Proces (Le Procès) de Franz Kafka, adaptation et mise en scène de Krystian Lupa

© Magda Hueckel

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Festival d’automne 

Proces (Le Procès) de Franz Kafka, traduction de Jakub Ekier, adaptation et mise en scène de Krystian Lupa (en polonais, sous-titré en français)

Le metteur en scène polonais avait monté nombre d’auteurs de langue allemande comme entre autres, Thomas Bernhard (voir Le Théâtre du Blog) mais jamais encore Kafka: “J’avais peur de son négativisme, de sa force, de sa dépression, de son nihilisme, de son aspiration au pessimisme, ce besoin chez Kafka d’un manque d’espoir. Je ne fais pas de spectacle pour dire que le monde n’a pas de sens, ou bien qu’il est complètement mal fait. J’ai besoin qu’un spectacle puisse transmettre la possibilité d’une réflexion positive.(…) Kafka est un des rares écrivains, peut-être le seul, à posséder une stratégie narrative pernicieuse d’une extrême radicalité. »

Dans les spectacles d’une grande rigueur de Kristian Lupa, il y a une autre notion du temps qui s’étire souvent comme ici, avec ce long voyage de cinq heures. Proces, fondé en partie sur le roman, sur la correspondance et le Journal du grand auteur, aura eu une genèse difficile… On connait la réalité (qui n’est guère brillante) de la situation politique en Pologne, et le metteur en scène, visiblement, dérange le pouvoir en place, à tel point qu’il avait suspendu les répétitions au Teatr Polski de Wroclaw quand il avait subit un changement de directeur… Le gouvernement conservateur ayant nommé un des proches, Cezary Morawski.

Krstyan Lupa décida alors de renoncer à la mise en scène de Proces, et toute la troupe s’était révoltée. Etait alors né un Théâtre Polski clandestin. Krystian Lupa, dit-il, n’a pas en effet accepté la mise en place de cette direction, « scandaleuse et cauchemardesque qui est en train de détruire ce théâtre, le meilleur de toute la Pologne. Le parti PiS (Droit et Justice) n’était pas encore au pouvoir, mais il arrivait à sa porte… Nous ressentions cette menace. J’avais enfin le courage d’aborder Kafka. Comme s’il était la planche d’un dernier salut. Comme si je l’avais gardé en dernier recours en cas de coup dur. On partageait tous ce besoin de Kafka. »

Le spectacle finira heureusement par être monté avec l’aide de  nombreux théâtres étrangers, dont plusieurs en France. “Face à une crise des valeurs européennes” dit Krystian Lupa, “et face à la menace qui pèse sur la liberté individuelle, nous voulons que cette performance soit une voix commune sur l’avenir.”Et Franz Kafka, dans Le Procès, comme par anticipation semble lui répondre: “Je crois au contraire que par paresse, ou par négligence, ou peut-être déjà par peur, les fonctionnaires ont suspendu la procédure ou vont la suspendre sous peu. Encore qu’il soit possible également qu’on feigne de poursuivre le procès, dans l’espoir de me soutirer davantage de pots-de-vin ; mais cet espoir est vain, je puis le dire dès aujourd’hui, car je ne verse aucun pot-de-vin. »

 Le metteur en scène polonais a travaillé longtemps avec ses grands comédiens qu’il  a remarquablement  dirigés et qui sont très impliqués dans la construction même du spectacle. Il y a ainsi de très belles scènes, comme celle où, tous alignés, face public, ils ont la bouche fermée par un gros scotch adhésif noir, le plateau étant encadré par une ligne lumineuse rouge. Allusion évidente au pauvre Joseph K. arrêté, et poursuivi par un juge, et à qui on refuse de donner la moindre explication. Et terrible interférence avec la réalité, au cours des répétitions, un homme, Piotr Szczesny venait de s’immoler. Ce qui a évidemment bouleversé les comédiens.

©© Magda Hueckel

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Ce  Proces est une  sorte de mise en abyme du roman inachevé de Kafka mais il a aussi pour thème, sa rencontre en 1914 avec Felicia Bauer qui lui intentera un procès, à cause de son manque de loyauté, alors qu’ils étaient fiancés. Un épisode de sa vie que Kafka vécut douloureusement et qui fut à l’origine de l’écriture du Procès. «Cet élan, dit Krystian Lupa, a été suffisant pour qu’il écrive le début et la fin du roman. Le début est le commencement de ce procès, et la fin, c’est ce que Kafka a rêvé, la mort de son héros, le meurtre de son alter ego.» Mais  le spectacle participe aussi  d’une critique parallèle et très acerbe du pouvoir conservateur en place qui  s’en est pris à la troupe du Polski à Wroclaw.

Et cela donne quoi, ce long voyage de cinq heures (avec deux entractes) auquel nous convie le plus important des metteurs en scène polonais actuels, celui qui a formé entre autres Krystof Warlikowski? Commençons par le positif: une admirable scénographie imaginée par lui-même avec un espace complètement vide et neutre, fermé par de hauts murs gris salpêtrés. Et où s’ouvrent parfois quelques portes sinistres qui disent toute la misère d’un monde où l’angoisse et le manque d’espoir se sont imposés depuis longtemps. Au début, aucun meuble qu’une table ronde et un fauteuil, puis quelques gradins avec des rangées de chaises pour le public, une barre pour l’accusé, et une table en bois des plus rustres sous l’unique dossier du juge. C’est le tribunal où Joseph K est convoqué… Autre force du spectacle: le décor derrière une paroi en tulle qui donne ici une dimension quasi onirique et très rare à une chambre minable avec un lit en fer et deux chaises.

Ce spectacle hors-normes auquel on ne peut être insensible, a des des interprètes exceptionnels qui s’imposent avec une forte présence dès qu’ils entrent sur le plateau; en particulier Andrzej Kłak, presque toujours en scène. Très grand et maigre, en veste et pantalon noir, il EST le personnage de Monsieur K, mais aussi celui de Franz Kafka et sa voix intérieure traduite en italiques dans le sur-titrage… Avec un jeu tout en nuances, malgré le micro HF dont, comme ses camarades, on l’a muni… Admirable acteur ! Il y aussi entre autres (Bożena Baranowska) qui joue madame Brubach, la logeuse de Monsieur K et Marcin Pempuś (le double de Monsieur K) . Et entre autres: Marta Zieba (Felice Bauer), Malgorzata Gorol,  (Greta Bloch), et Adam Szczyszcaj (Max Brod), les proches de Kafka.

 Il y a donc ici, c’est incontestable, nombre de scènes très fortes inspirés du roman mais jamais illustratives, comme celle du procès lui-même, un formidable moment chargé d’émotion avec un nombreux public qui entre et qui sort, celle entre Franz et sa tante Albertine (Halina Rasiakówna) et celle où cette tante parle avec  un vieil avocat allongé dans un grand lit bourgeois (Piotr Skiba) qui défend Franz/K… et les acteurs du Théâtre Polski. Dans une église figurée par quelques belles projections d’arcs de pierre, un prêtre demande au héros : «Comment crois-tu que cela finira ? » A la fin, on entend la voix de Lupa: « Vous connaissez la suite ! » Rideau sur ce long spectacle où  le metteur en scène a su prendre la juste mesure de la théâtralité du roman mais n’a en rien simplifié et augmenté l’aventure tragique de Joseph K. Ce qui représentait un risque permanent et ce qu’avait un peu fait autrefois un metteur en scène comme Jean-Louis Barrault.

Reste des points beaucoup plus faibles: la lenteur est sans doute un des atouts des mises en scène du maître polonais mais là rien ne la justifie vraiment, et la machine a bien du mal à se mettre en marche. Et si enfin le spectacle -ne parlons pas de pièce- commence à trouver son rythme avec le procès, ensuite les petites scènes se succèdent mais là sans véritable rythme. Après le deuxième entracte, les désertions de spectateurs se font de plus en plus fréquentes. La fatigue aidant, on a en effet bien du mal à rester accroché. La faute à quoi? Sans doute et surtout à une dramaturgie dont on perçoit avec peine le fil rouge -il y a trop de thèmes difficiles à relier ensemble- et malgré encore une fois, la grande beauté picturale des images, on trouve le temps parfois bien long. Malgré deux entractes indispensables mais qui cassent encore le rythme!

Et Krystian Lupa aurait pu nous épargner ces lieux communs du théâtre contemporain que nous avons si souvent dénoncés: l’arrivée d’acteurs par la salle, ou le jeu au bord du plateau, l’usage stéréotypé du micro HF et de la caméra-vidéo  pour filmer des acteurs sous-éclairés sur la scène  et transmettre leur visage en gros plan sur un écran! Autre manie : celle qui consiste à filmer les acteurs et/ou leurs personnages dans les couloirs du théâtre, une fois sortis de scène. Tous aux abris! On s’étonne qu’un grand maître du théâtre polonais tombe dans ce genre de procédés usés jusqu’à la corde…

Alors y aller ou pas à ce Proces? Oui, si vous êtes un inconditionnel de Lupa, et si vous êtes capable de regarder cinq heures durant un spectacle aux qualités indéniables mais qui ne tient pas toujours vraiment la route sur la longueur. Question de génération? Même pas. Une jeune étudiante en philo d’une vingtaine d’années que je voyais bailler, nous a avoué qu’elle ne comprenait pas bien ce projet qui ne la concernait pas vraiment et qu’elle s’ennuyait. Lupa, disait-elle, aurait pu dire le choses de façon plus concise, avec un résultat  équivalent, sinon meilleur… Bien vu!

 Il y a en effet actuellement une surenchère: les metteurs en scène du théâtre public veulent souvent faire des spectacles de plus de quatre heures, quitte à allonger parfois une pièce existante! Mais la durée d’exploitation est maintenant  le plus souvent de quelques jours, voire un semaine… Comprenne qui pourra! Il faut dénoncer cette dérive qui ne fait aucun bien au théâtre contemporain. Et fait, tout se passe comme si on s’adressait, et de façon très élitiste, au seul public qui peut, lui, quitter son travail pour être là à 18 h 45 à l’Odéon, et le quitter à minuit. Tant pis pour ceux qui ne peuvent arriver à cette heure-là, tant pis pour ceux qui doivent se lever tôt pour aller travailler, tant pis pour les banlieusards qui risquent de rater le dernier train…
Voilà, c’était le dernier Lupa, loin de valoir les précédents!

Philippe du Vignal

Théâtre de l’Odéon, Paris VIème jusqu’au 30 septembre.
Théâtre du Nord à Lille, les 16 et 17 novembre.
La Filature de Mulhouse, le 15 décembre.
Et aussi à Dresde, et à Athènes.

Les œuvres complètes de Kafka dans une nouvelle traduction, sous la direction de Jean-Pierre Lefebvre, paraîtront le 11 octobre, dans la Bibliothèque de la Pléiade chez Gallimard.

 

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