About Kazuo Ohno, conception et danse de Takao Kawaguchi

Festival d’Automne à Paris: Japonismes 2018

 About Kazuo Ohno, conception et danse de Takao Kawaguchi

©Jean Couturier

©Jean Couturier

Rendre hommage à un mythe n’a rien de simple. Surtout quand il s’agit du cofondateur, avec Tatsumi Hijikata, du fameux butô japonais! Le chorégraphe et danseur Kazuo Ohno (1906-2010) aura donc vécu plus de cent ans, et formé de nombreux disciples. On célèbre sa mémoire dans le monde entier.

A Paris, cette performance commence dans le jardin public jouxtant l‘Espace Cardin où Takao Kawaguchi manipule, de façon peu conventionnelle, des objets hétéroclites posés sur le gazon, un peu comme dans certains happenings des années 1970.

Un chien (non invité !) vient perturber cette performance,  des badauds se mêlent aux spectateurs et une pluie fine s’invite: une entrée en matière pour ce spectacle, originale et réussie… Puis le danseur, dit-il, copie sur le plateau des extraits d’œuvres emblématiques de Kazuo Ohno, comme Hommage à La Argentina  (1977) ou Revue de ma mère (1981). Une copie  des  captations de ses spectacles, rendue encore plus authentique, grâce à l’utilisation des bandes-son originales y compris les applaudissements.

«Pour copier Kazuo Ohno, dit Takao Kawaguchi, il fallait m’effacer, et être le plus fidèle possible à ce que je voyais en vidéo». Pari réussi mais les changements de costumes à vue cassent le rythme de cette pièce beaucoup trop longue (deux heures dix !). Un moment de grâce cependant : la projection d’un beau film où le fils du chorégraphe et danseur, Yoshito Ohno, manipule une marionnette à gaine de son père.

Takao Kawaguchi nous touche par la fragilité de ses gestes et par sa propre folie, en particulier au moment des saluts. L’ombre du maître Kazuo Ohno plane, et il est bien difficile d’évoquer cette figure  atypique de la scène underground japonaise, mais il y a de très photos très réussies des performances de Kasuo Ohno exposées dans les couloirs du théâtre. Il faut aussi voir en même temps, les dessins pleins de mouvement que Takao Kawaguchi a faits sur sa performance…

Jean Couturier

Théâtre de la Ville-Espace Cardin, 1 avenue Gabriel Paris VIII ème, jusqu’au 5 octobre.

 


Archive pour 7 octobre, 2018

La Fête des Vendanges/Arts de la rue à Bagneux (Hauts-de Seine)

La Fête des Vendanges/Arts de la rue à Bagneux

 

Fête des vendanges de Bagneux, les 29 et 30 septembre. Spectacle 78 tours avec une roue de la mort. DR

Fête des vendanges de Bagneux, les 29 et 30 septembre. Spectacle 78 tours avec une roue de la mort. DR

Bagneux, environ 38.000 habitants et très proche de Paris, était autrefois bien connue pour ses carrières dont les pierres ont servi à édifier nombre d’églises parisiennes comme celles la Madeleine ou Saint-François Xavier, le Pont des Invalides, les fûts des colonnes du Panthéon… On y cultivait jusqu’à la fin du XIXème siècle, et on y cultive de nouveau, la vigne dans le Clos municipal des Brugnauts depuis les années 80.

Cette ville, aux rues remarquablement fleuries, dispose aussi de nombreux espaces verts:  entre autres, les parc Richelieu et Maximilien Robespierre, chacun de deux hectares, ce qui est assez exceptionnel en région parisienne. La fête des Vendanges y a lieu chaque année et un verre du vin blanc du Clos municipal est offert aux visiteurs. Et il y a beaucoup d’événements artistiques et/ou sociaux, le samedi et le dimanche. Dans le parc Richelieu, les stands des nombreuses associations locales et une « Disco-soupe » à la médiathèque Louis Aragon où chacun peut réaliser une soupe avec fruits et légumes récupérés, histoire de sensibiliser les habitants au recyclage, une opération qui se poursuit jusqu’au 20 novembre. Et nombre de spectacles, comme La Grande Phrase de Didier Théron où quatre danseurs envahissent les abords du parc Richelieu de leurs corps gonflés et déformés, et jouent avec l’architecture, le mobilier urbain!

Il y a aussi la fanfare bien connue -uniquement des cuivres et une grosse caisse- des étudiants en médecine de l’hôpital Bichat. Tous en blouse blanche, ou parfois en habit noir, ces musiciens jouent souvent dehors à Paris : marathon, actions de solidarité, mais aussi pour des mariages…
Sur un câble et accompagné par un guitariste, mis en scène par Nikolaus, trois circassiens :Arthur Sidoroff, Madgalena Vicente, Nicolo Bussi. Tout à fait au point, un numéro de fil-de-ferriste avec petites danses sur le fil, acrobaties au sol, et sketches: ceux-là nettement moins réussis et où l’un d’eux malmène une jeune spectatrice… Bien entendu, c’est Madgalena Vicente!

Il y aussi et surtout l’exceptionnel 78 Tours par La Meute. Basé à Auch, ce collectif de cirque fondé par Mathieu Lagaillarde et Thibaut Régnier, réunit six acrobates formés à l’Ecole nationale des arts du cirque à Rosny-sous-Bois et à l’Université de danse et cirque de Stockholm. Ici, accompagnés par Gabriel Soulard, au violoncelle, ils ont comme partenaire exclusive pendant quelque trente minutes, la fameuse roue de la mort qui existe sous diverses formes mais qu’on ne voit plus guère, même dans les cirques traditionnels.  

Imaginez dans une rue fermée à la circulation et devant quelque cinq cent personnes une belle machine en fer avec deux nacelles comme des tambours de machine à laver tournant chacun sur un axe et montés sur un dispositif tournant lui-même sur un autre axe! Le tout à quelque dix mètres de hauteur! Mathieu Lagaillarde et Thibaut Brignier dépendant sans arrêt l’un de l’autre puisqu’ils se font contre-poids. Avec infiniment de solidarité, de grâce et  un bon sens de l’humour visuel, ces acrobates donnent tout sa valeur au du mot acrobate ( étymologiquement en grec ancien, akro : extrémité, et batein: marcher: donc marcher sur la pointe des pieds  comme un danseur de corde…

Ils  vont de l’une à l’autre roue,  mais passent aussi de l’intérieur à l’extérieur de ces s tambours qui tournent uniquement par leur volonté, plus ou moins vite, et où ils se mettent parfois debout.  Et sans aucun filet de protection. Mais avec une extrême concentration, une vigilance de tous les instants et une prise de risques très calculée, puisque cette petite balade en hauteur flirte à chaque instant  avec la mort.  Très impressionnant, parfois à peine regardable, mais sans doute le spectacle le plus réussi de cette Fête des vendanges.

Le dimanche a eu lieu en plein air le concert d’une formation exceptionnelle dirigée par Alejandro Sandler avec 78 interprètes et 80 choristes! qui a fait résonner le fameux Hymne à la Joie de Beethoven dans l’une des principales avenues de Bagneux.
Bref, une fête intelligemment conçue et populaire au meilleur sens du terme… Bravo à Marie-Hélène Amiable, conseillère départementale  des Hauts-de-Seine et maire communiste de cette  ville: elle peut être fière de ce vivre ensemble qui a réuni des milliers d’habitants le temps d’un samedi et d’un dimanche ensoleillés de septembre. De quoi donner des idées à Olivier Py pour le prochain festival d’Avignon…

 Philippe du Vignal

 La Fête annuelle des vendanges de Bagneux (Hauts-de-Seine)  a eu lieu les 29 et 30 septembre.

 

Requiem pour L. , musique de Fabrizio Cassol d’après Le Requiem de Mozart, mise en scène d’Alain Platel

 

Francophonies en Limousin 2018 :

 Requiem pour L., musique de Fabrizio Cassol d’après Le Requiem de Mozart, mise en scène d’Alain Platel

 

©© Chris Van der Burght

©© Chris Van der Burght

Coup fatal (2014) de ces artistes belges nous avait emplis d’un élan joyeux (voir Le Théâtre du Blog). Ici, même fascination, mais sur un tout autre mode :  ils nous invitent à une veillée funèbre qui se mue en rituel festif.  Sous les auspices du Requiem en ré mineur de Mozart revisité par des musiques africaines, Fabrizio Cassol et Alain Platel apprivoisent la mort et on ne sort pas indemne de cette cérémonie, dédiée à Lucie, fidèle spectatrice d’Alain Platel, dont on assiste au dernier voyage.

Son image projetée au ralenti sur un écran géant de sa lente agonie, jusqu’à son passage de l’autre côté du miroir.  Elle a permis, se sachant condamnée, qu’on la  filme, sans pour autant en faire un plaidoyer pour la mort assistée. Voyeurisme, diront certains, choqués par ce gros plan hypnotique sur un alignement de tombes noires; d’autres seront emportés du côté de la vie par les quatorze musiciens dont six jouaient déjà dans Coup fatal.

 Pour ne pas prendre les spectateurs au dépourvu, une conférence de vingt minutes nous est assénée, où on nous explique, avec logiciel de présentation à l’appui, la genèse du Requiem en ré mineur de Mozart puis le travail de Fabrizio Cassol à partir de cette partition et comment ont collaboré ces artistes. Etait-ce bien utile ? A chacun de juger selon sa propre sensibilité. On y apprend que le compositeur autrichien n’écrivit qu’un tiers de l’œuvre, avant qu’une mort prématurée  ne l’emporte en 1791. Franz Xaver Süssmayr, un de ses élèves, prit la suite sans vraiment achever cette partition.

Fabrizio Cassol décide  alors de combler les deux tiers manquant et fait appel à des interprètes africains. Le compositeur et saxophoniste s’intéresse aux musiques non européennes depuis sa rencontre avec les Pygmés Aka de la République centre-africaine, et des voyages qu’il a fait au Mali, et en Asie.  Il aime mêler ces musiques à  la musique de chambre ou symphonique. Ici musiciens africains, américains et européens croisent le chant lyrique et l’improvisation jazzy, la cadence zoulou, la rumba congolaise et les rythmes des Pygmées.

 Musiques écrites et musiques transmises oralement fusionnent ainsi mais, comme la plupart des interprètes ne maîtrisent pas le solfège, ni les harmonies occidentales savantes, Fabrizio Cassol a transposé, sur son saxophone, la ligne mélodique de chaque instrument, pour qu’ils la mémorisent : «Les musiciens africains, dit-il, ont besoin de ressentir quelque chose.» Le compositeur a répété avec eux un an et demi à Kinshasa, à Capetown mais aussi à Gand en Belgique … Pour aboutir à un mélange étonnant et détonnant. Du Mozart augmenté ! Mais avant tout, une musique en mouvement.

 Avec une mise en scène minimaliste, Alain Platel dicte à cet orchestre métissé une économie de déplacements. Après un premier morceau égrené à l’accordéon  par le Portugais João Barradas, la troupe déambule dans un cimetière de granit noir évoquant le mémorial de l’Holocauste à Berlin. Costumes sombres, bottes de caoutchouc (allusion à celles utilisées pour la danse « gumboot » dans les mines et les township d’Afrique du Sud). D’abord, en lente procession : derrière le baryton Owen Metsileng et la soprano Nobulumko Mngxekeza, tous deux sud-africains, se déploient, entre les tombes, un haute-contre brésilien, Stephen Diaz ; deux musiciens congolais Kojack Kossakamvwe à la guitare électrique et Rodriguez Vangama à la Gibson double manche cherry (basse et guitare). Et aussi trois choristes congolais (Boule Mpanya, Fredy Massamba, Russel Tshiebua)) et, au likembe (petite caisse-piano en bois à lamelles de fer), Bouton, Kalanda, Erick Ngoya et Silva Makengo.

Le percussionniste Michel Seba demeure le plus souvent assis au centre du plateau, et le tubiste belge  l’ange blond Niels Van Heertum se détache souvent du groupe, , pour souffler dans son euphonium ( instrument à vent à pistons).  « Ne jouez pas pour les gens, mais pour vous. Faites de la musique entre vous», dit Alain Platel qui leur demande aussi d’accompagner la mourante  dont l’image est projetée en continu. Frappé dernièrement par la mort de proches, le chorégraphe veut créer avec ce spectacle  «d’autres manières d’accompagner l’âme des défunts, individuellement et collectivement, dans une société qui cherche à effacer la mort mais où l’on déverse des atrocités de façon impudique, jour après jour, sur nos écrans ».

 A travers les paroles connues de cette messe funèbre, on peut apprécier les variantes musicales de certains morceaux. Ainsi le Dies Irae, séquence de la messe des morts, sera endiablé, dansé et chanté, d’une tombe à l’autre…Entre les morceaux, des silences, emplis par le soupir du tuba, ou les respirations de l’accordéon. Plus tard, des mouchoirs blancs agités en rythme adressent un ultime adieu à Louise… Les chœurs, de plus en plus mobiles, feront place à un final apaisé, quand le mort aura saisi le vif. Tels des gisants, chanteurs et musiciens s’allongent sur les tombes pour entonner un Agnus Dei émouvant ; leur Miserere nobis  insiste à plusieurs reprise sur le nobis (nous ) en renvoyant la prière au collectif, et à nous  public mortel !

 Magnifique ! Le travail chorégraphique et  musical d’Alain Platel et Fabrizio Cassol mêle ici gravité et exubérance. Il conjure l’angoisse de la mort par la joie de vivre que nous communiquent ces artistes venus des quatre coins du monde : «Je suis un fanatique de tous les métissages, dit le chorégraphe. Pas seulement ceux des hommes, mais aussi en termes d’art quand plusieurs disciplines se rejoignent. On est dans un monde qui a, et de plus en plus, peur des mélanges. Moi, je les défends au contraire, de plus en plus. » Mais, ovationné par le public, le spectacle divise : certains considèrent comme obscène et violent de montrer la mort en face, en public et en gros plan. Dûment avertis, vous pourrez partager avec émotion ce cérémonial à la fois grave et festif…

 Mireille Davidovici

 Spectacle vu le 30 septembre à l’Opéra de Limoges

Le 9 octobre, L’Onde théâtre, Centre d’Art de Vélizy-Vilacoublay (Yvelines ; les 13 et 14  octobre, Aperto Festival, Reggio Emilia (Italie) ; le 19 octobre, Les Théâtres de la Ville, Luxembourg ; les 23 et 24 octobre, Concertgebouw, Bruges, et le 26 octobre De Warande, Turnhout (Belgique).
Les 31 octobre, 1, 2 et 4 novembre, Schauspiel, Stuttgart et le 6 novembre, Euro Scene, Leipzig (Allemagne).
Du 21 au 24 novembre, Théâtre National de la danse de Chaillot, Paris  et le 28 novembre, Opéra de Dijon.
Les 30 novembre et 1 décembre, Torino Danza, Turin, (Italie) ;  du 6 au 8 décembre, Opéra de Lille; les 19 et 20 décembre, Centre Dramatique National de Nice.
Le  8 février, Le Parvis, Pau.
Et les du 6 au 8 mars, MC2, Grenoble.

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