Orestea, d’après L’Orestie d’Eschyle, mise en scène par Simone Derai,

Giulio Favotto

Giulio Favotto

 

Orestea, d’après L’Orestie d’Eschyle, mise en scène par Simone Derai, (en italien surtitré en français)

 Que reste-t-il de L’Orestie, disséquée par la compagnie italienne Anagoor ? Des images, des sons, un texte annexe sur les rapports entre morts et vivants, qui se tissent depuis la naissance de la tragédie, pour dire une histoire d’hier et d’aujourd’hui : chargée de rimes de sang et de vengeances en cascade… Un magnifique spectacle, inclassable, créé au Festival de Venise et repris pour seulement trois dates à Paris. « C’est plutôt une œuvre sur l’œuvre d’Eschyle,  dit le metteur en scène. (…) Avec une nouvelle traduction ayant ambition de rendre justice à une langue qui cherche à penser le monde en même temps qu’elle le nomme. Suite de mots-images enfantés par une pensée visionnaire. » 

 Cela se traduit par une succession d’images qui s’installent lentement, habitées par un chœur omniprésent dont la seule voix sera quelques chants psalmodiés, et des personnages hiératiques figés dans leur gangue mythologique avec des costumes somptueux. Une ambiance sonore et des bruitages très sophistiqués, accompagnent les déplacements des treize comédiens. Simone Derai a taillé la trilogie à sa mesure, en signant aussi la scénographie et les costumes. La pièce est ponctuée par un texte poétique, débité par un récitant :  le “Choryphée“, qui apporte un contrepoint personnel et contemporain à la tragédie antique. Des projections sur un écran central, en fond de scène interviennent épisodiquement, allusives plus qu’illustratives.

  Dans Agamemnon, le retour du vainqueur de Troie à Mycènes s’annonce d’abord par le “coq de l’aurore“, et des vrombissements,  évocations maritimes, et sonnailles de clochettes de brebis diffusés par un vieux Revox à bandes magnétiques. « Qu’y a t il de plus puissant que la mort ? (…) Le coq de l’aurore chante la mort. La mort n’inspire que peur et dégoût», dit le récitant-Coryphée qui sera présent, en retrait de l’action, tout au long du spectacle. Le plateau nu se peuple du chœur , la reine Clytemnestre raconte la mort de sa fille, Iphigénie, puis entonne un des  Kindertotenlieder  de Gustav Mahler… On apporte un cadavre de chèvre (la princesse immolée pour que les vents soient favorables au départ des soldats pour la guerre de Troie, dix ans auparavant ?)  Un meurtre de plus chez les Atrides, après le festin d’enfants qu’Atrée (père d’Agamemnon) servit à Thyeste (père d’Egisthe). Egisthe, devenu l’amant de Clytemnestre en l’absence d’Agamemnon se vengera en aidant la reine à assassiner son époux infidèle. Mais cette première pièce tout comme les deux autres, ne s’encombre pas des péripéties de la tragédie, ni des récits de scènes sanglantes. Les crimes de cette vendetta familiale se déroulent hors-champ. Ici on raconte surtout par métaphores. Comme, pendant le prélude du Guetteur, cet incendie, sur le grand écran du fond, qui dévaste une carte d’Europe, avec gros plan sur la Grèce, entre Argos et Mycènes… Préfigurant des territoires à feu et à sang des siècles suivants…Et les meurtres à venir chez les Atrides. Cassandre la Troyenne, ramenée comme esclave par Agamemnon, est là pour les prédire. elle parlera dans une langue étrangère et même traduite, personne ne la comprend, ni ne la croit,

 Beaucoup d’allusions et peu d’action. Les retrouvailles dialoguées d’Agamemnon et de sa reine sont relayées par images interposées, sur deux écrans latéraux tombant des cintres : plans fixes sur leurs visages, l’un à cour, l’autre à jardin, tandis que sur le plateau, leurs corps, somptueusement parés restent à distance. En guise de tapis rouge, on répand les cendres des urnes funéraires en long ruban gris devant les pas du roi. La mort de Cassandre est furtivement annoncée par une vache se balançant au crochet d’un abattoir, projetée sur l’écran du fond…

 Rebaptisé Schiavi (Esclaves), le deuxième volet de la trilogie (Les Choéphores) fait une plus grande place au chœur. Autour d’Electre, fille d’Agamemnon, des captives troyennes muselées par des masques en dentelle… Le récitant nous transporte dans un cimetière corse et détaille les rites d’inhumation de ce pays,  et  le système de vendetta : « Le chant funèbre provoque la vengeance et le vengeance appelle la vengeance. »

 Un troupeau de moutons s’ébat sur l’écran central et subit la tonte;  des chants funèbres s’élèvent. La fille d’Agamemnon prostrée sur la tombe de son père implore “Hermès des Abysses“ et crie vengeance. Elle accueille son frère Oreste qu’Apollon a enjoint de rentrer à Mycènes pour laver le meurtre de son père dans le sang de sa mère. Pour finir, le chœur se déchaîne dans une grande sarabande, dansant jusqu’à épuisement ( le matricide consommé et la folie d’Oreste ?)…

 La troisième partie Les Euménides devient Conversio. (Conversion), une vision très personnelle d’Anagoor, émancipée de la tragédie. Sur l’écran central, un robot sculpte une statue d’Apollon dans un bloc de polystyrène. Le buste du dieu vengeur est filmé dans une mouvement tournant, bras tendu. Les interprètes en demi-cercle et dos au public, entonnent, dans un beau contrejour, un chant polyphonique et le récitant délivre ses dernières conclusions :  la mémoire s’efface de génération en génération, vouant les êtres et les choses au néant.  Les morts ne reviendront pas. Reste la poésie : « écouter les mots, la parole garde la trace des images ».

 Ainsi se termine un défilé de somptueuses images, dont on ne décrypte pas tous les codes si l’on n’a pas à l’esprit les péripéties de L’Orestie. Simone Derai fait fi des récits et de la forme de cette tragédie pour communiquer sa propre vision de ce mythe occidental fondateur. Il crée un impressionnant univers plastique dans un dialogue très personnel avec Eschyle. Son “Choryphée“ s’affranchit de la tragédie et porte un regard surplombant, mêlant à ses propres commentaires in situ des textes de poètes et de philosophes contemporains comme W.G. Sebald, Giacomo Leopardi ou Hermann Broch… Ces longues tirades, parfois abstraites et alambiquées, prennent souvent le pas sur les actions scéniques et, malgré la beauté des images qui naissent sous nos yeux, lassent nombre de spectateurs. A cause d’un sur-titrage dense, on n’apprécie que partiellement la fluidité de la traduction italienne dont on devine pourtant  la qualité. Ce spectacle, Lion d’argent au 46 ème Festival international de théâtre Venise, trouvait sans doute mieux sa place dans le cadre de cette manifestation que dans un théâtre parisien peu coutumier de ce type de programmation. Dommage.

 Mireille Davidovici

 Spectacle vu le 11 octobre au Théâtre de la Cité Internationale, 17 bd Jourdan, Paris XlV ème  T. 01 43 13 50 60 Dans le cadre du festival New Settings.

Le 25 janvier Theater an der Ruhr Müheisen, (Allemagne). Du 12 au 17 mars, Teatro Fabbricone, Prato, du 20 au 23 mars Teatro Verdi Padoue ; ; du 26 au 31 mars Teatro Astra, Turin (Italie)


Archive pour 14 octobre, 2018

L’Éveil du printemps, d’après Frank Wedekind, adaptation et mise en scène Marion Conejéro

(C)Didier Goudal

 

Maison Maria Casarès, Jeunes pousses #2

L’Éveil du printemps, d’après Frank Wedekind, traduction de François Regnault, adaptation et mise en scène Marion Conejéro

Belle arrière-saison au domaine de Maria Casarès, à Alloue, dans la verdure et au chant discret de la Charente, qui a accueilli en septembre la seconde édition des Rencontres Jeunes Pousses  (première édition, en septembre 2017, voir Le Théâtre du blog). Après avoir fait vivre la maison tout l’été, avec la Correspondance entre Maria Casarès et Albert Camus, Même les chevaliers tombent dans l’oubli, de Gustave Akakpo et Un pays dans le ciel, de Aiat Fayez, le Théâtre du Veilleur de Matthieu  Roy et Johanna Silberstein* a joué les grands frères en l’ouvrant aux «jeunes pousses» dont les projets ont été choisis par un jury de professionnels, avec l’aide de l’O.A.R.A. (Office artistique de la région Nouvelle Aquitaine) et des institutions publiques qui soutiennent cette pépinière de jeunes talents.

Ici, dans la belle grange qui rappelle un peu le Théâtre du Peuple de Bussang avec son ouverture miraculeuse sur le paysage, ou dans la salle des fêtes de Confolens, trois jeunes équipes dont deux menées par des jeunes femmes ont pu mettre à l’épreuve leurs projets, avec des moyens techniques simples et suffisants. Pas question de juger ce travail à l’aune de la critique : il s’agit de maquettes, d’ébauches où une ligne se dessine, ou pad. On regrettera qu’avec Urgence-s, écriture de plateau sur des récits de vie, Coraline Claude et le collectif qu’elle a réuni n’aient pas trouvé, justement, leur urgence. Peut-être le récit personnel dont elle est partie est-il si terrifiant que la mise en scène a du mal à en rendre compte (il s’agit d’une immolation par le feu). Peut-être fallait-il un espace plus ouvert que celui d’une grange. Peut-être aussi, comme c’est souvent le cas des «écriture de plateau», le texte n’atteint pas l’ambition du projet. C’est le risque de ces présentations : mesurer que l’on n’est pas prêt, et qu’il faut peut-être laisser reposer les matériaux accumulés au fil des résidences de travail.

Avec L’Ennemi intérieur, de Marilyn Mattéi, Fabien Hintenoch a trouvé le juste point de rencontre avec son théâtre : direct, rapide, avec la brutalité calculée qui convient au propos. On pense à Martyr, de Marius von Mayenburg, l’auteur y a pensé aussi. Qui sont les jeunes radicalisés ? Où est parti Max, le disparu de la bande ? Pourquoi enlever et séquestrer Selma, sinon parce qu’elle serait «contaminée» ? Que peut faire la «cellule psychologique» représentée par  Louise, jeune femme enceinte elle-même traumatisée par l’état de guerre larvée que les médias lui renvoient sans cesse ? Toutes questions qui tourmentent avant tout un public jeune, celui que Fabien Hintenoch veut toucher. On n’est pas loin du but, s’il pousse assez loin le travail du rythme et avec précision pour confirmer ce qui est déjà un style.

Jessica Dalle a livré un travail impressionnant avec Midi était en Flammes d’après Pier Paolo Pasolini. Elle a fait preuve, en vingt-quatre heures de montage, d’un sens de l’espace, de la lumière à la hauteur de sa direction d’acteurs. Son extrait de Théorème, ce passage fulgurant d’un ange diabolique qui désarticule une famille, dont une servante extatique -Bernadette Le Saché lui donne une présence hors du commun, fragile et brûlante-, est tout simplement éblouissant. Une vraie découverte.

Ces rencontres exposent évidemment les jeunes artistes qui s’y présentent, aux deux sens du terme, ils s‘y montrent et s’y mettent en danger. Avec assez de force pour franchir un palier. Après ces trois présentations, les jeunes metteurs en scène de l’édition 2017 sont venus rendre compte du chemin parcouru : Jeanne Desoubeaux a déjà une vraie carrière dans la mise en scène lyrique, Les Petits arrangements avec le monde libre de Guillaume Lambert, repas-spectacle sur quelques actes plus ou moins salés de désobéissance civile ont été joués à la Loge, à Paris, Lara Boric, formée à l’Académie de Limoges, tourne dans la région, et Marion Conejéro présente à Paris, au théâtre de Belleville, son adaptation de l’Eveil du printemps, (1891) d’après Frank Wedekind.

Elle s’est emparée de la pièce avec un sentiment d’urgence très fort : quoi, au troisième millénaire, une jeune fille peut tomber enceinte sans le savoir ? Aussi invraisemblable que cela puisse paraître,  la réponse est : oui. À une époque où l’on sait «tout», le tabou, les  fantasmes sont encore assez puissants pour gâcher la vie des adolescents. Des parents d’aujourd’hui enverraient-il un fils en maison de correction pour avoir répandu une information sexuelle qu’ils qualifient de pornographique ? À voir. La pression de la réussite aux examens aurait-elle baissé ? Au contraire. Marion Conejéro et sa troupe, jeunes adultes, ont pris le parti de leur adolescence toute proche. Le prologue (un peu long…) montre des lycéens travaillant pour un T.P.E. (travail personnel encadré) sur le suicide des jeunes. Ce qui permet  de tirer avec force la pièce plus que centenaire vers un aujourd’hui pas plus rose. Le jeu habité, parfois outré, exprime cette colère, cette révolte devant la façon dont les adultes s’emparent «pour leur bien» de la vie des adolescents. La mise en scène ne craint pas les effets oniriques, pas toujours bien réalisés, mais emportés par la conviction de l’ensemble, comme les moments de pur lyrisme où Baudelaire et Genet sont conviés à dire l’indicible. Une réussite, donc, avec ses défauts. L’essentiel y est : la révolte à nu contre ce qui casse un vie à un tournant, contre ce qui tue l’idéal sous prétexte qu’il est trop élevé, la motivation sans faille qui emmène une jeune troupe d’une intuition juste à une réalisation engagée .

Christine Friedel

Théâtre de Belleville, Paris 11e, du mercredi au samedi, 21h15 –T. 01 48 06 72 34

*On peut voir jusqu’au 20 octobre leur création L’Amour conjugal, d’après Alberto Moravia- à la Scène Thélème T., 18 rue Troyon Paris XVIIème.  T. : 01 77 37 60 99.

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