Paris pour la reprise du lieu. Cette année, elle n’envisage pas de création avec sa compagnie,  dont le financement est dissocié de celui des Plateaux sauvages . Mais juste une reprise de SAMO (A Tribute to Basquiat ) de Koffi Kwahulé (voir le Le Théâtre du blog), au Théâtre de la Tempête, en janvier. L’année prochaine, elle abordera la question des femmes et du pouvoir à travers la figure mythique de Penthésilée, une commande d’écriture passée à Clément Bondu.

La metteuse en scène préfère les textes d’auteur(e)s aux écritures de plateau et donne une place centrale à la bibliothèque du théâtre ; elle  accueillera aussi tous les ans un(e) écrivain(e) en résidence. La Maison Antoine Vitez, association de traducteurs de théâtre, qui a installé ses bureaux aux Plateaux sauvages, y donnera des lectures.

 La programmation s’ouvre sur Max Gericke ou Du pareil au même de Manfred Karge, mis en scène d’Olivier Balazuc, avec Lou Wenzel. En marge de ce spectacle, Lou Wenzel propose un atelier de création sur le thème du voyage, avec la Maison des pratiques artistiques amateurs  Saint-Blaise voisine. Inscription gratuite pour les habitants du XX ème arrondissement.

Un lieu convivial à découvrir et des ateliers à suivre, en toute curiosité.

 Mireille Davidovici

Les Plateaux sauvages 5 rue des Plâtrières Paris XXe T.  : 01 40 31 26 35

Max Gericke ou Du pareil au même,  du 17 au 28 septembre.

M. P.A. A. Saint-Blaise T. : 01 46 34 94 90.

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