Jean Moulin de Jean-Marie Besset, mise en scène Régis De Martrin-Donos.

 Jean Moulin de Jean-Marie Besset, mise en scène Régis De Martrin-Donos.

© Charlotte Spillemaecker

© Charlotte Spillemaecker

La scène ressemble à une brocante, encombrée de meubles anciens. Eléments essentiels de la scénographie, des armoires posées sur des plateaux mobiles, déplacés par les comédiens, deviennent à l’occasion des habitacles pour un dialogue entre les personnages….

Le récit débute par l’ annonce de la mort de Jean Moulin, le 8 juillet 1943 et se termine par son supplice, sous la torture administrée par Klaus Barbie, chef de la Gestapo à Lyon. La scène,parfois envahie de fumée, est souvent dans la pénombre. Les tableaux se succèdent durant plus de deux longues heures. Le jeu des comédiens qui interprètent plusieurs personnages, est inégal.

Mais le plus gênant: la liberté que prend l’auteur avec l’Histoire. La pièce, sous-titrée une fiction historique, offre une vision peu reluisante de la Résistance. Des membres de l’association Libération-Nord, résistants de la première heure, qui ont vu ce « spectacle » n’étaient pas d’accord avec les raccourcis opérés par Jean-Marie Besset. Ils sont en effet ici présentés comme incapables de se coordonner entre eux mais aussi et d’un réseau à l’autre. L’homosexualité de certains est mise en avant comme un facteur de dissensions! On entend Jean Moulin dire qu’ «une grande partie des Français sont devenus résistants pour échapper au S.T.O .», le service du travail obligatoire instauré par les Allemands en 1943. Seuls les liens qui unissent Jean Moulin et le général de Gaulle à Londres, semblent plus conformes à la réalité.

Un travail de dramaturgie plus précis aurait évité de tomber dans la caricature. Le texte souffre de nombreuses faiblesses et trivialités du genre : «Je vais faire couler votre sang pour faire jaillir la vérité!» ; «Il va falloir partir à la castagne !» ; «Moi, Moulin, je suis un chien du genre épagneul !» ; «Il y a de l’or, Laure!» etc. Cette chronique historique, raccourcie et débarrassée de ses scories pourrait à l’extrême rigueur, faire l’objet d’une dramatique radio et aurait mérité un débat sur le combat patriotique qui a permis et accompagné l’arrivée des Alliés en France et contribué à la libération du pays.

Jean Couturier

Quelle tristesse en effet! Quel ennui! Que sauver de ce désastre que nous avons vu en compagnie de quelque quarante cinq spectateurs qui s’ennuyaient ferme? A cause d’une scéno prétentieuse- et des costumes minables- et sans aucune efficacité, les comédiens se transforment en déménageurs toutes les cinq minutes et ne sont absolument pas crédibles. En particulier les deux nazis qui parlent avec un drôle d’accent un français impeccable! Seul Stéphane Dausse en de Gaulle s’en sort  à peu près, mais on voudrait bien savoir pourquoi il imite le Général à certains moments et à d’autres pas… Et  Jean-Marie Besset a conçu une dramaturgie faite de très courtes scènes qui ne tient pas la route.
Quand on s’attaque à ce monument de l’Histoire de France qu’a été la Résistance, il faut avoir une honnêteté intellectuelle absolue, écrire un texte solide et le faire mettre en scène avec intelligence. Sinon on court à la catastrophe, et on est à la limite du théâtre amateur: comme ici… La vie est courte et nous n’avons pas eu la patience de rester jusqu’au bout; après une heure, nous avons abandonné la partie.

Philippe du Vignal

Théâtre Déjazet 41 boulevard du Temple, Paris III ème, jusqu’au 17 novembre.


Archive pour octobre, 2018

Le Gardien du Temple et La Machine conception et mise en scène de François Delaroziere

François Delarozière

François Delarozière

Le Gardien du Temple et La Machine conception et mise en scène de François Delaroziere

«Nous attachons une attention particulière à ne pas transfigurer la machine, à lui laisser une esthétique mécanique brute. C’est l’intervention humaine de la manipulation, du discours, de la musique ou de la danse qui donne vie aux machines. » Telle est la philosophie de François Delaroziere Sur la piste d’envol de la légendaire Aéropostale, après Antoine de Saint-Exupéry, René Guynemer et les autres, ce nouveau pionnier essuie les plâtres d’un projet colossal. Bien connu pour avoir conçu la famille des Géants de Royal de Luxe – qu’il accompagne de 1983 à 2005- puis Les Machines de l’Île à Nantes, le metteur en scène et scénographe s’apprête à inaugurer, à Toulouse, la Halle de La Machine.

Ce grand bâtiment, construit avec des subsides de Toulouse-Métropole et de la Région Occitanie abritera ses créations quand elles ne seront pas en tournée. Le quartier de Montaudran, autrefois banlieue industrielle, sort de terre autour de l’Aéropostale désormais baptisée La Piste des Géants. La métropole entend ainsi le doter d’un équipement culturel et touristique . « Le financement de la Halle de la Machine ( 12 millions d’euros) dépend des services de l’urbanisme, précise François Delaroziere :  « Une façon d’ouvrir la porte à l’art dans l’urbanisation de la cité. »

La piste d’aviation de 2,5 kms reste telle qu’elle, bordée des «jardins de la ligne», plantés d’essences végétales issues des pays traversés jadis par l’Aéropostale. Malheureusement, on ne peut pas y mettre les pieds, remarque le metteur en scène. Non loin, on trouvera un musée  consacré à la mémoire des pionniers. Mais rien de muséal dans cette Halle des machines : « les mécaniques animées de la compagnie prendront vie sous les yeux du public grâce à une équipe technique et artistique et à travers un large éventail de récits ». La Symphonie mécanique, Les  Mécaniques savantes, L’Expédition végétale, Le Dîner des petites mécaniques et Une nouvelle forme de vie non répertoriée, seront mis en mouvement pour les visiteurs et, entretenus, prêts à repartir jouer aux quatre coins du monde.

Grâce à un contrat de délégation de service public de dix ans avec Toulouse-Métropole et un budget de fonctionnement de 632. 000 euros, l’association La Machine emploie trente-cinq personnes et fait appel, pour la construction d’objets de spectacle atypiques, à de multiples professions : des métiers d’art, à l’industrie et aux technologies de pointe. Comédiens, techniciens, marionnettistes, musiciens et décorateurs se chargent de les animer : «Le mouvement est un langage, une source d’émotion. »

Dehors, dans le “manège carré“, se croiseront La Marche des buffles, La Ronde des insectes et Les Poissons…

Le Gardien du Temple

©Mireille Davidovici

©Mireille Davidovici

Dans le même temps, des dizaines de techniciens, mécaniciens,  acteurs, musiciens s’activent aux répétitions du spectacle inaugural.
Le Gardien du Temple se donnera du 1er au 4 novembre dans les rues de la Cité rose : Saint-Cyprien, Le Capitole, Esquirol, les quais de la Daurade, Port Viguerie, Matabiau, Alsace- Lorraine, Carmes, Salin, boulevard Carnot autant de labyrinthes, terrains de jeu où une araignée articulée de 13 m. de haut et 20 m. de diamètre retrouvera le Minotaure (47 tonnes pour  quatre mètres de large, et jusqu’à 14 m. de haut).

Telle Ariane, la fileuse le sortira de son souterrain… Cette épopée, conçue à raison de trois épisodes de deux heures par jour, s’inspire du mythe d’Ariane, mais revu et corrigé par la plume de Jorge-Luis Borges : dans La Demeure d’Asterion, nouvelle du recueil L’Aleph, l’écrivain donne la parole au Minotaure.

 Un étrange ballet se prépare, accompagné d’un orchestre, perché sur quatre plateformes mobiles à huit mètres du sol et dirigé par Mino Malan, auteur de la musique. Un ténor donne voix à la complainte du Minotaure : «  On me prend pour un fou/ On me traite de monstre /Tout ça n’est que mensonge (…) Mes ailes retrouvées/ qui sait ce que je ferai » …Pour le metteur en scène de cet opéra de marionnettes géantes, dont il a écrit le livret, le monstre n’est qu’un malheureux paria, mis à l’écart du monde parce que différent : mi-homme, mi-taureau  ! Un personnage poétique et pathétique qui s’ennuie et aspire à sortir des «couloirs sans fin et des corridors vides ».

Ariane, fille de Minos et de Pasiphaé – ici une araignée -, utilise ses pouvoirs magiques pour le guider vers sa future demeure, le temple dont il deviendra le gardien… Telle une danseuse, elle évolue avec grâce, chacune de ses huit pattes activée par un humain. Ses yeux et sa tête bougent  grâce à trois manipulateurs. Elle bave et crache de la vapeur, tandis que le Minotaure, mu par dix- sept personnes, se cabre, rugit et lance des flammes sur son passage.

Après des répétitions tenues secrètes, le public pourra bientôt admirer ces géants dans les rues de Toulouse. Le premier jour est celui de l’apparition des machines et les jours suivants, on les verra évoluer dans différents quartiers. Pour éviter les bousculades, seul le point de départ de chaque journée sera communiqué.

On retrouvera les deux protagonistes du Gardien du Temple, apaisés, dans la Halle des machines et sur la piste de l’Aéropostale à Montaudran. L’Araignée embarquera sur son dos une dizaine de personnes, et le Minotaure une cinquantaine.« Ces sculptures vivantes transforment le regard que nous portons sur nos cités conclut le maître d’œuvre. Le théâtre que nous pratiquons est un théâtre de rue et d’action dans la rue. Il nous permet ainsi d’envisager, dans l’espace public, un acte fédérateur. »

Mireille Davidovici

Le Gardien du Temple du 1er au 4 novembre dans les rues de Toulouse

Et du 9 au 11 novembre, week-end d’inauguration de la Halle de La Machine.
3, avenue de l’Aérodrome de Montaudran, Toulouse

www.halledelamachine.fr

 

Entropie, chroniques parisiennes, de Eric Da Silva, Henri Devier, Frédéric Fachéna

Entropie, chroniques parisiennes, d’Eric Da Silva, Henri Devier et Frédéric Fachéna

 

ob_47c96f_resized-entropie-v1-920011Entropie n.f. En physique : fonction exprimant le principe de la dégradation de l’énergie ; processus exprimé par cette fonction. Augmentation du désordre ; affaiblissement de l’ordre.

Il était une fois trois mousquetaires, ou quatre ou plus, c’est variable, autour d’Eric Da Silva en d’Artagnan. Pour cette fois, un pour tous et tous pour un, ils explorent Paris, avec leurs chroniques d’une ville secouée par un attentat. Secoués, ils le sont tous les trois, ce qui les rend ultra-sensibles et réactifs. Et on a envie de dire perméables au monde, aux sons, à la musique, aux mots pris aux mots, d’autant que leur costume est fait d’un imperméable tagué comme un mur qui parle. On les suit dans le présent d’émotions et d’impressions qui n’oublient jamais le monde autour d’eux. Au contraire : ils le répercutent de la façon la plus percutante qui soit, vive, rapide.

C’est de cela que ça parle. Comment nous avons, que nous le voulions ou non, le monde et la ville dans la peau, comment notre «moi», notre identité s’étirent ou se rétrécissent, tiraillées par les vibrations de ce milieu dans lequel nous baignons. Où suis-je ? Au coin de la rue, dans le métro, sur l’écran. Et je n’y suis pas «de passage», j’y suis, je commence à chaque instant à y exister. Houlà ! Nous voilà en pleine métaphysique ! N’ayons pas peur, elle revêt ici parfois des nez de clowns ou prend la forme d’un jeu d’enfants : on dirait que ce serait ton tour d’être le garçon avec qui on ne veut plus jouer et que tu serais mort pour dix minutes, par exemple.

Eric Da Silva, Henri Devier, Frédéric Fachéna nous font vivre un spectacle qu’on pourrait qualifier (avec toutes nos excuses pour la trivialité, mais comment dire autrement ?) d’autonettoyant. Rien que du v : relations entre eux, dans l’instant, paroles et images, maniement des outils comme l’ordinateur ou le téléphone portable, les trois gaillards ne laissent passer aucune approximation, aucun bluff. Le spectacle ne ment jamais : impossible quand on traque à ce point le vivant. De la vie, ils nous en distillent goutte à goutte autant qu’ils nous en balancent à la figure. Une façon de s’exposer à tout ce que la ville renvoie, de l’expérimenter, avec des images fragiles et mouvantes, dans une réelle précarité qu’il faut bien prendre à bras le corps. Une façon de réinventer le théâtre : sous la double raison sociale du Melkior théâtre et de l’Emballage théâtre, ils renaissent une fois de plus tel le phénix, brûlants, légers, inquiets, rapides.

Une première version, lue aux Collectif Douze, durait trois heures ; il ne nous en laissent qu’une heure vingt-cinq, mais cela suffit à nous déployer la ville dans toutes ces circonvolutions tourmentées et joyeuses. On n’en dira pas plus : il faut découvrir ce théâtre singulier, vécu en direct par «des gens de trente ans qui en ont soixante», ce défi contemporain. Et fraternel, de surcroît.

Christine Friedel

Spectacle vu  à l’Anis Gras. L’Échangeur, à Bagnolet, du 16 au 20 novembre, relâche le dimanche 18. T.: 01 43 62 71 20

 

Orphée et Eurydice de Christoph Willibald Gluck mise en scène d’Aurélien Bory.

©-Pierre-Grobois

©-Pierre-Grobois

Orphée et Eurydice de Christoph Willibald Gluck mise en scène d’Aurélien Bory.

Devant cette version du mythe d’Orphée, remaniée par Hector Berlioz en 1859, nous nous souvenons du sublime spectacle de Pina Bausch à l’Opéra Garnier où le héros tente de ramener Eurydice des enfers. Pour Aurélien Bory  Pina Bausch est une référence : « Pina Bausch a été très importante dans mon parcours et reste, à mes yeux, une artiste majeure de la seconde moitié du XXe siècle, qui a totalement renouvelé notre rapport à la scène théâtrale». Le metteur en scène s’est engagé dans cette aventure à la demande de Raphaël Pichon qui assure la direction musicale de l’œuvre et d’Olivier Mantei directeur de l’Opéra-Comique : «J’aborde le théâtre comme un art de l’espace».

A chacune de ses créations, Aurélien Bory change les repères habituels de la scène comme avec Plexus ou Espæce, (voir Théâtre du Blog). Pour cet Opéra dont la deuxième partie se situe dans le monde des morts il utilise une technique d’illusion datant de la fin du XlXe siècle : le Pepper’s Ghost. Un cadre de 12 mètres de haut et 9 mètres de large, suspendu aux quatre coins du grill et tendu d’une toile en plastique : suivant son angulation elle peut être transparente ou réfléchissante reflétant alors la salle, la fosse d’orchestre avec les musiciens de l’Ensemble Pygmalion, les cintres ou le plateau.

Pendant la première partie, l’image d’une toile peinte de Jean-Baptiste-Camille Corot, datant de 1861 qui s’étale au sol surprend. Elle représente Orphée ramenant Eurydice des Enfers. Le tableau ainsi que les interprètes présents se reflètent en fond de scène. Un bel effet, surtout quand Orphée plonge dans les enfers comme dans un siphon sans issue ! Pour Aurélien Bory : «Ce dispositif optique, qui retourne l’image qu’il reflète, peut évoquer, par sa surface tantôt transparente tantôt reflet, la séparation ténue entre le monde des vivants et des morts. Il crée littéralement sur le plateau un au-delà, non seulement par l’image, mais aussi par l’acoustique, puisque son empreinte crée un éloignement». Les voix des chanteurs se trouvent ainsi modifiées suivant leurs positions.

  Aux trois rôles principaux : Orphée (Marianne Crebassa), Eurydice (Hélène Guilmette) et Amour (Lea Dessandre), se joignent les membres du chœur. Des danseurs et des artistes circassiens se mêlent aux chanteurs de cet ensemble. Ainsi le metteur en scène donne à ce groupe un corps matériel différent par sa mobilité inhabituelle. Là encore Aurélien Bory bouscule avec bonheur les repères de la scène, résultat d’une direction de jeu précis.

Ce spectacle a très vite affiché complet, comme les nombreuses productions de l’Opéra-Comique. Les abonnements sont déjà ouverts pour 2019 avec, au programme, des metteurs en scène tels qu’Olivier Py, Anne Kessler, Michel Fau ; ou Valérie Lesort et Christian Hecq, de retour après le succès du Domino Noir vu la saison dernière.

Jean Couturier

A l’Opéra-Comique 1 Place Boieldieu 75002 Paris, joué du 12 au 24 octobre, puis en tournée du 2 au 12 juin 2019 à l’Opéra de Lausanne et la saison prochaine 2019 à l’Opéra Royal de Versailles, l’Opéra Royal de Wallonie, le Théâtre de la ville de Luxembourg et l’Opéra de Zagreb.

 

CIRCa 2018 31e Festival du cirque actuel

 

 

photo auch

CIRCa 2018

31e Festival du cirque actuel

 

L’aventure du cirque, à Auch, débute en 1975. L’abbé de Lavenère-Lussan, enseignant au collège Oratoire Sainte-Marie, organise un atelier cirque dans les greniers de l’établissement pour apprendre aux jeunes à vivre ensemble. Le Pop Circus, école de cirque d’Auch, est né.

Quand Achille Zavatta installe sa remise d’hiver à Auch, en 1986, la ville s’oriente vers la création d’un Pôle-cirque et va accueillir les rencontres de la Fédération Française des Ecoles de Cirque (FFEC) dès 1989, sous divers chapiteaux. Mais en 1996  le Festival ouvre ses portes aux compagnies professionnelles pour devenir aujourd’hui un lieu incontournable où se croisent écoles de cirque, artistes et programmateurs (trois cent cette année !). Depuis 2012 l’association CIRCa dispose d’un site dans une ancienne caserne : le CIRC (Centre d’Innovation et de Recherche Circassien), inauguré par le théâtre équestre Zingaro lors du vingt-cinquième festival. Autour du Dôme de Gascogne, chapiteau permanent pouvant accueillir les spectacles en frontal ou en circulaire, le CIRC possède une salle de répétition de 480 m2, un restaurant d’insertion (la Cant’Auch), des bureaux, des ateliers et espaces de stockage. Les vastes terrains alentour permettent de dresser des chapiteaux itinérants pendant le festival qui s’étend aussi dans plusieurs lieux de la ville. Cette année la plupart des quarante spectacles affichent complet-  et tout le monde se retrouvent dans les buvettes et restaurants sur la vaste esplanade du CIRC.

 Point d’orgue d’actions culturelles et pédagogiques régionales ainsi que de résidences de création menées tout au long de la saison, le festival était, à l’origine, porté par des bénévoles : il a gardé ce lien avec la population en mobilisant pendant dix jours, aux côtés des dix-sept salariés permanents et de nombreux intermittents, quelque deux cents volontaires. Ils conduisent notamment les navettes entre les dix-sept salles et chapiteaux disséminés en ville, et emmènent les artistes et programmateurs vers les gares et l’aéroport.

 Dans le cirque contemporain, comme on le verra dans l’échantillon que nous présentons, peu d’animaux mais des corps en action. Une recherche dramaturgique et esthétique à la croisée des disciplines circassiennes, du théâtre, de la danse, de la musique, des arts plastiques. Souvent sous-tendue par un fil narratif (Red Haired Men) et le souci d’une esthétique forte (L’Absolu). La scénographie joue un rôle important (O let me weep) et la musique s’insère souvent dans les acrobaties (Dans ton cœur). On trouvera quand même quelques formes plus traditionnelles avec une suite de numéros (Saison de cirque).

 Cette édition se focalise sur la question du cirque au féminin  : North Face  propose une version féminine d’un spectacle masculin : réplique adaptée aux corps des porteuses et voltigeuses (voir Théâtre du Blog, festival Ciam) ; Me mother met en scène la maternité et ses implications dans le métier. Projet.PDF (Portés de femmes) décline en un show brillant les préoccupations et les capacités physiques infinies des circassiennes.

 Comme chaque année, CIRCa accueille les travaux de différentes écoles sous l’égide de la FFEC : Fédération Française des Ecoles de Cirque, créée à Auch en 1988. Ils s’avèrent d’un excellent niveaux et annoncent de futurs professionnels de talent. Cette fédération structure l’enseignement des arts du cirque pour la pratique amateure et professionnelle. Elle réunit douze fédérations régionales et 136 écoles soit 27. 000 licenciés de tous âges.

 

 

Dans ton cœur mise en scène de Pierre Guillois avec la compagnie Akoreacro

 P 10 Dans ton coeur - Akoreacro ©RICHARD HAUGHTON (2)Pendant une heure quinze, huit acrobates et quatre musiciens entremêlent leurs corps, et leurs accessoires dans une fuite en avant électro-ménagère : les frigos voltigent, les fours à micro-ondes explosent,  et une course poursuite effrénée s’engage entre des amoureux bientôt coincés dans la routine familiale et l’enfer consumériste.

Claire Aldaya voltige entre biberons et machine à laver, ou d’un partenaire à l’autre. Une parodie de la vie moderne d’un couple à la page menée tambour battant aux rythme d’un petit orchestre volant et polyvalent (batterie, flûte, saxophone, contrebasse, violoncelle, clavier…) prêt à réaliser des figures extravagantes. On jongle avec les corps, les objets, dans des portés impressionnants.

Le metteur en scène d’Opéraporno ( voir Le Théatre du Blog) construit sa pièce sur le fil ténu de la rencontre amoureuse et le devenir du couple. En contrepoint, des moments music-hall et paillettes avec une drag queen au trapèze Washington. Dans ce feu d’artifice mouvementé, on a du mal à tout saisir : les gestes parfois s’éparpillent et se perdent. Mais on reste séduit par ce brillant spectacle au rythme endiablé. Ce jour-là, un porteur blessé a été remplacé au pied levé sans que l’économie générale du spectacle n’en pâtisse. Un bel exploit pour ce collectif d’artistes après le succès de leur précédente création, Klaxon.

 Du 22  au 30 novembre : Le Quartz Brest ; du 14  au 18 décembre : Le Volcan Le Havre ;  du 17- au 20 janvier : Circonova / Quimper ; du 25 janvier  au 10 février : Espace Cirque d’Antony ;
Du 11  au 17 mars : Festival la Piste aux Espoirs Tournai (Belgique) ; du 28  au 31 mars : Bègles ( Gironde).
Du 4  au 10 avril : L’Agora / Pôle National Cirque de Boulazac ( Gironde)

Du 2  au 8 mai: La Coursive,La Rochelle  et du 15  au 26 mai : La Villette à Paris

www.akoreacro.com

 

 L’Absolu conçu et interprété par Boris Gibé

l_absolu« Comme dans un théâtre anatomique, j’avais envie que ce spectacle soit vu du dessus, en circulaire, pour que le public se retrouve dans une réalité supérieure au sort de l’homme mis en scène. » Ainsi, Boris Gibé voir (Le Théâtre du Blog) entraîne le public dans un espace vertigineux, en forme de silo. Ce cylindre de tôle de neuf mètres de diamètre et douze mètres de haut comporte un escalier à double révolution qui s’enroule autour de la piste. Les spectateurs s’installent sur un rang, sur des tabourets collés aux parois, en surplomb de la scène circulaire.

Tout là-haut, un corps s’agite dans la transparence aqueuse du plafond avant de chuter brutalement pour disparaître au fond du puits. Par terre, l’acrobate s’arrache au sol tourbeux dans un jeu de lumières et de miroirs oniriques. Ses évolutions au bout d’un agrès aérien sont menacées par des matériaux tombant des hauteurs… Allusions à la condition humaine : l’individu aux prises avec des éléments hostiles airs, eau, feu… Tel Sisyphe, dans une lutte absurde et toujours recommencée.

Jouant sur le haut et le bas, déployant des illusions d’optique et un travail poétique sur les matières, l’Absolu ouvre un univers inquiétant, halluciné et hallucinant. On se passerait volontiers du texte qui accompagne ce beau spectacle, tant les images et les impressions suscitées sont fascinantes et parlantes. La compagnie Les Choses de rien, implantée à Paris depuis sa naissance en 2004 poursuit avec Boris Gibé une recherche autour de la perception du monde, comme dans cette pièce d’une heure dix à portée philosophique.

 

Du 8  au 13  et les 15  et16 janvier : Biennale des arts du cirque / Scène nationale de Cavaillon ; 24-27 janvier ; 1-3 et 8-10 février : Biennale des arts du cirque au Théâtre du Centaure / Marseille ; 23 -28 et l3 avril
Du 2-4 mai : NestThéâtre /CDN de Thionville ; du 13 au 31 mai ,Théâtre de la Cité & 2R2C, Paris

 

Red Haired Men d’après Daniil Harms mise en scène d’Alexander Vantournhout

 

P 21 red_haired_men__bart_grietens__1Quatre compères : deux “jumeaux“, un athlète aux cheveux rouges et l’acrobate et jongleur belge Alexander Vantournhout qui mène la troupe. Il s’inspire de micro-récits absurdes de Daniil Harms pour construire un spectacle burlesque mariant cirque, contorsion, marionnettes, tours de magie et ventriloquie.

« There was a red-haired man who had no eyes or ears. He didn’t have hair either, so he was called red-haired theoretically. He couldn’t speak, since he didn’t have a mouth.(…) (Il était un homme roux qui n’avait ni yeux ni oreilles. Il n’avait pas de cheveux non plus, mais on l’appelait théoriquement le rouquin. Il ne pouvait parler car il n’avait pas de bouche…) »

La pièce plonge d’emblée dans un univers de « non-sens » cher au poète russe : pour braver la censure, il empruntait à l’absurde  et par ce biais en disait long sur une société inique, brisée par le totalitarisme. (…) Les personnages se métamorphosent dans des postures grotesques, disparaissent par des tours de passe-passe. Les textes de Daniil Harms, courts et denses, ponctuent une chorégraphie acrobatique proche de l’illusionnisme forain ; nous voilà de l’autre côté du miroir, dans un univers extravagant à la Lewis Carroll. Quelques longueurs dans les parties dansées alourdissent le rythme général d’un spectacle poétique et dépouillé.

 

En Belgique : 17 novembre: Centre Culturel De Werf / Aalst ; 22 novembre : De Warande / Turnhout ; 27-29 novembre: STUK / Leuven ; 30 novembre: C-mine / Genk ; 18 janvier : Centre Culturel Ter Dilft / Bornem ; 23 janvier: Kunstencentrum nona / Mechelen ; 26 janvier: Schouwburg / Kortrijk ; 2 février : Centre Culturel De spil / Roeselare / ; 8 février: De Grote Post / Oostende ;15 février : Malpertuis / Tielt ; 19 février : Stadsschouwbrug / Sint-Niklaas ; 1 et 9 mars: Centre Culturel De Schakel / Waregem ; 4 mai : Centre Culturel Vondel / Halle ; 7 mai : Centre Culturel Berchem / Berchem ; 15 mai: Cultuurcentrum / Brugge.

En France : 4-6 décembre: Le Maillon / Strasbourg ; 30 janvier : Prato / Lille / FR

15 mars : Festival Spring / Théâtre de l’ Arsenal du Val-de-Reuil ; 22-24 mars: Les Subsistances / Lyon ; 26 mars: Ma Scène Nationale / Montbeliard

https://www.alexandervantournhout.be/

 

 Me, Mother mise en scène de Kristina Dekens et Albin Warette

2-Me-Mother-Kristina-Dekens-Albin-Warette-1200x800 Quel est l’impact de la maternité sur la vie professionnelle et privée des circassiennes ? Comment vivre le bouleversement physique d’une grossesse et d’un accouchement quand le corps est l’instrument principal de son art ? Créée par dix personnes à partir de récits personnels et d’improvisations, la pièce est jouée ici par cinq artistes, enceintes ou jeunes accouchées ; l’une d’elles, pas encore certaine d’être maman. Elles racontent ces moments de vie si particuliers qui précèdent et suivent l’enfantement. Issues de diverses compagnies et disciplines, elles viennent partager leurs expériences autour de la naissance. « Les répétitions ne sont pas focalisées sur la technique, mais bien sur les différents parcours et témoignages des artistes ». « Faire un bébé dans ce métier, c’est presqu’une trahison, dit l’une ». «J’ai peu de ne plus avoir de travail », réplique une autre. Histoire de montrer que la grossesse et la maternité ne sont pas une malédiction pour les circassiennes, chacune  exécute un court numéro, selon sa spécialité et son état physique (tissu aérien, hula-hoop, acrobatie au sol ou voltige, mât chinois…) .Dans la salle, des bébés, bienvenus pour l’occasion, assurent une bande-son authentique.

Cette pièce – forcément éphémère – , construite en douze jours, constitue un partage d’expériences, une dénonciation des tabous autour de la grossesse, une revendication face aux préjugés. Il est question de règles, de fausses couches ( “une grossesse sur cinq aboutit à une fausse-couche“) de césariennes imposées («  la césarienne, on te coupe au milieu ») et des douleurs de l’enfantement (« les douleurs de l’accouchement comme un tourbillon pendant neuf heures » ) De fait, cela peut paraître bavard et anecdotique, pavé de bonnes intentions, même si, pour élargir leurs propos à la condition féminine en général, les interprètes livrent quelques statistiques accablantes.

 Ce spectacle joyeux et léger joue sur la connivence avec un public majoritairement composé de circassiens et de de jeunes parents… Issu d’une résidence à CIRCa entre septembre et octobre 2018, il y a parfaitement sa place, plutôt qu’ailleurs.

 

 

Projet. PDF /Portés de Femmes, mise en scène de Virginie Baes

P 20 Projet PDF Portés de femmes@Pascal PERENNEC_300DPI PDF : sous cet acronyme, dix-sept femmes et une heure quinze d’énergie pure, entre danse, théâtre et cirque. Ce collectif réuni autour du porté acrobatique, présente une création hors norme, entre prouesses physiques et réflexions sur la condition féminine. Mutines, elles se lancent dans une parade glamour pour dénoncer l’image de la femme fatale. Moqueuses, elle se déguisent en rugbymen pour un match endiablé. Mais se montrent aussi romantiques, dans un défilé à la Pina Bausch, ou provocatrices en exhibant leurs seins, ou singeant l’hystérie… Quelques paroles de prostituées refroidissent l’ambiance festive. Les séquences s’enchaînent dans un rythme soutenu, on passe de l’humour à la provocation parfois forcée, comme cet épisode dans les rangs du public, un peu racoleur. Des images fortes naissent dans de beaux éclairages, vite effacées par des saynètes plus anodines.

Mais d’un bout à l’autre, la parfaite maîtrise des numéros et l’ambiance festive l’emportent. On les sent complices et solidaires ; malgré leur disparité, elle on su trouver un langage commun pour porter leur engagement. Elles n’ont pas froid aux yeux, leur nombre fait leur force et un vent de liberté souffle sur le théâtre.

 

Les 7 et 8 novembre 2018 : Alè̀s ; 16-17 novembre: Saint-Ouen ; 6 décembre : Châteauroux /

8 – 9 décembre 2018 : Douai ; 15 décembre : Mende ; 12 mars : Alençon ; 25 avril 2019 : Lannion ; 27 avril : Saint-Herblain

www.cartonsproduction.com

 

Saison de cirque, conception de Victor Cathala et Kati Pikkarainen, Cirque Aïtal

P 22 Saison de cirque © Loll Willems (3)« Sur la route nous avons rencontré des gens de cirque, des artistes très différents, tous passionnés de ce métier. Nous avons eu envie de les rassembler autour d’une même piste (…). A la frontière du traditionnel et du contemporain ; Aujourd’hui. » Avec Saison de Cirque, les deux fondateurs du cirque Ataïl en 2004 ouvrent leur chapiteau à d’autres artistes. Virtuoses des portés acrobatiques ce couple atypique – le grand costaud et la fluette – a su séduire les spectateurs du monde entier avec un duo main à main La piste là (en tournée durant plus de quatre ans) et l’histoire d’amour burlesque de Pour le meilleur et pour le pire, joué quatre cents fois.

Sous la houlette mi autoritaire mi complaisante de Victor Cathala, les numéros s’enchaînent sans temps morts car le spectacle se passe aussi dans les coulisses, dévoilant les préparatifs des artistes : la vie d’une équipe sur la piste et hors scène. Les Kanakov, quatre acrobates excellent à la barre russe, courte perche souple horizontale qui leur permet des rebonds spectaculaires. Le jongleur canadien Matias Salmenaho joue de la hache ou des massues : sa stature imposante, sa longue barbe rousse contrastent avec sa dextérité et son ironie. Moins à l’aise, le voltigeur équestre n’apporte pas grand chose mais on apprécie la présence de deux chevaux, clin d’œil à la tradition. Toujours aussi alerte, la fluette Kati Pikkarainen nous étonne par sa virtuosité, et sa rigueur contraste avec l’humour de ses postures souvent clownesques.

Autour du rebord de piste, le portique marquant les coulisses tourne et dévoile son envers où les artistes prennent leur pause. Pendant une heure trente on sourit aux aléas de la vie d’un cirque, tout en appréciant le haute technicité des performances, accompagnées par un orchestre aguerri.

 

30 novembre -16 décembre : Pôle Cirque – Théâtre Firmin Gimier – La Piscine / Antony ; 28 décembre -1er janvier: Lavrar O Mar / Monchique (Portugal) ; 24 – 27 janvier: Biennale Internationale des Arts du Cirque / Marseille ; 2 -5 mai : Cirque théâtre Elbeuf ; 30 mai- 2 juin : Carré Magique / Lannion

http://www.cirque-aital.com/

 

O let me weep de Colline Caen et Serge Lazar , compagnie Les Mains sales

 

©Jeff HUMBER

©Jeff HUMBER

Un homme et une femme, les yeux bandés. Confiance aveugle l’un envers l’autre. Il faut du cran à Colline Caen pour escalader le portique et marcher à tâtons sur la traverse à des mètres du sol, puis rejoindre son partenaire un peu plus bas à un agrès fixe pour qu’il la maintienne au-dessus du vide à bout de bras jusqu’à épuisement. Accompagnant la voltigeuse et son porteur, le violoncelle sensuel et plaintif de Hannah Al-Kharusy soutient cette tension extrême, accentuée par la proximité des artistes. Le public disposé autour d’une petite piste entre dans l’intimité de ces corps suspendus l’un à l’autre.

La pièce se construit à partir de O let me weep d’Henry Purcell, le lamento de Junon à l’acte 5 de l’opéra The Fairy Queen : « O let me weep (…) He’s gone, his loss deplore/ and I shall never see him more (…) O let me weep! forever weep ( O, laissez moi sangloter/ il n’est plus, je déplore sa perte / et je ne le reverrai plus jamais) De sa voix chaude, la longiligne mezzo soprano belge Pauline Claes entre en jeu et se fond à ce ballet mélancolique qui dit la relation contradictoire au sein du couple, faite de tendresse, de confiance, de risques et de peurs. La fragilité et la force de cette union, racontées à travers des corps dans une proximité troublante avec les spectateurs. Colline Caen et Serge Lazar, duo de cadre aérien travaillent ensemble depuis 2008, tout en participant à d’autres créations. Ils nous offrent ici quarante-cinq minutes d’émotion dense et recueillie.

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Du 15 au 17 novembre : L’Atelier du Plateau, Paris XX ème.

http://www.atlastlabel.com/oletmeweep

 

Le festival s’est tenu du 18 au 28 octobre CIRCa Allée de Aarts Auch (Gers) T. :  05 62 81 65 00 www.circa.auch.fr

L’artiste et son monde, Une journée avec Ohad Naharin.

L’artiste et son monde, Une journée avec Ohad Naharin.

©Jean Couturier

©Jean Couturier

Denis Lavant était l’invité surprise d’Ohad Naharin, pour cette journée consacrée au chorégraphe israélien. Avant ce temps d’échange entre les deux artistes, coordonné par Sonia Schoonejans et Didier Deschamps, un atelier «Gaga Classe» s’est tenu dans la matinée. Denis Lavant raconte : «J’ai débuté par le geste inspiré par l’exemple de Marcel Marceau, quand j’ai voulu passer au verbe, c’était compliqué, du coup mon seul repère c’était l’émotion, Si l’émotion est en phase avec le texte, le texte sort bien». Pour lui, le personnage de théâtre nait dans une relation entre le comédien et l’auteur. Issu du texte, il se compose progressivement en tenant compte des contraintes comme le costume et le lieu. Ohad Naharin explique qu’il a, lui , beaucoup de mal avec le verbe même si parfois un écrit accompagne son œuvre : par exemple celui de Peter Handke dans Naharin’virus, (voir Théâtre du Blog). Pour l’acteur le geste du danseur peut être contrôlé alors que chez lui la parole s’échappe. Questionné sur le fait que son studio est un sanctuaire impénétrable, le chorégraphe répond que toute personne peut y venir du moment qu’il danse. Pour lui chacun a la capacité de danser : «Nous avons tous cette compétence dès l’enfance, le mouvement se transmet par écho dans le corps, avec l’éducation et le passage à l’âge adulte cette capacité se perd, nous avons une tendance à bloquer ce flux émotionnel. Si je suis attendri par un danseur, c’est qu’il a en lui cette faculté de développer cet écho, écho que Denis a bien sûr en lui aussi». Il le montre en invitant deux spectatrices sur le plateau pour quelques mouvements improvisés. Prenant l’exemple d’une pierre que l’on jette, il nous fait ressentir le retentissement du geste dans notre corps, au niveau du bassin et du thorax. 

©Jean Couturier

©Jean Couturier

Selon lui le triptyque nécessaire pour créer comprend, la passion, le pouvoir de l’imagination, et cette compétence de sentir l’écho du mouvement en soi. Les spectateurs ont ensuite assisté à la répétition de Venezuela, un travail de précision et d’écoute de l’autre. Le chorégraphe avoue avec une belle sincérité qu’il tombe régulièrement amoureux de l’interprétation de ses danseurs et ses pièces sont le résultat des récits intérieurs de chacun d’eux. Le public a partagé avec bonheur cette intimité avec l’acte créateur.

Jean Couturier

Théâtre National de la Danse de Chaillot, 1 place du Trocadéro Paris XVI ème, vu le 20 octobre, «Tous Gaga» jusqu’au 27octobre.

Art de Yasmina Reza, mise en scène de Théodoris Athéridis

 

Art de Yasmina Reza, traduction de Stamatis Fassoulis, mise en scène de Théodoris Athéridis
 
545853A3-B8D9-4CA6-832A-DC436BBFB864Dans cette comédie, créée en 1994 à Paris, Serge, un dermatologue, a acheté trop cher, « un tableau blanc, avec des liserés blancs», peint par le fameux Antrios. Son ami Marc, ingénieur en aéronautique, s’en indigne. Ils entraînent dans leur querelle Yvan, un cadre dans la papeterie. Leur amitié vacille. Une partie du débat a trait à l’appréciation de l’art contemporain et au goût des autres. Mais c’est en réalité au flux des émotions qui accompagnent les relations tendues de ces trois quadragénaires que Yasmina Reza nous rend attentifs, en mêlant dialogues et monologues, échanges vifs et réflexions personnelles en aparté que le public, bien entendu, doit seul entendre.

Les trois amis semblent avoir atteint un point de non-retour dans cette querelle à la fois comique et violente, quand Serge donne un feutre à Marc qui dessine un skieur sur le fameux tableau immaculé, objet du débat et soudain  objet d’une action scénique. La dernière séquence commence de façon cocasse par le nettoyage de la toile… Après le coup de folie, la réparation. Puis les prises de parole se succèdent mais les personnages ont chacun leur registre : plaintif, incisif, dominateur, comme un trio musical. L’effet de bouclage final laisse le spectateur rêveur (car il repasse la pièce en entier) et tout aussi admiratif. Nous  apprécions la virtuosité de Yasmina Reza. Avec un vocabulaire  simple, des répliques courtes qui se focalisent sur la discussion autour d’un tableau blanc, l’écrivaine française commente la fragilité des êtres humains, leurs rapports conflictuels et la difficulté de communiquer.

Théodoris Athéridis a créé ici un spectacle magnifique  avec des moments de rire et d’émotion, grâce à une mise en scène bien rythmée et aux variations de l’éclairage… Cela permet au public de découvre les arrière-pensées des personnages. Décor blanc et très simple qui facilite les mouvements. Théodoris Athéridis (Serge), Alkis Kourkoulos (Marc) et Giorgos Pyrpassopoulos (Yvan) savent gérer et faire lire les émotions de leurs personnages. Leur énergie et leur pouvoir de communication  sont remarquables. Ils entrent, sortent, enchaînent apartés et montées en intensité et  se disputent comme des adolescents capricieux. Et  Théodoris Athéridis a visé juste: ce genre de texte, si l’on y allait avec trop de précaution, deviendrait vite ennuyeux… Un spectacle en tout cas à ne pas manquer !
 
Nektarios-Georgios Konstantinidis
 
Théâtre Mikro Pallas, 2 rue Amérikis, Athènes, T. : 0030 210 32 100 25

   

Casse-Noisette par le Ballet National de Chine

©Jean Couturier

©Jean Couturier

Casse-Noisette par le Ballet National de Chine.

 

Même si on voit des tutus sur l’affiche, on découvre une version inédite du célèbre ballet, créée au Théâtre Mariinsky de Saint-Pétersbourg en 1892. Spectacle récurrent des saisons hivernales en Europe, très apprécié du jeune public : une belle manière de lui donner le goût de la danse.  Le parrain de Clara lui offre pour Noël, un soldat de bois dont les mâchoires cassent les noisettes. Transformé en prince charmant, le pantin entraîne l’héroïne, elle transformée en princesse, dans un rêve où elle croise de nombreux personnages dont les fameuses souris.

Le ballet National de Chine avait été accueilli en 2009, avec un autre programme, par l’Opéra de Paris. Créé il y a deux ans à Pékin par sa directrice artistique, Feng Ying, une ancienne danseuse, ce Casse-Noisette nous transporte en plein nouvel an chinois avec des fragments de danses traditionnelles  mais  avec la musique de Piotr Ilyitch Tchaïkovski. Les danseurs chinois ont l’habitude de se présenter à différents concours de recrutement.Quelques troupes indépendantes se sont fait connaître au festival d’Avignon avec un répertoire contemporain (voir Le Théâtre du Blog), mais la technique de ces artistes convient en général mieux au classique. 

Premier acte : à la fête du printemps. Descendent des cintres : pagodes, colonnades stylisées, etc. et  comme les costumes tous exceptionnels, nous invitent au voyage des  masques d’animaux,  et des divinités … Une féérie débordante de couleurs.
Le deuxième acte se déroule dans un Palais de porcelaine : des tutus à traîne, baignent dans une lumière bleutée. Difficile de juger le spectacle dans son ensemble à cette répétition générale. Plusieurs chorégraphes ont en effet réajusté les six tableaux de cette pièce en fonction des trente-cinq mètres d’ouverture du plateau.  Une avant-scène, en amont de la fosse d’orchestre, améliore le rapport scène/salle parfois difficile de cette grande salle. Les solistes paraissent un peu en retrait et le collectif prime. On remarque pourtant dans le corps de ballet, quelques belles individualités à la forte présence scénique. Les soixante musiciens de l’orchestre Pasdeloup et les soixante-dix danseurs sont prêts à surprendre le public.

 Jean Couturier

Seine musicale, Ile Seguin, Boulogne Billancourt j( Hauts-de-Seine) jusqu’au 4 novembre.

 

 

La Machine de Turing de Benoît Solès,mise en en scène de Tristan Petitgirard

 

La Machine de Turing de Benoît Solès, mise en en scène de Tristan Petitgirard

©DR

©DR

Alan Turing, mathématicien anglais (1912-1954), déjà grand génie du calcul quand il était encore adolescent, construisit une grosse machine à calculer grâce à laquelle il réussit à décrypter Enigma le code de transmission des Allemands pendant la seconde guerre mondiale. Ce qui évita sans doute qu’elle ne se prolonge et épargnera la vie de centaines de milliers de civils et de soldats. Puis, après l’échec d’Hitler, Alan Turing contribuera à la naissance technique des premiers ordinateurs (on doit ce nom français à Jacques Perret (1906-1992), latiniste et professeur à la Sorbonne qui proposa à I.B.M. cette traduction de « computer »). Mais le Royaume-Uni des années cinquante ne faisait aucun cadeau aux homosexuels et Alan Turing sera traîné devant la justice pour atteinte aux mœurs. On lui laissera le choix entre la prison ou un traitement à base d’hormones féminines, ce qu’il choisira mais il en sera à jamais marqué et finira par mourir accidentellement au cyanure, ou par se suicider en mangeant une pomme imbibée de ce même poison mortel. L’énigme demeure…

Dans la pièce de Benoit Solès, ce professeur de maths au King’s College de Londres et à l’université de Manchester dit convoqué par l’inspecteur de police Mick Ross, qu’il a été victime d’un cambriolage… Les explications de ce savant bègue de quarante ans, visionnaire mais aussi grand admirateur de Blanche-Neige, sont assez confuses… Et un amant du professeur Turing qui l’accuse de lui avoir pris de l’argent, ira le dénoncer par dépit d’amour.  Le grand mathématicien devra subir les diktats de la justice anglaise qui se méfiait de lui, le savant officiel mais aussi un personnage marginal. Et il sera réduit au silence par les services secrets de contre-espionnage britanniques inquiets de certains comportements d’intellectuels anglais homosexuels. Puis, comme le vrai Turing que sa majesté Elizabeth II gracia après son suicide (c’est trop d’honneur !), il sera mis à l’écart de la communauté scientifique et après son procès, sera condamné à subir un traitement de castration chimique à base d’hormones femelles.  Et il se suicidera en croquant une pomme empoisonnée…

Le texte, un peu illustratif, retrace la vie du savant avec nombre d’allers et retours entre les années quarante et cinquante mais avec une certaine élégance, et les dialogues de ce quasi-monologue parfois un peu faciles et à la limite du boulevard tiennent la route. La mise en scène et la direction d’acteurs de Tristan Petitgirard sont de qualité, et on se laisse facilement prendre. Benoît Solès, en professeur Turing, est impeccable et sait être à la fois drôle et émouvant. On croit volontiers  au personnage de ce savant Cosinus d’une intelligence exceptionnelle mais fragile et désemparé face à la société anglaise de l’époque. Et Amaury de Crayencour  qui incarne à la fois l’inspecteur Ross, Arnold Murray l’amant de passage, le champion d’échecs Hugh Alexander, grand admirateur de Turing, est à chaque fois très crédible et donne la réplique à Benoît Solès avec une belle vérité.

Et la scénographie d’Olivier Prost est tout à  fait convaincante  et les vidéos de Mathias Delfau avec un mur entier très réussies avec des projections de cascades de chiffres à donner le tournis, le tout sur une musique habilement composée à partir de bruits comme celle que pouvait faire la machine inventée par Alan Turing.  Et cela rappelle le fonctionnement des grosses bobines des premiers et très gros ordinateurs dans les années soixante.  Ce spectacle intelligent, clair et sans prétention, ne dure pas trois heures et demi (suivez notre regard du côté de la porte de Clichy)  et avait fait un tabac au dernier festival d’Avignon. Il mérite bien le déluge d’applaudissements d’un public en majorité jeune : à signaler car peu fréquent, d’autant plus que-seul bémol- le prix des places (de 49 à 30 € quand même) n’a rien à voir avec ceux du off avignonnais…

Philippe du Vignal

Théâtre Michel, 38 rue des Mathurins, Paris (VIII ème) T. : 0142 65 35 02.

Toutes les choses géniales de Dunclan Mac Millan, mise en scène d’Arnaud Anckaert

 

Toutes les choses géniales de Dunclan Mac Millan, avec la collaboration de Jonny Donahoe, traduction de Ronan Mancec, mise en scène d’Arnaud Anckaert 

 

©BrunoDewaele

©BrunoDewaele

« Toutes les choses géniales, dit l’auteur, est le fruit d’une collaboration entre George Perrin, Jonny Donahoe et moi-même. Il s’agit d’une adaptation de ma nouvelle Sleeve Notes, écrite à l’origine pour le collectif des Minituarists et interprétée par Rosie Thomson au Southwark Playhouse, au Theatre 503 et à l’Union Theatre, par moi-même aux Trafalgar Studios, à l’Old Red Lion et au Village Underground, par Gugu Mbatha-Raw chez 93 Feet East et lue en public par de nombreux visiteurs du Latitude Festival (…)  La pièce été créée par le théâtre Paines Plough et la compagnie Pentabus  et  doit beaucoup à Jonny Donahoe qui, en prenant appui sur son expérience du stand-up (…). De par sa nature, la pièce est différente à chaque représentation et, dans ce sens, Jonny en a été le co-auteur en l’interprétant. »

La pièce a été jouée quatre mois au Barrow Street Theatre à New-York.  L’auteur de Séisme (voir Le Théâtre du Blog) a écrit ce monologue pour  qu’il soit joué en grande proximité avec le public…  Didier Cousin, fidèle acteur du Théâtre du Prisme, est debout sur un tapis rond de plastique bleu avec autour quelques soixante personnes. “Le narrateur,  dit le dramaturge, peut être interprété par un homme ou une femme, de n’importe quel âge et de n’importe quelle origine. A la création, il  était joué par un homme, et apparaît donc en tant que tel dans le texte. La pièce doit être adaptée pour le pays où elle est jouée».

La salle, en fait une salle de répétition en sous-sol, très silencieuse, restera éclairée. Un homme, Le narrateur parle aux spectateurs et leur donne  des feuilles de papier et explique que quand il annoncera un nombre, la personne devra dire la phrase inscrite à voix haute  sur une une liste de tout ce qui vaut la peine de vivre. Comme: 1. Les glaces. 2. Les batailles d’eau. 3. Rester debout après l’heure habituelle et avoir le droit de regarder la télé. 4. La couleur jaune. 5. Les choses avec des rayures, etc.

Un texte interactif où l’acteur doit faire intervenir un public complice sur un thème pas des plus commodes : le suicide d’un proche,  donc avec une réflexion, mais comme si on n’y touchait pas, sur la mort et avec un certain humour. Et il y a de belles scènes entre le père et son petit garçon. Le narrateur est très pudique mais on comprend vite:«Papa est resté avec maman pendant une éternité. Quand il est ressorti, je l’ai suivi le long du couloir, je l’ai suivi dans le hall de l’hôpital, je l’ai suivi sur le parking, je l’ai suivi dans la voiture, je l’ai suivi dans l’allée de la maison, je l’ai suivi devant la porte, je l’ai suivi dans le couloir de l’entrée, je l’ai suivi dans l’escalier jusqu’à ce qu’on arrive devant son bureau, où il est entré et dont il a refermé la porte et je ne pouvais plus le suivre. »
 
Les spectateurs jouent le jeu avec une grande courtoisie et  acceptent d’être tel ou tel personnage ; une jeune femme parle vraiment trop bien et on sent vite la comédienne complice. Pas grave, et la mise en scène d’Arnaud Anckaert fonctionne bien avec un bon rythme. Il y a des instants de passage à vide comme dans tout théâtre participatif, mais Didier Cousin, comédien très  solide du Théâtre du Prisme met vite le public à l’aise et a une belle présence…
La compagnie Entrée de jeu avait créé il y a quelque six ans, un spectacle sur  ce même thème, à la demande de la Mutuelle Sociale Agricole de Haute-Normandie dans un but préventif, vu le nombre de suicides dans la profession… Au Théâtre Jacques Carat de Cachan  en banlieue parisienne, cela marche aussi, mais à partir d’un texte d’un écrivain londonien reconnu.

Et la fin est tout à fait remarquable: “J’ai habité chez papa pendant quelques mois après l’enterrement. Nous passions nos journées à faire des promenades ou à lire ou à écouter des disques. Il s’endormait dans son fauteuil et moi je m’asseyais à son bureau pour taper la liste à l’ordinateur, en commençant par le tout début » On entend Le Tourbillon la fameuse chanson que chante Jeanne Moreau dans Jules et Jim. Le narrateur serre la main  de quelques spectateurs qui ont joué les personnages principaux :  la prof, Mme Olivier, le père et Sam puis s’en va. La liste reste éparpillée sur  le plateau

Un beau petit spectacle qui peut être présenté dans n’importe quelle salle silencieuse.

 Philippe du Vignal

 Spectacle créé et vu au Théâtre Jacques Carat de Cachan, le 19 octobre.

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