Requiem pour L. , musique de Fabrizio Cassol d’après Le Requiem de Mozart, mise en scène d’Alain Platel

 

Francophonies en Limousin 2018 :

 Requiem pour L., musique de Fabrizio Cassol d’après Le Requiem de Mozart, mise en scène d’Alain Platel

 

©© Chris Van der Burght

©© Chris Van der Burght

Coup fatal (2014) de ces artistes belges nous avait emplis d’un élan joyeux (voir Le Théâtre du Blog). Ici, même fascination, mais sur un tout autre mode :  ils nous invitent à une veillée funèbre qui se mue en rituel festif.  Sous les auspices du Requiem en ré mineur de Mozart revisité par des musiques africaines, Fabrizio Cassol et Alain Platel apprivoisent la mort et on ne sort pas indemne de cette cérémonie, dédiée à Lucie, fidèle spectatrice d’Alain Platel, dont on assiste au dernier voyage.

Son image projetée au ralenti sur un écran géant de sa lente agonie, jusqu’à son passage de l’autre côté du miroir.  Elle a permis, se sachant condamnée, qu’on la  filme, sans pour autant en faire un plaidoyer pour la mort assistée. Voyeurisme, diront certains, choqués par ce gros plan hypnotique sur un alignement de tombes noires; d’autres seront emportés du côté de la vie par les quatorze musiciens dont six jouaient déjà dans Coup fatal.

 Pour ne pas prendre les spectateurs au dépourvu, une conférence de vingt minutes nous est assénée, où on nous explique, avec logiciel de présentation à l’appui, la genèse du Requiem en ré mineur de Mozart puis le travail de Fabrizio Cassol à partir de cette partition et comment ont collaboré ces artistes. Etait-ce bien utile ? A chacun de juger selon sa propre sensibilité. On y apprend que le compositeur autrichien n’écrivit qu’un tiers de l’œuvre, avant qu’une mort prématurée  ne l’emporte en 1791. Franz Xaver Süssmayr, un de ses élèves, prit la suite sans vraiment achever cette partition.

Fabrizio Cassol décide  alors de combler les deux tiers manquant et fait appel à des interprètes africains. Le compositeur et saxophoniste s’intéresse aux musiques non européennes depuis sa rencontre avec les Pygmés Aka de la République centre-africaine, et des voyages qu’il a fait au Mali, et en Asie.  Il aime mêler ces musiques à  la musique de chambre ou symphonique. Ici musiciens africains, américains et européens croisent le chant lyrique et l’improvisation jazzy, la cadence zoulou, la rumba congolaise et les rythmes des Pygmées.

 Musiques écrites et musiques transmises oralement fusionnent ainsi mais, comme la plupart des interprètes ne maîtrisent pas le solfège, ni les harmonies occidentales savantes, Fabrizio Cassol a transposé, sur son saxophone, la ligne mélodique de chaque instrument, pour qu’ils la mémorisent : «Les musiciens africains, dit-il, ont besoin de ressentir quelque chose.» Le compositeur a répété avec eux un an et demi à Kinshasa, à Capetown mais aussi à Gand en Belgique … Pour aboutir à un mélange étonnant et détonnant. Du Mozart augmenté ! Mais avant tout, une musique en mouvement.

 Avec une mise en scène minimaliste, Alain Platel dicte à cet orchestre métissé une économie de déplacements. Après un premier morceau égrené à l’accordéon  par le Portugais João Barradas, la troupe déambule dans un cimetière de granit noir évoquant le mémorial de l’Holocauste à Berlin. Costumes sombres, bottes de caoutchouc (allusion à celles utilisées pour la danse « gumboot » dans les mines et les township d’Afrique du Sud). D’abord, en lente procession : derrière le baryton Owen Metsileng et la soprano Nobulumko Mngxekeza, tous deux sud-africains, se déploient, entre les tombes, un haute-contre brésilien, Stephen Diaz ; deux musiciens congolais Kojack Kossakamvwe à la guitare électrique et Rodriguez Vangama à la Gibson double manche cherry (basse et guitare). Et aussi trois choristes congolais (Boule Mpanya, Fredy Massamba, Russel Tshiebua)) et, au likembe (petite caisse-piano en bois à lamelles de fer), Bouton, Kalanda, Erick Ngoya et Silva Makengo.

Le percussionniste Michel Seba demeure le plus souvent assis au centre du plateau, et le tubiste belge  l’ange blond Niels Van Heertum se détache souvent du groupe, , pour souffler dans son euphonium ( instrument à vent à pistons).  « Ne jouez pas pour les gens, mais pour vous. Faites de la musique entre vous», dit Alain Platel qui leur demande aussi d’accompagner la mourante  dont l’image est projetée en continu. Frappé dernièrement par la mort de proches, le chorégraphe veut créer avec ce spectacle  «d’autres manières d’accompagner l’âme des défunts, individuellement et collectivement, dans une société qui cherche à effacer la mort mais où l’on déverse des atrocités de façon impudique, jour après jour, sur nos écrans ».

 A travers les paroles connues de cette messe funèbre, on peut apprécier les variantes musicales de certains morceaux. Ainsi le Dies Irae, séquence de la messe des morts, sera endiablé, dansé et chanté, d’une tombe à l’autre…Entre les morceaux, des silences, emplis par le soupir du tuba, ou les respirations de l’accordéon. Plus tard, des mouchoirs blancs agités en rythme adressent un ultime adieu à Louise… Les chœurs, de plus en plus mobiles, feront place à un final apaisé, quand le mort aura saisi le vif. Tels des gisants, chanteurs et musiciens s’allongent sur les tombes pour entonner un Agnus Dei émouvant ; leur Miserere nobis  insiste à plusieurs reprise sur le nobis (nous ) en renvoyant la prière au collectif, et à nous  public mortel !

 Magnifique ! Le travail chorégraphique et  musical d’Alain Platel et Fabrizio Cassol mêle ici gravité et exubérance. Il conjure l’angoisse de la mort par la joie de vivre que nous communiquent ces artistes venus des quatre coins du monde : «Je suis un fanatique de tous les métissages, dit le chorégraphe. Pas seulement ceux des hommes, mais aussi en termes d’art quand plusieurs disciplines se rejoignent. On est dans un monde qui a, et de plus en plus, peur des mélanges. Moi, je les défends au contraire, de plus en plus. » Mais, ovationné par le public, le spectacle divise : certains considèrent comme obscène et violent de montrer la mort en face, en public et en gros plan. Dûment avertis, vous pourrez partager avec émotion ce cérémonial à la fois grave et festif…

 Mireille Davidovici

 Spectacle vu le 30 septembre à l’Opéra de Limoges

Le 9 octobre, L’Onde théâtre, Centre d’Art de Vélizy-Vilacoublay (Yvelines ; les 13 et 14  octobre, Aperto Festival, Reggio Emilia (Italie) ; le 19 octobre, Les Théâtres de la Ville, Luxembourg ; les 23 et 24 octobre, Concertgebouw, Bruges, et le 26 octobre De Warande, Turnhout (Belgique).
Les 31 octobre, 1, 2 et 4 novembre, Schauspiel, Stuttgart et le 6 novembre, Euro Scene, Leipzig (Allemagne).
Du 21 au 24 novembre, Théâtre National de la danse de Chaillot, Paris  et le 28 novembre, Opéra de Dijon.
Les 30 novembre et 1 décembre, Torino Danza, Turin, (Italie) ;  du 6 au 8 décembre, Opéra de Lille; les 19 et 20 décembre, Centre Dramatique National de Nice.
Le  8 février, Le Parvis, Pau.
Et les du 6 au 8 mars, MC2, Grenoble.

 


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