Festival Spot La Nuit animale, texte et mise en scène de Charles Chauvet

©-Léa-Maris

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Festival Spot

La Nuit animale, texte et mise en scène de Charles Chauvet, en français (et en portugais et anglais surtitrés)

 Place aux jeunes compagnies, pendant trois semaines, avec quatorze spectacles pour tous les âges. Ce festival se déroule à la fois au Théâtre Paris-Villette et au Grand Parquet, deux lieux réunis sous le label: Scène contemporaine jeunesse. « Un condensé de formes, et des équipes nouvelles repérées pour leurs gestes artistiques affirmés», précise Adrien de Van, codirecteur avec Valérie Dassonville. Chaque  spectacle est présenté deux jours.

Le soir de son anniversaire, et la veille de son examen, une étudiante brésilienne reçoit à son domicile la visite imprévue de son professeur venu préparer avec elle sa soutenance de thèse : « Du nomadisme à la mobilité des âmes chez les Cashinahua et les Yanomami »,  devant un jury international … Quittant la langue portugaise, elle expose sagement, en français et en anglais, le résultat de ses travaux, portant sur le régime matrimonial et les coutumes funéraires des Indiens. Mais la situation dérape quand elle évoque l’affaire du sang et la polémique soulevée par un livre The Darkness in Eldorado dénonçant les méfaits des anthropologues occidentaux en Amazonie. L’auteur accuse notamment un généticien et un anthropologue américains d’avoir collecté du sang auprès de tribus Yanomami, et cela contre leur gré, ce qui représente une grave atteinte à leurs coutumes et leurs croyances. Le professeur refuse d’aborder ce sujet qui met à mal l’avenir de son université et de son étudiante… Fin de la première partie.

On quitte alors brutalement un réalisme de bon aloi et les propos de l’étudiante (Isabel Aime Gonzalez) pour entrer dans une sorte de cauchemar surréaliste où un être emplumé, sorte de totem aztèque, s’adresse en langue yanomami au fantôme d’un Blanc: un esprit maléfique tel que les Indiens perçoivent le “scientifique occidental“. Pour renforcer cette ambiance fantastique, des fumeroles envahissent le plateau, aux rythmes de percussions guerrières !

De bons acteurs, une solide mise en scène : le spectacle d’une heure dix commençait bien, avec un débat intéressant sur l’anthropologie. Pourtant, même si une légère inquiétude s’immisçait dans le quotidien de l’appartement, le glissement vers le fantastique est loin d’être progressif. Il y a comme un hiatus, et le ballet final oscille entre mascarade et grotesque. Dommage ! On perd la pertinence du procès d’une certaine anthropologie: « Quel est le lien entre l’anthropologie et la vérité? » ironise l’un des personnages. Saluons le dynamisme des comédiens, qui manient habilement trois langues, la fluidité du jeu et l’aisance des mouvements d’Isabel Aime Gonzalez, quand elle quitte son personnage de jeune fille studieuse pour celui d’une fantasmagorie.

Reste le plaisir de découvrir de nouvelles formes de spectacle. Les curieux en prendront le risque en venant à ce festival…

 Mireille Davidovici

Spectacle vu le 18 septembre. Le festival Spot se déroule jusqu’au 6 octobre, au Théâtre Paris-Villette, 211 avenue Jean Jaurès, Paris XlX ème, et au Grand Parquet, 35 rue d’Aubervilliers, Paris XlX ème T. : 01 40 03 72 23.

 


Archive pour septembre, 2018

Les Enivrés d’Ivan Viripaev, mise en scène de Clément Poirée

 

Les Enivrés d’Ivan Viripaev, texte français de Tania Moguilevskaïa et Gilles Morel, mise en scène de Clément Poirée

©Lena Roche

©Lena Roche

D’entrée, ils sont tous ivres. « Dieu, tu m’as cassé mon pot de vin !Tu m’as fermé la porte du plaisir C’est moi qui bois, Seigneur, et c’est toi qui es ivre? dit Omar Khayam Rubayat. Ici, quatorze personnages pour huit acteurs: on oublie assez vite les premiers, au bénéfice des seconds qui jouent des maris et des femmes, lors d’un mariage ou d’un enterrement de vie de garçon, avec des situations qui mènent au même état d’ébriété, quelles que soient les saillies biographiques accordées aux uns et aux autres. Donc, ce qui compte ici : les comédiens et leur plaisir à jouer…

Dans ses célèbres leçons, Antoine Vitez (1931-1990) suggérait, que, pour jouer un ivrogne, il fallait miser sur la raideur, la recherche d’un équilibre, plutôt que sur le déséquilibre ; même chose avec l’élocution. A l’opposé, Clément Poirée a choisi d’amplifier le mouvement. Dans une scénographie elle-même instable : un beau plateau tournant dont la vitesse varie au gré des reflux et des hoquets, il impose une chorégraphie permanente, baroque, quasi acrobatique, qui contraint les comédiens à se surpasser. Virtuoses et très drôles.
Cette troupe -beaucoup de fidèles- s’investit comme rarement, généreuse, vaillante. Tous les acteurs affirment une présence qui dilue presque les personnages, dont surnagent la pute vierge Rosa, avec toute la force de sa vraie naïveté (Camille Bernon), John Arnold, en directeur d’un festival international du film, qui lance des traits satiriques. Le fond de l’affaire, ici, c’est in vino veritas. Ils y arrivent, ces bouffons, ces “bourreaux de soi-même“. A travers d’épais nuages de mensonges, ils la regardent effarés, cette vérité, et finissent par la perdre sans savoir comment. Le texte et sa traduction, très pertinente, permettent cela et Ivan Viripaev maîtrise à merveille le langage non maîtrisé de l’enivré, répétitif, idiot, sincère, profond et vide, tournant en boucle. On n’oubliera  pas le comique de répétition de cet ivrogne se plaignant que « tout ça (une orgie carnavalesque engluée) se passe dans le restaurant végétarien de (s)es parents».

“Aimer“ et “merde“ : pas tout à fait les mêmes lettres, mais presque. Parce que, bien sûr, ça tourne à l’ivresse métaphysique dostoïevskienne. Et si, dans ces propos fumeux, il y avait une aspiration vraie ? Marre du modèle occidental et du capitalisme qui ont infesté la Russie –elle a ses propres pestes, elle n’en avait pas besoin-, marre de cette culpabilité molle –et là on ne peut qu’entendre Viripaev-, marre de «se pisser dessus», car, ce faisant , nous pissons sur l’Homme. Et sur le corps de Dieu : l’ivrogne spinoziste nous rappelle que Dieu étant la Nature (Deus sive Natura), si nous offensons notre propre dignité, nous offensons celle du monde (pour ne pas prendre parti et dire “la création“).

Mais, au bout d’un moment, la lassitude s’installe et logiquement, la gueule de bois survient, avec l’impression de s’être fait avoir par une certaine roublardise de la pièce. Métaphysique, oui, questions éthiques envapées, on veut bien, mais enveloppées d’ironie. Alors, on ose, ou on n’ose pas,  donner un moment à l’émotion que les enivrés touchent presque du doigt ?  Et il reste quand même une petite fâcherie contre le traitement infligé aux Poèmes du vin d’Omar Khayam, proférés en intermède par des «chargés de poésie»… Mais loin de faire preuve des mêmes vertus de comédien que dans le jeu. Ces “instants poétiques“ font redondance et freinent cette ronde qui ne tourne plus au rythme enlevé, imaginé par son auteur. En une soirée, avec ces Enivrés, on peut se laisser tourner la tête par de vrais moments de bravoure, et/ou s’acagnarder dans l’ironie. Entre deux chaises, ou tantôt sur l’une, tantôt sur l’autre.

Christine Friedel

Théâtre de la Tempête, Cartoucherie de Vincennes, Route du Champ de manœuvre,  jusqu’au 16 octobre. T. : 01 43 28 36 36. 

Le texte publié aux éditions Les Solitaires intempestifs

 

1830 Tout commence

1830, Tout commence, texte et mise en scène de Manon Montel

©DR

©DR

Stéphane Dauch, Thomas Marceul et Manon Montel incarnent dans une sorte de feuilleton créé l’an passé en Avignon, trois célèbres écrivains: Victor Hugo, porte-drapeau du romantisme naissant, Honoré de Balzac, le romancier, inventeur du réalisme et George Sand, l’auteur de nombreux romans, pièces et articles, et déjà féministe. Les comédiens parcourent les œuvres de ces auteurs dont la vie des plus tumultueuses: combats politiques, passions amoureuses, etc.  reste une belle source d’inspiration pour la scène. On accompagne ici ces boulimiques de travail et d’amour, parmi les génies de la musique: Frédéric Chopin qui fut l’amant de George Sand, de la peinture: Alexandre Delacroix, du roman: Alexandre Dumas, du théâtre: Alfred de Musset, autre amant de l’écrivaine. Parmi les textes empruntés ici, on retrouve avec plaisir la réplique bien connue d’On ne badine pas avec l’amour: «J’ai souffert souvent, je me suis trompé quelquefois mais j’ai aimé», tirée en fait d’une lettre de George Sand à son amant, Alfred de  Musset…qui reprit sans scrupules cette belle phrase …

Ils vont s’affronter pendant la révolution avortée de 1830.  Charles X suspend la liberté de la presse. Balzac, jaloux, incarne un prêtre séduit par Esmeralda de Notre Dame de Paris qu’on torture! En juin 1832, il y a une insurrection populaire. Le Roi s’amuse de Victor Hugo est retiré de la scène. Manon Montel incarne Juliette Drouet : «Votre mère n’est pas folle, elle est seulement méchante ! (…) « Une femme doit toujours aimer un homme supérieur…»
 
Honoré de Balzac crée la Société des gens de lettres en 1842 : «Les êtres vulgaires m’intéressent plus, qu’ils ne t’intéressent. » « Comme on dit en France, on se relève de tout, même d’un canapé ! » Deux ans plus tard, George Sand fondera L’Eclaireur de l’âme, journal des départements de l’Indre, du Cher et de la Creuse. On assiste ici, avec ce dialogue entre les trois personnages, à un parcours historique ! « Notre président ici, c’est un bric-à-brac ! (…) Il n’existe pas de grand talent sans grande volonté ! »
Tout opposait Hugo, Sand et Balzac, en politique, en amour, comme en littérature.«Féministes, dit Manon Montel, républicains, monarchistes, mais avant tout humanistes!» Ce texte imaginaire (curieusement, George Sand n’a jamais en effet rencontré Victor Hugo!) est d’une belle écriture théâtrale, même si on a un peu de mal parfois à démêler qui est qui, parmi ces personnages et leurs œuvres. Mais on se plonge avec plaisir dans cette évocation remarquablement interprétée.

Edith Rappoport
 
Théâtre Essaïon, 6 rue Pierre au Lard, Paris IV ème, jusqu’au 15 janvier. T. : 01 42 78 46 42.
 
 
        

Gatomaquia, O Israel Galvàn bailando para cuatro gatos conception et chorégraphie d’Israel Galvàn

Photo Jean Couturier

Photo Jean Couturier

 

Gatomaquia, O Israel Galvàn bailando para cuatro gatos, conception et chorégraphie d’Israel Galvàn avec le Cirque Romanès

Israel Galvàn dans la Cour d’honneur au festival d’Avignon, faisait exploser l’an passé avec Fiestat les codes de représentation habituels (voir Le Théâtre du Blog). Nous le retrouvons dans un espace de jeu plus réduit mais chargé émotionnellement: le cirque tzigane Romanès implanté depuis quelques années sur un terrain… pas très loin de l’Arc de Triomphe à Paris XVI ème. Nous avions rencontré dans un autre endroit  près de la porte  Clichy, Alexandre et Delia Romanès, et  pour leur première création, la participation au chapeau était de rigueur, les institutions culturelles ignorant cette structure. Mais la dimension poétique de ce cirque était déjà palpable, avec des chats, seuls félins à êtres des équilibristes doués.

Israel Galvàn a voulu créer un spectacle avec son musicien Carafé à la guitare, pour ce cirque atypique. Le Théâtre de la Ville (toujours en travaux depuis deux ans!) a saisi l’occasion pour ajouter un nouveau lieu à sa programmation hors les murs. En chaussures de flamenco, de tennis, ou pieds nus, Israel Galvàn danse sur les différentes surfaces du plateau : bois, métal, instruments de musique. Et  chante et joue parfois de la guitare. En totale liberté, sincèrement heureux. Et cela se voit! Délia chante et danse, leurs filles dansent et jouent avec des cerceaux ou se livrent à des acrobaties avec des bandes de tissu aérien.  «Il y a une femme, cinq filles et vingt chats», dit Alexandre Romanès. Les félins sont, bien sûr, les vedettes attendues de cette exceptionnelle rencontre artistique : «Les chats sont comme les gitans,  imprévisibles et incontrôlables. »
Ne manquez pas ce spectacle jubilatoire au final éblouissant, et revenez dans cet endroit hors du temps, pour la prochaine création du Cirque Romanès, en octobre. Vous ne le regretterez pas. 

Jean Couturier

Cirque tsigane Romanès, square Parody, boulevard de l’Amiral Bruix, Paris XVI ème,  jusqu’au 22 septembre.

theatredelaville-paris.com

 

L’Aspen Santa Fe Ballet

Festival Le temps d’aimer la danse à Biarritz

L’Aspen Santa Fe Ballet

Photo Jean Couturier

Photo Jean Couturier

Nous avons découvert cette compagnie américaine que dirige Jean-Philippe Malaty, d’origine basque, lors d’une répétition publique,  en avant-première d’un spectacle présenté le soir même à guichet fermé. Ce double nom de ville  que porte cette troupe s’explique par ses origines: la petite ville d’Aspen nichée dans les Rocheuses (6.000 habitants)  et Santa Fe, capitale du Nouveau Mexique ( 80.000 habitants) et foyer de création artistique, se sont associées pour la  faire naître. La troupe tire la moitié de son budget de sponsors, et l’autre de tournées locales et internationales et de cours de danse très prisés. Les danseurs sont tous américains ou canadiens.

1st Flash de Jorma Elo surprend par l’intensité des duos et  enchaînements rapides, sur la belle musique du Concerto pour violon de Jean Sibelius. Ce chorégraphe finlandais est l’un des plus en vue au Nederlands Dans Theater à Amsterdam, et son écriture très  contemporaine permet de belles prouesses techniques.
Moins dynamique,  Silent Ghost , conçu sur mesure pour ce ballet par Alejandro Cerrudo, permet d’apprécier l’écoute des danseurs les uns envers les autres : ici pas de vedette, le groupe qui prime, et cela pour toutes les chorégraphies. Human Rojo de Cayetano Soto paraît plus anecdotique : avec des interpètres tous de rouge, vêtus, sur des musiques de Ray Barreto, Nat King Cole et Xavier Cugat,  ce ballet ressemble à ceux d’un grand cabaret parisien! Il ne manque que les plumes…

Gestes précis et doux, mouvements harmonieux, intentions justes, attention les uns envers les autres: les danseurs font preuve d’un grand savoir-faire. Merci Thierry Malandain, directeur artistique de ce festival, de nous avoir fait connaître cette jeune compagnie d’une qualité exceptionnelle.

Jean Couturier

Spectacle vu au Théâtre du Casino de Biarritz, le  8 septembre.

Le Père, d’après L’Homme incertain de Stéphanie Chaillou, adaptation et mise en scène de Julien Gosselin

Crédit photo : Simon Gosselin

Crédit photo : Simon Gosselin

Le Père, d’après L’Homme incertain de Stéphanie Chaillou, adaptation et mise en scène de Julien Gosselin

« Quand j’étais jeune et que je jouais au foot, j’étais heureux. Je courais derrière le ballon. Et rien d’autre ne comptait. Il y avait seulement cette évidence du ballon au milieu du terrain. Le ballon après lequel il fallait courir. Et je courais. Et j’étais heureux. » Ainsi parle l’ex-paysan, Le Père, de son enfance sans souci ni conflit. La campagne, les villages,  l’agriculture et l’élevage n’ont pas disparu mais le progrès technique, les machines coûteuses, les emprunts et la nécessaire compétence d’entrepreneur ont  tout bouleversé de cette civilisation d’autrefois. Et l’utilisation massive des engrais et pesticides, le remembrement (1960/70)  avec la création de surfaces à la mesure des machines agricoles, ont entraîné la suppression de nombreuses exploitations et un exode rural. Et le taux de suicides chez les agriculteurs a aussi régulièrement augmenté!

Dans cette disparition d’un monde,  s’inscrit Le Père, et l’histoire à la fois privée, collective et politique d’un échec, avec  une performance poétique de Laurent Sauvage, orchestrée par Julien Gosselin avec acuité… Dominants et dominés, puissants et misérables, toute société, sauf dans les utopies, comprend des repus et des affamés, des abrités et des sans-abri,  à cause de la très grande inégalité des biens et moyens de paiement

La victime oscille ici entre fatalisme et culpabilité. Ce qu’accomplit par la seule force du verbe, en cheminant dans la mémoire ce père avec amertume et patience. Il fait un retour sur lui-même, analyse son parcours, arrête les pleurs de sa femme et répond aux questions de ses enfants.Sentiment de ratage et de dévalorisation intime, l’ex-agriculteur qui a perdu sa ferme  à cause de crédits impossibles à honorer s’interroge lui-même avec une claire conscience existentielle, face à lui-même, et au lecteur ou au public. Innocent et naïf, il s’est trompé, il a cru en la vie, en ses promesses de contes de fée, et est tombé dans le piège des publicités mensongères et slogans du genre : Vivez vos rêves.

L’identité est fragile, et un rien peut la détruire,  et si on supporte une souffrance de dévalorisation intime dans la solitude, les autres, sans cœur, parachèvent la chute subie, à coups de médisances, jugements oiseux à l’emporte-pièce et phrases méprisantes.« Allez-vous en, avec vos deux roues motrices », répond le narrateur devant la réussite artificielle de l’autre qui, lui,  n’est pas tombé. Avec objets ostentatoires, vanité des vanités….

Ce père qui a le devoir de protéger femme et enfants, n’a pu honorer ses engagements. Laurent Sauvage, artiste associé au Théâtre National de Strasbourg et acteur fidèle de Stanislas Nordey,  s’empare de la prose poétique de Stéphanie Chaillou avec un naturel confondant, entre humilité et communication authentique avec le public. Les mots fusent, déposés sur les choses pour qu’on les perçoive mieux. Nul jeu extériorisé, nulle volonté de s’imposer mais une simple présence. Laurent Sauvage, droit dans la nuit puis dans la pénombre, libère une parole qui résonne sur un fond sonore enveloppant. Peu à peu, le personnage sort de l’ombre, et s’approche du public, et quitte le plateau.

Un châssis se soulève alors lentement, tiré par des filins jusqu’au mur du lointain : la lumière se fait sur un carré d’herbe verte, cerné de brumisateurs. La parole des enfants sonorisée puis déversée graphiquement sur l’écran  avec des mots dansants, évoque un passé lointain : souvenirs et émotions d’une vie rustique : «On enregistrait, sans le savoir, on enregistrait, les sons, les odeurs, les cris, les mouettes, la mer, le lointain, on disait, demain, demain, on avait un père, une mère, on était petits, quelques centimètres, des kilos, un souffle. »

L’ex-agriculteur ne veut pas désespérer: chez lui, la fraîcheur éternelle du vert paradis survit à la dégradation du monde : « On avait nos mains, on se les donnait, on se donnait nos mains sur la route, dans la cour, en attendant le car, on se donnait ce qu’on avait, nos mains, nos cœurs, nos billes en verre. » Avec ces paroles d’enfance qui ne cachent ni l’ennui ni la tristesse de l’hiver à la campagne, le public reste à l’écoute de ces vestiges savoureux de la civilisation paysanne, telle que la voit Stéphanie Chaillou.

Véronique Hotte

M C 93, 9 boulevard Lénine,  Bobigny (Seine-Saint-Denis)  jusqu’au 29 septembre. T. : 01 41 60 72 72.

Les Plateaux sauvages

Les Plateaux sauvages 

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Laëtitia Guedon et Sifart

 Après La Scala, le public parisien a la chance de compter un théâtre rénové de plus :  Les Plateaux sauvages, remplacent le Vingtième théâtre. De préfiguration (voir Le Théâtre du blog) en inauguration, cet établissement de la Ville de Paris, situé au cœur de Ménilmontant, réouvre ses portes.

Laëtitia Guédon nous fait l’honneur de cet espace entièrement transformé regroupant l’ex-Vingtième Théâtre (animé jusqu’en 2016 par le regretté Pascal Martinet)  et le Centre culturel des Amandiers. Pour servir la cohérence de son projet, la jeune femme, nommée depuis deux ans à la tête de ce complexe culturel, revient à l’architecture d’origine conçue par Jean Dumont qui, autour d’un patio central, en contrebas de la rue des Plâtrières, s’enroule, d’étage en étage, ouvrant sur des halls, salles et terrasses. La réunification des deux entités, après de longs travaux menés avec la Ville de Paris, rend lisible l’objectif ambitieux des Plateaux sauvages : « Etablir une porosité entre l’art et les pratiques amateurs dans une logique de partage sur le territoire ».

 Un parcours fléché avec une signalétique claire nous emmène, depuis le hall d’accueil, qui inclut les bureaux des permanents (une dizaine) et le foyer des artistes, vers les studios de répétition, les espaces pour les répétitions et les ateliers de pratiques amateurs, le bar, la bibliothèque, la petite et la grande salles de théâtre.

 De cet outil de trois mille ms 2, Laetita Guédon entend faire une «fabrique artistique»  à partager entre professionnels et amateurs. Pour pallier les carences éprouvées par les compagnies accueillies pour moitié « très émergentes », et pour moitié, « très confirmées et solides », en amont de la diffusion, elle propose des résidences de cinq jours à un an, allant parfois jusqu’à la création. Chaque création se double ici, pour les équipes, d’un projet de transmission. A construire sur mesure avec l’une des quelque quarante structures partenaires du théâtre (du foyer de jeunes travailleurs, collèges…, aux  associations de d’artistes ou de streetart)

IMG_3994Pour ce lieu ouvert sur l’extérieur grâce à des baies vitrées et des puits de lumière, décoré simplement mais avec goût,   sa directrice envisage d’autres innovations : un potager partagé sur la petite terrasse, des murs dévolus aux  grapheurs sur la grande où nous accueille aujourd’hui l’artiste murale  franco-bengalie  Sifart, avec ses calligraphies colorées et épurées.  Une paysagiste se penche actuellement sur la végétalisation des parties extérieures…

Côté accueil:  « une tarification sociale » en fonction du quotient familial pour les ateliers, et une « tarification responsable » pour la billetterie : entre cinq et trente euros, au choix, et un « billet suspendu » de cinq euros, avancé par un spectateur pour un autre qui ne pourrait payer sa place… Pour les compagnies, un stock de costumes à partager, ou encore l’accompagnement des artistes pour le parcours du combattant qu’est la constitution d’un dossier…

 Ce vaste programme est mené avec entrain par Laëtitia Guédon. Formée au Studio- Théâtre d’Asnières, puis au Conservatoire National. Elle s’est intéressée très tôt à la mise en scène en assistant Antoine Bourseiller, et a fait ses premières armes au Théâtre de la Commune d’Aubervilliers, puis comme associée à la Comédie de Caen. La programmation du « Festival au féminin » à la Goutte d’or lui donne le goût du partage et de l’organisation d’événements. Elle se présente alors  à l’appel à projet lancé par la Ville de Paris pour la reprise du lieu. Cette année, elle n’envisage pas de création avec sa compagnie,  dont le financement est dissocié de celui des Plateaux sauvages . Mais juste une reprise de SAMO (A Tribute to Basquiat ) de Koffi Kwahulé (voir le Le Théâtre du blog), au Théâtre de la Tempête, en janvier. L’année prochaine, elle abordera la question des femmes et du pouvoir à travers la figure mythique de Penthésilée, une commande d’écriture passée à Clément Bondu.

La metteuse en scène préfère les textes d’auteur(e)s aux écritures de plateau et donne une place centrale à la bibliothèque du théâtre ; elle  accueillera aussi tous les ans un(e) écrivain(e) en résidence. La Maison Antoine Vitez, association de traducteurs de théâtre, qui a installé ses bureaux aux Plateaux sauvages, y donnera des lectures.

 La programmation s’ouvre sur Max Gericke ou Du pareil au même de Manfred Karge, mis en scène d’Olivier Balazuc, avec Lou Wenzel. En marge de ce spectacle, Lou Wenzel propose un atelier de création sur le thème du voyage, avec la Maison des pratiques artistiques amateurs  Saint-Blaise voisine. Inscription gratuite pour les habitants du XX ème arrondissement.

Un lieu convivial à découvrir et des ateliers à suivre, en toute curiosité.

 Mireille Davidovici

Les Plateaux sauvages 5 rue des Plâtrières Paris XXe T.  : 01 40 31 26 35

Max Gericke ou Du pareil au même,  du 17 au 28 septembre.

M. P.A. A. Saint-Blaise T. : 01 46 34 94 90.

La Tour de Balbel, conception et mise en scène de Natascha Rudolf

 

La Tour de Balbel, conception et mise en scène de Natascha Rudolf

Photo Christophe Raynaud Delage

Photo Christophe Raynaud Delage

Il était une fois, ou il sera une fois, ou il ne sera jamais, cette Tour de Balbel. 173 étages, autant de couloirs, recoins, ascenseurs introuvables,  sous-bois peints sur les murs et sous-sols colmatés, étayés, car cette tour s’enfonce doucement… Comment retrouver là-dedans l’appartement où se prépare l’anniversaire-surprise de Carmela ? Et Carmela elle-même?

On s’apercevra qu’il faut beaucoup de chemins de traverses et détours jusqu’au Mexique, pour y parvenir. Et beaucoup d’histoires d’amour, très courtes, ou pour la vie, beaucoup de travail et de rencontres. Parce qu’il ne faut pas confondre Balbel et Babel : le premier vient des Balbyniens, habitants de Bobigny, et n’a rien à voir avec la malédiction biblique, au contraire. Il chante la diversité bénie, quoique parfois compliquée, des langues, goûts et couleurs.

Sur la grande scène, quarante comédiens, amateurs et professionnels, se réunissent, se séparent, entrent en scène avec fracas ou ramènent presque en douce leurs personnages dans le récit, onirique et bien ancré dans le vécu. Les scènes se heurtent, s’enchaînent, traînent un peu, tombent comme des cheveux magiques sur une soupe parfois amère, et souvent hautement épicée.

Il y aura des vivants et des morts, une fée, des travailleuses en révolte, Frida Kahlo sur un fauteuil roulant, beaucoup de monde et une grande scène de comédie musicale avec maracas et sombreros. Un patchwork de moments vrais, un palais idéal à la manière de celui que construisit le facteur Cheval, inspiré par les images du monde dans les illustrés qu’il distribuait. Avec une immense différence : il le revendiquait comme l’œuvre « d’un seul homme »,  alors qu’ici, plus d’une centaine de personnes ont participé, deux ans durant, à la construction de cette Tour de Balbel. Autour d’une metteuse en scène résolue à tenir ferme sa vision, scénographie et chorégraphie comprises.

Au fil des travaux, Natascha Rudolf s’est construit une méthode : s’interroger d’abord sur sa place d’artiste. Insatisfaite dans l’entre-soi des «professionnels de la profession», elle est allée chercher ailleurs le sens de son art : dans les prisons, centres pour handicapés ou personnes âgées, foyers de jeunes travailleurs… Et elle a voulu entendre ceux qu’on n’écoute pas mais s’est rendue compte que l’entre-soi de ces institutions ne pouvait pas non plus la satisfaire. D’où son désir de travailler en îlots hétérogènes, avec de petits groupes différents, rassemblés ensuite dans toute l’amplitude de chaque projet.

Ainsi de son Iphigénie, d’après Racine, bousculée par le slam et par un chœur contemporain qui remettait sur la scène le peuple que le grand dramaturge courtisan avait exclu. Et cette vision fouillée et iconoclaste a triomphé à Versailles ! Ainsi, de Praxys, d’après L’Assemblée des Femmes et Lysistrata d’Aristophane, où elle a fait appel à Angela Davis, Condorcet, Hubertine Auclert (une de premières suffragettes en France) pour secouer le vieux misogyne qui avait vu si clair…

Regarder les textes de près, au fond, en essorer l’idéologie pour trouver la vérité qu’ils portent : voilà le travail dans la durée. Les petits collectifs bien constitués se rassemblent en un plus grand, les cartes sont rebattues : Natascha Rudolf appelle cela « faire la mer avec de petits seaux d’eau ».

La Tour de Balbel est de cette eau-là. Faite de multiples rencontres, à partir d’un point de départ littéraire : Georges Perec et sa Vie Mode d’emploi, qui a donné leurs trames aux ateliers d’écriture. Il a fallu à cette Tour de Balbel deux ans de propositions, retours, écoutes, improvisations, modifications, pour arriver à l’écriture finale et au spectacle. Et l’entreprise, aussi démesurée et quand même aussi fragile que cette Tour métonymique, tient debout, un peu échevelée, avec des libertés et digressions que n’oserait pas un spectacle purement professionnel.

 «Mettre ensemble, mais surtout ne pas mixer ; ça frotte, ça se répond, ça s’articule.  Avec Anne Kawala, nous avons scénarisé ce qu’avaient apporté les participants des ateliers d’écriture et leurs récits personnels. Un aller et retour, un partage qui a abouti au texte joué ici. Un texte “avec des morceaux dedans », comme le dit une publicité pour des yaourts, qui ne se plie pas à un quelconque politiquement correct. Les sujets graves sont évoqués au passage, centraux ou périphériques, comme dans la vie des “vrais gens“ que nous sommes tous.  Et Natacha Rudolf ajoute : «Merci à tous ceux qui me permettent de penser».

Résultat: un magnifique Théâtre-Mode d’emploi, haut en couleurs, étrange et riche. Une façon généreuse de lancer la saison de la M C 93 : réinventer un théâtre populaire ancré dans un territoire (qui a soutenu le projet) et relevant haut la main le défi du théâtre et du plateau. En toute fraternité, osons le mot.

Christine Friedel

M C 93 Bobigny  (Seine-Saint-Denis), jusqu’au 16 septembre. T. : 01 41 60 72 72.

Scala, un nouveau lieu à Paris

 

La Scala, un nouveau lieu à Paris

Jean Couturier

Jean Couturier

Un théâtre vient de renaître dans la capitale. Avec un logo rappelant la signature de Sacha Guitry.  Sans doute une façon d’indiquer que ce lieu appartient à l’Histoire du Théâtre, comme le précisent ses directeurs Mélanie et Frédéric Biessy dans une courte présentation,  après un film retraçant brièvement cette aventure. 

Ouvert en 1873, le café-concert de la Scala accueillera des vedettes comme Dranem, Mayol, Mistinguett, etc. Transformé en cinéma de style Art déco en 1936, il devient, dans les années 1970,  un cinéma porno. Puis laissé à l’abandon,  le lieu est acheté en 2006 par les Biessy qui font le pari fou de le rénover entièrement, avec l’aide du ministère de la Culture, de la Région Île-de-France, la Ville de Paris et de mécènes…
Ont notamment collaboré à cette rénovation Philippe Manoury  pour «l’identité sonore» et Richard Peduzzi qui en assuré toute la scénographie. Les invités de cette première saison, comme Thomas Jolly, Yasmina Reza ou Michèle Anne De Mey ont visité la salle encore en travaux et décidé de créer ou recréer une pièce, en fonction du lieu.

«Bienvenue chez vous», disent les directeurs. Au public de découvrir cet espace modulable de 300 à 550 places, dédié au cirque, au  théâtre, à la danse, à la musique au cinéma mais aussi aux arts plastiques.. Pour cette inauguration, Yoann Bourgeois a construit un véritable espace de chute et de fuite pour sept acrobates et danseurs qui jouent  avec les portes, les chaises, le lit, l’escalier, ou les trappes qui se dérobent sous leur poids. Ce spectacle poétique d’une heure a quelques longueurs, mais devrait trouver son rythme.

Comme le dit Jean-Michel Ribes, dans un message d’amitié : «Si t’as d’l’orage au fond de toi. Ou que ton âme est en surpoids. Dans c’cas-là. Va à la Scala ! Mais si tu préfères les poètes. Les naïfs, les bizarres, les bêtes. Dans c’cas-là. Va aussi à la Scala !»

Jean Couturier

La Scala , 13 boulevard de Strasbourg, Paris Xème jusqu’au 24 octobre.

 

 

Un festival à Villerville, cinquième édition (suite)

 

Un festival à Villerville (Calvados), cinquième édition

 « Nous travaillons en partenariat avec le J.T.N.  (Jeune Théâtre National). Avec des artistes déjà confirmés et de plus jeunes dont c’est parfois la première expérience.», dit Alain Desnot, le directeur artistique qui a fondé ce festival. Motivation première pour ce passionné de théâtre soucieux de la transmission : offrir aux compagnies un espace de la création et de recherche. Dans ce lieu calme et ouvert sur la mer, on donne l’occasion au public de découvrir in situ, des propositions théâtrales, en collaboration avec les habitants. » Ce qui prime ici: l’exigence d’un travail collectif, dans un temps court: deux à trois semaines! Pour présenter, dans un lieu a-théâtral: garage, château, plage, ancien casino.., une création naissante mais maîtrisée, déjà riche en poésie, comme en pensée.

Pour Alain Desnot, fin connaisseur du théâtre contemporain et de ses institutions, ce festival in situ doit mettre en relation les différents savoirs, à travers le regard, poétique et politique, des générations à venir. L’occasion d’inviter un public curieux, à découvrir le théâtre d’aujourd’hui et ses nouveaux talents. Un pari en bonne voie. « Un festival à la fois savant et populaire, dit-il, loin d’une atmosphère branchée. Nous sommes à un tournant de cette aventure. Pour évoluer, il va falloir passer du bénévolat, à un certain professionnalisme. Nous sommes aidés par le conseil Régional, le Département et la commune de Villerville. Et très appuyés par Michel Marescot, son maire,  Sylvaine de Kayser, adjointe à la Culture, et par quelques mécènes. »

Diversité et originalité au programme, et les heureuses surprises n’ont pas manqué. Après une résidence ici, les spectacles sont présentés pour la première fois. Excepté ce formidable Conseil de classe de Geoffrey Rouge-Carrassat, ancien élève prometteur, issu du Conservatoire National Supérieur.

Le Jour des meurtres dans l’histoire d’Hamlet de Bernard-Marie Koltès, mise en scène de Morgane Fourcault 

 

© Victor Tonelli

© Victor Tonelli

 Première découverte et aussitôt premier coup de cœur  pour ce texte (1974),  peu monté, qui fait partie des premières pièces  de l’auteur qu’il reniera ensuite. Morgane Fourcault  a eu l’idée de s’emparer de cette œuvre. qui contient déjà en condensé l’univers dramatique et la langue merveilleuse et singulière du poète. Il avait alors vingt-six ans: « Esprit, esprit inquiet ! L’heure est morte. Ne te réveille pas. La mer veut m’attirer au-dessus de ses rives, pour que je la regarde là où elle est profonde, et l’écoute rugir au-dessous de moi.» La metteuse en scène nous transmet avec sobriété, la violence et la sensibilité de l’écriture de Shakespeare et de Koltès. Dans un ancien garage, sans décors, il y a une grande tension dramatique et le public est subjugué. Travail admirable de la lumière, avec très peu de moyens, de Christian Pinaud et Morgane Rousseau. Et belle réalisation musicale de Nicolas Dassy.

Maquillage amérindien, en jeans, puis en robe longue, telle une sirène, Morgane Fourcault joue Ophélie, sauvagement mais avec subtilité et grâce. Selim Zahrani, est un roi du Danemark, ambigu, félin et gracieux avec une gestuelle de danseur. Moment inoubliable, magnifique: Ophélie et Hamlet, se mouvant plaqués contre le mur de briques blanchies… Ou quand Mohamed Rouabhi, joue le roi Claudius, proche parfois d’un pauvre clown! Et Julie Pouillon est surprenante et très juste en reine Gertrude. Longue vie à ce spectacle !

 

Les Miraux de Renaud Triffault, Ludivine Bluche, Lucie Boissonneau, mise en scène de Renaud Triffault

 

© Victor Tonelli

© Victor Tonelli

Autre coup de cœur pour ce spectacle, le plus abouti du festival et qui a fait l’unanimité ( voir Le Théâtre du Blog). La mise en scène, simple mais pleine de trouvailles, est issue d’une brillante écriture collective à base d’improvisations, pour retracer cette histoire d’une famille d’agriculteurs. Avec des éléments apparemment dépourvus de liens mais qui finissent par se connecter. La ligne directrice de cette création? Un désir commun de travailler sur l’effondrement.

«Nous sommes tous conscients des conséquences de la désertification des campagnes, et de la politique agricole menée par les gouvernements successifs. »  Les courtes scènes-  toujours à deux personnages- mise à part celle du repas, avec la soeur (Lucie Boissonneau),  le frère (Renaud Triffault) et son épouse (Ludivine Bluche) se succèdent.  Dans un climat à la fois néo-naturaliste, et trouble à la David Lynch. Celui d’un milieu rural, pénible voire triste, mais parfois tendre, et toujours au plus près d’une réalité sociale. Grâce à une habile dramaturgie, à de courts dialogues et des silences lourds de signification, nous entrons facilement en complicité avec cette narration mystérieuse.

La construction du texte et sa langue toute en ellipse, le rythme des scènes, et des comédiens exceptionnels font déjà, de ce travail tout juste terminé, un spectacle  politique assez rare dans le paysage théâtral contemporain. A suivre donc en d’autres lieux…!

 Les Etouffements, conception de Camille Dagen

© Victor Tonelli

© Victor Tonelli

On nous emmène cette fois encore dans un espace dramatique étonnant. Sur le perron du château, une jeune femme nous interpelle :  « Bonsoir, le spectacle que vous allez voir est  fondé sur Chanson douce, de Leïla Slimani, prix Goncourt 2016. Ce livre raconte le meurtre des enfants de Paul et Myriam,  Adam,  deux ans et demi, et Mila, cinq ans, dans leur bain, par Louise  leur nounou. « 
Le public entre et prend place dans une pièce où une jeune femme, Camille (Camille Dagen, un plaid bleu sur les épaules, assise sur le bord de la fenêtre, lit Chanson douce. En bruit de fond, des voix d’enfants dialoguant et jouant dans l’eau du bain. Et là commence… l’histoire de Louise, ou mises ensemble celle de la vie de Louise et celle de Camille qui réalise à la lecture du roman que cette vie pourrait être la sienne…
 Au début, un peu sur nos gardes, nous ne savons pas très bien où veut nous emmener cette jeune comédienne athlétique et gracieuse. Mais très vite, nous sommes fascinés par sa performance et par l’histoire tragique de Louise. Camille Dagen a su rendre la force, la beauté limpide, et les écartèlements à la base de l’écriture si fine de Leïla Slimani. La comédienne réussit là un exercice délicat:  le passage sur scène d’une écriture romanesque. Silencieuse, la parole devient ici sonore, expressive, corporelle, d’où jaillit toute la violence des non-dits, du rapport mimétique, du pouvoir, du manque d’amour. Mais pourquoi, à la fin, cette vidéo de Bill Viola, Three Women? Camille qui s’échappe en silence par la fenêtre, nous laisse déjà suffisamment d’émotions et d’interrogations ! 

Le théâtre  contemporain a besoin, à un moment donné, de recharger ses batterie. C’est chose faite! Ce festival jeune est traversé par un souffle rare aujourd’hui. Celui d’une génération de saltimbanques, souvent issue des grandes écoles de théâtre ou du cirque, qui a été à l’œuvre pendant ces quatre jours. Créer sur scène, différemment et plus librement, quitte à tourner le dos au pouvoir des institutions. Voilà, semble-t-il, leur désir commun. Merci à Alain Desnot, dont l’engagement généreux et la possibilité qu’il offre à ces  jeunes artistes sont indispensables au développement  d’un théâtre populaire et savant comme il le souhaite! Et loin d’une certaine tendance mercantile du spectacle contemporain…

 Elisabeth Naud

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