L’Éveil du printemps, d’après Frank Wedekind, adaptation et mise en scène Marion Conejéro

(C)Didier Goudal

 

Maison Maria Casarès, Jeunes pousses #2

L’Éveil du printemps, d’après Frank Wedekind, traduction de François Regnault, adaptation et mise en scène Marion Conejéro

Belle arrière-saison au domaine de Maria Casarès, à Alloue, dans la verdure et au chant discret de la Charente, qui a accueilli en septembre la seconde édition des Rencontres Jeunes Pousses  (première édition, en septembre 2017, voir Le Théâtre du blog). Après avoir fait vivre la maison tout l’été, avec la Correspondance entre Maria Casarès et Albert Camus, Même les chevaliers tombent dans l’oubli, de Gustave Akakpo et Un pays dans le ciel, de Aiat Fayez, le Théâtre du Veilleur de Matthieu  Roy et Johanna Silberstein* a joué les grands frères en l’ouvrant aux «jeunes pousses» dont les projets ont été choisis par un jury de professionnels, avec l’aide de l’O.A.R.A. (Office artistique de la région Nouvelle Aquitaine) et des institutions publiques qui soutiennent cette pépinière de jeunes talents.

Ici, dans la belle grange qui rappelle un peu le Théâtre du Peuple de Bussang avec son ouverture miraculeuse sur le paysage, ou dans la salle des fêtes de Confolens, trois jeunes équipes dont deux menées par des jeunes femmes ont pu mettre à l’épreuve leurs projets, avec des moyens techniques simples et suffisants. Pas question de juger ce travail à l’aune de la critique : il s’agit de maquettes, d’ébauches où une ligne se dessine, ou pad. On regrettera qu’avec Urgence-s, écriture de plateau sur des récits de vie, Coraline Claude et le collectif qu’elle a réuni n’aient pas trouvé, justement, leur urgence. Peut-être le récit personnel dont elle est partie est-il si terrifiant que la mise en scène a du mal à en rendre compte (il s’agit d’une immolation par le feu). Peut-être fallait-il un espace plus ouvert que celui d’une grange. Peut-être aussi, comme c’est souvent le cas des «écriture de plateau», le texte n’atteint pas l’ambition du projet. C’est le risque de ces présentations : mesurer que l’on n’est pas prêt, et qu’il faut peut-être laisser reposer les matériaux accumulés au fil des résidences de travail.

Avec L’Ennemi intérieur, de Marilyn Mattéi, Fabien Hintenoch a trouvé le juste point de rencontre avec son théâtre : direct, rapide, avec la brutalité calculée qui convient au propos. On pense à Martyr, de Marius von Mayenburg, l’auteur y a pensé aussi. Qui sont les jeunes radicalisés ? Où est parti Max, le disparu de la bande ? Pourquoi enlever et séquestrer Selma, sinon parce qu’elle serait «contaminée» ? Que peut faire la «cellule psychologique» représentée par  Louise, jeune femme enceinte elle-même traumatisée par l’état de guerre larvée que les médias lui renvoient sans cesse ? Toutes questions qui tourmentent avant tout un public jeune, celui que Fabien Hintenoch veut toucher. On n’est pas loin du but, s’il pousse assez loin le travail du rythme et avec précision pour confirmer ce qui est déjà un style.

Jessica Dalle a livré un travail impressionnant avec Midi était en Flammes d’après Pier Paolo Pasolini. Elle a fait preuve, en vingt-quatre heures de montage, d’un sens de l’espace, de la lumière à la hauteur de sa direction d’acteurs. Son extrait de Théorème, ce passage fulgurant d’un ange diabolique qui désarticule une famille, dont une servante extatique -Bernadette Le Saché lui donne une présence hors du commun, fragile et brûlante-, est tout simplement éblouissant. Une vraie découverte.

Ces rencontres exposent évidemment les jeunes artistes qui s’y présentent, aux deux sens du terme, ils s‘y montrent et s’y mettent en danger. Avec assez de force pour franchir un palier. Après ces trois présentations, les jeunes metteurs en scène de l’édition 2017 sont venus rendre compte du chemin parcouru : Jeanne Desoubeaux a déjà une vraie carrière dans la mise en scène lyrique, Les Petits arrangements avec le monde libre de Guillaume Lambert, repas-spectacle sur quelques actes plus ou moins salés de désobéissance civile ont été joués à la Loge, à Paris, Lara Boric, formée à l’Académie de Limoges, tourne dans la région, et Marion Conejéro présente à Paris, au théâtre de Belleville, son adaptation de l’Eveil du printemps, (1891) d’après Frank Wedekind.

Elle s’est emparée de la pièce avec un sentiment d’urgence très fort : quoi, au troisième millénaire, une jeune fille peut tomber enceinte sans le savoir ? Aussi invraisemblable que cela puisse paraître,  la réponse est : oui. À une époque où l’on sait «tout», le tabou, les  fantasmes sont encore assez puissants pour gâcher la vie des adolescents. Des parents d’aujourd’hui enverraient-il un fils en maison de correction pour avoir répandu une information sexuelle qu’ils qualifient de pornographique ? À voir. La pression de la réussite aux examens aurait-elle baissé ? Au contraire. Marion Conejéro et sa troupe, jeunes adultes, ont pris le parti de leur adolescence toute proche. Le prologue (un peu long…) montre des lycéens travaillant pour un T.P.E. (travail personnel encadré) sur le suicide des jeunes. Ce qui permet  de tirer avec force la pièce plus que centenaire vers un aujourd’hui pas plus rose. Le jeu habité, parfois outré, exprime cette colère, cette révolte devant la façon dont les adultes s’emparent «pour leur bien» de la vie des adolescents. La mise en scène ne craint pas les effets oniriques, pas toujours bien réalisés, mais emportés par la conviction de l’ensemble, comme les moments de pur lyrisme où Baudelaire et Genet sont conviés à dire l’indicible. Une réussite, donc, avec ses défauts. L’essentiel y est : la révolte à nu contre ce qui casse un vie à un tournant, contre ce qui tue l’idéal sous prétexte qu’il est trop élevé, la motivation sans faille qui emmène une jeune troupe d’une intuition juste à une réalisation engagée .

Christine Friedel

Théâtre de Belleville, Paris 11e, du mercredi au samedi, 21h15 –T. 01 48 06 72 34

*On peut voir jusqu’au 20 octobre leur création L’Amour conjugal, d’après Alberto Moravia- à la Scène Thélème T., 18 rue Troyon Paris XVIIème.  T. : 01 77 37 60 99.

 

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