L’Apocalypse de Jean, traduction de Georges Lévitte, musique de Pierre Henry

© Léa Crespi

© Léa Crespi

 

L’Apocalypse de JeanOratorio électronique en cinq temps, traduction de Georges Lévitte, musique de Pierre Henry

 Cet Oratorio est un grand livre de visions sonores, dignes d’un Gustave Doré. L’orchestre de haut-parleurs de Pierre Henry se déploie sur la scène, et dans le théâtre de l’Athénée, soit une soixantaine de baffles de toute dimension, sous la lumière discrète de grands chandeliers. Aux manettes,  Nicolas Vérin; il avait déjà assuré, en 1983, la création aux Etats-Unis de cette œuvre, composée en mai 1968, après Messe pour le Temps présent (1967), une partition commandée par Maurice Béjart,  et qui assura la renommée du musicien.

L’ Apocalypse de Jean, sa pièce la plus souvent donnée en concert, s’inscrit clairement dans le registre d’une musique dite «concrète». D’abord enregistrés, les sons de piano, psaltérion, percussions, instruments à vent, et le chant des chœurs sont ici triturés, transformés analogiquement, et mixés en studio. Puis restitués par une console à vingt pistes qui pilote l’ensemble des enceintes acoustiques. Cet environnement sonore et spatialisé crée chez l’auditeur des représentations imagées. En prélude, une nature calme, avec des trilles électroniques, sèches et tranchantes d’oiseaux nocturnes. Puis une voix, celle de Jean Négroni : «Heureux celui qui  vit. Heureux ceux qui entendent, car proche est le temps. » Il a un timbre d’abord chaud et expressif (celui du récitant de La Jetée de Chris Marker), et au fur et à mesure de cette prophétie terrifiante, ses paroles nous parviendront distordues, filtrées, réverbérées, tantôt violentes, tantôt gémissantes.

Le texte se superpose, ou fait place aux visions de Jean de Patmos à qui la divinité ordonne : « Ce que tu vois, tu le mettras dans un livre ». Et voici ce qu’il nous rapporte, décliné ici en cinq temps :  d’abord la lumière de «sept chandeliers d’or». Des vieillards sereins assis au firmament… Puis les forces de la mort et de l’enfer qui se déchaînent. On entend le hennissement des chevaux, les galops des «quatre cavaliers» résonner tout autour du théâtre, envahissant l’espace, et aussi le cri des damnés… De grands cataclysmes se répandent en vastes nappes sonores, craquement, grincements. La musique fait jaillir des monstres effrayants, et tout un bestiaire sauvage. Les trompettes des anges aux quatre coins de la Terre soufflent et hululent. Sept Sceaux sont ouverts et l’univers est mis à feu et à sang. Enfin «les sept coupes de la fureur de Dieu» déversent leurs maléfices sur terre et sur mer.
On reconnaît au passage le Christ auréolé de gloire, agneau à sept cornes, et des dragons, puis Armageddon, un petit mont de Galilée, et dans Le Nouveau Testament, le lieu symbolique du combat final entre le Bien et le Mal. Et au milieu du désert, on voit apparaître, sur un air d’opéra, « Babylone, la Grande Prostituée. Assise sur une bête écarlate à sept têtes et dix cornes, elle porte un vase débordant de ses souillures fornicatrices. »

De l’ouverture, jusqu’au cataclysme final, l’oratorio va crescendo. Avant de retrouver la paix du début, une profusion d’images sonores nous donne à voir L’Apocalypse de Jean, une succession de tableaux qu’un Jérôme Bosch n’aurait pas renié pas. Impressionnant ! Tout comme ce récit destiné à semer l’épouvante parmi les Chrétiens, un texte d’une misogynie féroce…mais de toute beauté.

Depuis la disparition  du compositeur (1927-2017), on s’inquiète pour la survie de son œuvre (voir Le Théâtre du blog). Aux dernières nouvelles, la maison qu’il habitait dans le Xllème  à Paris  sera détruite mais ses enregistrements ont été déposés à la B.N.F. Et La Philarmonique de Paris va aménager un studio pour y installer le matériel et l’orchestre de haut-parleurs de Pierre Henry. Et grâce à l’association Son/Ré, et à des disciples comme Thierry Balasse et Nicolas Vérin, des concerts sont prévus pour faire vivre ce foisonnant répertoire.

Mireille Davidovici

Concert entendu au Théâtre de l’Athénée, Paris VIII ème, le 15 octobre.
Et le 30 octobre, au Théâtre de la Gaité Lyrique, Paris : Le Voile d’Orphée (1953), Variations pour une porte et un soupir (1963), La Noire à soixante (1961), Fragments pour Artaud (1970), Le Voyage (1962),  interprétés par Thierry Balasse.

 

 


Archive pour 17 octobre, 2018

Les grands Prix de littérature dramatique 2018

Jean-Cagnard-et-Fabrice-Melquiot

Jean-Cagnard-et-Fabrice-Melquiot

 

Les grands Prix de littérature dramatique 2018

 

Créé en 2005 par Aneth (Aux Nouvelles Ecritures Théâtrales) à la demande du Ministère de la Culture, et portée par cette association jusqu’en 2010 (date de sa fermeture), le Grand Prix de littérature dramatique remet au sein de la littérature le texte théâtral et les éditeurs qui la transmettent. Il s’est étoffé, depuis sa reprise par Artcena, d’un Prix de Littérature Jeunesse consacrant ainsi l’émergence d’une dramaturgie de qualité pour les jeunes lecteurs et spectateurs. En mettant en lumière le texte, ce Grand Prix  peut contribuer à une meilleure visibilité et diffusion des auteurs à l’heure où fleurissent les adaptations scéniques en tout genre, et les écritures collectives, dites « de plateau ».

 Le prix a déjà récompensé des auteurs connus : Christophe Pellet (2009), Michel Deutsch et David Lescot (2008) ou encore Michel Vinaver (2015) et Koffi Kwahulé,  l’an passé. Le jury des Grands Prix de Littérature dramatique et de Littérature dramatique Jeunesse 2018 a choisi de récompenser Quand toute la ville est sur le trottoir d’en face de Jean Cagnard, Éditions Espaces 34 (Grand Prix) et Les Séparables de Fabrice Melquiot, L’Arche Éditeur (Grand Prix Jeunesse). Six autres textes étaient en lice. Pour le Grand Prix de Littérature dramatique, Aphrodisia de Christophe Pellet, Berlin Sequenz de Manuel Antonio Pereira, récemment créé à Brive (voir Le Théâtre du Blog), Poings de Pauline Peyrade, Mayday de Dorothée Zumstein. Et pour le Grand Prix de Littérature dramatique Jeunesse, Trois petites sœurs de Suzanne Lebeau, Michelle doit-on t’en vouloir d’avoir fait un selfie à Auschwitz ? de Sylvain Levey.

 Jean Cagnard, auteur d’une vingtaine de pièces pour la jeunesse et tout public, et pour le théâtre d’objets et de marionnettes, se distingue surtout par une langue poétique et une imagerie insolite où, malgré la souffrance, la vie se réinvente, parfois de façon drôle et cocasse: « C’est, dit-il, de l’interprétation libre et inquiétante de la condition terrestre. Et puis, comme souvent derrière les apparences, c’est la machine humaine qui est en action tout simplement. » La plus connue, Les Gens légers (2006)  a été inscrite au répertoire de la Comédie-Française mais la plupart de ses pièces sont  crées par la compagnie 1057 Roses qu’il a fondée avec la comédienne et metteuse en scène Catherine Vasseur.

 Le Grand Prix de Littérature Dramatique Jeunesse revient cette année —après Les Discours de Rosemarie de Dominique Richard en 2017—, à Fabrice Melquiot pour Les Séparables, récemment mis en scène par Emmanuel Demarcy-Mota (voir Le Théâtre du Blog). L’auteur a déjà publié une quarantaine de pièces pour enfants comme pour adultes, chez le même éditeur dont : Faire l’amour est une maladie mentale qui gaspille du temps et de l’énergie,  Bouli Miro, 33 Derniers Soupirs . En 2019, on pourra apprécier de nouveau sa plume bien trempée, avec J’ai pris mon père  sur mes épaules, mise en scène par Arnaud Meunier .

 Avant la remise des prix, les élèves du Conservatoire National d’Art Dramatique sous la houlette de Robin Renucci ont lu des extraits des pièces.  Et Artcena  avait organisé C.O.N.E.C.T., une Conférence Nationale sur les Ecritures Contemporaines  pour le Théâtre.  Les professionnels présents, se sont interrogés sur le statut et la diffusion des écritures dramatiques. Première édition d’un rendez-vous annuel, ce forum Du geste d’écriture à la rencontre avec les publics a réuni avant-hier après-midi auteurs, traducteurs, metteurs en scène, comédiens, éditeurs, pédagogues, bibliothécaires, journalistes, etc. qui ont témoigné des modes innovants de création et de rencontre entre auteurs et publics, pour imaginer de nouvelles solidarités et renforcer la présence des dramaturges. Mais constat : malgré tous les dispositifs et incitations financières mis en place, la bataille n’est pas encore gagnée pour que les écrivains trouvent plus facilement le chemin des scènes…

 Mireille Davidovici

 Conservatoire Dramatique National de Paris, le 15 octobre.  

Queen Mary, opéra imaginaire d’Henry Purcell, avec l’Ensemble Barok Opéra

 

Queen Mary, opéra imaginaire d’Henry Purcell, direction musicale de Frédéric Chauvet, texte et mise en scène Sybrand van der Werf,  avec l’Ensemble Barok Opéra

Cet ensemble  a interprété l’ensemble des œuvres d’Henry Purcell : The Fairy Queen, A Tempest, King Arthur…  et ici nous assistons à une délicieuse promenade dans ces musiques. Il y a, sur le plateau, huit musiciens: théorbe, violons, clavecin, alto, et quatre chanteurs pour  un voyage chanté  et plein d’ironie sur les guerres du XVII ème siècle. «Bienvenue en Europe ! ». Les chanteurs accrochent une carte et commentent. «Le 6 novembre 1650, Guillaume d’Orange est tué. Marie Stuart accouche et Henry Purcell compose une ode pour elle . »

Puis  les chanteurs feuillettent l’album, et montrent une autre carte avec un bébé dans les bras.. Le père gifle sa fille, le grand-père le calme, les servantes apportent des verres d’eau, et les femmes se voilent pour l’arrivée des invités. On entend: «I believe, I can fly ». Mary transmet son précieux fardeau: «Quel brillant avenir est promis à Elizabeth! » Le 12 novembre 1677, Mary épouse Guillaume d’Orange; il est laid et boîte; elle pleure mais «la peine dit-elle, est plaisante et chatouille mon cœur ! »

Après l’entracte. on entend «In hell ! Le vol et le meurtre devraient être notre secret (…) Le joie du Seigneur est éprouvée. Tu m’as montré le dos de mes crimes, je les ai jetés au loin dans la boue des rues.» Sur son lit de mort, Louis XIV confesse : « J’aimais trop les guerres ! ». L’Angleterre, alliée aux Pays Bas, déclare la guerre à la France. La reine se meurt le 28 décembre 1614. On éprouve une belle émotion en entendant Suffer us not. Mais difficile de rendre compte de tout ce que nous ressentons en voyant ce subtil opéra, habile synthèse de plusieurs œuvres du grand Purcell.

Edith Rappoport

Le spectacle a été joué au Théâtre de l’Athénée jusqu’au 13 octobre. T. :  01 53 05 19 19

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La Ménagerie de Verre de Tennessee Williams, mise en scène de Charlotte Rondelez

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La Ménagerie de Verre de Tennessee Williams, mise en scène de Charlotte Rondelez

 

Sans doute, une des œuvres les plus connues du célèbre dramaturge américain (1911-1983). Un succès, suivi trois ans plus tard par Un tramway nommé Désir et en 1955, de La Chatte sur un toit brûlant. Sans doute parmi les meilleures pièces du théâtre américain! La Ménagerie de verre comme ses autres comédies, fit l’objet d’une adaptation au cinéma: en 1950 par Irving Rapper avec Kirk Douglas, et elle a souvent été mise en scène en France, notamment par Jacques Nichet en 2009, puis par Daniel Jeanneteau il y a deux ans (voir Le Théâtre du Blog).

 Tennessee Williams met en scène sa mère et sa sœur  dans cette œuvre en partie autobiographique et devenue  culte depuis sa création. Cela se passe dans un petit appartement pauvre à  Saint-Louis où une mère, Amanda Winkfield qui, autrefois, séduisait les garçons et qui maintenant  abandonnée par son mari, nostalgique de sa jeunesse, tente de survivre, comme elle peut: c’est dire mal, avec son fils, Tom, poète et employé dans une usine de chaussures qui gagne la vie de la famille, et Laura, sa fille, psychologiquement assez fragile et qui a une collection de petits animaux en verre.  Et arrive dans le paysage celui va tout détraquer: le beau Jim, un jeune collègue de Tom, que la mère a invité à dîner avec un projet bien précis : caser sa fille. Bingo ! Laura tombera vite amoureuse de Jim qui avait compris ce qu’on attendait de lui… Attiré par cette belle jeune fille, il ne peut s’empêcher de l’embrasser mais va vite avouer que, fiancé, il va bientôt se marier. Fin du beau rêve pour la pauvre Laura et sa mère.

Reste à savoir comment monter cette pièce souvent bavarde quand elle est mal montée. Daniel Jeanneteau redoutant le piège du pittoresque, l’avait située dans un décor non figuratif, ce qui était le type même de la fausse bonne idée. Charlotte Rondelez, elle, a juste demandé à Jean-Michel Adam un décor mi-réaliste, mi-symbolique: une table et quelques chaises sur la petite scène du Théâtre de Poche, et un miroir et une fenêtre en perspective (on se demande bien pourquoi !). Mais on voit à peine la collection de petits animaux de verre, pourtant au centre des  préoccupations de Laura et qui donne son titre à la pièce! Il y a aussi la photo encadrée du père absent  qui s’anime par moments (bravo, le gadget inutile !)

Côté mise en scène, les choses vont  trop lentement, comme si Charlotte Rondelez avait voulu recréer un climat familial façon Tchekhov mais cela ne fonctionne pas. La faute aussi à une distribution très inégale et à une direction d’acteurs aux abonnés absents… Cristina Réali joue les mère abusives en en faisant des tonnes comme au boulevard, ce qui est un contre-sens et devient vite insupportable. Heureusement, il y a Ophélia Kolb ( Laura) très impressionnante de discrétion et d’efficacité, et qui a une magnifique présence. Charles Templon et Félix Beaupérin  (Jim) sont justes et précis.  Mais le compte n’y est pas et une douce somnolence s’empare du public. On peut aller voir le jeu d’Ophélia Kolb, mais sinon… on oubliera vite cette mise en scène trop approximative de la célèbre pièce qui, plus de soixante-dix ans après sa création, a encore des choses à nous dire sur la pauvreté, le mal-être, la solitude et l’exclusion sociale…

Philippe du Vignal

Théâtre de Poche, 75 boulevard du Montparnasse, Paris VI ème.T. :01 45 44 50 21.

 

Eugénie de Franval du Marquis de Sade, adaptation et mise en scène de Dimitris Katsis, Alexandros Mitropoulos, Maria Bakea, Marguerite Papadoni

 

Eugénie de Franval du Marquis de Sade, adaptation et mise en scène de Dimitris Katsis, Alexandros Mitropoulos, Maria Bakea, Marguerite Papadoni

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Donatien de Sade (1740-1814), «divin marquis », figure sans doute la plus authentique et la plus extrême du libertinage au XVIII ème siècle, a écrit cette nouvelle où on assiste à un libertinage sans liberté, puisqu’imaginé dans son appartement… à la prison de la Bastille, et à l’asile de Charenton, d’où les Constituants le tireront quelque temps… Mais Bonaparte, excédé par le personnage, l’y replongera définitivement.

Prisonnier de corps, Sade n’en rêva pas moins des plus fantastiques et des plus «effrayantes» libérations de la chair et de l’esprit. Athée, anticlérical, il fait, de la subversion, le principe dynamique d’une pensée a-morale : mettre à bas, au nom du tout-puissant Plaisir, les édifices imposteurs de la Vertu et du Bien. Petit bijou tiré du recueil des Crimes de l’Amour (1800), Eugénie de Franval fait figure d’exception dans l’œuvre du marquis de Sade. Dès sa naissance, une jeune fille par sa beauté a séduit son père qui va prendre soin de lui faire donner une éducation sans aucun principe moral et religieux. Et le jour où  elle a quatorze ans, M. de Franval décidera de parfaire son instruction… 

Les principaux personnages sont en fait les doubles de l’écrivain et de ses proches, et la trame des événements qui vient les unir, rappelle la liaison scandaleuse entretenue par le Marquis de Sade avec sa jeune belle-sœur, Anne-Prospère de Launay. Il réécrit ici sa vie personnelle et hisse ses amours à la hauteur d’un drame mythique de la passion. Sade s’efforce aussi de percer les mystères de son incarcération et d’en exorciser les souffrances, au fil de revanches symboliques et de repentirs ambigus.

Dimitris Katsis, Alexandros Mitropoulos, Maria Bakea et Marguerite Papadoni interprètent aussi les six personnages, alternant narration et dialogues, entsre grotesque et macabre, mais avec un humour sarcastique. Point de scènes de nudité… Domine ici un langage puissant et un expressionnisme gestuel qui renforce sous-entendus et non-dits.
Un décor simple et symbolique -un boudoir- évoque l’esprit de l’époque et sert de cadre à  ce spectacle  empreint de l’esprit d’une équipe talentueuse et passionnée.

 Nektarios-Georgios Konstantinidis

 Théâtre Vault, 26 rue Melenikou, Votanikos, Athènes. T. : 0030  213 0356472.

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