Festival de Villerville

Festival de Villerville

Cet ancien village de pêcheurs dans le Calvados, entre Deauville et Le Havre, très fleuri, compte quelque sept cent habitants et nombre de jolies maisons à colombages. Fait exceptionnel, le cimetière qui domine la baie, abrite les tombes de quatre excellents comédiens : Fernand Ledoux mort à quatre-vingt seize ans en 1993, deux ans après Bertrand Bonvoisin, dont la sœur Bérangère séjourne souvent ici. Philippe Clévenot, son mari, est lui, décédé en 2001, deux ans avant Jean-Yves-Dubois qui avait épousé Guillemette Bonvoisin disparu, lui en 2003. La mort a parfois de ces ironies du temps, et de l’espace, puisqu’ici a lieu chaque été ce petit mais très bon  festival de théâtre…La belle réplique d’Anton Tchekhov reste toujours aussi forte : « Les vivants ferment les yeux des morts et les morts ouvrent les yeux des vivants. »
Cinquième édition de cette manifestation hors-normes consacrée au théâtre et à quelques performances, créée par Alain Desnot, loin des ors et paillettes du festival de cinéma de Deauville qui a lieu en même temps. Avec peu de moyens, c’est une belle réussite. Quatre jours seulement, et dans quelques lieux a-théâtraux: la salle de séjour d’une ancienne ferme, la chambre d’un appartement habité dans un château et gentiment prêté par son locataire, ou encore, la surface d’un casino d’autrefois avec de grandes baies vitrées face à la Manche… Une seule billetterie dans le village, un public local et limité pour chaque spectacle à une quarantaine de personnes assises sur des chaises en plastique. Et des prix doux autour de dix euros.

Côté équipement technique, aucun décor mais quelques accessoires, projecteurs et baffles limités à l’essentiel, et  un court temps de répétition : deux semaines, voire quelques jours en résidence à Villerville… Et deux à trois représentations de chaque spectacle de textes écrits le plus souvent à partir d’impros, ou d’auteurs du XXème siècle, comme cette année Bernard-Marie Koltès. Des comédiens et/ou metteurs en scène, récemment sortis d’Ecoles nationales, ou déjà confirmés comme Julie Pouillon ou Mohamed Rouabhi, viennent y expérimenter des petites formes qu’ils n’auraient pas l’occasion de pouvoir présenter ailleurs. Mais, comme le dit Alain Desnot, c’est à chaque fois, l’art de l’acteur qui est ici privilégié dans ces pièces encore parfois brutes de décoffrage, mais d’autant plus savoureuses. Bref, de réelles contraintes de temps et d’espace mais une grande liberté de  création.

Les Miraux, écriture collective, mise en scène de Renaud Triffault

 ©Victor Tonelli

©Victor Tonelli

Cela se passe au rez-de-chaussée d’une ancienne ferme devenue entre temps résidence secondaire et depuis semble-t-il guère habitée. Juste une longue table en bois, comme celles qui accueillaient autrefois une dizaine de personnes d’une même famille paysanne. Ici, il y a juste un homme encore jeune, visiblement angoissé par l’avenir- l’exploitation agricole ne marche pas bien et les finances sont dans le rouge- mais aussi perturbé par ses démons intérieurs. Sa femme, elle, semble plus calme et très énergique. Ils voudraient, malgré les circonstances, avoir un enfant mais elle n’arrive pas à être enceinte. Sa sœur à lui, qu’au début on a du mal à identifier, a aussi une ferme et essaye d’aider au mieux ce couple abandonné par la société et qui aurait tendance à se marginaliser de plus en plus. Face à des voisins qui ne les aiment pas.
En quatre-vingt dix minutes, tout est dit, et de façon elliptique, avec une grande habileté, quasi tchekhovienne : la perte de confiance en soi, la méfiance envers les autres, le travail trop dur qui ne laisse aucun répit et qui détruit l’esprit, la récolte trop incertaine qui ne permettra pas de s’en sortir, l’avenir des plus sombres, une voiture impossible à acheter, l’enfant qui ne s’annonce pas, sauf à la fin, et sous forme de triplées… Bref, guère d’espérance au programme; c’est remarquablement interprété et  avec une grande sobriété, par Ludivine Bluche, Lucie Boissonneau et Renaud Triffault, tous les trois très justes et composant des personnages crédibles.
 Il s’agit d’une première forme réalisée à partir d’impros mais prometteuse. Il faudra réorganiser certaines scènes, en réduire d’autres, modifier certains dialogues parfois un peu longs mais il y a déjà tout dans cette autre forme de théâtre. Nullement prétentieuse,  ni ethnologique au mauvais sens du terme mais fondée, malgré quelques approximations, sur la vie rurale actuelle. A la fois précise et sensible, avec des moyens très simples (ni vidéos  ni éclairages sophistiqués) mais un jeu fabuleux au service d’un texte. Chapeau. Une autre façon de voir le théâtre, loin des grandes machines scénographiques.  En retard ? Non, plutôt en avance sur bien des réalisations actuelles…  

Smog de Claire Barrabès, mise en scène de Pauline Collin

Victor Tonelli

Victor Tonelli

Ici, la source d’inspiration est le fait divers : le vrai, le bien crapuleux, avec vrais, et faux témoins qui n’ont rien à faire là qu’à brouiller les pistes, policiers, médecin légiste, etc. Bref, le polar avec toute la difficulté, ou plutôt le jeu revendiqué : chercher le coupable- que l’on ne vous dévoilera pas bien sûr- d’un crime ancré dans la société de son temps : la victime est une grande et belle jeune femme rousse assassinée dont on verra le corps étendu, à deux pas du bureau des policiers. Mais aussi le crime celui des tragédies antiques : la folie d’Ajax, la vengeance d’Oreste et d’Electre, la soif de justice d’Antigone…

 L’auteure et la metteuse en scène se sont, disent-elles, inspirées des Trachiniennes de Sophocle, mais bon, là on ne voit pas trop. Mais, astucieux, même si c’est très mode, les dramaturges ont intégré quelques habitants de Villerville à leur pièce, pour de petits rôles, parfaitement bien tenus. Cela apporte une belle touche de vérité et dans cet endroit pas facile à maîtriser : une ancienne salle de casino avec grandes baies vitrées donnant sur la mer -magnifique-  Barbara Atlan, Laurie Barthélémy, Florent Dupuis, Quentin Gratias, Stéphanie Marc, Sylvère Santin, Lison Rault et Frédéric Roudier font un très bon travail. Le polar, cela ne marche pas à tous les coups au théâtre mais ici, grâce à un bon rythme et à un jeu solide, on est vite pris par cette rencontre entre une victime bien visible et tous ceux qui tournent autour de son corps. Avec juste, le décalage qu’il faut dans cette histoire des plus sordides… pour que cela ne devienne pas insupportable
Cela commence (un peu laborieusement) par la découverte de flics arrivés en voiture sur la plage toute proche du corps de la jeune femme. Puis la suite se jouera au premier étage de cet ancien casino. Il faudrait sans doute revoir la scénographie : il y a beaucoup trop de déménagements de meubles et accessoires, ce qui casse parfois le rythme. Mais bon, l’essentiel est là : une histoire solide à la Georges Simenon, un jeu à la fois précis mais suffisamment déjanté pour donner une aération à cette histoire glauque… Pas mal vu. Et le spectacle, malgré une nombreuse distribution ! devrait vite trouver son public. Sur une scène normale ou mieux dans un endroit atypique…

La Nuit juste avant les forêts de Bernard-Marie Koltès

Ce monologue écrit en 1977, il y a donc déjà quarante ans- l’auteur en avait juste vingt-huit, a été publié en 88. Créé au festival d’Avignon (off) la même année, dans une mise en scène de l’auteur, avec Yves Ferry. Puis, à la Comédie-Française, en 1981, cette fois monté par Jean-Luc Boutté, avec Richard Fontana. Il fut ensuite mis en scène par Patrice Chéreau avec Romain Duris en 2011.
Fait d’une seule phrase de soixante pages et selon Koltès, « la longue expression d’un désir unique », il n’est pas facile à appréhender par un jeune comédien, surtout dans un décor naturel : cette même salle vide d’ancien casino, en fin d’après-midi, donc à la lumière du jour au début du moins…
Les mots de ce texte difficile sont précis, justes mais ici tout est affaire de souffle et il faut une énergie considérable pour dire toute l’angoisse de l’auteur. « Tu tournais le coin de la rue lorsque je t’ai vu, il pleut, cela ne met pas à son avantage quand il pleut sur les cheveux et les fringues, mais quand même j’ai osé, et maintenant qu’on est là, que je ne veux pas me regarder, il faudrait que je me sèche, retourner là en bas me remettre en état — les cheveux tout au moins pour ne pas être malade, or je suis descendu tout à l’heure, voir s’il était possible de se remettre en état, mais en bas sont les cons, qui stationnent : tout le temps de se sécher les cheveux, ils ne bougent pas, ils restent en attroupement, ils guettent dans le dos, et je suis remonté — juste le temps de pisser — avec mes fringues mouillées, je resterai comme cela, jusqu’à être dans une chambre : dès qu’on sera installé quelque part, je m’enlèverai tout, c’est pour cela que je cherche une chambre, car chez moi impossible, je ne peux pas y rentrer. »

Pour Bernard-Marie Koltès,  « la question, écrit-il à sa mère, est de savoir s’il a d’autres moyens que celui-là d’avoir un rapport d’amour avec les autres ; il y a un degré de misère où le langage ne sert plus à rien, où la faculté de s’expliquer par les mots n’existe plus. Or, (crois-moi sur parole !) il y a parfois un degré de connaissance, de tendresse, d’amour, de compréhension, de solidarité, etc. qui est atteint en une nuit, entre deux inconnus, supérieur à celui que parfois deux êtres en une vie ne peuvent atteindre. »

Oui, mais voilà malheureusement, ici rien n’est bien dans l’axe ; le jeune comédien a une indéniable présence mais a bien du mal à être à la hauteur de cette performance et à s’emparer de cette longue phrase. Pas de mise en scène précise, quelques jets de fumigène, des lumières latérales, et une petite chorégraphie maladroite,  un air d’opéra à la fin : bref, rien que très conventionnel et qu’on voit partout.  Et le tremblement permanent de l’acteur, que rien ne justifie, devient vite insupportable.
Par ailleurs, et c’est plus grave : on se demande comment, sorti de l’Ecole du T. N. S., il  peut se permettre d’avoir une diction aussi catastrophique! Loin, très loin, du minimum syndical, surtout pour un monologue d’une heure trente où le langage est primordial.
Et il y a juste une petite virgule musicale, alors qu’il aurait fallu aérer les choses… Résultat ; un ennui parfait, une mienne consœur dormait et nous avons aussi succombé, par moments, au sommeil. Malgré l’intérêt de ce beau texte, il ne restait plus en effet qu’à regarder au loin, les gros pétroliers approcher les uns après les autres, et les quais du port du Havre qui s’illuminaient petit à petit dans la nuit. Belle image mais nous n’étions pas venus pour cela. « L’éternité, disait Franz Kafka, c’est long surtout vers la fin…

41506308-2FFF-46A1-830A-C5FC45F6327CLangue fourche de Mario Batista, mise en scène et jeu de Matéo Cichaki

 Mario Batista est auteur dramatique et metteur en scène. Il a écrit, entre autres, pour le théâtre Deux morceaux de verre coupant, Le petit frère des pauvres ; Langue Fourche L’Arrestation. Lu par Yann Collette il y  a un au Théâtre du Rond-Point, ce monologue dit par un homme qui retrouve la parole. Très en colère il a visiblement besoin de parler, mais a bien du mal à dire à la fois la douleur qu’il a à vivre dans une société qui l’ignore et avec laquelle il a bien des compts à régler. Il butte parfois sur les mots dans un phrasé très particulier. Celui d’un homme malmené par la vie, en proie à un certain déséquilibre, «fou» d’une certaine façon, mais parfaitement lucide, désespéré, accablé par son passé, et qui n’a aucun espoir quant son avenir…

Comme prévient en prologue Mario Battista, «l’acteur doit savoir nager. Il préfèrera un style vigoureux du type crawl afin de lutter contre le courant de l’écriture. Et éviter la noyade. Autrement dit, l’acteur doit maîtriser la situation scénique. A Villerville, cela se passe dans un petit appartement d’un château que son locataire prête généreusement au festival. Cheminée ancienne, hautes fenêtres occultées, un lit pour une personne, une petite table de camping,  et une armoire dite homme debout. C’est tout et cela suffit comme cadre à cette  confession.

Comme éclairage, juste une baladeuse que Matéo Cichaki tient le plus souvent à la main pour dire ce texte parfois un peu long mais aux belles fulgurances : « Il a quoi, le père, les ennuis, il connait, le père, il comprend, ce qu’on donne, le rebus, ou les miettes ils donnent, la vie de merde, le sait, le père, moins que rien, un travail, la pourriture, écrasé, la fatigue plein les muscles, les bâtiments, ces maisons, ici, elles seront jamais les siennes, quand on les lui donnerait toutes, le père, il habite un courant d’air, le froid, la mort, le départ »
Il s’en prend aussi à sa mère, objet de haine et d’adoration : (…)«en toi le vide qui me poursuit, la mère, une fois encore, j’entre et je sors dans la femme, ma mère, les femmes, elles payeront, mon humiliation, leur indifférence, ma rencontre infortune, l’entretien que tu prêtes, moi qui sais pas m’entretenir moi-même, sur ton misérable salaire,(…)
Violence, sexe, Il est aussi question d’une jeune femme tuée, en ne ressort pas de ce texte indemne, à la fois d’une grande précision et très poétique.
Matéo Cichaki a su prendre ce texte à bras le corps en quelques jours seulement. Diction et gestuelle impeccables, le jeune comédien de vingt ans sait brillamment emmener le public exactement là où il veut. Dans un exercice de haute voltige. Le beau tremplin que constitue le festival de Villerville devrait lui permettre de jouer ce monologue ailleurs. Le texte et l’acteur le méritent bien.

Ouest france

Ouest france

L’opération solidement dirigée par Alain Desnot et son équipe semble donc avoir trouvé sa vitesse de croisière, et malgré le grand nombre de festivals en France, aura vite en quelques années constitué une sorte de bon terrain d’essai. Et on ne dira jamais assez combien la recherche, loin des grandes machines de l’été, est indispensable à la vie de l’art théâtral…

Philippe du Vignal

Le festival de Villerville a eu lieu du 30 août au 2 septembre.



Archive pour septembre, 2018

Le Temps d’aimer la danse à Biarritz. Embers to Embers par Marie-Agnès Gillot et Carolyn Carlson

Festival de Biarritz: Le Temps d’aimer la danse

Embers to Embers par Marie-Agnès Gillot et Carolyn Carlson

©Jean Couturier

©Jean Couturier

 

©Jean Couturier

©Jean Couturier

Depuis ses adieux à l’Opéra de Paris, pour sa première scène, Marie-Agnès Gillot se produit en compagnie de Carolyn Carlson. Un duo étincelant réuni exceptionnellement. En 2004, à l’issue de la représentation de Signes à l’Opéra-Bastille, chorégraphie de Carolyn Carlson et musique de René Aubry, Marie-Agnès Gillot fut nommée danseuse-étoile.

Une rencontre unique qui ouvre avec prestige les dix jours d’un festival qui accueille, à Biarritz, vingt-six compagnies pour quarante-sept représentations. En 2002, : « J’évolue plutôt dans un monde de perceptions poétiques, disait la chorégraphe, en assemblant des éléments disparates à la manière de René Magritte. Pour moi, la danse est une poésie vivante énoncée dans le temps et l’espace. »
Durant une heure dix, ce ballet en cinq parties va emporter le public en pleine poésie. Sur sa propre chorégraphie, très imagée, Déambulation, Marie-Agnès Gillot ouvre la soirée avec Luc Bruyère : chacun des interprètes joue du handicap physique de l’autre, l’une de son corset pour soigner une scoliose, ce qui a marqué son enfance, l’autre de la prothèse de son bras gauche. En 1999, Carolyn Carlson avait créé Diva un solo pour Marie-Agnès Gillot, avec un extrait d’Andréa Chénier (1896) d’Umberto de Giordano, chanté par Maria Callas;  cette pièce, reprise ici,  témoigne de l’extrême grâce de la danseuse. Puis Carolyn Carlson danse  Immersion,  un solo autour du thème de l’eau, crée en 2010.

Un extrait de Dialogue avec Rothko termine la soirée. Créé en 2013 par Carolyn Carlson, en hommage au peintre américain: l’ œuvre, inspirée de Black, Red over Black on Red (1964), est interprétée cette fois par Marie-Agnès Gillot. Ce 7 septembre, anniversaire de Marie-Agnès Gillot, les artistes ont présenté un court duo ludique sur du gazon synthétique, révélant leur complicité. Elles  partagent des éléments scéniques symboliques d’un anniversaire,  une bouquet de fleurs et des flammes de briquet. Marie-Agnès Gillot évoque Carolyn Carlson  «une maîtresse de vie », tout comme l’a été aussi pour elle, Pina Bausch qui l’a transformée : de beaux anges protecteurs pour une belle étoile et une belle soirée….

Jean Couturier.

Spectacle vu à la Gare du midi,  23  avenue du Maréchal Foch, Biarritz,  le 7 septembre.

Tous les enfants veulent faire comme les grands, texte et mise en scène de Laurent Cazenave

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Tous les enfants veulent faire comme les grands, texte et mise en scène de Laurent Cazenave

Que se passe-t-il dans l’instant sans fin qui sépare un : embrasse-moi, du baiser ? Toute une vie, tout un corpus de légendes qui finissent par : «Ils furent heureux et eurent beaucoup d’enfants», tout le mystère d’une rencontre au coin d’un bois, et même, entre les lignes, les secousses des rapports traditionnels entre femmes et hommes. Lui est naïf, maladroit, timide, et résolu. Elle, se définit comme «la Frileuse». Un baiser, c’est peut-être trop chaud, trop tôt. Il faut une heure quinze de représentation pour que la situation se retourne comme un gant, que les fuites et assauts changent et rechangent de camp, et qu’arrive Le moment, ce joli mot né du latin, et qui évoque le mouvement décisif que fait le plateau d’une balance quand on y ajoute un unique grain de sable.

L’écriture de Laurent Cazenave allie franche naïveté, astuce, clins d’œil, humour délicat et pas dupe, le tout avec un grand raffinement. On vous laisse découvrir une parodie de chanson yéyé beaucoup plus savoureuse que ses modèles. L’ambition du texte : tout simplement de dire ce qu’on ne dit jamais ; le monologue intérieur s’entrelace avec le dialogue, avec le commentaire, même muet, des témoins qui tirent les ficelles avec leurs délicates interventions sonores.

Comment jouer cela  sans tomber dans une totale mièvrerie ?  Les comédiens, formés, pour trois d’entre eux, à l’école du Théâtre National de Bretagne, ont tous les quatre des CV en or massif. Beaux sans coquetterie, à l’aise dans leur plaisir de jouer, à la fois investis et «à la bonne distance», précis, ils donnent l’image d’une jeunesse heureuse, mûre, sans illusions ni renoncements.

Le sous-titre du spectacle, La Poésie est la seule réalité, est emprunté au metteur en scène Claude Régy, qu’ils ont fréquenté. Le spectacle  ne manque pas de cette poésie, mais reste légère, sans risque. Sans doute Tous les enfants veulent faire comme les grands  n’en demande pas plus. Un “petit bijou“, comme on dit, dans son décor de papier découpé. La vérité du titre est dans son inversion : tous les grands veulent faire comme les enfants. Peut-être la petite goutte d’acide qui fait ici défaut : pas facile de se résoudre à devenir adulte dans ce monde. On fera comme si, par pudeur et prudence, et on se réfugiera du côté de l’enfance, on jouera à cache-cache et à chat, avec cette réalité.

Christine Friedel

Théâtre des Déchargeurs, rue des Déchargeurs, Paris Ier. T. 01 42 36 00 50 -19h30, jusqu’au 18 octobre.

Festival Extra ! 2018 : quand le littérature sort du livre au Centre Georges Pompidou

©Herve Veronese  Centre Pompidou

Julien Blaine (Président du jury), Michèle Métail (Prix d’honneur), Alain Arias-Misson (Mention spéciale Fondazione Bonotto), Patrizio Peterlini de la Fondazione Bonotto, Jean-Max Colard (Chef du service de la Parole – Centre Pompidou, Directeur artistique du Festival EXTRA !) © Hervé Véronèse / Centre Pompidou

 

Festival Extra ! 2018 : quand la littérature sort du livre au Centre Georges Pompidou

 

Lectures, performances, expositions visuelles ou numériques, poèmes graphiques ou sonores : des pratiques sortant la littérature de la page imprimée, pour lui redonner son oralité initiale et le sens du spectacle. Depuis plusieurs décennies, les écrivains s’expriment dans la rue, les musées, sur les murs et les écrans: avec Dada, à l’orée du XX ème siècle, puis avec Isidore Isou (1925-2007),  et plus récemment dans les années soixante- soixante-dix, en France, avec des mouvements comme le Polyphonix de Jean-Jacques Lebel.

 Michèle Métail  Prix d’honneur Bernard Heidsieck

 Bernard Heidsieck (1928-2014) fut l’un des chefs de file de la littérature hors-livre et un prix portant son nom inaugure, depuis l’an dernier, le Festival Extra! Une récompense dotée par la Fondazione Bonotto (voir Le Théâtre du blog). Avec ses «poèmes-partitions», ses planches d’«écritures-collages», ses abécédaires sonores, il fonda en 1959, aux côtés de François Dufrêne, Gil J. Wolman et Henri Chopin, le mouvement de la « poésie sonore »,  puis de la « poésie-action » en 1962. «  Je propose  toujours, dit-il, un minimum d’action, pour que le texte se présente comme une chose vivante et immédiate, et prenne une texture quasiment physique. Il ne s’agit donc pas de faire une lecture à proprement parler, mais de donner à voir le texte entendu.» Proche des courants Beat, Fluxus et des minimalistes américains, il utilise, dès 1959, le magnétophone comme moyen d’écriture. Une partie de ses œuvres est archivée à la bibliothèque Kandinski du Centre Georges Pompidou.

Julien Blaine, le président du jury cette année, s’inscrit dans cette lignée avec son concept de poésie élémentaire (une poésie qui inclut tout élément signifiant et qui naît de la marche et du souffle). Il annonce avec un plaisir visible le nom de la lauréate du Prix d’honneur : Michèle Métail, une complice de toujours, et évoque avec émotion, la Revue Parlée de Blaise Gautier : « Tout a commencé dans cette petite salle du Centre Pompidou. Avec lui et nos tournées de poésie sonore… » Non, sans s’inquiéter de la fin de cet âge d’or «quand nombre d’associations d’artistes et de poètes mettent aujourd’hui la clef sous la porte ». « Si ce prix peut exister, dit-il,  c’est grâce à une fondation étrangère ! » 

 Michèle Métail a longtemps refusé de publier le texte de ses performances et préfère joindre le geste à la parole : elle lit en public ses écrits comme des partitions, interprétées en fonction du lieu, du contexte, et souvent accompagnées de diapositives et d’une bande-son. Son goût pour le théâtre l’amène à privilégier l’aspect visuel et la mise en espace du texte sur la page avec collages, photos, ou estampages… La projection du mot dans l’espace représente pour l’autrice, également musicienne, le stade ultime de l’écriture.

 Ce prix est l’occasion de découvrir les créations de cette artiste qui écrit aussi en allemand, anglais et chinois. Parmi ses Publications orales, le  Poème infini : compléments de noms, commencé en 1972 et devenu, au bout de quarante ans et après 2.888 vers, Le cours du Danube/ en 2.888 kilomètres/vers…l’infini.  Elle a appartenu à l’Oulipo, et se fixe une contrainte : six mots par vers sont des compléments de nom par concaténation et inspirés par les mots que la langue allemande agglutine à l’infini grâce à son génitif… Exemple :  «Der Donaudampfschifffahrtsgesellchaftkapitän  devient « Le Capitaine de la compagnie des voyages en bateau à vapeur du Danube ». D’un vers à l’autre, le dernier mot chasse le premier, un peu selon le système maraboutdeficelle. Dans sa version originale, en allemand, à l’échelle d’un vers pour un kilomètre, le texte se déroule du n° 01 au n° 2.888… En français, à l’inverse, il va de 2.888 à 0001, car la longueur du fleuve est calculée à partir de son embouchure . « Donc un aller-retour entre deux langues, l’allemand, langue-source, et le français. La fin est aussi le commencement. Le Cours du Danube fut dédié à Bernard Heidsieck qui le reçut en 2012 sous forme d’un cahier prototype. », écrit Michèle Métail dans sa préface.

 Elle présente son impressionnant poème-fleuve calligraphié sur cinq lés de papier de dix mètres de long, accompagnés d’éléments visuels peints à l’acrylique. Le texte se termine par le vers 0001 : « Le delta de l’accumulation des alluvions de l’embouchure du fleuve de la confluence. » Le vers 2.888 en tête de l’œuvre est aussi sa conclusion : « De l’infini ».

 Sound off the page lecture-performance par Tracie Morris

 Connue pour ses performances où se mêlent expérimentations vocales et improvisations scat, rythmes be-bop et hip-hop, l’artiste afro-américaine se caractérise par  «l’irruption» : une poésie du corps née dans le moment. Ici, pour faciliter le travail des deux traducteurs qui l’accompagnent, Tracie Morris s’en est tenue à la lecture d’un texte déjà écrit. Une «performance » en soi, tant elle sait jouer de sa voix, et enchaîner vibratos, staccatos et allitérations, rires et onomatopées… Une mise en scène vocale qui n’appartient pas au chant mais à un engagement total du corps et du sens pour mettre à jour la violence raciale  invisible. Car on entend à travers ses jeux de mots concis et son humour, toute l’histoire de la ségrégation des Noirs et de leur exil. Son corps s’anime pour transmettre une émotion communicative, même si le public ne saisit pas toutes les subtilités de cette langue très inventive. Abigail Lang et Vincent Broqua ont su traduire avec modestie, la voix puissante de Tracie Morris, mettant en valeur ses mots, sans phagocyter sa performance…

 Dans cette deuxième édition d’Extra ! on pourra aussi découvrir cette littérature sous bien d’autres formes : l’artiste azéri Babi Badalov installera dans le Forum ses tissus imprimés de poésie visuelle, à la lisière des art plastiques. Pour marquer sa  dixième année et la centième séance de son Encyclopédie des Guerres, initiée au Centre Pompidou, l’écrivain et critique d’art Jean-Yves Jouannais investit une salle d’exposition où il déploie sa documentation sur la guerre et où il recevra le public pendant les cinq jours de ce festival.
La romancière Chloé Delaume lira des textes dans le Jardin d’Hiver de Jean Dubuffet, une œuvre du Musée national d’art moderne. L’écrivaine franco-japonaise Ryoko Sekiguchi et ses invités nous convient à un Banquet Fantôme, conçu par Ange Leccia, Hiromi Kawakami, dans le cadre de Japonismes 2018

 Mireille Davidovici

 Festival Extra ! du 5 au 9 septembre (entrée libre) Centre Georges Pompidou, Paris IVème T. : 01 44 78 12 33

www.centrepompidou.fr 

 Michèle Métail Le Cours du Danube édition Les presses du réel

Tracie Morris Hard Koré poème/Per From  joca séria, collection américaine (édition bilingue)

Le dernier jour du jeûne , premier volet d’un diptyque de Simon Abkarian

 

Le dernier jour du jeûne, premier volet d’un diptyque, texte et mise en scène de Simon Abkarian

(C) Antoine Agoudjian

(C) Antoine Agoudjian

C’est une évocation de la tradition en pays musulman où les femmes qui n’égaleront jamais les hommes, n’ont pas leur langue dans leur poche! Sur une musique orientale,  dans une cuisine,  Sandra, une philologue, invoque le ciel : « Il fait jour, debout les morts ! » La mère de famille entre en tenue légère pour faire le ménage, sa sœur arrive; elles minaudent et se révoltent. Les hommes veulent savoir qui va sauver le monde. Les femmes fument:  «Pénurie de la pensée engendre la peur du ventre vide ! »
On déploie le décor de la maison pour faire apparaître la ville. Une fille invoque le ciel pour trouver l’âme sœur, des femmes s’étreignent. Le fils raconte un rêve en chevauchant un cheval à tête de chien. Cinq femmes s’affrontent : «La main du temps t’a piqué la pomme et toi, tu rêves de la croquer.. »
Le père arrive et  sa fille se blottit contre lui. Un jeune moustachu drague une fille, ils s’embrassent et s’enfuient. Dans sa boucherie, un veuf, le gros Minas, vitupère : « Penses à te taire avant de parler ».
La mère polémique avec son futur gendre. Le boucher, que son fils a quitté, s’envoie deux apéritifs : « Peuple rassasié, jamais ne se soulève ! (…) Manger sans boire, c’est se battre sans condition ! » La tante aux cheveux blancs méprise le mariage, l’une des sœurs est amoureuse de l’étranger, mais les rencontres de fiançailles sont aigres-douces. L’étranger cueille des pommes, suivi par son amoureuse qui la prend dans ses bras : « Quand tu me dis: j’ai envie de toi, si je meurs, je partirai tranquille ! »
 
Le père prend sa fille dans ses bras, il croit que c’est sa défunte épouse et la viole. Toute l’assemblée porte un toast, c’est la rupture du jeûne ! Les changements de décors – dus à Noëlle Ginefri-Corbel-  rapides et spectaculaires sont réalisés par les acteurs, et cet étrange spectacle fascine le public qui salue d’applaudissements nourris Simon Abkarian, Ariane Ascaride, David Ayala, Assad Bouab Aris, Pauline Caupenne, Delia Espinat-Dief,  Marie Fabre, Océane Mokas, Chloé Réjon, Catherine Schaub-Abkarian , Igor Skreblin…

Edith Rappoport
 
Théâtre du Soleil,  Cartoucherie de Vincennes,  jusqu’au 14 octobre. Intégrale des deux volets,  les samedi à 16 h et dimanche à 13 h. T. : 01 43 74 24 08

Les Sots sous le clair de lune de Teodor Mazilu, mise en scène d’Anca Bradu

Les Sots sous le clair de lune de Teodor Mazilu, mise en scène d’Anca Bradu (en roumain, surtitré en français)

0A0FCD3B-8A1E-4643-8A19-0C22E775DCF0 Pour célébrer le 31 août,  Journée de la langue roumaine, l’Institut Culturel Roumain présente des créations du Théâtre Matei Visniec, à Suceava, en Bucovine, au Nord-Est du pays. «Je me suis beaucoup impliqué, dit Matei Visniec, dans la « construction » artistique de ce lieu de création et de diffusion, de rencontres et de débats. » Inaugurée en 2016, cette scène porte le nom du dramaturge qui nous invite aussi à découvrir sa région natale, et elle organise tous les printemps, en mai, un festival de « théâtre international de dimension francophone »…

 Pour cette première tournée en France, le Théâtre Matei Visniec met en valeur le répertoire roumain contemporain. Avec d’abord, une pièce de Teodor Mazilu, auteur qui dénonçait, dans les années soixante-dix, et malgré la censure, les dérives du régime. En particulier, la corruption généralisée. Une question ne semblant en rien avoir perdu de son actualité : le succès que rencontre ce spectacle rencontre un beau succès dans le pays… On assiste ici aux chassés-croisés de deux couples mal assortis, dans une intrigue construite en miroir : Gogu, un escroc notoire, quitte la trop honnête Clémentine, moraliste et pleurnicharde, pour l’aguicheuse et délurée Hortense qui s’ennuyait auprès de « l’incorruptible» contrôleur financier Emilian; au désespoir, celui-ci renoncera-t-il à exercer un contrôle fiscal sur les malversations de Gogu, pour récupérer sa pulpeuse moitié ? Après bien des péripéties, ces histoires d’amour où se mêlent les intérêts pécuniaires ne peuvent que mal tourner…

Sous couvert de burlesque, que la mise en scène souligne avec une gestuelle et une musique de cabaret signée Ovidiu Iloc, Teodor Mazilu épingle, dans cette parodie qui confine à l’absurde, une société hypocrite. Les acteurs sont  tous excellents, et Anca Bradu parvient à mettre à distance une dramaturgie un peu datée mais qui renvoie avec humour aux années noires du régime de Nicolae Ceaușescu.

Ce festival présente deux autres créations : Kebab de Gianina Carbunariu, mise en scène de Daviel Iordan, et Chats, texte et mise en scène de Bobo Burlacianu. Il offre aussi l’occasion de découvrir l’hôtel de Béhague qui abrite depuis 1939, l’ambassade de Roumanie. Edifié en 1867 pour la comtesse Amédée de Béhague, cet hôtel particulier possède, entre autres trésors, un théâtre dont les colonnes de porphyre et les mosaïques de style byzantin, ont valu au bâtiment le surnom de « Byzance du VII ème arrondissement ».  

 Mireille Davidovici

Hôtel de Béhague, 123 rue Saint-Dominique, Paris VIIème, jusqu’au 6 septembre,.

https://www.eventbrite.fr/e/inscription-kebab-48326162854

De si tendres liens de Loleh Bellon, mise en scène de Laurence Renn Penel

De si tendres liens de Loleh Bellon, mise en scène de Laurence Renn Penel

 

Crédits Photo Lot

Crédits Photo Lot

Pour le philosophe Alain, l’amour maternel est éminemment égoïste, ou d’une autre façon, le plus énergique des sentiments altruistes. La figure de la mère représenterait le premier objet d’amour en soi, et toutes les autres affections se souviennent de cet élan initial qui la lie à son enfant, comme si ces affections  maternelle et filiale n’étaient qu’un seul élan fusionnel.

 Dans cette mise en scène à la fois sobre et lumineuse, Charlotte, (Christiane Cohendy) et sa fille Jeanne (Clotilde Mollet) sont l’une et l’autre ou l’une après l’autre, constamment aux aguets. Sur le plateau, selon les moments, se dessinent un salon, une chambre d’enfant, avec un espace cerné de parois légères et translucides dont une porte centrale ouvrant sur un  couloir, une cuisine et un couloir avec accès au dehors. Le public est invité  à voir vivre cette mère divorcée qui élève seule sa fille, et qui sort volontiers le soir avec des amis. Charlotte a aussi un amant avec lequel elle va vivre quelques mois avant la déclaration de guerre. Jeanne part, une fois, en vacances à la campagne, l’été chez les parents de celui-ci.  Elle se souvient d’une longue solitude  quand elle passe des soirées chez sa mère qui ne s’efforce jamais de rester un peu à ses côtés.  Elle évoque aussi ses vacances chez son père remarié.

 Mais Charlotte semble seule sans la compagnie chaleureuse de sa mère absente et tant aimée, qui pense, elle, n’avoir vécu que pour sa fille, délaissant même ses amis. Amertumes, petits regrets, et reproches accumulés au fil du temps, fusent des deux côtés. L’exigence filiale, que Jeanne considère comme un devoir chez un adulte face à un enfant, ne trouve ici nul écho sincère chez sa mère… Des années 1930 aux années 1970, le temps a déposé patiemment son volume de vie, dans  une succession éclatée de scènes significatives. Puis la situation bascule  et l’autorité s’inverse . Jeanne  qui souffrait de l’absence de sa mère, a grandi et, devenue plus assurée, inflige à sa mère vieillissante, mais sans le vouloir, la peine qu’elle a subie.

Christiane Cohendy joue une mère idéale qui n’existe peut-être pas : ni possessive, ni indifférente, elle ressent son état de mère comme une joie simple.  Elle aime son enfant sans exiger rien en retour, et donne son amour librement, et sa fille le lui rend avec une une présence attentionnée ou boudeuse.  Quand la mère lui parle de la fête des Mères, Jeanne la rabroue gentiment, et lui signifie la valeur commerciale de cette fausse célébration. Clotilde Mollet privilégie le retour à soi, en personne sensible, d’où naît un sentiment de solitude. Fillette, elle s’éloigne des divertissements bavards et des bruits alentour. Puis, devenue femme, elle éprouve à son tour le bonheur d’«être ».

A la fois présentes à soi et à l’autre, les comédiennes, pleines d’humanité, s’affrontent dans la grâce car elles connaissent la même expérience à travers la solitude ressentie et la constance d’un amour réciproque.

 Véronique Hotte

Le Lucernaire 53, rue Notre-Dame-des-Champs 75006 Paris VI ème, jusqu’au 20 octobre. T. : 01 45 44 57 34 

Vingt-quatrième édition de La Mousson d’été : Ecrire le théâtre d’aujourd’hui

Vingt-quatrième édition de La Mousson d’été : Ecrire le théâtre d’aujourd’hui

 

023ECB9C-5CEB-4048-9025-46378046608EPour certains, une première et pour d’autres, un rendez-vous culturel estival à ne pas manquer. Le public vient des quatre coins du monde, de France ou de la région, comme ce festivalier de Bar-le-Duc qui, chaque matin, se lève très tôt et repart le soir en voiture : «Surtout ne pas perdre une journée, avant la rentrée proche ! » dit-il, enthousiasmé.

Cette Mousson d’été, fondée par le metteur en scène et comédien, Michel Didym  et la metteuse en scène, Véronique Bellegarde, consacrée aux écritures contemporaines du monde entier, réunit toujours et avec autant de ferveur et de curiosité, amateurs passionnés, et auteurs, traducteurs, acteurs, metteurs en scène, techniciens de théâtre. Pendant six jours,  et avec souvent par la suite, la possibilité d’une mise en scène…

Dans l’Abbaye des Prémontrés, un lieu calme et magnifique, édifiée dès 1705 par l’architecte Thomas Mordillac, « La Mousson d’été propose, dit Michel Didym, une oasis spatio-temporelle, pour prendre le temps de comprendre et de ne plus avoir peur. » Ce festival ouvre aussi ses portes à une université d’été, ce qui a favorisé une évolution des programmes scolaires en littérature dramatique dans la région. Les auteurs contemporains ont ainsi pris une place  importante dans l’éducation et la culture théâtrales. «Il y a vingt-quatre ans, on étudiait 85% de classiques, et 15 % de contemporains mais aujourd’hui, c’est l’inverse. »

« Cette année, comme le remarque l’auteure et metteuse en scène Pascale Henry, la programmation n’était pas fondée sur un thème précis, et le public, en ce début du festival, a pu remarquer au fil des lectures et de trois spectacles, une parole dramatique à la recherche d’un monde autre que le nôtre, dévoré par l’injustice, la brutalité et où le langage économique du management et du commerce, ont mangé tout l’espace. Celui de l’art y compris. » Un souffle poétique et politique a ainsi parcouru les différentes rencontres et lectures, pour regarder et entendre autrement le monde d’aujourd’hui, en pleine mutation sous l’emprise des nouvelles technologies dans la vie sociale, professionnelle et privée. Comment repenser l’individu en ce début du XXI ème siècle ? Une question qui a traversé plus d’un texte de cette Mousson d’été.

Un théâtre «des bruits du monde» porté par un esprit de révolte et/ou d’utopie dont témoigne notamment violente et surprenante, L’Autrice d’Ella Hickson (Angleterre):«Je veux de l’admiration. Je sens que j’ai besoin de sang. Tout le temps. Et tout ce qui est moins que ça, me désespère. Ça me donne envie de mourir»,  dit le personnage principal.
Ou encore Présence(s) de Pascale Henry. Troublant et onirique, le texte où se mêle blessures, mélancolie, rêve, modernité, mémoire des anciens donne une place déterminante à la voix. Ici perçue comme personnage. Elément poétique et théâtral par excellence, la voix donne une sensibilité, une couleur singulière à l’un des thèmes majeurs de la pièce : la construction d’une identité féminine. «Tout commence par un rêve. A la suite d’un cauchemar où un distributeur de billets affirme que la propriétaire de sa carte de crédit est décédée, ELLE, une femme d’une quarantaine d’années, se retrouve plongée dans une enquête criminelle intérieure, et s’adresse à elle-même, une rivière de mots et de questions. (…) La recherche des preuves et sera interrompue par un appel de sa fille. »

Au programme aussi, plusieurs pièces se projetant dans le futur ou opérant des allers et retours, à l’écriture subtile et maîtrisée. Comme dans cette lecture radiophonique de La Brèche de Naomi Wallace (Etats-Unis), mise en ondes par Pascal Deux. Le drame se passe en 1977 et en 1991, au sous-sol et sur la terrasse de la maison d’une famille ouvrière, en banlieue d’une ville américaine à moitié oubliée… La pièce se déroule dans les années 1970 et 90, ce qui nous permet de suivre les personnages sur deux générations : Jude Diggs, presque dix-sept ans, intelligente et sauvage; Acton Diggs, son frère, à peine  quatorze ans, asthmatique; Frayne Mortinson, quinze ans, d’une classe sociale moyenne, assez dur, charismatique; Hoke Tafford, à peine  dix-sept ans, « presque timide, presque sûr de lui», d’un milieu très aisé. Ces quatre jeunes gens se risquent à un jeu dangereux qui échappe à leur contrôle, mais quand ils sont devenus adultes, les effets de cette violence se font encore ressentir… La fable n’est pas chronologique, et ne procède pas non plus par retours en arrière mais par fragments de vie s’intercalant en 1970 ou 1990. Le public s’y est beaucoup intéressé. Saluons la qualité fictionnelle, l’écriture classique à forte tension dramatique, une belle création musicale de Frédéric Fresson et le jeu formidable des acteurs: Quentin Baillot, Thomas Blanchard, Glenn Marausse, Julie Pilod, Bertrand de Roffignac, Souleymane Sylla et Alexiane Torrès. L’enregistrement de la pièce sera diffusé sur France-Culture, le 16 septembre. Ne le ratez pas !

Autre petite perle, sur un thème mondial et très actuel, celui des migrants : Excusez-nous, si nous ne sommes pas morts en mer d’Emanuele Aldrovandi (Italie). Mais, et ce n’est pas coutume, traitée crûment, sans pathos ni cliché. Avec un humour noir, des suspenses et des coups de théâtre…Les noms des personnages : Le Gras, Le Robuste, La Belle, Le Grand… donnent le ton à cette comédie dramatique dont la lecture a été dirigée avec panache, par le metteur en scène croate Ivica Buljan: « BELLE: Tu as peur de salir ta valise, de sang ? GRAND: Non, mais… enfin, bref, tu fracasserais la tête de quelqu’un pendant qu’il dort ? BELLE: Pour éviter que lui, te la fracasse, dès que tu te dormiras. GRAND: Je ne comprends pas, comment fais-tu pour… tu le connaissais d’avant ? »

Quelques déceptions, comme la mise en espace de Philoxenia, un exercice à ne pas confondre avec une lecture, et plus périlleux et exigeant qu’il n’y paraît.  Surtout avec des acteurs amateurs qui, pourtant, ne manquaient ni d’énergie ni de présence. Et une des «conversations» de La Mousson d’été, Mettre en lecture et mettre en espace, avec Michel Didym, Véronique Bellegarde et le comédien Quentin Baillot, fut éclairante d’un point de vue technique et esthétique: différences dans la direction d’acteurs, différences aussi entre mise en scène et mise en espace, et entre lecture et mise en espace. Il faut souligner la qualité des écritures et leur diversité,  et le choix de thèmes très actuels. Félicitations aux comédiens, fidèles au festival pour beaucoup d’entre eux et à toute l’équipe !

On souhaite que cette Mousson d’été continue encore longtemps sur sa lancée. Sous un soleil radieux, un rendez-vous rare en littérature dramatique, au plus près du public et des professionnels. Un lieu de rencontres et de découvertes, havre indispensable à préserver, sous l’emprise du numérique et du virtuel!

Elisabeth Naud

La Mousson d’été a eu lieu, du 23 au 29 août, à l’Abbaye des Prémontrés, Pont-à-Mousson (Meurthe-et-Moselle).

 

Martha Graham Dance Company : répétition d’Ekstasis, chorégraphie de Virginie Mécène

Martha Graham Dance Company : répétition d’Ekstasis, chorégraphie  de Virginie Mécène, d’après Martha Graham

Jean Couturier

Jean Couturier

Six soirées consacrées à cette compagnie historique dirigée par Janet Eilber, vont permettre au public de découvrir des œuvres historiques comme Cave of the Heart, Appalachian Spring, Lamentation variation et The Rite of Spring

Ekstasis, (1933) une courte mais remarquable pièce vue cette année au festival de Neuss en Allemagne (voir Le Théâtre du blog), est un premier tournant pour  Martha Graham : «Quand j’ai créé cette danse, j’ai découvert l’opposition entre les mouvements de mon bassin et ceux de mes épaules », ce qui a généré une ondulation du corps inventée bien avant le développement des autres techniques de Martha Graham.
Le processus de recréation pour Ekstasis est particulier, puisque Virginie Mécène n’avait pas de film, peu de photos et seulement quelques écrits. L’ex-danseuse-chorégraphe a construit, ici, une nouvelle version de cette pièce à partir de son propre ressenti :

« J’ai imaginé une relation avec le bassin, plus profonde,  avec l’épaule mais aussi avec la connexion au sol, avec l’énergie venant du centre du corps en connexion avec la terre ». Virginie Mécène, « à l’écoute de ses racines », trouve sur elle-même ces ondulations du corps, qu’elle transmet à Peiju Chien-Pott, danseuse-étoile de la compagnie, en les sculptant sur elle ; un processus qui a demandé un an de travail. Copie de l’original, le costume de couleur sable ,fait d’un fin maillage, permet une véritable liberté de mouvement.

Comme elles n’ont pas retrouvé la musique originale, Virginie Mécène et Janet Eilber ont choisi la musique de Ramon Humet, un mois avant la première. Rendant hommage à Martha Graham, elles réadaptent ce morceau du compositeur espagnol dont la musique apparaît ici en totale adéquation avec la pièce.

Natasha M Diamond-Walker et Anne Souder, vont aussi travailler ce rôle. Ce solo sera repris  par Aurélie Dupont pour six représentations à l’Opéra-Garnier. Elle  apprécie le style de Martha Graham depuis sa découverte à l’école de danse de ce même Opéra. Elle connaît  bien Virginie Mécène, puisqu’elles ont travaillé ensemble lors de la célébration des  quatre-vingt-dix ans de la compagnie Martha Graham à New-York (voir Le Théâtre du blog).
La répétition à laquelle nous avons assisté nous révèle l’intimité d’une recréation originale. Pour Virginie Mécène , il faut «s’inspirer de sa propre mémoire ancestrale, de sa connexion avec la terre, c’est le bas du corps qui fait monter les mouvements du reste du corps, il faut être à l’écoute de ses organes, de son corps vivant ». « Et dit Aurélie Dupont,  c’est très simple et en même temps très beau. C’est une danse de la maturité du corps, il faut avoir conscience de son corps, cela s’apprend avec le temps ». Ces artistes confirment que cette simplicité des mouvements qui évoluent avec quelques détails dans leurs variations, révèle une grande beauté esthétique. Allez à l’Opéra Garnier découvrir les formidables danseurs de la Martha Graham Dance Company et retrouver Aurélie Dupont sur cette même scène depuis ses adieux il y a trois ans…

Jean Couturier.

Opéra Garnier 8, rue Scribe,Paris IX ème, du 3 au 8 septembre.

 

 

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