La Dame aux camélias d’Alexandre Dumas fils, mise en scène d’Arthur Nauzyciel

© Philippe Chancel

© Philippe Chancel

 

La Dame aux camélias d’Alexandre Dumas fils, mise en scène d’Arthur Nauzyciel

 Ne cherchons pas ici une version théâtrale de La Traviata (1853). Arthur Nauzyciel, avec Valérie Mréjen, a construit cette Dame aux camélias, plus sur le roman d’Alexandre Dumas fils (1848) que sur le drame qui l’a suivi (1851). Choix essentiel, et qui participe de la beauté du spectacle créé au Théâtre National de Bretagne, le  mois dernier.
 Cela commence avec  la vente des meubles de Marguerite Gautier, jeune prostituée de haut vol, morte pleurée par quelques rares de ses clients, et par son amoureux, triste et prisonnier de sa passion. On connaît l’histoire : celle d’une jeune fille pauvre, d’une beauté fière et spontanée qui a eu un coup de foudre -réciproque- pour un Armand Duval à mille lieues de comprendre de quoi est faite sa vie. Obéissant à son père, cet amoureux repentant reviendra trop tard pour un ultime duo. (On ne rit pas !)

Arthur Nauzyciel a placé le drame sous le signe de la mort. Le décor évoque le bordel : tapis de velours d’un rouge éteint, divan capitonné, sculpture suggestive. Dans ce clair-obscur feutré, des corps plus ou moins dévêtus se mêlent, derrière des rideaux à demi transparents.  Ils nous renvoient à un au-delà fantasmatique et bougent au rythme lent  de la chorégraphie de Damien Jalet. Très beau et troublant : on est passé de l’autre côté du fleuve des morts.

Mais sans la grâce de l’oubli. Le malentendu règne, et l’ambiguïté : l’honorable monsieur Duval, père du jeune égaré, venu plaider l’honneur de la famille et le bonheur de sa fille, obtient le sacrifice de Marguerite : elle doit quitter Armand, et il ne la reverra plus, pour garder  «propre» le  nom de leur famille. En échange, il aura son estime et son affection. Lutte de loyauté et de grandeur d’âme ? Mais le bourgeois en caleçon est compromis, et il le sait. Et ce sont toujours les mêmes qui perdent. La prostituée n’a pas une chance face à ce Monsieur «bien». Et la vertu n’a pas le même prix, quand il y a lutte des classes, en particulier sur le terrain censé être neutre d’un bordel : en fait, un enclos réservé aux plaisirs des bourgeois, et où sont parquées quelques «brebis galeuses».

Il est toujours question d’argent dans cette pièce écrite à l’apogée du romantisme. La présence de Marguerite, son corps et son luxe même, qui flatte la vanité de ses clients: cela a un prix, cela s’achète, et ce qui s’achète, un jour, se jette. Le texte est cru, comme chez Balzac (mort en 1850) qui, lui aussi, a regardé, avec amour et acuité, les grandes courtisanes de son temps. Et en même temps, Dumas fils parle aussi d’amour et de mort, de grands thèmes lyriques qu’Arthur Nauzyciel appréhende dans leur profondeur, sans un gramme d’ironie, en osant faire une alliance tranquille entre intelligence de l’analyse et émotion pure.

Ce qui fait, entre autres, la beauté du spectacle, haussé à la dimension de la tragédie. Avec des comédiens à la hauteur : Marie-Sophie Ferdane et Pierre Baux (le père) donnent une belle charpente à cette pièce où jouent aussi de jeunes acteurs. L’actrice donne à Marguerite sa fraîcheur, son insolence et sa douleur avec une simplicité désarmée que traversent quelques cris : mieux qu’en diva à effets et en grande tragédienne. Lui, donne au discours du père ce qu’il faut de cruauté mi-consciente et de dignité… perdue d’avance.

Parfois, on  revient au récit  (car tout part de celui de Gaston Rieux qui s’est lié d’amitié avec Armand) et cela marque un repos dans le spectacle. Parfois le cinéma vient l’ouvrir un moment sur l’extérieur, apportant de la vie, celle des acteurs et celle d’aujourd’hui. L’harmonie entre la mise en scène, les lumières (Riccardo Hernandez), la scénographie (Julien Derivaz), les costumes (José Lévy), le son (Xavier jacquot) est si parfaite qu’on se demande comment un spectateur mécontent a pu sortir en disant : «On se moque du public !»

Non, cher spectateur mécontent, bien au contraire, cette Dame aux Camélias  respecte le public, au plus haut point. Bon, presque trois heures : c’est long, mais enfin, sans jeu de mots, il s’agit d’un thrène funèbre mais sans pathos. Il faut parfois tendre l’oreille mais cela en vaut la peine. Non, ce qui n’est pas ici et que vous n’aurez donc pas : un attendrissement kitsch. De grands artistes réunis pour une œuvre commune, nous donnent bien plus : la passion et la vie.

Christine Friedel

Les Gémeaux-Scène Nationale de Sceaux (Hauts-de-Seine), jusqu’au 21 octobre. T. : 01 46 60 05 64.

Comédie de Valence (Drôme), les 4 et 5 décembre ; Comédie de Clermont-Ferrand, Puy-de-Dôme), du 11 au 13 décembre.
Le Parvis-Scène Nationale de Tarbes (Hautes-Pyrénées), les 16 et 17 janvier ; Théâtre des Célestins, à Lyon, du 22 au 25 janvier; Théâtre National de Nice, les 31 janvier et 1 er  février.
Théâtre de Vidy-Lausanne (Suisse), du 13 au 15 mars; Comédie de Caen (Calvados) les 20 et 21  mars. Théâtre National de Strasbourg, du 28 mars au 4 avril.
L’apostrophe, Scène Nationale de Cergy-Pontoise, les 18 et 19 avril.
Tandem-Scène Nationale d’Arras-Douai, les 10 et 11 mai; La Criée-Théâtre National de Marseille, les 17 et 18 mai.

 


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