Rencontre avec Pierre Pica conception et mise en scène d’Emilie Rousset

 

Rencontre avec Pierre Pica, conception et mise en scène d’Emilie Rousset

 

b3a2c61_YvVzOLj24mzHuBhPUWk-wqo9En dialogue avec Pierre Pica, Emilie Rousset nous invite à un voyage chez les Munduruku, au cœur de la forêt amazonienne, au Nord du Brésil. Connus pour attaquer d’autres tribus, en grand nombre comme des fourmis,  ils transformaient  les têtes de leurs ennemis tués, en trophées de  guerre. Chez cette peuplade indienne de quelque 12.000 individus, aujourd’hui pacifique, on ne compte pas comme chez nous et on ne dispose que de trois ou quatre nombres, qui renvoient à des quantités approximatives. « Alors, ça paraît bizarre, dit Pierre Pica. La première réaction : comment font-ils? Je crois qu’il y a deux mondes. Le monde approximatif  où ils vivent, et le monde exact, en gros. Et en fait, nous, nous vivons dans les deux mondes et eux, ne vivent que dans un seul.» Ce linguiste, élève de Noam Chomsky, a voué sa vie à l’étude de la langue munduruku et montre que leurs compétences linguistiques sont aussi valables que les nôtres, au sens où son maître l’entend. Pour les tenants de la linguistique générative, les capacités des hommes en la matière sont universelles: innées et donc non acquises : Munduruku, Français ou Japonais, nous sommes tous structurés de la même manière par cette compétence proprement humaine…

Curieuse d’en savoir plus, la metteuse en scène, qui explore depuis quelques années, la parole de spécialistes pour la transposer au théâtre, a interviewé à plusieurs reprises Pierre Pica.  Elle nous livre  ses enregistrements bruts, qui sont ici joués en direct à l’oreillette par Emmanuelle Lafon (Pierre Pica) et Manuel Vallade (Emilie Rousset). Nous suivons avec intérêt la réflexion de Pierre Pica qui nous fait entrer dans le monde    »analogique », flou et courbe, de ces Indiens. Et loin de s’opposer à notre univers «digital» rectiligne, la langue munduruku nous en apprend beaucoup sur nous-mêmes. Nous parlons, nous aussi, par approximations : « Attends cinq minutes  » traduit une notion du temps élastique, comme   » trois doigts de whisky »,  une mesure inexacte. Nous partageons donc avec cette tribu des expériences communes. Pierre Pica ouvre les portes d’un monde analogique où les mots «banane» et «bras» ont le même classifieur car la même forme. Tout comme «larme», «sève» et «café» car ces liquides coulent d’un autre objet…

Comment traduire ces entretiens en spectacle théâtral ? La pièce respecte la chronologie des rendez-vous, espacés sur trois ans. Le plateau, rigoureusement géométrique, cerné par un rideau mobile disposé à angle droit, s’arrondit sur l’avant et va s’ouvrir progressivement sur l’au-delà flou des coulisses, à mesure que le linguiste nous révèle les arcanes munduruku. Les comédiens gardent d’abord leurs distances, avant de jouer l’intimité naissante entre la femme de théâtre et le chercheur «L’évolution à la fois d’une relation et d’une recherche, dit Emilie Rousset, nous a intéressées.  (…)  Partager et faire entendre le savoir du spécialiste constitue une part importante du projet mais l’expérience offerte aux spectateurs est d’une autre nature ».  

En intervertissant les rôles homme/femme, en gardant la matière brute des entretiens qui nous parviennent en léger différé, à cause du travail à l’oreillette des comédiens, la metteuse en scène veut créer un décalage : « un trouble faisant écho au monde des perceptions des Indiens munduruku. »

Oui, mais cela suffit-il à faire théâtre ? Tâtonnements du langage, incidents comme ces bruits pendant l’interview et anecdotes hors sujet, produisent distance et humour mais aussi parfois… une certaine lourdeur. On se trouve dans un entre-deux limite, entre réel et fictionnel, entre naturalisme et performatif. Un thème captivant, et la forme, jeu entre original et copie, reste d’un intérêt expérimental. Un certain humour nait de tous ces écarts.

En général, Emilie Rousset conçoit ses créations loin des plateaux de théâtre, pour des musées ou des espaces publics: «J’ai trouvé dans ces territoires moins calibrés, une liberté qui m’a permis de formuler avec une écriture plus personnelle ce que disent les conteurs,.» On pourra voir dans ce même théâtre, en décembre, un  autre spectacle de la metteuse en scène: Rituel 4 : Le Grand Débat  sur le tournage d’un débat présidentiel.

Mireille Davidovici

Théâtre de la Cité internationale, 17 boulevard Jourdan, Paris XIV ème, jusqu’au 20 octobre. T. : 01 43 13 50 60.

Le 19 novembre, Fondation Cartier pour l’art contemporain, boulevard Raspail, Paris XlVe ; le 28 novembre P.O.C. d’Alfortville; et, en novembre, au Next Festival, au Phénix-Scène Nationale de Valenciennes.

 

 

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