Love texte et mise en scène d’Alexander Zeldin

 

Festival d’Automne

 Love, texte et mise en scène d’Alexander Zeldin

répétition au National Theatre de Londres. SARAH LEE / NATIONAL THEATRE

répétition au National Theatre de Londres. SARAH LEE / NATIONAL THEATRE

Tout ici est hyperréaliste et des êtres humains se retrouvent comme observés sous la loupe grossissante d’un entomologiste. Cela se passe dans une sorte de foyer d’urgence anglais pour personnes âgées sans ressources, jeunes couples privés d’une allocation chômage et brutalement expulsées de leur logement, émigrés du Soudan ou de Syrie. Et tous condamnés à vivre ensemble dans un espace commun des plus sinistres. Des bas-fonds comme ceux de Maxime Gorki, juste un peu moins sordides façon XXI ème siècle : un foyer d’urgence où on touche à toute la misère humaine; ici, les jeunes ou vieux qui en sont victimes, n’y voient aucune issue.
«Une étape cruciale dans la création de Love, dit Alexander Zeldin, a consisté à rencontrer ces familles, à leur rendre visite chez elles pendant plus de deux ans, à les impliquer à différents moments dans les répétitions, dans des improvisations basées sur les scènes de la pièce. Cependant notre aspiration n’a jamais été de produire une sorte de théâtre documentaire, et encore moins d’affirmer quelque chose comme un thèse, politique ou autre. » Il y a ici une  discrétion dans l’approche de cette misère et, en même temps, une grande rigueur dans le traitement scénique qui font tout la valeur de Love. Pas de leçon de morale, ou d’explication socio-politique genre énarque bcbg, mais la réalité brute de décoffrage à travers quelques moments de vie…

répétition au National Theater de Londres. SARAH LEE / NATIONAL THEATRE

répétition au National Theater de Londres. SARAH LEE / NATIONAL THEATRE

Certains «habitants» de ce refuge sont là depuis déjà un an comme cette dame âgée assez mal en point, qui fait des allers et retours entre la chambre qu’elle occupe avec son fils d’une quarantaine d’années et les toilettes communes souvent occupées. Il faut attendre pour faire bouillir de l’eau, attendre pour se laver, attendre pour prendre un pauvre repas: l’attente comme supplément gratuit d’une plongée dans une misère souvent brutale. Et en Angleterre comme en France, il ne suffit pas de traverser la rue pour trouver du boulot, surtout passé un certain âge…

Il y a ici le père d’une ado de treize ans et de son frère guère plus âgé, et de sa compagne actuelle enceinte qui refuse que son futur bébé commence sa vie ici. Il y a aussi, comme des ombres qui passent : un réfugié syrien qui restera peu et une jeune exilée soudanaise qui a une petite fille sans doute restée dans son pays. Dénominateur commun : ils attendent tous mais en vain que les services sociaux leur attribuent un logement ou quelque chose qui en tienne lieu. En aatendant, ils vivent dans une insupportable promiscuité et une misère morale dont ils ne voient pas l’issue.

La scénographie imaginée par Natasha Jenkins est marquée au coin d’une réussite exemplaire. La scène comme la salle sont éclairées par des tubes fluo blanc. Le public est disposé tri-frontalement avec quelques rangées de sièges sur les côtés de la scène, et une vingtaine de chaises pour les premiers rangs. Donc au même niveau que les personnages. Belle idée qui renforce encore l’idée d’intrusion et d’intimité avec ces gens parmi les plus pauvres et les plus exclus de la société anglaise mais qui tiennent à garder  un minimum de dignité. Quand ils sont là à quelques mètres de nous.

Dans la grande pièce aux murs qui ont été peint en crème il y a bien longtemps, et où le carrelage en plastique est sale, usé et souvent écorné comme la moquette des chambres, il y a deux tables en stratifié blanc, une cuisinière et un petit frigo. Pourquoi un grand puisqu’ils n’ont pas grand-chose à manger et qu’ils remportent leurs très maigres provisions dans leur chambre… Le fils de la vieille dame fera quand même remarquer au réfugié syrien que l’étagère moyenne  de ce frigo lui est réservée, même s’il n’y a rien dessus. Il y a aussi un évier avec quelques bols et assiettes pour de pauvres repas. Cette salle commune est mal éclairée par une verrière très sale qui fuit parfois.
Bien entendu, même si chacun semble faire un effort pour que la vie reste supportable, à l’impossible nul n’est tenu. Et il y a des conflits : une tasse soupçonnée avoir été volée, des toilettes où chacun se rend avec un rouleau de papier hygiénique âprement convoitées, et un jour la vieille dame ne pourra pas aller à temps jusqu’au bout! Mais petit bonheur dans ce malheur vécu au jour le jour, elle offrira un collier à la petite fille. Et nous sommes là très proches d’eux, impuissants à les aider et fascinés par ces gens qui vivent dans la même ville, mais dans un tout autre univers fait de pauvreté, de renoncements mais surtout d’exclusion durement ressentie!

Alexandre Zeldin, jeune écrivain et metteur en scène, a su réaliser comme un condensé de cette vie commune sans espoir pendant quatre-vingt-dix minutes. Pas de violence physique, sauf à un moment quand la jeune femme enceinte ira jusqu’à gifler le très gros bonhomme et fils de la vieille dame mais une extrême tension psychologique. On sent que tout pourrait vite déraper: le père cache à sa compagne la vérité des ses échecs à chaque rendez-vous avec les services sociaux et ne rapporte qu’un peu de nourriture pour dîner. Les dialogues son limités à l’essentiel donc pauvres comme ces exclus qui n’ont plus guère confiance en la parole de ceux qui pourraient les aider mais il y a ici une expression du mouvement fabuleuse signée Marcin Rudy. Ici le moindre geste est signifiant: l’assiette lavée mais encore mouillée que le fils de la vieille dame tient avec dégoût, la marche difficile de la vieille dame qui s’appuie sur sa canne, le jeune père harassé et sans aucune illusion qui s’en va en vitesse une fois de plus à un rendez-vous à la mairie, la petite fille qui répète sa danse pour la fête de Noël de son école, son frère qui remet rageusement plusieurs fois le capuchon de son blouson sur sa tête, comme pour mieux s’isoler d’un monde hostile qui, il le sait déjà, ne lui fera aucun cadeau…

Il y a bien quelques moments de fraternité dans cette souffrance à la fois personnelle et sociale vécue au quotidien, quand l’émigré syrien offre un verre de jus d’orange à la jeune émigrée soudanaise et qu’ils parlent ensemble en arabe. Pas de véritable fin à ce remarquable spectacle-tranche de vie, mis en scène et interprété de façon exemplaire : unité de jeu, crédibilité maximale surtout des excellents Anna Calder-Marshall et Nick Holder (la vieille dame et son fils) et la misère continuera. Mais, petite douceur, on quittera ces exclus sur une sorte de berceuse que chante seule assise sur une chaise, la jeune émigrée soudanaise.
Des bémols : un sur-titrage parfois trop rapide, quelques invraisemblances ( la famille mange sans arrêt mais les autres jamais) et une petite baisse de régime dans le dernier quart d’heure mais sinon, quelle intelligence scénique! On pense parfois à ces employés exploités de La Cuisine du grand dramaturge anglais Arnold Wesker (1932-2016) et qu’avait magnifiquement mis en scène autrefois Ariane Mnouchkine. Mais eux avaient au moins du boulot ; ici tous ne peuvent guère retrouver un seul petit job dont dépend pourtant leur pauvre vie.

« Le théâtre, dit Alexander Zeldin, peut nous permettre de mieux voir notre société et d’être dans la vie. » (…) « Je crois plutôt que le processus théâtral offre des conditions qui nous permettent, à certains égards, d’être plus proches de nous-mêmes et e porter un regard neuf sur notre réalité sociale, politique, intime, pour que nous puissions aspirer à ressentir la vie avec une intensité qui soit digne de sa véritable nature, tragique et miraculeuse. Les histoires que je cherche à raconter sont celles du quotidien, celles de luttes qui semblent ordinaires dans la Grande-Bretagne d’aujourd’hui. »

Mission accomplie. Pas besoin de traverser la Manche pour Emmanuel Macron, ou pour son premier Ministre: Love est une efficace piqûre de rappel pour qu’ils soient un peu plus lucides sur la vie des pauvres sans perspective d’avenir vivant dans les zones défavorisées très mal couvertes par Internet et les réseaux de portables. Qu’importe à Guillaume Pepy, directeur de la SNCF, ils devront se contenter de trains moins nombreux et de faire plus de kms en voiture, avec moins d’argent, histoire de satisfaire les pseudo-convictions écologiques du Président des riches.
On peut admirer en sortant le nouveau Palais de justice flambant neuf où passe aussi toute la misère d’Ile-de-France, situé à deux pas des Ateliers Berthier…

Philippe du Vignal

Théâtre de l’Odéon/Ateliers Berthier,  1 rue André Suarès, Paris XVII ème, jusqu’au 10 novembre.

Comédie de Valence (Drôme), du 14 au 16 novembre.

 

 

 

 


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