The Idiot conception et chorégraphie Saburo Teshigawara.

Japonismes Festival d’automne

The Idiot, conception et chorégraphie de Saburo Teshigawara.

 

©Jean Couturier

©Jean Couturier

Ce chorégraphe dont nous avions apprécié le travail sur  plusieurs grandes scènes parisiennes (voir Le Théâtre du blog) découvre la nouvelle salle Firmin Gémier, bien adaptée à ce duo intimiste d’une heure, inspiré de L’Idiot de Fiodor Dostoïevski. «Je savais, dit-il, qu’il était impossible de créer une chorégraphie tirée d’un tel roman. » Pourtant, il réussit, en dansant avec sa muse, Rihoko Sato, à rendre remarquablement lisibles la solitude du personnage et ses fractures intérieures…

 Saburo Teshigawara, ici danseur et chorégraphe, a aussi conçu le collage musical, les costumes, les lumières. Il fait bouger nos repères habituels, en mettant tous ces éléments en mouvement pour produire un concentré d’émotion vraie.

Les musiques de Serguei Prokofiev, Piotr Tchaïkovski, etc., se chevauchent et reviennent en boucle comme pour une valse éternelle, et les lumières changeantes soulignent une danse en constante mobilité. Rihoko Sako, en robe longue ou en costume de tulle, semble voler, gracieuse et fluide. Saburo Teshigawara hume les effluves parfumées de cette dame en noir qui tournoie autour de lui : il la cherche, la perd et la retrouve. Quand il reste seul dans la pénombre, traversé de convulsions incontrôlables, sa douleur, communicative, nous émeut profondément. Fragiles et solitaires, les danseurs, transformés parfois en pantins désarticulés, nous impressionnent par l’humanité qu’ils  donnent à leurs personnages.
Nous retiendrons surtout de cette belle performance les gestes d’amour : des mains qui se frôlent, une tête qui se penche, une hanche qu’un bras accompagne tendrement… Une soirée exceptionnelle conclue par des saluts d’une extrême délicatesse, avec une danse généreuse, toute de désespoir et de passion. A recommander aux amoureux du spectacle…

Jean Couturier

Théâtre National de la Danse de Chaillot, 1 place du Trocadéro, Paris XVI ème jusqu’au 5 octobre.

 


Archive pour 2 octobre, 2018

Chandâla, l’impur, Mise en scène, texte et traduction (tamoul/français) de Koumarane Valavane.

©Cristophe Pean

©Christophe Pean

Chandâla, l’Impur, mise en scène, texte et traduction de Koumarane Valavane. (en français et en tamoul, surtitré en français)

«Cher Monsieur Shakespeare, nous allons jouer votre pièce dans le contexte des castes», annonce une voix, avant que ne retentisse la célèbre musique de  Shigeru Umebayash pour le film In the Mood for love de Wong Kar-Wai. Avec cette adaptation haute en couleurs de Roméo et Juliette,  une histoire d’amour entre un Intouchable et une jeune Brahmane, le Théâtre Indianostrum de Pondichéry, nous offre un magnifique spectacle qui dénonce, sous les formes traditionnelles du théâtre indien revisitées à l’aune de la modernité. la violence sociale contemporaine.

Selon le livre sacré de Manou, créateur de l’humanité : «Au sommet de la pureté, se trouvent les Brahmanes, au-dessous d’eux, les Ksatriya, les guerriers, puis les Vaisya, les marchands, enfin les Sûdras, les serviteurs.  Une cinquième catégorie, les Chandâla, les Intouchables, sont exclus, car susceptibles de polluer la pureté des lieux, de l’air, des objets» . Aujourd’hui en Inde, ils sont deux cents millions (18 % de la population!), à être victimes de nombreuses discriminations et condamnées aux viles tâches : éboueurs, égoutiers, chargés de la crémation des corps… Comme le père de Jack notre Roméo, tombé amoureux de Janani (Juliette), fille de Brahmanes ultra-conservateurs. Aux destinées des jeunes gens, préside le dieu Amour: descendu du ciel avec son arc et ses flèches, qui conduira le cortège nuptial au guidon d’un rickshaw.

CHANDALA:2

©Christophe Pean

« Nous adaptons chaque élément de la pièce de Shakespeare au système des castes», dit Koumarane Valavane. Tout y est, mais transposé : la rencontre au bal masqué se fait dans un cinéma porno; la scène du balcon a lieu sous les jupes de la nourrice, jouée par l’hilarante clown et danseuse française,  Marie Albert, qui a rejoint la troupe indienne pour la création de Chandâla, l’impur et qui appris le tamoul.
Le spectacle convoque tous les arts du théâtre indien. Pour la scène nuptiale, les comédiens dénudent avec délicatesse leurs effigies de bois et d’étoffe, imaginées par le maître des marionnettes K. Periyasamy. Le chorégraphe Sathish Kumar réussit à mêler danse traditionnelle, kathakali et hip-hop en passant par quelques citations de West Side Story ou des comédies de Bollywood. La musique de Saran Jith puise aux racines des percussions du Kerala. Les chants gaana de David Salamon, proches du rap, proviennent de la communauté des Intouchables. Ces deux musiciens interprètent les compagnons de Jack. La plupart des comédiens excellent dans la gestuelle traditionnelle à l’instar de Purisai Sambandan : ce grand maître de therou kouthou, une forme de théâtre qui mêle le chant, la danse et le jeu, et qui  a collaboré avec Ariane Mnouchkine pour  Une chambre en Inde. Et Vasanth Selvam, un des fondateurs du Théâtre Indianostrum…

Le cinéma où se déroulent certaines séquences, sert aussi de toile de fond à la pièce, avec des intermèdes extraits de bandes-annonce de films d’action calqués sur les blockbusters hollywoodiens ou des publicités projetées pendant les entractes dans les salles obscures indiennes. Cette violence du septième art fait écho à celle de la société, présente en arrière-plan de la pièce, et de la fable shakespearienne. On entend à plusieurs reprises le témoignage de Kwasalya, une jeune femme dont l’amoureux a été assassiné par des tueurs, sur l’ordre de ses parents. Elle a porté plainte et son père a été condamné à mort pour avoir commandité le meurtre. «C’est la première fois, précise Koumarane Valavane, et cette jeune fille est en train de se battre pour une loi contre les crimes d’honneur.»

Car, au pays où Ram Nath Kovind, un Intouchable, a été élu président de la République en 2017, les crimes d’honneur persistent. La forme bon enfant et un peu kitsch que prend ici la tragédie shakespearienne avec des séquences dansées,  des couleurs vives, des cortèges fleuris n’est que la  façade ironique de drames quotidiens et bien réels. Pour le metteur en scène: «Le spectacle touche un sujet sensible, et le texte reste très documenté ; quatre-vingt dix pour cent des éléments contenus dans la deuxième partie sont vrais mais les Indiens ne les connaissent pas.» Il craint de choquer des communautés par certains détails, quand ils joueront en Inde, « car il y a des allusions à d’autres castes qui se reconnaîtront ».

 Le Théâtre Indianostrum, créé en 2007, veut promouvoir un théâtre moderne dans une continuité culturelle. Il possède aujourd’hui une petite scène, à Pondichéry, la salle Jeanne d’Arc,  un ancien cinéma français. D’où son nom complet: Indianostrum Pathé-Ciné Familial. Koumarane Valavane, franco-indien et ancien membre du Théâtre du Soleil, a invité en 2015 Ariane Mnouchkine et son École Nomade. Naîtront de ces échanges, la création d’Une chambre en Inde par le Théâtre du Soleil, et celle d’un diptyque amoureux Chandâla, l’impur puis Dounia, mon amour ! par le Théâtre Indianostrum.

 A l’issue de trois heures avec entracte, cette troupe polyvalente et généreuse a reçu un accueil enthousiaste à Limoges. Mais dommage, le spectacle, coproduit par le Théâtre du Soleil, les Francophonies en Limousin et le Théâtre de l’Union, ne se jouera que trois soirs à la Cartoucherie de Vincennes. Raison de plus pour s’y précipiter !

 Mireille Davidovici

Spectacle vu le 30 septembre le au Théâtre de L’Union à Limoges.

Et du 5 au 7 octobre, Théâtre du Soleil, Cartoucherie de Vincennes, route du Champ de manœuvre.  Et en novembre et  décembre au Théâtre Indianostrum à Pondichéry et dans plusieurs villes indiennes.

Les Francophonies en Limousin se poursuivent jusqu’au 5 octobre

Véro 1ère, Reine d’Angleterre / Cie 26 000 couverts

Véro 1ère, Reine d’Angleterre  de Gabor Rassov, mise en scène de Philippe Nicolle

7a7b39e22a4c4339cd2d6b70add634La  compagnie 26 000 couverts,  pour sa nouvelle création, nous reçoit chez eux, à la Caserne devant le hall 38 où  on a installé une petite scène au plancher incliné, ressemblant à une baraque foraine, entourée de deux caravanes qui servent de loges aux comédiens.

Le public prend place sur des gradins et sur des tapis. Pendant ce temps, la famille foraine des Stutman se prépare. Un de ses membres passe une musique d’ambiance de dance floor et joue à l’annonceur avec un effet de réverbération irrésistible. La représentation qui commence avec des saynètes est en deux parties de cinquante minutes, avec un entracte. « Les célèbres Mélodrames Stutman, une des dernières familles du théâtre forain, vous présentent leur plus grand succès : Véro 1ère, Reine d’Angleterre. L’extraordinaire destin de Véronique, qui n’osait se rêver gérante de Franprix, et qui finira pourtant reine d’Angleterre: une fable aussi morale que perverse où l’on retrouve des larmes, du sang, de la magie, des massacres et des merveilles. Frissons, stupeur et crises de rires garantis. Attention ! La direction ne rembourse pas les mauviettes ! »

Le programme est lancé, avec des personnages hauts en couleur, et en roue libre. Quatre des huit  comédiens jouent une dizaine de rôles et, surprise, nous retrouvons ici le grand Denis Lavant qui fait du Denis Lavant ! Ce comédien a une facilité déconcertante pour passer d’un registre à l’autre,  tel un caméléon. Son alter ego Léo Carax avait bien exploité ce potentiel dans le film Holly Motors. Comme chez James Thierrée, Denis Lavant est employé comme une espèce de bête foraine à la limite du geek (au sens forain du terme). Il y a, dans le spectacle, un côté à la fois  horrible et fascinant, à la marge et que l’on retrouve dans les freak shows. Inévitablement, les comédiens sont dans la caricature et cabotinent un maximum pour ramener le mélodrame à sa fonction primitive, avec toutes ses invraisemblances. Gabor Rassov a annoncé la couleur : « Je vous promets une flopée de coups de théâtre. J’en ai mis autant qu’il est humainement possible de le faire. Il y a même une scène où il y en a quasiment plus, que de mots. » Avec rebondissements à gogo, jusqu’au malaise ! Sur ces bases artificielles, évolue une dramaturgie en une dizaine de tableaux inégaux.

Nous suivons donc ici les aventures rocambolesques de Véronique, pauvre fille des bas quartiers, livrée à elle-même avec un nouveau-né, et de nombreux amants de passage. Tous périront dans d’atroces souffrances  mais son fils, lui, ressuscitera plusieurs fois ! Elle-même sera tuée mais, après l’administration d’un sérum dans un hôpital, elle reviendra à la vie et se verra proposer trois demandes en mariage.

Une fois Reine et donc arrivée au pouvoir, les problèmes arriveront et le peuple demandera sa tête.  Condamnée à mort, elle sera décapitée par un bourreau sado-lubrique. Une grande guillotine est amenée sur scène, et la tête de Véronique placée dans le trou. Soudain, la lame descend et tout le corps s’escamote, alors que dans le tour de magie classique, on laisse clairement visible la découpe au niveau du cou. Parmi les décapitations réalisées par les illusionnistes depuis le XVIII ème siècle, celle de Rubini était particulièrement morbide car montrée sous un jour sérieux et terrifiant.

Le spectacle finit par un moment surréaliste: on voit la tête  coupée de Véro léviter dans les airs et rejoindre le royaume des morts pour retrouver son fils défunt sous les traits d’un squelette fluorescent. Ce tableau, dans la pure tradition du « théâtre noir »  est un petit moment de non-sens macabre bd’une réjouissance absolue, malgré ce soir-là des problèmes techniques de manipulation.« Une histoire qui se termine bien, malgré la mort qui réunit mère et fils »:  une conclusion savoureuse dite par Denis Lavant, dans une dernière tirade…

 Comme d’habitude, Les 26 000 couverts explorent les limites de la représentation  dans la tradition du théâtre de rue, avec une liberté de ton vivifiante… mais un brin répétitive. Les spectateurs, dans un entre-deux bancal, ne savent pas très bien où se situe la, ou les scènes, ni comment se positionner par rapport aux comédiens placés dans une mise en abyme. A la fois déroutés mais complices malgré eux d’un système retors et séducteur qui  les oblige à prendre part au spectacle. On se  souvient, entre autres, de ce pénible Beaucoup de bruit pour rien de Shakespeare, où le public attendait pendant un long moment debout, et parfois dans le froid et sous la pluie, comme au festival d’Aurillac… sans jamais être admis à pénétrer dans la salle.

 Le système du théâtre dans le théâtre, usé jusqu’à la corde, ne surprend plus vraiment, ou par intermittence! La faute à une dramaturgie qui ronronne, à des situations stéréotypées et des dialogues au ras des pâquerettes. Même si «c’est pour rire»,  avec un second, voire un troisième degré, Philippe Nicolle et sa bande, à force de tirer sur la même ficelle, finissent par produire l’inverse de ce qu’ils voudraient dire. Leur jeu volontairement amateur se retourne contre eux, et on va alors jusqu’à douter de leur professionnalisme !

Mais par ailleurs, Véro 1ère, Reine d’Angleterre est assez pertinent avec son côté attraction  et reprend les codes des stands forains, en proposant une sorte de boîte à illusions d’où immerge des surprises avec de belles idées de scénographie et des effets spéciaux bricolés. Le spectacle, encore en rodage, manque de rythme mais on voit  mal comment il pourrait évoluer: il  se complait trop dans une caricature facile des mélodrames…

Sébastien Bazou

Spectacle vu à la Caserne, hall 38 à Dijon (Côte d’or) le  21 septembre

Du 5 au 6 octobre  à Tournefeuille.

 Du 10 au 11 mai  à Clermont-L’Hérault.  Du 14 au 17 mai à Saint-Christol-lès-Alès.  Et du 21 au 23 mai à Chenôve. 

 

 

Sébastien Bazou

www.artefake.com

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