The Dark Master, texte et mise en scène de Kurô Tanino

Festival d’Automne

The Dark Master, texte et mise en scène de Kurô Tanino, d’après une histoire originale de Marei Karibu et l’œuvre de Haruki Izumi, (spectacle en japonais, surtitré en français)

©Takachi Horikawa

©Takachi Horikawa

 Cela se passe dans un  modeste restaurant un peu minable d’Osaka. Reconstitué avec un grand talent et dans un style hyperréaliste par Masaya Natsume et Takuya Kamiike. Il ne manque rien à l’appel : dans une lumière un peu glauque, un bar en bois avec tabourets,  et derrière, un fourneau à gaz; près d’une étagère pour ranger les assiettes, un évier, un réfrigérateur et un poste de radio et un téléviseur hors-d’âge qui diffusera souvent des matchs de base-ball. Au fond, un escalier menant au studio du patron du restaurant et seul cuisinier-serveur. Dans la salle, un lavabo et son essuie-mains et, à côté la porte des toilettes. Il est tard, et le patron, épuisé, boit un verre d’alcool comme souvent le soir…

Arrive alors un jeune randonneur qui vient de Tokyo avec un gros sac à dos; il voudrait manger quelque chose. Mais le propriétaire du restaurant n’est pas d’humeur, il a fermé et refuse de le servir. Mais ce randonneur un peu paumé a vite fait de le séduire, et il va lui préparer une omelette au riz dont le public peut humer le parfum! Le jeune homme dévore son omelette et le félicite pour sa qualité, et ils parlent tous les deux. Puis, le propriétaire, de façon tout à fait inattendue (même si on sent les choses venir! ) lui fait une étrange proposition : reprendre la direction de ce restaurant dont il ne veut plus. Il le payera tout à fait correctement. A lui de cuisiner à la demande du client, et de bien accueillir la clientèle qui, depuis une certain temps, diminue… Mais bon, il devra dormir par terre dans la salle dans son sac de couchage et se laver à l’évier de la cuisine! Le jeune homme est stupéfait d’une pareille offre, alors qu’ils ne se connaissent même pas et il lui répète qu’il ne sait pas faire la cuisine.

Le patron lui explique, en lui donnant une oreillette, qu’il restera chez lui à l’étage et qu’il lui indiquera de loin depuis son appartement et sans jamais le voir  la marche exacte à suivre pour cuisiner correctement la dizaine de plats au menu d’inspiration plutôt occidentale… Mais grâce à des caméras, il verra aussi tout ce qui se passe. Le jeune homme pourra  aussi communiquer avec lui grâce à des micros discrets placés dans des angles.Le jeune homme, désargenté et séduit par cette offre, finit par accepter et l’ex-cuisinier disparaît définitivement mais reste le patron du restau : sans être jamais vu, il lui dévoile aussi ses tours de main pour, entre autres, faire cuire correctement un filet de bœuf… Il cuisine effectivement plusieurs plats devant le public, tout en parlant avec les clients. Et petit à petit, la clientèle, attirée par sa gentillesse et la qualité de la cuisine, se met à  revenir! Une jeune femme entre un soir. C’est une prostituée bien connue du propriétaire qui lui a délégué pour qu’elle passe une nuit avec lui. Mais ils feront l’amour derrière le bar : au théâtre, il y a toujours une limite à l’hyperréalisme!
Il y a aussi un très riche client chinois qui cherche à racheter de petits commerces pour  réaliser des opérations immobilières. Il trouve son dîner excellent mais avec un mépris certain, il lui laissera une liasse de billets. Et revenu une autre fois dîner, il semble moins aimable car le jeune homme lui jette ses billets à la figure, et cela se terminera par une bagarre entre eux. La vie d’un cuisinier de petit restaurant n’est pas de tout repos!

On l’aura vite compris : Kurô Tanino veut ici dénoncer la disparition du patrimoine japonais au profit de riches investisseurs chinois mais aussi les rapports de domination entre les gens. Le patron impose une vie épuisante au jeune homme qui doit bosser dur sous sa direction invisible mais efficace. Coiffé d’une toque rouge, il a pris de l’assurance et parait tout à fait à l’aise derrière ses fourneaux. Un soir, le patron lui fait boire de l’alcool, et le soumet à la tentation d’un plaisir sexuel avec cette jeune femme dont il ne pourra bientôt plus se passer. C’est très finement vu, avec un grand sens des nuances dans les dialogues, comme dans les longs silences ou les noirs. Les effets dans cette comédie réaliste sur la condition humaine et les rapports de maître à esclave, un vieux thème théâtral remis ici au goût du jour, sont parfois téléphonés. Et Kurô Tanino a un peu de mal à finir: un jeune homme arrive avec un sac à dos : bref, la boucle est bouclée mais de façon un peu conventionnelle. Et il y a sans doute quelque dix minutes de trop. Mais comme  la direction d’acteurs est réglée au millimètre et que les personnages sont plus vrais que nature, et remarquablement interprétés, on se laisse vite prendre au jeu. Et le sur-titrage est  de grande qualité, en particulier avec les apartés du patron traduits en italiques.

 Kurô Tanino aurait pu nous épargner quelques intermèdes en images vidéo de la vie japonaise sur douze carrés d’un grand écran au dessus de la scène qui ne servent pas à grand chose. Sinon, cela fait du bien de voir un spectacle qui ne dure pas quatre heures, et accessible à un public souvent méfiant- et on le comprend- devant le théâtre contemporain. Et les nombreux jeunes gens qui étaient là, ne boudaient pas leur plaisir… C’est toujours bon signe. Mais dommage, The Dark Master n’aura été joué que cinq soirs. Enfin vous pourrez voir à partir du 25 septembre, Avidya-L’Auberge de l’obscurité, l’autre pièce mise en scène aussi au T2 G par Kurô Tanino.

Philippe du Vignal

T2 G, avenue des Grésillons,  Gennevilliers (Seine Saint-Denis) du 20 au 24 septembre.
Le texte de la pièce est publié aux éditions Terbrain, Inc.

 

 

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