The Dark Master, texte et mise en scène de Kurô Tanino

Festival d’Automne

The Dark Master, texte et mise en scène de Kurô Tanino, d’après une histoire originale de Marei Karibu et l’œuvre de Haruki Izumi, (spectacle en japonais, surtitré en français)

©Takachi Horikawa

©Takachi Horikawa

 Cela se passe dans un  modeste restaurant un peu minable d’Osaka. Reconstitué avec un grand talent et dans un style hyperréaliste par Masaya Natsume et Takuya Kamiike. Il ne manque rien à l’appel : dans une lumière un peu glauque, un bar en bois avec tabourets,  et derrière, un fourneau à gaz; près d’une étagère pour ranger les assiettes, un évier, un réfrigérateur et un poste de radio et un téléviseur hors-d’âge qui diffusera souvent des matchs de base-ball. Au fond, un escalier menant au studio du patron du restaurant et seul cuisinier-serveur. Dans la salle, un lavabo et son essuie-mains et, à côté la porte des toilettes. Il est tard, et le patron, épuisé, boit un verre d’alcool comme souvent le soir…

Arrive alors un jeune randonneur qui vient de Tokyo avec un gros sac à dos; il voudrait manger quelque chose. Mais le propriétaire du restaurant n’est pas d’humeur, il a fermé et refuse de le servir. Mais ce randonneur un peu paumé a vite fait de le séduire, et il va lui préparer une omelette au riz dont le public peut humer le parfum! Le jeune homme dévore son omelette et le félicite pour sa qualité, et ils parlent tous les deux. Puis, le propriétaire, de façon tout à fait inattendue (même si on sent les choses venir! ) lui fait une étrange proposition : reprendre la direction de ce restaurant dont il ne veut plus. Il le payera tout à fait correctement. A lui de cuisiner à la demande du client, et de bien accueillir la clientèle qui, depuis une certain temps, diminue… Mais bon, il devra dormir par terre dans la salle dans son sac de couchage et se laver à l’évier de la cuisine! Le jeune homme est stupéfait d’une pareille offre, alors qu’ils ne se connaissent même pas et il lui répète qu’il ne sait pas faire la cuisine.

Le patron lui explique, en lui donnant une oreillette, qu’il restera chez lui à l’étage et qu’il lui indiquera de loin depuis son appartement et sans jamais le voir  la marche exacte à suivre pour cuisiner correctement la dizaine de plats au menu d’inspiration plutôt occidentale… Mais grâce à des caméras, il verra aussi tout ce qui se passe. Le jeune homme pourra  aussi communiquer avec lui grâce à des micros discrets placés dans des angles.Le jeune homme, désargenté et séduit par cette offre, finit par accepter et l’ex-cuisinier disparaît définitivement mais reste le patron du restau : sans être jamais vu, il lui dévoile aussi ses tours de main pour, entre autres, faire cuire correctement un filet de bœuf… Il cuisine effectivement plusieurs plats devant le public, tout en parlant avec les clients. Et petit à petit, la clientèle, attirée par sa gentillesse et la qualité de la cuisine, se met à  revenir! Une jeune femme entre un soir. C’est une prostituée bien connue du propriétaire qui lui a délégué pour qu’elle passe une nuit avec lui. Mais ils feront l’amour derrière le bar : au théâtre, il y a toujours une limite à l’hyperréalisme!
Il y a aussi un très riche client chinois qui cherche à racheter de petits commerces pour  réaliser des opérations immobilières. Il trouve son dîner excellent mais avec un mépris certain, il lui laissera une liasse de billets. Et revenu une autre fois dîner, il semble moins aimable car le jeune homme lui jette ses billets à la figure, et cela se terminera par une bagarre entre eux. La vie d’un cuisinier de petit restaurant n’est pas de tout repos!

On l’aura vite compris : Kurô Tanino veut ici dénoncer la disparition du patrimoine japonais au profit de riches investisseurs chinois mais aussi les rapports de domination entre les gens. Le patron impose une vie épuisante au jeune homme qui doit bosser dur sous sa direction invisible mais efficace. Coiffé d’une toque rouge, il a pris de l’assurance et parait tout à fait à l’aise derrière ses fourneaux. Un soir, le patron lui fait boire de l’alcool, et le soumet à la tentation d’un plaisir sexuel avec cette jeune femme dont il ne pourra bientôt plus se passer. C’est très finement vu, avec un grand sens des nuances dans les dialogues, comme dans les longs silences ou les noirs. Les effets dans cette comédie réaliste sur la condition humaine et les rapports de maître à esclave, un vieux thème théâtral remis ici au goût du jour, sont parfois téléphonés. Et Kurô Tanino a un peu de mal à finir: un jeune homme arrive avec un sac à dos : bref, la boucle est bouclée mais de façon un peu conventionnelle. Et il y a sans doute quelque dix minutes de trop. Mais comme  la direction d’acteurs est réglée au millimètre et que les personnages sont plus vrais que nature, et remarquablement interprétés, on se laisse vite prendre au jeu. Et le sur-titrage est  de grande qualité, en particulier avec les apartés du patron traduits en italiques.

 Kurô Tanino aurait pu nous épargner quelques intermèdes en images vidéo de la vie japonaise sur douze carrés d’un grand écran au dessus de la scène qui ne servent pas à grand chose. Sinon, cela fait du bien de voir un spectacle qui ne dure pas quatre heures, et accessible à un public souvent méfiant- et on le comprend- devant le théâtre contemporain. Et les nombreux jeunes gens qui étaient là, ne boudaient pas leur plaisir… C’est toujours bon signe. Mais dommage, The Dark Master n’aura été joué que cinq soirs. Enfin vous pourrez voir à partir du 25 septembre, Avidya-L’Auberge de l’obscurité, l’autre pièce mise en scène aussi au T2 G par Kurô Tanino.

Philippe du Vignal

T2 G, avenue des Grésillons,  Gennevilliers (Seine Saint-Denis) du 20 au 24 septembre.
Le texte de la pièce est publié aux éditions Terbrain, Inc.

 


Archive pour 24 septembre, 2018

Les Démons, d’après Fédor Dostoïevski, mise en scène de Sylvain Creuzevault

Festival d’Automne à Paris

 

Les Démons, d’après Fédor Dostoïevski, mise en scène de Sylvain Creuzevault

 

© DR Compagnie

© DR Compagnie

Un roman monstre, Les Démons, d’abord traduit par Les Possédés, un titre qu’Albert Camus avait gardé pour son adaptation au théâtre en 1959, nous plonge dans l’histoire politique et intellectuelle de la Russie du dix-neuvième siècle, en fouillant les tripes et les âmes de dizaines de personnages que nous suivons durant près de neuf cent pages. Nicolas Stavroguine en est le fil conducteur. Quand il revient de Suisse, il déclenche les intrigues complexes du roman, mais disparait parfois. Dostoïevski le remplace alors par le tableau d’une jeunesse enragée de liberté jusqu’à rêver d’un despotisme total -tous égaux dans l’esclavage-, ou par la satire d’un milieu privilégié embrumé dans ses hautes aspirations et ses craintes. Chacun a eu affaire à lui, de près ou de loin, éclairant une de ses facettes : Don Juan, Prince Charmant, tourmenté, doutant de sa volonté, impulsif quand il s’agit d’un duel, grande âme par intermittence.

Et tous les autres personnages se prennent dans la toile qu’il a tissée malgré lui. Stépane Verkhovenski, l’ancien précepteur, l’intellectuel déçu, a fait l’éducation de garçons et de filles révolutionnaires qu’il ne peut plus suivre, accroché à son humanisme et au culte de la beauté. Varvara, veuve Stavroguine, tente de reprendre la main, et renonce à comprendre son fils. L’étudiant Chatov conteste le groupe révolutionnaire au nom de la religion et sera exécuté comme traître. Piotr, le fils que Stépane n’a pas élevé, provocateur, inquiet, imbibé des dogmes de la violence révolutionnaire, insulte son père qui l’a été si peu, et fléchit devant la grâce maudite de Stavroguine, au point de lui proposer de tuer pour lui les protagonistes d’un mariage secret, gênant et absurde. L’auteur donne tout autant de complexité que de vie aux personnages de jeunes filles et de jeunes femmes, intelligentes, amoureuses audacieuses, comme la Maria de Chatov, ou Liza, Daria…, ou victimes, comme l’autre Maria que son frère dépouille.

 

Sylvain Creuzevault et sa troupe se sont appropriés ces Démons au plus près du texte, au plus près d’eux-mêmes et d’une lecture contemporaine. Ainsi le je du narrateur (supposé être l’un des anciens élèves de Stépane Verkhovenski) s’efface au profit du nous des acteurs, qui ouvrent la représentation, en s’adressant directement au public, cédant pour cette fois à la facilité, mais peu importe. Les situations ne sont pas plus sollicitées que nécessaire : les liens entre Dostoïevski et le XXI ème siècle se nouent d’emblée, que ce soit sur la question de la rupture entre les générations, de la révolte, des droits de l’homme, des “grands principes de 1789“ ou de la religion. André Malraux l’avait prophétisé: «Le XXIème siècle sera mystique, ou ne sera pas», et l’on constate que ce spirituel a glissé au religieux.

 La contestation des  «valeurs occidentales» chez Dostoïevski, au nom de la vraie Russie orthodoxe, ressurgit aujourd’hui avec assez de force sous d’autres formes religieuses, et secoue assez l’Europe pour faire écho. On n’assiste pas pour autant à un débat philosophique illustré et on est bel et bien au théâtre. Cette adaptation -réussie- au delà de la réflexion, concrétise la matière du roman : c’est bien ce qui «fait théâtre». Les scènes collectives, la manipulation des éléments de décor, bruits y compris, la circulation des rôles contribuent à rendre le foisonnement de l’œuvre. Valérie Dréville endosse les rôles de Varvara Stavroguina et d’Alex Kirilova, Michèle Goddet ceux de Prascovia Drozdova, la voisine de Chigaliev devenu ici Chigaliova, doctrinaire d’une révolution totalitaire. Ces passages de l’un à l’autre, du féminin au masculin, fonctionnent parfaitement, situant le théâtre là où il est, à savoir dans la prise en charge d’une parole par une personne, sans que la lisibilité y perde.

 Un moment de pure grâce poétique et de formidable raccourci dramatique : celui où Maria la boiteuse ôte on masque et ses bandelettes de mort pour se réincarner en la très vivante Maria Chatova. Il y en a d’autres, et aussi des longueurs, des lourdeurs, dont on ne tiendra pas rigueur à la troupe ni à son metteur en scène, qui sont nécessaires. Elles renvoient concrètement à la difficulté de lecture du roman, à sa richesse, à son terreau d’où surgissent aussi sur le plateau la profusion de ses scènes et de ses personnages, dans une sorte de pulsation. Belle adaptation, donc, d’une fidélité active et vivante. Beau désordre d’où peut naître la vie, sans effets inutiles (ou presque, s’agissant d’effets stroboscopiques, heureusement brefs ! dans la scène de la fête), sans emphase esthétique, efficace au bon sens du terme, avec même parfois, le courage de l’incertitude.

À voir, donc, pour ceux qui aiment Dostoïevski et pour ceux qui ne le connaissent pas encore. Les comédiens ont la bonté de distribuer une bouée de sauvetage: un résumé du parcours des différents personnages : sans doute pas indispensable. Ce que dit en effet le spectacle sur le retour du religieux, la complexité des rapports entre les êtres, l’inquiétude et l’humour même de Dostoïevski, Sylvain Creuzevault nous les donne.

 Christine Friedel

Théâtre National de l’Odéon/Ateliers Berthier, 1 rue André Suarès (angle du boulevard Berthier) Paris XVII ème, jusqu’au 21 octobre. T. : 01 44 85 40 40.

 

Proces (Le Procès) de Franz Kafka, adaptation et mise en scène de Krystian Lupa

© Magda Hueckel

© Magda Hueckel


Festival d’automne 

Proces (Le Procès) de Franz Kafka, traduction de Jakub Ekier, adaptation et mise en scène de Krystian Lupa (en polonais, sous-titré en français)

Le metteur en scène polonais avait monté nombre d’auteurs de langue allemande comme entre autres, Thomas Bernhard (voir Le Théâtre du Blog) mais jamais encore Kafka: “J’avais peur de son négativisme, de sa force, de sa dépression, de son nihilisme, de son aspiration au pessimisme, ce besoin chez Kafka d’un manque d’espoir. Je ne fais pas de spectacle pour dire que le monde n’a pas de sens, ou bien qu’il est complètement mal fait. J’ai besoin qu’un spectacle puisse transmettre la possibilité d’une réflexion positive.(…) Kafka est un des rares écrivains, peut-être le seul, à posséder une stratégie narrative pernicieuse d’une extrême radicalité. »

Dans les spectacles d’une grande rigueur de Kristian Lupa, il y a une autre notion du temps qui s’étire souvent comme ici, avec ce long voyage de cinq heures. Proces, fondé en partie sur le roman, sur la correspondance et le Journal du grand auteur, aura eu une genèse difficile… On connait la réalité (qui n’est guère brillante) de la situation politique en Pologne, et le metteur en scène, visiblement, dérange le pouvoir en place, à tel point qu’il avait suspendu les répétitions au Teatr Polski de Wroclaw quand il avait subit un changement de directeur… Le gouvernement conservateur ayant nommé un des proches, Cezary Morawski.

Krstyan Lupa décida alors de renoncer à la mise en scène de Proces, et toute la troupe s’était révoltée. Etait alors né un Théâtre Polski clandestin. Krystian Lupa, dit-il, n’a pas en effet accepté la mise en place de cette direction, « scandaleuse et cauchemardesque qui est en train de détruire ce théâtre, le meilleur de toute la Pologne. Le parti PiS (Droit et Justice) n’était pas encore au pouvoir, mais il arrivait à sa porte… Nous ressentions cette menace. J’avais enfin le courage d’aborder Kafka. Comme s’il était la planche d’un dernier salut. Comme si je l’avais gardé en dernier recours en cas de coup dur. On partageait tous ce besoin de Kafka. »

Le spectacle finira heureusement par être monté avec l’aide de  nombreux théâtres étrangers, dont plusieurs en France. “Face à une crise des valeurs européennes” dit Krystian Lupa, “et face à la menace qui pèse sur la liberté individuelle, nous voulons que cette performance soit une voix commune sur l’avenir.”Et Franz Kafka, dans Le Procès, comme par anticipation semble lui répondre: “Je crois au contraire que par paresse, ou par négligence, ou peut-être déjà par peur, les fonctionnaires ont suspendu la procédure ou vont la suspendre sous peu. Encore qu’il soit possible également qu’on feigne de poursuivre le procès, dans l’espoir de me soutirer davantage de pots-de-vin ; mais cet espoir est vain, je puis le dire dès aujourd’hui, car je ne verse aucun pot-de-vin. »

 Le metteur en scène polonais a travaillé longtemps avec ses grands comédiens qu’il  a remarquablement  dirigés et qui sont très impliqués dans la construction même du spectacle. Il y a ainsi de très belles scènes, comme celle où, tous alignés, face public, ils ont la bouche fermée par un gros scotch adhésif noir, le plateau étant encadré par une ligne lumineuse rouge. Allusion évidente au pauvre Joseph K. arrêté, et poursuivi par un juge, et à qui on refuse de donner la moindre explication. Et terrible interférence avec la réalité, au cours des répétitions, un homme, Piotr Szczesny venait de s’immoler. Ce qui a évidemment bouleversé les comédiens.

©© Magda Hueckel

©© Magda Hueckel

Ce  Proces est une  sorte de mise en abyme du roman inachevé de Kafka mais il a aussi pour thème, sa rencontre en 1914 avec Felicia Bauer qui lui intentera un procès, à cause de son manque de loyauté, alors qu’ils étaient fiancés. Un épisode de sa vie que Kafka vécut douloureusement et qui fut à l’origine de l’écriture du Procès. «Cet élan, dit Krystian Lupa, a été suffisant pour qu’il écrive le début et la fin du roman. Le début est le commencement de ce procès, et la fin, c’est ce que Kafka a rêvé, la mort de son héros, le meurtre de son alter ego.» Mais  le spectacle participe aussi  d’une critique parallèle et très acerbe du pouvoir conservateur en place qui  s’en est pris à la troupe du Polski à Wroclaw.

Et cela donne quoi, ce long voyage de cinq heures (avec deux entractes) auquel nous convie le plus important des metteurs en scène polonais actuels, celui qui a formé entre autres Krystof Warlikowski? Commençons par le positif: une admirable scénographie imaginée par lui-même avec un espace complètement vide et neutre, fermé par de hauts murs gris salpêtrés. Et où s’ouvrent parfois quelques portes sinistres qui disent toute la misère d’un monde où l’angoisse et le manque d’espoir se sont imposés depuis longtemps. Au début, aucun meuble qu’une table ronde et un fauteuil, puis quelques gradins avec des rangées de chaises pour le public, une barre pour l’accusé, et une table en bois des plus rustres sous l’unique dossier du juge. C’est le tribunal où Joseph K est convoqué… Autre force du spectacle: le décor derrière une paroi en tulle qui donne ici une dimension quasi onirique et très rare à une chambre minable avec un lit en fer et deux chaises.

Ce spectacle hors-normes auquel on ne peut être insensible, a des des interprètes exceptionnels qui s’imposent avec une forte présence dès qu’ils entrent sur le plateau; en particulier Andrzej Kłak, presque toujours en scène. Très grand et maigre, en veste et pantalon noir, il EST le personnage de Monsieur K, mais aussi celui de Franz Kafka et sa voix intérieure traduite en italiques dans le sur-titrage… Avec un jeu tout en nuances, malgré le micro HF dont, comme ses camarades, on l’a muni… Admirable acteur ! Il y aussi entre autres (Bożena Baranowska) qui joue madame Brubach, la logeuse de Monsieur K et Marcin Pempuś (le double de Monsieur K) . Et entre autres: Marta Zieba (Felice Bauer), Malgorzata Gorol,  (Greta Bloch), et Adam Szczyszcaj (Max Brod), les proches de Kafka.

 Il y a donc ici, c’est incontestable, nombre de scènes très fortes inspirés du roman mais jamais illustratives, comme celle du procès lui-même, un formidable moment chargé d’émotion avec un nombreux public qui entre et qui sort, celle entre Franz et sa tante Albertine (Halina Rasiakówna) et celle où cette tante parle avec  un vieil avocat allongé dans un grand lit bourgeois (Piotr Skiba) qui défend Franz/K… et les acteurs du Théâtre Polski. Dans une église figurée par quelques belles projections d’arcs de pierre, un prêtre demande au héros : «Comment crois-tu que cela finira ? » A la fin, on entend la voix de Lupa: « Vous connaissez la suite ! » Rideau sur ce long spectacle où  le metteur en scène a su prendre la juste mesure de la théâtralité du roman mais n’a en rien simplifié et augmenté l’aventure tragique de Joseph K. Ce qui représentait un risque permanent et ce qu’avait un peu fait autrefois un metteur en scène comme Jean-Louis Barrault.

Reste des points beaucoup plus faibles: la lenteur est sans doute un des atouts des mises en scène du maître polonais mais là rien ne la justifie vraiment, et la machine a bien du mal à se mettre en marche. Et si enfin le spectacle -ne parlons pas de pièce- commence à trouver son rythme avec le procès, ensuite les petites scènes se succèdent mais là sans véritable rythme. Après le deuxième entracte, les désertions de spectateurs se font de plus en plus fréquentes. La fatigue aidant, on a en effet bien du mal à rester accroché. La faute à quoi? Sans doute et surtout à une dramaturgie dont on perçoit avec peine le fil rouge -il y a trop de thèmes difficiles à relier ensemble- et malgré encore une fois, la grande beauté picturale des images, on trouve le temps parfois bien long. Malgré deux entractes indispensables mais qui cassent encore le rythme!

Et Krystian Lupa aurait pu nous épargner ces lieux communs du théâtre contemporain que nous avons si souvent dénoncés: l’arrivée d’acteurs par la salle, ou le jeu au bord du plateau, l’usage stéréotypé du micro HF et de la caméra-vidéo  pour filmer des acteurs sous-éclairés sur la scène  et transmettre leur visage en gros plan sur un écran! Autre manie : celle qui consiste à filmer les acteurs et/ou leurs personnages dans les couloirs du théâtre, une fois sortis de scène. Tous aux abris! On s’étonne qu’un grand maître du théâtre polonais tombe dans ce genre de procédés usés jusqu’à la corde…

Alors y aller ou pas à ce Proces? Oui, si vous êtes un inconditionnel de Lupa, et si vous êtes capable de regarder cinq heures durant un spectacle aux qualités indéniables mais qui ne tient pas toujours vraiment la route sur la longueur. Question de génération? Même pas. Une jeune étudiante en philo d’une vingtaine d’années que je voyais bailler, nous a avoué qu’elle ne comprenait pas bien ce projet qui ne la concernait pas vraiment et qu’elle s’ennuyait. Lupa, disait-elle, aurait pu dire le choses de façon plus concise, avec un résultat  équivalent, sinon meilleur… Bien vu!

 Il y a en effet actuellement une surenchère: les metteurs en scène du théâtre public veulent souvent faire des spectacles de plus de quatre heures, quitte à allonger parfois une pièce existante! Mais la durée d’exploitation est maintenant  le plus souvent de quelques jours, voire un semaine… Comprenne qui pourra! Il faut dénoncer cette dérive qui ne fait aucun bien au théâtre contemporain. Et fait, tout se passe comme si on s’adressait, et de façon très élitiste, au seul public qui peut, lui, quitter son travail pour être là à 18 h 45 à l’Odéon, et le quitter à minuit. Tant pis pour ceux qui ne peuvent arriver à cette heure-là, tant pis pour ceux qui doivent se lever tôt pour aller travailler, tant pis pour les banlieusards qui risquent de rater le dernier train…
Voilà, c’était le dernier Lupa, loin de valoir les précédents!

Philippe du Vignal

Théâtre de l’Odéon, Paris VIème jusqu’au 30 septembre.
Théâtre du Nord à Lille, les 16 et 17 novembre.
La Filature de Mulhouse, le 15 décembre.
Et aussi à Dresde, et à Athènes.

Les œuvres complètes de Kafka dans une nouvelle traduction, sous la direction de Jean-Pierre Lefebvre, paraîtront le 11 octobre, dans la Bibliothèque de la Pléiade chez Gallimard.

Révélation, Red in Blue Trilogie de Léonora Miano, mise en scène de Satoshi Miyagi

Photo Jean Couturier

Photo Jean Couturier

Révélation, Red in Blue Trilogie de Léonora Miano, mise en scène de Satoshi Miyagi (en japonais, surtitré en français)

Nous avions découvert avec enthousiasme les précédentes créations de ce metteur en scène avec sa compagnie du Shizuoka Performing Arts Center à Shizuoka au Japon : Le Mahabarata et Antigone au festival d’Avignon, et Le Lièvre blanc d’Inaba et des Navagos, au Musée du quai Branly (voir Le Théâtre du Blog). Ce nouveau spectacle a été écrit à partir du texte de cette auteure franco-camerounaise1 d’expression française. Mais très vite on voit qu’il est beaucoup trop long: trois heures, entracte inclus !

La forme imaginée par Satoshi Miyagi nous enchante toujours : une scénographie épurée faite d’ombres et de lumière, autour de deux  grandes lentilles centrales superposées et mobiles et, en fond de scène, des fragments de mannequins au sol. Et une musique inventive d’Hiroko Tanakawa dont Satoshi Miyagi dit: «Nous, les vivants, sommes peut-être bridés par certaines règles ou obligations de notre monde quand nous essayons de nous adresser aux âmes des morts. Je veux parler de cette chose boueuse, de ce bourbier qui nous contraint de différentes façons. ( … ) Comment alors faire léviter le corps des vivants pour l’extirper du cloaque ? Il existe un moyen pour cela : la musique qui, d’une certaine manière, permet de transformer les corps des hommes en quelque chose d’abstrait. C’est pour moi l’une des plus belles découvertes que l’homme ait faites. »  

A la fois comédiens, danseurs mais aussi chanteurs et musiciens, les artistes se relaient en fonction des tableaux, pour jouer d’instruments semblant sortir d’une collection du musée du Quai Branly. Et les magnifiques costumes de Yumiko Komai sont dignes d’une collection de haute couture surréaliste. L’ensemble nous emporte dans un temps suspendu, parmi les divinités et des âmes mortes.

Mais le surtitrage, que le metteur en scène a voulu fidèle à la langue poétique de l’autrice,  pèche par sa forme  comme par son contenu. Le spectateur doit choisir : soit, il lit l’histoire en surtitrage, et plonge avec le texte dans le royaume des Ombres parmi des âmes non réincarnées -Mayibuye et Ubuntu- et des âmes damnées, contrôlées par la divinité créatrice Inyi (jouée par deux actrices) et par le passeur d’âmes Kalunga. Soit il se laisse emporter par le jeu merveilleux des comédiens et par leur puissance d’incarnation.

Bref, difficile d’apprécier pleinement cette pièce ! Et on se souvient alors de la parole de l’Annoncier au début du Soulier de Satin de Paul Claudel : «Ecoutez bien, ne toussez pas et essayez de comprendre un peu. C’est ce que vous ne comprenez pas qui est le plus beau, c’est ce qui est le plus long qui est le plus intéressant, et c’est ce que vous ne trouvez pas amusant qui est le plus drôle».

Jean Couturier

Théâtre National de la Colline, 15 rue Malte-Brun, Paris XX ème, jusqu’au 20 octobre.

 

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