Les Démons, d’après Fédor Dostoïevski, mise en scène de Sylvain Creuzevault

Festival d’Automne à Paris

 

Les Démons, d’après Fédor Dostoïevski, mise en scène de Sylvain Creuzevault

 

© DR Compagnie

© DR Compagnie

Un roman monstre, Les Démons, d’abord traduit par Les Possédés, un titre qu’Albert Camus avait gardé pour son adaptation au théâtre en 1959, nous plonge dans l’histoire politique et intellectuelle de la Russie du dix-neuvième siècle, en fouillant les tripes et les âmes de dizaines de personnages que nous suivons durant près de neuf cent pages. Nicolas Stavroguine en est le fil conducteur. Quand il revient de Suisse, il déclenche les intrigues complexes du roman, mais disparait parfois. Dostoïevski le remplace alors par le tableau d’une jeunesse enragée de liberté jusqu’à rêver d’un despotisme total -tous égaux dans l’esclavage-, ou par la satire d’un milieu privilégié embrumé dans ses hautes aspirations et ses craintes. Chacun a eu affaire à lui, de près ou de loin, éclairant une de ses facettes : Don Juan, Prince Charmant, tourmenté, doutant de sa volonté, impulsif quand il s’agit d’un duel, grande âme par intermittence.

Et tous les autres personnages se prennent dans la toile qu’il a tissée malgré lui. Stépane Verkhovenski, l’ancien précepteur, l’intellectuel déçu, a fait l’éducation de garçons et de filles révolutionnaires qu’il ne peut plus suivre, accroché à son humanisme et au culte de la beauté. Varvara, veuve Stavroguine, tente de reprendre la main, et renonce à comprendre son fils. L’étudiant Chatov conteste le groupe révolutionnaire au nom de la religion et sera exécuté comme traître. Piotr, le fils que Stépane n’a pas élevé, provocateur, inquiet, imbibé des dogmes de la violence révolutionnaire, insulte son père qui l’a été si peu, et fléchit devant la grâce maudite de Stavroguine, au point de lui proposer de tuer pour lui les protagonistes d’un mariage secret, gênant et absurde. L’auteur donne tout autant de complexité que de vie aux personnages de jeunes filles et de jeunes femmes, intelligentes, amoureuses audacieuses, comme la Maria de Chatov, ou Liza, Daria…, ou victimes, comme l’autre Maria que son frère dépouille.

 

Sylvain Creuzevault et sa troupe se sont appropriés ces Démons au plus près du texte, au plus près d’eux-mêmes et d’une lecture contemporaine. Ainsi le je du narrateur (supposé être l’un des anciens élèves de Stépane Verkhovenski) s’efface au profit du nous des acteurs, qui ouvrent la représentation, en s’adressant directement au public, cédant pour cette fois à la facilité, mais peu importe. Les situations ne sont pas plus sollicitées que nécessaire : les liens entre Dostoïevski et le XXI ème siècle se nouent d’emblée, que ce soit sur la question de la rupture entre les générations, de la révolte, des droits de l’homme, des “grands principes de 1789“ ou de la religion. André Malraux l’avait prophétisé: «Le XXIème siècle sera mystique, ou ne sera pas», et l’on constate que ce spirituel a glissé au religieux.

 La contestation des  «valeurs occidentales» chez Dostoïevski, au nom de la vraie Russie orthodoxe, ressurgit aujourd’hui avec assez de force sous d’autres formes religieuses, et secoue assez l’Europe pour faire écho. On n’assiste pas pour autant à un débat philosophique illustré et on est bel et bien au théâtre. Cette adaptation -réussie- au delà de la réflexion, concrétise la matière du roman : c’est bien ce qui «fait théâtre». Les scènes collectives, la manipulation des éléments de décor, bruits y compris, la circulation des rôles contribuent à rendre le foisonnement de l’œuvre. Valérie Dréville endosse les rôles de Varvara Stavroguina et d’Alex Kirilova, Michèle Goddet ceux de Prascovia Drozdova, la voisine de Chigaliev devenu ici Chigaliova, doctrinaire d’une révolution totalitaire. Ces passages de l’un à l’autre, du féminin au masculin, fonctionnent parfaitement, situant le théâtre là où il est, à savoir dans la prise en charge d’une parole par une personne, sans que la lisibilité y perde.

 Un moment de pure grâce poétique et de formidable raccourci dramatique : celui où Maria la boiteuse ôte on masque et ses bandelettes de mort pour se réincarner en la très vivante Maria Chatova. Il y en a d’autres, et aussi des longueurs, des lourdeurs, dont on ne tiendra pas rigueur à la troupe ni à son metteur en scène, qui sont nécessaires. Elles renvoient concrètement à la difficulté de lecture du roman, à sa richesse, à son terreau d’où surgissent aussi sur le plateau la profusion de ses scènes et de ses personnages, dans une sorte de pulsation. Belle adaptation, donc, d’une fidélité active et vivante. Beau désordre d’où peut naître la vie, sans effets inutiles (ou presque, s’agissant d’effets stroboscopiques, heureusement brefs ! dans la scène de la fête), sans emphase esthétique, efficace au bon sens du terme, avec même parfois, le courage de l’incertitude.

À voir, donc, pour ceux qui aiment Dostoïevski et pour ceux qui ne le connaissent pas encore. Les comédiens ont la bonté de distribuer une bouée de sauvetage: un résumé du parcours des différents personnages : sans doute pas indispensable. Ce que dit en effet le spectacle sur le retour du religieux, la complexité des rapports entre les êtres, l’inquiétude et l’humour même de Dostoïevski, Sylvain Creuzevault nous les donne.

 Christine Friedel

Théâtre National de l’Odéon/Ateliers Berthier, 1 rue André Suarès (angle du boulevard Berthier) Paris XVII ème, jusqu’au 21 octobre. T. : 01 44 85 40 40.

 

 


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